LA CABALE DEVANT L'OPINION DES CONTEMPORAINS
1° Quelques jugements privés
Ce fut une erreur commune — elle n'est pas encore abolie — de présenter le xvne siècle comme un siècle parfaitement chrétien, et l'on entend par là que non seulement il ne discuta point le christianisme, mais qu'encore dans l'ensemble il pratiqua la morale chrétienne dans sa pureté et son austérité originelles. Le siècle n'apparaissait pas sous ce jour aux pieux confrères du Saint-Sacrement,
puisque leur Compagnie n'avait été fondée que pour ranimer la foi des fidèles jugée par eux trop tiède, pour enrayer les progrès de l'hérésie, pour réformer les mœurs déplorables du temps.
Mais ce n'est pas le clan des dévots seul, qui se plaignait de la corruption ambiante, Guy Patin, pour ne citer qu'un nom, ne cessa de dénoncer les infamies de ses contemporains. Ce médecin n'était point un puritain. Pourtant en 1653, il voyait en Paris « une vraie retraite de larrons, d'imposteurs, de coupeurs de bourses, de prêcheurs et de faux-prophètes. » (1)
En 1660 l'état moral de la capitale ne lui semblait pas amélioré. 11 se croyait entouré « de fripons, de voleurs, de faux-monnayeurs ». (2)
C'est lui encore qui, dans le même temps, raconte à un de ses correspondants comment les vicaires généraux du diocèse de Paris viennent de révéler au Premier Président Lamoignon que, depuis un an, plus de six cents femmes se sont confessées « d'avoir tari et étouffé leur fruit. » (3)
Tout le siècle retentira de semblables doléances
(1) Lettre du 23 octobre 1653
(a) 2 juillet 1660.
(3) Lettre du 22 juin 1660.
-informulées par les prédicateurs, par les dévots, par les magistrats, par les moralistes, par les honnêtes gens. Or, il est remarquable que, parmi tous les vices du temps, l'un des plus fréquemment dénoncés soit justement l'hypocrisie.
A vrai dire, si l'on en croit certains critiques, il n'était pas question de ce vice dans la littérature contemporaine de Molière, du moins avant que celui-ci eût fait jouer Tartuffe. M. Gazier, sans doute, avait négligé de relire les Maximes, avant de composer son article si intéressant d'ailleurs sur Pavillon, Molière et Conti. (i) Adoptant la thèse bien connue de M. Brunetière, cet universitaire affirme qu'il n'existait pas avant 1664 d'hypocrites à la cour de Louis XIV, parce que l'hypocrisie n'était alors ni nécessaire ni même utile. Il ajoute :
« Ni les Mémoires du temps, ni les romanciers, ni les poètes ne parlent de l'hypocrisie comme d un vice du siècle. La Rochefoucauld n'en souffle pas mot et pas un prédicateur ne s'en prend à la tausse dévotion. »
Autant d'affirmations qui sont contredites par les faits. J'ai déjà montré qu'aux yeux de La Roche-
Ci) Mélanges de littérature et d'histoire.
foycauld, la plupart des dévots omettaient de pratiquer l'une des vertus essentielles de la dévotion : l'humilité. Les mortifications mêmes dont se targuait le zèle intempestif de ses originaux lui paraissaient n'être que d'ingénieux moyens de provoquer la louange des hommes, (i) Pour tout dire, La Rochefoucauld regardait tous ces personnages de haute volée, dont « la dévotion le dégoûtait de la dévotion », tout simplement* comme d'ambitieux hypocrites.
En ce qui concerne les poètes, le chapitre prochain démontrera qu'à tout le moins certains satiriques de province considéraient l'hypocrisie comme un vice du siècle.
Quant aux,gens d'Eglise, si ce ne sont les prédicateurs dans la chaire, ce sont les évêques et les j prêtres qui nous apporteront des témoignages irréfutables sur les ravages causés par les agissements des « faux zélés ». D'excellents catholiques représentaient l'indiscrétion de certains des leurs comme un fléau redoutable pour l'intégrité de la foi et pour la sauvegarde de la morale chrétienne. Dans leurs incessantes querelles enfin, les diverses
(i) Cléante insiste sur l'orgueil et le faste des faux-dévots, « fanfarons de vertu », Tartuffe, A I se. 5.
sectes catholiques se jetaient constamment à la tête lesépithètesde « pharisien » et d' « hypocrite ».
