MOT D ADVIS
Trouver mauvais qu'on maltrailte le vice, c'est le favoriser; et laisser régner l'hypocrisie, sa7is dire mot, c'est .trahir le parti véritable de la Religion. Il y a deux manières de combattre le mal ; l'une à force ouverte et tout de bon, le traittant d'ennemi considérable ; l'autre, par le mépris, le tournant en ridicule. Celle-là siet bien aux graves et sérieux docteurs. Celle-cy est propre aux gens de mon humeur qui sont nez pour le badinage et qui ne regardent pas plus l'importance des défauts des moeurs qu'ils en remarquent le néant et la fadaise. Chacun philosophe à sa mode, et je ne pense pas qu'Heraclite eust meilleure grâce à se fascher de tout, que Démocrite à s'en rire. Tous deux cependant ont passé pour grands personnages, quoi qu'ils ayent trait té la sagesse d'un air si contraire.
Il est des Esprits sur qui un trait de raillerie porte plus de coup que l'atteinte de la plus aspre censure.
Or,pourveu que ceux à qui leur conscience fer a l'application de ma Satyre se corrigent par ce moyen, en auray-je autant fait,en me jouant ,qu un grand docteur ou zélé prédicateur en peut prétendre de ses escrits laborieux et véhéments discours ?
Au reste, comme je n'ay en dessein de taxer aucun en particulier, je veux croire aussi qu'il n'y en aura pas d'assez im pertinent pour s'en offenser en leur personne. S'il s'en rencontre pourtant quelques uns de ceste sorte, outre qu'ils n'a' ironL ta- raison et que ie ne m'en soucier ay guère*., ils feront jusietnt it comme le singe qui ne se produit en public que four monslrer son derrière.
Ridendo dicere verum Quid vetat ?
Je te suis obligé d'en user de la sorte,
Et puisque de ton cœur tu viens m'ouvrir la porte,
C'est à moy, Philémon. par mes soigneux advis. De te respondre juste à ce que tu me dis.
Le secret qu'en mon sein ta franchise dépose Est assez important pour bien peser la chose, Et l'on ne peut trop bien se consulter d'un fait Où consiste le tout de son bonheur parfait : Je veux dire le choix d'une façon de vivre Que pour profession un homme doive suivie.
Et qui, se rapportant à son tempérament,
Luy donne lieu d'agir d'autant plus librement,
Que. sans faire de peine à son propre génie,
Il sera satisfait de son genre de vie.
Pour 'ne me pas tromper, voyons donc, s'il te plaist,
Si j'ay fort bien d'abord compris ce que c'en est.
Il me faut, me dis-tu, quelqu'employ convenable,
Où tu trouves ton compte, et qui soit honorable.
Le Palais n'en a point qui te puisse toucher
Pour si peu de profit le mestier est trop cher.
De mesme, tu n'es pas d'une humeur assez fière,
Pour courre, avec péril, la fortune guerrière.
L'Eglise, quoy que propre aux avares désirs,
S'accommoderoit mal à tes menus plaisirs,
Tu veux du Sacrement : et pour toy la Soutane
Toute sainte du haut, du bas serait profane.
Voylà ton embarras, grant à la vérité,
Mais qui d'un bon conseil peut estre surmonté.
Veux-tu prendre le mien?... Sans marc d'or,ny paulette
Bréviaire, célibat, ny querelle, ny brette,
Finement aux dépens du crédule et du sot,
Tu n'as qu'à te pourvoir d'un estât de Dévot, (i)
(i) Don Juan a également considéré l'hypocrisie comme une profession. A. V. se. 2.
« La profession d'hypocrite a de merveilleux avantages »
Je n'entends pas dévot de ces gens sans cabale Qui, sur leur preud'hommie appuj-ant leur morale Suivent tout simplementles loix que Jésus-Christ, Dans son Saint Evangile à ses enfants prescrit. Ce monde là n'est bon, en ces temps de finesse Qu'à fournir d'auditeurs le Prône de (a .Messe : Mais de ces Rafinez qui, bien que tenants lieu D'ouailles seulement en l'Eglise de Dieu, Sans crainte de troubler la police divine S'ingèrent toutefois des mœurs, de la doctrine, (i) Et mesme dérégler le devoir des Pasteurs De qui les sentiments ne s'accordent aux leurs.