Ne parlons pas ici des libertins déclarés, des athées militants, assez nombreux à la Cour. Leur témoignage serait suspect. Mais les tribunaux eurent souvent à connaître des excès de zèle des Dévots : les appréciations dont ils accompagnent leurs sentences sont dépourvues d'indulgence.
Enfin, à défaut des Mémoires contemporains, la correspondance de Guy Patin nous fournit des témoignages réitérés. Si les extraits déjà cités paraissent prêtera confusion, en voici un qui lève tous les doutes ; il est tiré d'une lettre datée du 6 août 1660.
« Paris, écrit le célèbre médecin, est plein aujourd'hui de faux prophètes. Nous avons des scribes et des pharisiens..., des fripons, des filous même, en matière de religion. On ne vit jamais plus de religion et de raoinerie, et jamais si peu de charité... Tous ces gens-là se servent du nom de Dieu pour faire leurs affaires et tromper le monde. La Religion est un grand manteau qui met bien des fourbes à couvert. »
Ne sont-ce pas des Tartuffes que Guy Patin a dénoncés quatre ans avant Molière .:
Mais étudions plusspécialementce qu'on pensait
alors de la Compagnie du Saint-Sacrement et du zèle des confrères.
Quoique les Compagnies fondées par Ventadour ne doivent pas être confondues avec les « Confréries » des Jésuites, les unes et les autres étaient en étroit rapport. Les premières, d'ordinaire, se recrutaient parmi l'élite des secondes. A Grenoble, par exemple, presque tous les laïcs de la Compagnie du Saint-Sacrement provenaient des Congrégations de la Purification et de l'Assomption dont les membres étaient surtout de Grands Artisans e't de Grands Bourgeois.
Les Compagnies et les Congrégations étaient animées du même esprit, en sorte qu'on a pu facilement les confondre. C'est ainsi qu'un historien du xvne siècle, Elie Benoit ( i ), apprécie en ces termes l'action souterraine des Congrégations de Jésuites en tout assimilables aux Compagnies du Saint-Sacrement.
\^ « Il entre dans cette congrégation des gens de
toute condition, des gens d'église, desgensd'épée, des gens de robe, des marchands, des bourgeois, des artisans, des gens même déjà lie du peuple qui, par la bassesse des emplois qu'ils exercent dans
i) Histoire de l'Edit de Nantes.
le monde, peuvent entrer partout, et remarquer des choses qu'on cacherait à des personnes plus relevées, mais qu'on ne déguise point devant ces petites gens qui ne semblent pas capables d'en profiter. Les Jésuites savent, par ce moyen, tout ce qui se passe dans les familles, les désordres qui les brouillent, les dettes qui les embarrassent, les affaires qui les incommodent, les inclinations des
pères et des mères
« Ils ne manquaient pas de leur offrir ce qui était le plus propre à les tenter ; et ils le faisaient ordinairement de si loin, d'une manière si fine, par des personnes interposées, qu'ils pouvaient avoir le plaisir d'un bon succès et ne paraître point intéressés dans la honte d'un refus. »
Je consens que ce témoignage est postérieur au Tartuffe. Mais il se réfère à des temps que l'on peut croire antérieurs. Je consens encore qu'il peut ne pas viser la Compagnie du Saint-Sacrement d'une façon directe. Recueillons donc la déposition formelle de Guy Patin sur cette dernière.
« Il y avait ici, écrit-il, de certaines gens qui faisaient des assembléesclandestines. Sous le nom de Congrégation du Saint-Sacrement, ces Messieurs se mêlaient de diverses affaires et ne faisaient jamais leurs assemblées deux fois en un même endroit, ils mettaient le nez dans le Gou-
vernement des grandes Maisons, ils avertissaient les maris de quelques débauches de leurs femmes (i) : un mari s'est fâché de cet avis, s'en est plaint et les a poussés à bout, après avoir découvert la cabale : ils avaient intelligence avec ceux de la même confrairie à Rome, se mêlaient de la politique et avaient dessein de faire mettre l'Inquisition en France et d'y faire recevoir le Concile de Trente : « Non est malum in cimtate quoi non fecerit cieus : in nomine domini pairatur omne malum », c'était une machine poussée. spiritu loyolitico latente. Plaintes en ont été portées au Roy qui a défendu de telles assemblées avec de rigoureuses menaces. La Reine-Mère a dit que ces gens-là étaient plus à craindre et encore plus méchants que les Jansénistes. »
Cette lettre est du 28 septembre 1660. Le 25 septembre de la même année la Compagnie de Marseille recevait cet avis à elle adressée par la Compagnie de Paris, le 10 :
« Nous vous donnons avis par plusieurs raisons .et motifs suffisants qui ne se peuvent exprimer d'être précautionneux plus que jamais en vos
(1) Cf. Tartuffe A I se. 5. V. 301 et suivants.