On les voit ces cagots, baissant les yeux sous cappe Faire semblant que tout volontiers leur échappe (2)
dit-il dès le début de sa tirade fameuse sur la fausse dévotion.
Cf. Tartuffe, A. I. vers 365-366.
Ces gens qui par une âme à l'intérêt soumise Font de dévotion, métier et marchandise...
(1) Don Juan : « Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui. ))
Cf. Tartuffe notamment vers 301 et suiv. vers 391, etc.
(2) Cf. Don Juan : « Et quelques baissements de tête, un soupir mortifié, deux roulements d'yeux, rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent taire. »
Voir Tartuffe : A. I. 5 vers -?^ et suivants, vers 325, 368. etc.
— Si —
Et cependant, au gré de leur ambition,
Faire passer sur tout leur inquisition.
Ils forment un parti, d'intérests ils s'unissent,
Par un commun support leur crédit establissent (i)
Et, d'un esprit égal, touchez également
Rapportent tous leurs soins à mesme sentiment
Là, le plus ignorant, par son seul zèle habile.
Opine froidement, ainsi qu'en un Concile :
Fait le rude examen des actions d'aultruy. (2)
Que si lors, par hasard, il est mal avec luy, «
Comme si le malheur d'avoir pu luy déplaire
Portoit exclusion d'un chemin salutaire,
Sur le simple soupçon, atteint et convaincu
D'avoir eu des erreurs, ou d'avoir mal vescu,
Il l'attaque, l'outrage, l'anathématise
Comme un membre pourri retranché de l'Eglise.
La Cabale y souscrit, par la seule raison
Que l'Eglise avec elle a tant de liaison
(1) Don Juan : « On lie à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les attire tous sur les bras... »
Voir dans Tartuffe A. I. Les vrais dévots s'opposent aux faux en ceci :
« Point de Cabale en eux, point d'intrigues à suivre. »
(2) Cf. Tartuffe A. I. se. 1
« On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes « Car il contrôle tout ce critique zélé. Voir également les vers 201-210.
Que son moindre suppost luy tenant lieu d'Apostre
Estre accusé de l'un c'est pécher contre l'autre, (i)
Comptants com'elle aussi l'infaillibilité
Entre les attributs de leur Société.
Ainsi de ville en ville unis par de fortes ligues.
Ils remplissent bien tosl tout un pavs d'intriaues :
Par tout mettent le nez : s'intéressent à tout,
Et de tout leur audace ignoramment résoud :
Sans espargner les chefs de telle compagnie
Qui, sous nom différent, menants pareille vie.
Reprochent tour à tour à ces accusateurs
Cent sortes de défauts aussi grands que les leurs,
Leur rendent mal pour mal, leur vaine estime pillent
Et, eomme chiens mastins, l'un l'autre se gouspillent.'
Qu'un homme a de plaisir, qui, sans prendre de part
A tous les démêlés de ce monde cafart,
Les voict s'estocader de plumes et de langues
En leurs discours privez, en publiques harangues,
Chaque camp contre camp, fièrement révolté,
Dégorger à l'envie leur venin empesté :
(i) Tartuffe A. I. se. 5
« Ces gens...
Sont prompts vindicatifs, sans foi. pleins d'artifices »
Cf. également JJon Juan :
« Je verrai sans me remuer prendre mes intérêts à toute la Cabale et je serai défendu par elle envers et contre
tous..... je me ferai le vengeur des intérêts du ciel et je
poursuivrai mes ennemis »
De reproches cuisants, comme d'autant de flèches. Se faire à leur honneur d'irréparables brèches : L'un l'autre s'accabler, et de ces vains débris Eriger un trophée à leurs faibles esprits. Telles je pense voir des trouppes Allemandes, Crauates ou Lorraines, les mercenaires bandes : Bien que de mesme armée ou sous mesme estandard En leur particulier elles font corps à part ; N'ont que leur intérest, et d'exploits militaires Ne se meslent qu'autant que s'y font leurs affaires : Gastent tout : pillent tout d'une égale fureur. " Et traittent d'ennemi tout ce qui n'est pas leur : De mesme, ces guerriers de chaire et d'escritoire, Piquez de jalousie et d'une vaine gloire, Quoyque sous le drappeau d'un commun général, Ils disent ne vouloir combattre que le mal ; Estoufant toutefois la vertu la plus belle Que Jésus-Christ enseigne à son peuple fidelle, J'entends la charité qui se doit au prochain, (i)
(i) Cf. La lettre de Guy Patin citée au chapitre précédent. — La Rochefoucauld reprochait aux dévots de manquer d'humilité : on démontre d'ailleurs qu'ils manquent de charité chrétienne. Que reste-t-il de leur dévotion ? Molière pouvait-il ne pas les qualifier d hypocrites ?