Je vois qu'il reprend tout et qu'à ma femme même Il prend pour mon honneur, un intérêt extrême 11 m'avertit des gens, qui lui font les yeux doux...
séances du moins jusques à nouveau advis. Changez les jours et les heures. Mettez le registre et papiers en lieu sûr et autre que l'ordinaire, suffit que les officiers le sachent. Ne portez qu'une feuille volante. Retardez de quinzaine, peu de dépêches, surséance de correspondance, mais beaucoup de prières et de persévérance, parce que c est iempus visitationis. ( i ).
Peut-on nier qu'il y ait corrélation entre ces recommandations et le scandale ré vêlé par Guy Patin.-
Ainsi, en 1660, il y a une question des Dévots ; ces u fripons, ces filous en matière de religion » dont il était question au mois d'août, qui donc sont-ils sinon les confrères du Saint-Sacrement dénoncés au mois de septembre comme des factieux au point de vue politique et comme des gredins dangereux au point de vue social ?
A vrai dire, depuis plusieurs années déjà, la tempête menaçait la Compagnie d'une si évidente façon que le Comité -directeur avait été obligé de prendre des mesures rigoureuses pour réfréner les indiscrétions. (2) C'est que les Confrères, dans leur zèle, s'étaient attiré des affaires.
(1) R. Allier. La Compagnie du T. S. S. de l'Autel à Marseille, pp. 43-44.
(2) Cf. R. Allier, la Cabale des Dévols, pp. Î22-333.
2° Scandales et Affairées judiciaires
Tout Bordeaux, en 1658, est préoccupé de certains « Invisibles » qui prétendent moraliser les gens en les faisant « chanter », comme nous dirjons aujourd'hui. M. de Pcntac, procureur du Roi, porte plainte en la Grand'Chambre, contre une assemblée, '
h qui choque l'autorité et les ordonnances royales et qui est composée de personnes privilégiées et non privilégiées. »
Il explique qu'il vise une congrégation illicite qui, par ses agissements
« compromet la paix des ménages et fait enlever des femmes et des filles pour les enfermer dans le couvent de Sainte-Madeleine sans aucune information, ni condamnation précédente. »
Un arrêt du Parlement de Bordeaux, rendu le 12 juillet 1658, confirme pleinement l'accusation portée par Guy Patin à rencontre des Confrères. D'après cet arrêt, ceux-ci,
« décident de la réputation des hommes et des femmes et envoient dans les maisons de la ville des billets injurieux ou quelqu'un d'entre eux
pour troubler le repos des familles ; ce qui fait un grand scandale, et qui pourrait causer plusieurs désordres dans les mariages et produire de pernicieuses conséquences. »
La magistrature atteinte dans son autorité s'empressa d'interdire à la Compagnie dénoncée « par une notoriété publique », selon 1 expression du Procureur général,
^ « de s'assembler sans permission du Roi et de la
Cour, de porter ou envoyer aucun billet injurieux
(à la réputation des hommes et des femmes à peine de punition corporelle. »
Il était donc de notoriété publique, à Bordeaux, en 1658, qu'une Cabale de Dévots troublait les familles et choquait l'autorité de la justice. Là, aussi, la question de l'hypocrisie était par là même posée.
Voyer d'Argenson raconte lui-même ces faits dans ses Annales et il conclut :•
« Ce fut là le commencement de la mauvaise humeur contre les dévots et de la persécution que l'on suscita contre les principales compagnies du roxaume. » ( 1 )
(1) Annales, p. 178.
Nouvelle confirmation et preuve péremptoire que les dévots sont, six ans avant le premier Tartuffe, en butte à la « mauvaise humeur » des autorités judiciaires.