Cf. Tartuffe : les vrais dévots s'opposent aux hypocrites en ce que :
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement Ils attachent leur haine au péché seulement. A. I. 5.
Ne tendent qu'à régner, les armes à la main. Et pour réduire tout dedans leur dépendance Ne pardonnent à rien qui fasse résistance Après donc s'estre acquis l'injuste authorité De disposer de tout selon leur volonté Comme ceste Sect est de nature androgyne. Monstre dans la police et masle et féminine, Elle s'ingère aussi de régler le devoir Qu'il faut aux mariez donner et recevoir : En sorte que plusieurs n'en reçoivent ny donnent Que comme ces Béats en secret leur ordonnent (i)
(i) Molière même, ni Guy Patin, n'ont osé pousser aussi loin leur tableau. Ils se contentent de montrer les dévots se constituant les cerbères de la fidélité des épouses.
.Mais une pièce curieuse publiée à Lyon en 1656, fait exactement le même reproche aux sectateurs d'une « nouvelle dévotion cabalistique )). Il ne s'agit pas, comme on pourrait le croire, d'une société de dévots adonnés aux sciences hermétiques, mais d'une cabale des dévots, d'une confraternité munie d'un Directeur général. Cette secte, ce parti admet les laïques à la prédication publique, s'intéresse aux .Missions du Levant, recommande l'oraison mentale avec la communion fréquente et méprise les dévotions communes : elle recherche les dons et les legs, affecte l'austérité et fait bonne chère en secret : il s'agit en un mot de la Compagnie du Saint-Sacrement de Lyon. Quand j'ai eu connaissance de ce pamphlet, mon livre était à l'impression et tout ce que je puis faire est d'y insérer cette note. Mon intention est de reproduire la pièce en question dans un ouvrage ultérieur. On remarquera la date 1656 : Molière séjourna à Lvon cette année-là.
Ordre non seulement sévère aux séculiers,
Mais d'authorité mesme aux troupeaux réguliers :
Du sexe les respects de zèle s'y confondent,
Plusieurs Couvents à barbe aux Dévotes respondent.
D'autres à menton ras escoutent les Dévots ;
Et tous également s'y trouvent pris pour sots.
Les fait-il pas beau voir ces Dames directrices
Aux bons Religieux rendre mille services;
Par questes auprès d'eux d abord s'insinuer :
Des ornements d'autel après s'immiscuer :
Et puis, ayant gaigné jusqu'à la Sacristie,
S informer du dedans comme tout s'y manie ?
Quelle est la portion de la Communauté ?
Si tous également usent d'authorité ?
Si les Supérieurs y font ce qu'ils commandent ;
Et si de moins pieux non plus ne s'en défendent ?
Alors si par malheur la discorde y prend pié
Et chasse de leur cœur la paix et l'amitié,
C'est là qu'avesque feu ces Dames font merveilles
D'inspirer leurs conseils aux crédules oreilles.
Elles prennent party, s'y fourrent bien avant,
Et partant hautement Convent contre Convent,
Autant que dans le monde elles ont de puissance,
Elles la font agir pour leur juste défence :
Et, lors qu'à ces deseins il faut lettres, arrects
Du Prince ou du Conseil, ces secours leur sontprests.
Ou bien, s'il est besoin d'v venir à main forte.
Bons archers ou soldats leur presteront escorte.
O ! que de telles gens souvent le zèle faux
Dans la Religion a fait naistre de maux !
Avec pareil succès les enjolleurs de grilles
Subornent aisément la foy des simples filles :
De soupçons scrupuleux remplissent leurs esprits
Et s'en font un jouet après qu'ils les ont pris, (i)
La haine, les desdains, le schisme et la révolte
Y préparent au Diable une riche récolte.