Or, quel nom pense-t-on que l'on donnât dans* le public aux gens condamnés pour des agissements comme ceux dont il vient d'être question! Ne devons-nous pas croire que Guy Patin, lorsqu'il affirmait que la « religion sert de manteau à bien des fourbes,» ne faisait qu'exprimera l'égard des confrères condamnés, le sentiment de leur? victimes comme celui de leurs juges .-
Tandis que la Magistrature se préoccupait des agissements de la Cabale, plusieurs évêques se demandaient ce que devenait leur propre autorité dans leur diocèse. Quelques-uns avaient été introduits un peu vite dans la Compagnie. Ce qu'ils avaient vu les avait effrayés plutôt que séduits.
« Ils avaient été choqués, avoue d'Argenson, de ce qu'on y savait plus de nouvelles qu'eux-mêmes de ce qui se passait dans leur diocèse pour y faire le bien et empêcher le mal; et leur mauvaise humeur les avait portés à dire qu'il ne fallait plus souffrir de pareilles assemblées qui ne servaient qu'à censurer tout le monde et particulièrement le clergé. I! se rencontra entre autres un archevêque qui rendit à la Compagnie toutes sortes de mau-
vais offices au ministère ; et l'on croit que lui et ceux de sa sorte furent la principale cause de sa destruction... Les prélats animés de haine et de ressentiment contre la Compagnie pour se venger de son zèle, la rendirent si suspecte aux puissances temporelles quelles résolurent de l'anéantir. » (i)
D'Argenson parle de plusieurs évéques; il est vraisemblable que cet euphémisme désigne la très grande majorité de l'épiscopat. La Compagnie n'admettait dans son sein que les prélats dont elle se croyait sûre (etquelques-uns de ceux-là la trahirent, comme on le voit.) Mais les autres, ceux qui n'étaient pas jugés dignes de l'affiliation, étaient tenus à l'écart. On s'efforçait de les mener en les entourant de créatures dévouées à la bonne cause, on les frondait au besoin et on leur tendait des embûches, comme ce fut le cas pour le vieil évêque de Grenoble.
Il est probable que tous les prélats non affiliés furent ainsi l'objetd'une hostilité, ouverte ou sourde, de la part des confrères. Or le nombre des evèques affiliés paraît avoir été restreint. D'après M. Rebelliau, sur 127 archevêques et évêques composant l'épiscopat français en 1635, six ans après lafonda-
(1) Annales, p. 205.
tion de la Compagnie et alors qu'elle était déjà en plein développement, il y en eut au plus vingt affiliés. On avait eu soin d'ailleurs dans nombre de diocèses d'instituer des Confréries à côté des Compagnies; les premières servaient de paravent aux secondes et l'évêque dont on ne voulait pas dan6 la Compagnie était tout naturellement le supérieur de la Congrégation ou de la Confrérie. Ainsi avait-on opéré à Périgueux.
Quoi qu'il en soit, il résulte des aveux mêmes de Voyer d'Argenson, qu'une partie de l'épiscopat — probablement la majorité — partageait la (( mauvaise humeur » des magistrats à l'endroit de la Cabale des Dévots. Pour les évêques donc, la question des faux-prophètes se posait aussi aux environs de 1660; pour eux aussi Tartuffe existait et il exerçaitdevéritables ravagesdans les familles, dans les communautés religieuses, dans toute la société chrétienne. On conçoit que Molière, plus tard, ait pensé pouvoir en appeler au légat du Pape du jugement porté par l'archevêque de Paris tout acquis aux confrères.
Mais revendons au texte de d'Argenson.
On sait le nom du prélat qu'il vise plus particu-
lièrement comme ayant recherché la destruction
de la Compagnie. Il s'agit de l'archevêque de Rouen, François de Harlay de Chanvallon. (i)
Lorsque Molière vint en Normandie en 1658, les esprits du clergé rouennais étaient en ébullition. Tous les curés se liguaient contre les Jésuites après la lecture des Provinciales. On pense si l'on se faisait faute dé dénoncer les agissements de la Compagnie, d'autant plus que celle-ci accusait de jansénisme tout le clergé de la région et vouait tous ces mauvais prêtres aux gémonies.
Un ecclésiastique, particulièrement, g.irda une rancune tenace à la Compagnie qui l'avait fort tourmenté jadis à propos de sermons qu'il avait prononcés, étant curé de Saint-Maclou, à Rouen, contre les casuistes. Ce prêtre, Pierre Dufour, depuis abbé d'Aulna}', avait procédé à une enquête approfondie sur les gestes de la Cabale des Dévots dans toute la région normande et il avait réuni tousles renseignements qu'il avait recueillis, n'attendantqu'une occasion de les publier. Précisément une série de scandales se produisirent à
(1) Cet Harlay de Chanvallon est celui même qui. devenu archevêque de Paris, condamnera les théories du P. Caffaro. refutées par Bossuet. touchant la comédie. C'est lui aussi qui refusera la sépulture religieuse à Molière.