De maint péché soustrait de leurs confessions
Et de maint sacrilège en leurs communions.
Si bien qu'en cet estât sou.'ent les Prélats mesmes
N'y font pas grand effet avec leurs anathèmes. (2)
Voilà, cher Philémon, à peu près le tableau De ces masques qu'en gros ébauche mon pinceau : Mais pour te faire voir, par ces traits d'invectives, De quelles libertez, droits et prérogatives Le saint déguisement enrichit cet employ Reçoy les aussi bien comme de bonne foy, L'autheur, le moins de tous flatteur et réprochable, T'en fera brèvement le récit véritable.
(1) Ainsi Tartuffe agit avec le crédule Ûrgon et avec Madame Pernelle : il remplit leurs esprits de soupçons scrupuleux afin de s'en faire un jouet.
(2) Toute cette première partie est visiblement inspirée du libelle de Dufour.
Premièrement quiconque a mérité l'honneur D'estre une fois receu dans ce parti pipeur Sous prétexte d'avoir réformé sa cuisine Pour se mortifier peut user de lésine ; Et par là regagner sur autant moins de plats Ce qu'il a trop mangé quand il n'en estoit pas.
Item l'homme dévct s'estant acquis l'estime. S'il lui plaît usurer il le pourra sans crime : Prendre vingt-cinq pour cent et d'une somme en prest Sans constitution, en tirer intérest ; Ou. si l'heureux hasard peut-être se présente D'adjouster à son fond un bon contrat de rente, Profitant du besoin que le vendeur en a De nippes, en partie, il le composera (i)
De mesme, rencontrant une âme timorée Qu'il sente riche et propre à se trouver leurrée Il la mettra bien tost en Testât sans souci D'attendre tout du Ciel, n'ayant plus rien icy. Tant il est mal aisé, luy dit-il à toute heure, Qu'un riche en seureté de conscience demeure, Son zèle est tel pourtant en cela pour aultruy
(i) Voilà un trait qui rappelle l'Avare. Il manque à Tartuffe.
Qu'il est près de se faire anathème pour luy. (i) De plus qu'un confident l'ait fait dépositaire De nombre de deniers attendant quelque affaire Et que l'occasion d'en faire le remploy Luy persuade alors que d'aussi bonne foy Et non moins promptement il les luy voudra rendre Comme de bonne grâce il avait sceu les prendre. Je luy baise les mains. Il aura beau prier De cent délays subtils il le pourra payer D'absence de logis, de défaite diverse ; Jetant quelqu'accident exprez à la traverse Pour empescher l'effet de ce qu'il aura dit Et cependant toujours en faire son profit. Ou mesme, si d'argent, pour cause pitoyable. Un administrateur avoit couvert sa table. Tout l'hospital deust-il en enrager de faim, Il le fera plus tost qu'il sorte de sa main, Le lucre sent fort bon, disait cet honneste homme Qui prist jadis tribut sur le pissat de Rome, Ainsi, dtquelqu'endroit et pour quelque sujet
(i) Même thème dans le Tartuffe. Cette âme timorée n'est-elle pas Orgon ? Et n'est-ce pas Tartuffe qui, ici, se forme une conscience pour justifier ses vols?
Les leçons de Tartuffe apprennent à Orgon à regarder tout le monde comme du fumier. Lorsque Orgon lui faisait des dons, l'hypocrite les trouvait toujours excessifs et en distribuait une partie aux pauvres ; quand Orgon lui donne tous ses biens Tartuffe ne trouve que cette réponse : « La volonté du Ciel soit faite en toute chose. » (III. Se. 7.)
Qu'il touche cet argent, l'usage en sera net. Pour peu qu'il le retienne autant qu'il est habile Il en sçaura fort bien faire un mesnage utile, (i)
De vray les pauvres sont membres de Jésus-Chrît
Mais le Dévot aussi, temple du Saint-Esprit.
Qui, par (la) charité, se faict de sa poitrine
L'auguste reposoir de sa grandeur divine (2)
Aprez un tel bonheur peut-on de cet endroit
Attendre jamais rien que de bon et de droit ?
Et l'estimera-t-on capable d'une faute.
Ayant dedans le sein son Dieu mesme pour hoste ?