Caen, à Argentan, à Séez, qui lui fournirent cette occasion.
Dufour raconte ce scandale dans un libelle intitulé : Mémoire pour faire connaître l'esprit et la conduite de la Compagnie établie en la ville de Caen et appelée ï Ermitage.
Le mercredi 4 février 1660, on vit arriver à Caen cinq jeunes gens, tête nue, pourpoint déboutonné, gesticulant, hurlant, criant à tue-tête que tous les curés, sauf deux, étaient « fauteurs de jansénisme et excommuniés ». Comme un cortège de curieux les suivait, les uns riant, les autres commençant à hurler avec eux, on craignit de plus grands désordres et on arrêta les cinq fanatiques.
Conduits devant le juge, les jeunes gens déclarèrent qu'ils avaient agi dans le seul but de rendre service à Dieu et qu'ils étaient prêts à mourir pour la vérité qu'ils avaient publiée. L'on en retint quatre en prison et on renvoya le cinquième à ses parents, le médecin ayant attesté qu'il était « hypocondriaque ». Peu de jours après, les prévenus furent condamnés à quatre livres d'amende et il leur fut fait défense, à eux et à tous autres, de « s'assembler ni de provoquer aucun scandale ». Tou? autre?, ces mots visaient les confrères de
l'Ermitage considérés comme les instigateurs de ces désordres.
Quelques semaines plus tard, nouvelle affaire. Un des jeunes gens de Caen, reconduit chez sa mère, à Silly, y avait recruté des adhérents. Plusieurs prêtres avaient lié parti avec ces illuminés. Ceux-ci avaient fait fabriquer une figure en bosse de la Vierge foulant aux pieds un dragon et l'avaient exposée à la porte de l'Eglise paroissiale avec cette inscription : « Flagellumjansenistarum ». Et l'on se livrait devant cette image à des démonstrations publiques qui étaient chaque jour l'occasion d'un vacarme effroyable. Les autorités civiles tentèrent de faire enlever l'emblème; le peuple « troublé par les prophéties effrayantes » de ces agités, s'y opposa ; on mit des inscriptions et des images du même genre dans diverses parties de la ville.
Deux jours avant la Pentecôte une foule d'exaltés résolut d'aller manifester à Argentan. Ils partirent de Silly, hommes et femmes, sous la conduite du clergé.
« Les prêtres avaient retroussé sur leur tête le derrière de leur soutane qui était retenue autour de leur cou par des liens de paille. Quelques-unes des femmes avaient la tète nue et les cheveux
épars. Parfois sur la route ils ramassaient des immondices d'animaux et s'en souillaient le visage. Les plus zélés mangèrent même de ces ordures, disant qu'il fallait se mortifier le goût. Lorsque le conducteur rencontrait un bourbier bien sale, il commandait à quelques-uns de la troupe de s')r plonger et rouler. Ils tenaient en leurs mains des cailloux qu'ils heurtaient l'un contre l'autre. Ils arrivèrent à Argentan dans cet équipage et se mirent à parcourir les rues, deux à deux, et en criant que la foi périssait, que la foi se perdait, que quiconque voulait se sauver devait partir pour le Canada. Après quelques heures de ces mouvements désordonnés et de ces vociférations, ils retournèrent à Silly comme ils étaient venus. »
Le lendemain ils ' voulurent recommencer la même scène à Séez. Ils s y transportèrent en hurlant : « Seigneur, ayez pitié de nous et convertissez les Jansénistes. » Mais des archers les attendaient. Les ecclésiastiques furent appréhendés au corps et les autres renvoyés comme fous; quelques jours plus tard, le lieutenant-criminel de Caen renouvelait sa sentence contre les fanatiques de l'Ermitage et interdisait, sous des peines sévères, toutes leurs assemblées. ( i ).
(1) Peut-être comprendra-t-on mieux, en songeant à ces
3° Un Libelle Ecclésiastique
Ce jugement combla' d'aise le clergé de Caen qui, soutenu par l'évêque, triomphait. L'occasion était belle pour Dufour; il lança sa brochure. Il y révélait que. la Société de l'Ermitage n'était pas autre chose qu'une succursale de la Compagnie du Saint-Sacrement de l'Autel. 11 en dévoilait l'organisation, en expliquait le fonctionnement, dénonçait les détestables pratiques de ses adeptes.
Dufour montre les Confrères « persuadés que leur Compagnie est établie pour prendre soin de toutes les bonnes œuvres publiques et particulières qui regardent la pitié et la religion et que Dieu les a suscités principalement pour suppléer aux défauts et négligences des prélats, des pasteurs.desmagistrats, desjugesetautres supérieurs ecclésiastiques et politiques... »
Aussi croient-ils
« avoir le droit de se mêler de toutes choses, de s'ingérer dans toutes les actions un peu éclatantes de la religion, de s ériger en censeurs pubtics... .
incidents la réflexion de Cléante (parlant des vrais dévots) dont M. Brunetière s'indignait si fort :
« Et leur dévotion es: humaine et traitable. »
D'entrer et pénétrer dans les secrets des maisons et des familles particulières... »
// est arrivé quelque/ois, dit Dufour, corroborant les affirmations de Guy Patin, qu'ayant eu de J aux avis que des }?iaris maltraitaient leur s femmes ou que des femmes ne se gouvernaient pas très bien, les Confrères se sont ingérés, sur le rapport qui en était Jait en leurs assemblées, de chercher les moyens de remédier à ces maux et ils en ont choisi de si impertinents et de si indiscrets que cela a été capable de causer bien du désordre et de la division dans les familles et dans la ville
« Ce n'est pas seulement dans lesfa?nilles particulières qu'ils s'introduisent pour en fureter tous les secrets, pour en connaître les défauts, et pour en usurper la direction et le gouvernement, (i) mais encore dans les maisons religieuses
« Ils entreprennent de mettre des curés et des prêtres dans les paroisses, des supérieurs et des supérieures dans les monastères, des prédicateurs dans les chaires, des précepteurs dans les collèges et dans les écoles, des séminaires dans les diocèses et des directeurs dans ces séminaires ; ils s'ingèrent de vouloir établirde nouveaux-monastères, de réformer les anciens, de faire ériger des confréries, de faire faire des missions, de suggérer des testaments, de dispenser les aumônes des autres et de censurer les évêques. »
(i) C'est bien le rôle de directeur de conscience qui est usurpé par Tartuffe.
Et voici les procédés de ces « faux zélés », d'après Dufour :
« Ils tâchent d'éviter la haine de ceux qu'ils attaquent, en agissant avec tout le secret qui leur est possible ; car après avoir jeté la pierre, ils cachejit le bras, afin que l'on ne voie pas d'où vient le coup
« Ont-ils un ennemi, ils tâchent de trouver un dénonciateur qui l'accuse sans j aire aucunement paraître qu'ils prennent part à celte poursuite. Que s'ils jugent qu'il n'y a pas moyen de perdre un homme par les formes ordinaires de la procédure, ils tâchent par le 7?ioyen de leurs intrigues de le décrier auprès des puissances, afin de surprendre quelque ordre qui tende ou à l'éloigner, ou à le priver de sa liberté, ou à l'interdire de ses fonctions et le rendre inutile en flétrissant sa réputation de quelque nature d'infamie. » (2)
Il ne s'agit plus ici de « faux zèle » que l'on pourrait excuser de ses indiscrétions sur sa sincérité ; ces procédés de délation calomniatoire sont des procédés d'hypocrites ; ils n'ont pas d'excuse.
Les Confrères du Saint-Sacrement portent à leurs ennemis une haine sacrée qui les pousse à concevoir les vengeances les plus inattendues, les plus contraires même aux saines doctrines théolo-
(2) Cf. Plus bas la satire de La Luzerne.
giques. C'est ainsi qu'ayant épousé la querelle du Père Eudes contre l'Oratoire, ils détestaient à ce point les Oratoriens que :
« Ils mirent une fois en leur délibération en une de leurs assemblées savoir s'il valait mieux obmettre d'assister à la messe, que de l'entendre d'un Père de l'Oratoire ; sur quoi il fut résolu à la pluralité des voix qu'il valait mieux perdre la messe que d'assister à celle de ces Pères. » ( i ).