Quoy qu'il désire ou fasse, il n'aura jamais tort
Et son crédit au Ciel le rendra bien plus fort.
11 n'a qu'à sçavoir bien diriger sa pensée ;
Sa conscience après ne peut être offensée
Le bien qu'il a d'autruy l'accommode à bon droit :
Il en usera mieux que l'autre ne feroit (3)
(1) La rapacité des dévots, si accusée dans le Tartuffe, \ est donc aussi nettement évoquée chez La Luzerne, mais elle prend chez celui-ci une forme toute différente.
(2} Allusion claire à la dévotion pour le Saint-Sacrement et à la Communion fréquente dont les confrères étaient les grands propagandistes. La Communion fréquente paraissait alors une sorte de profanation à beaucoup de prêtres et de pieux laïcs.
(3) Cf. Tartuffe.
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas
De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas :
Et si je me résous à recevoir d'un père
Pareillement, s'il manque au paiement de ses dètes
Ses œuvres pour cela n'en sont pas moins parfaites
Il suffit qu'il le scache, et que, le scachant bien,
Il n'ait l'intention de luy desrober rien
De restitution il n'est tenu d'en faire
Que du bien, s'il en a plus que le nécessaire :
Ce qui se doit entendre : autant qu'il se pourra.
Et ce pourra de mesme autant qu'il le voudra.
Ainsi, sur le besoin mesurant sa justice
Il est homme de bien au gré de son caprice, (i)
Mais, s'y deust-il tromper, son mérite est si haut Que cent autres vertus réparent ce défaut. Est-il d'humilité plus sincère et profonde !
Cette donation qu'il a voulu me faire
Ce n'est à dire vrai que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains
(A. IV Se. i.)
(i) Les arguments de Tartuffe se justifiant de courtiser Elmire sont dans toutes les mémoires : C'est à peu près le même langage :
Selon divers besoins il est une science
D'étendre les liens de notre conscience ;
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention. Les deux auteurs ont bien les mêmes modèles devant les veux : ce sont, en des situations toutes différentes, les mêmes pieux sophismes.
On les void, ces Messieurs en présence du monde
A tout'heure porter la chaise et le grabat
Où contre les douleurs un malade combat.
A pied, de l'hospital prendre la grande rue
Sans vouloir toutefois se rencontrer en vue,
Que pour édifier, par leur sainte ferveur,
Et porter les passants à bénir le Sauveur (i)
Leur laissant volontiers pour part de cet ouvrage
Les autres actions où la bourse s'engage ; ,
Contents de leur donner par ce transport de corps,
L'avis de soulager les maux de leurs thrésors.
Heureuse charité ! Dévotion propice !
Mais beaucoup plus encore aux malades du, vice :
Vous le sçavez, piliers de confessionnaux,
Prestres, vous le sçavez le fruit de leurs travaux :
Et vous-mesmes aussi, belles Magdelonnetes
Chez qui, par leur moyen, se font tant de retraites !
Vous nous le diriez bien, par quels ressorts divers
Ces bénis happechairs vous ont mises aux fers. (2)
(1) On sait que la' Compagnie du Saint-Sacrement s'intéressait beaucoup aux hôpitaux et aux prisonniers. La Luzerne fait allusion aux hôpitaux. Molière aux prisonniers. Tartuffe III 2
(2) On n'a pas oublié les scandaleux emprisonnements chez les Magdelonnettes reprochés aux confrères de Bordeaux.
Qui les fait s'acharner si fort contre des filles Si ce n'est l'intérest de leurs propres familles Ou le dépit jaloux des Dévotes sans dents Pour n'avoir plus de part aux mesmes passetemps Et qui faute d'employ, faisant les preudes femmes.
Des cendres de l'honneur couvrent leurs vieilles flammes! ( i)
En ce malheur pourtant du sexe sensuel
Toutes n'éprouvent pas un destin si cruel.
Si quelqu'une n'est point tout à fait esclandrée
Et qu'elle sçache un peu faire bien la sucrée,
Avecques la faveur d'un frère du parti (2)
Qui de vieux débausché fera le converti,
Eust-elle été cent fois et poussée et blousée.
On ne laissera pas d'en faire l'espousée
De quelqu'adolescent, surpris au trébuchet
Sur le rapport trompeur que la preude en a fait.