En voici un autre exemple : Un prédicateur de l'Ermitage, voulant déconsidérer les prêtres du diocèse qui n'étaient pas favorables à la Compagnie, monte en chaire :
« Il emploie tous ses misérables sermons à déclarer et invectiver contre les gens de bien, qu'il se persuade faussement être des Jansénistes, il les charge de tous les opprobres et de toutes les injures imaginables, et, après les avoir représentés plus noirs et plus hideux que des démons, il donne des marques pour les reconnaître, disant que ce sont ceux d'entre les ecclésiastiques qui paraissent les plus dévots, les plus humbles, les
(i) Cf. Le texte (incomplet) du Mémoire de Dufourdans le livre intitulé Modèle de Foi et de Patience dans toutes les traverses de la vie et dans les grandes persécutions (Vie de la Mère Marie des Anges (Suireau), abbesse de Maubuisson et de Port-Royal. 1754.
pius modérés, que ce sont ceux qui donnent le plus d'aumônes, qui visitent le plus souvent les Prisons et les Hôpitaux, que ce sont ceux qui portent de petits collets, qui sont modestes en leurs
habits et en leur maintien ajoutant qu'on est
obligé de les éviter en conscience comme des hérétiques déclarés et que tous ceux qui les fréquentent sont excommuniés. »
De prétendus réformateurs qui se croient investis d'une mission divine et, par là, placés au-dessus des autorités religieuses et civiles, des piedsplats, comme dit Molière, qui prétendent s'ériger en censeurs publics, des intrigants qui pénètrent dans les i?iaisons et dans les familles particulières, pour en connaître les secrets, de « faux zélés » qui prétendent diriger les consciences, suggérer les testaments et dispenser les aumônes d' autrui, des impertinents qui se mêlent de remédier à iinconduite des femmes par des moyens indiscrets capables de semer la division dans les familles et dans la ville, des fanatiques irritables qui mêlent le ciel à toutes leurs querelles, accusant d'hérésie ou de libertinage tout ce qui leur résiste et excommuniant tous ceux qui refusent de suivre leurs errements, tels sont, d'après les documents du temps, les membres de la Cabale des Dévots, en l'année 1660.- Ne ressemblent-
ils pas trait pour trait au Tartuffe de Molière et à ces dévots de profession parmi lesquels Don Juan décide de s'enrôler pour être plus sûr de réussir dans ses desseins ?
A supposer qu'il fût vrai, comme le veut M. Brunetière, — et après lui M. Gazier, — qu'il n'y eût pas alors d'hypocrites à la cour de Louis XIV, osera-t-on soutenir que le public ne croyait pas en voir partout, à la ville et en province?
Car, les lettres de Guy Patin le prouvent, le scandale de l'Ermitage dépassa les frontières de Normandie; il eut sa répercussion dans la capitale. On verra plus loin qu'il suscita une émotion assez vive pour qu'une enquête fût prescrite sur la Compagnie de Paris et qu'à la suite de cette enquête la dispersion de cette dernière fut ordonnée par autorité de justice.
Deslions, dans son Journal, relate, à la date de juillet 1660, le scandale de « l'Hermitage » de Caen et il ajoute cette réflexion sévère à l'adresse des Dévots de Paris. « Je soupçonne, ou plutôt je crains, que la dévotion de certaines gens qui se mêlent de missions aux infidèles ne soit encore appuyée sur de semblables principes. »
Le pieux Nicole enfin — qui accepta d'entendre
le Tartuffe interdit et n'en fut empêché que par l'expulsion des religieuses de Port-Royal qui eut lieu le jour même de la ((récitation», —Nicole écrira plus tard dans l'avertissement de ses Visionnaires :
« On a souvent vu en ce siècle que les dévotions déréglées et établies sur des caprices humains dégénèrent en illusions janatiques. L'histoire des ermites de Caen a été célèbre dans tout le royaume et si l'on avait fait la recherche que l'on devait faire de la Compagnie du Saint-Sacrement, on aurait peutêtre découvert bien d'autres choses de cette nature. »
Quelle justification du Tartuffe je vois dans ces lignes du saint homme dePort-Royal ! Et comment s'étonner que Molière ait entrepris son œuvre ?
Quoi qu'il en soit, l'impression causée en Normandie par le libelle de Dufour, fut intense. Un poète se trouva qui depuis longtemps rêvait d'écrire une satire contre l'hypocrisie, a l'imitation, sans doute de la Macelle de Régnier qu'il admirait beaucoup et dont il aimait à se proclamer le disciple. Le Mémoire de Dufour lui fournissait un thème excellent. Il n'eut garde de n'en point profiter, et voici le poème qu'il composa :