Sauf à lui, par aprez qu'il sçaura cette escorne,
A ruminer sa honte, en animal à corne.
Elle n'a que bien fait dans le juste dessein
De recouvrer l'honneur d'une honneste Putain;
D'autre part, le Dévot d'autre manière en use,
Avec l'authorité faisant agir la ruse.
(1) Cf. Le couplet de Dorine sur «dame Orante »: Tartuffe I Se. 1. vers 121 à 140.
(2) Ce frère du parti assez aveugle pour marier son fils à une fille déshonorée, fait la contre-partie d'Orgon destinant sa charmante fille à l'odieux Tartuffe.
Il va, quand il lui plaist, dans les infâmes lieux,
Et sans en redouter l'accez contagieux,
Afin de retrancher aux filles de délices
Les moyens de pouvoir continuer leurs vices,
11 lève la toilette, et voile maintenant
Ce qu'il void de meilleur en leur ameublement ;
Sans que cela pourtant s'appelle vollerie
Parce qu'il a dessein d'en faire une oeuvre pie ;
Mais comme l'imprudent qui cherche le péril
Dans le péril souvent trouve un malheur subtil,
Il arrive parfois qu'alléché par l'amorce
Contre un si douÀ poison il a trop peu de force,
Et que pour nous monstrer notre imbécilité,
Il se perd à l'écueil de l'impudicité.
Mais un bon peccavi qui de prez suit l'offence
De ce péché bien tost purge sa conscience (i)
C'est aux plus gens de bien que, par divers appas
Le Diable, qui les hait, prépare plus de lacs.
Et c'est pareillement dessus le Putanisme
Qu'avec plus de succès agit le Dévotisme.
Par mesme privilège et sans contrevenir Au devoir du Dévot il pourra retenir
(2) Qu'on se rappelle Tartuffe dénoncé par Cléante ; Oui mon frère, je suis un méchant, un coupable, etc.
A. III. Se. 6
De ses premiers défauts tournez en habitude, (i) Le scandale dehors, (2) ce qu'ils ont de moins rude Se conserver toujours quelque péché mignon, Et non moins que bigot estre bon compagnon. Ainsi, l'homme bouillant, dont la bile s'allume Et par mille serments vuide son amertume, Prévenu bien souvent des premiers mouvements. Peut encores tout bas jurer entre ses dents Et pour évaporer le feu de sa colère Par les termes moins durs que le dépit suggère, Convertissant en B. le D du nom de Dieu, Lascher encore parfois une bonne Mort-Bieu. (3) De mesme celuy-là dont la bouche friande
(1) Tartuffe A. I, Se. 5 :
Ils savent ajuster leur zèle avec leurs vices. et A. III. se. 3 :
Ah ! pour être dévot on n'en est pas moins homme.
Cf. Don Juan : Je ne quitterai point mes douces habitudes, mais j'aurai soin etc.. *
(2) Tartuffe A. III. se. 3 :
Et c'est en nous qu'on trouve acceptant notre cœur De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur A. IV. se. V. :
Le scandale du monde est ce qui fait l'offense
(s,) Allusion à la campagne des Dévots contre le blasphème. Si Tartuffe ne jure pas comme le Pharisien de La Luzerne, il est du moins fort colère.
Se flattait à plaisir d'une exquise viande
Et faisait du bon vin son idole autrefois
A droit, quand il le veut, d'en prendre encore deux doigtsd)
Et pourveu que ce soit avec gens de sa trouppe,
Jouer du Saupiquet et faire assaut de Crouppe.
La Grâce de nos sens tous les droits ne destruit ;
Dans leur réforme ainsi leur premier goût les suit (2)
S'ils aimaient du procès la pratique profane
Ils n'en sçauront pas moins se servir de chicane, 4
Par argent ou surprise excroquer les arrests,
Consumer leur parti en des immenses frais,
Et du crédit des Loix authorisant le vice.
La ruiner en fin par formes de justice.
Car des autres défauts, si chacun a le sien,
Ce dernier est commun à tous ces gens de bien ;
Et semble qu'à l'égal de ce que ceste race
Se dit plus fortement aspirer à la Grâce
Elle se plaist au chic ; et plaide d'autant plus
(1) Est-il besoin de rappeler la scène du « Pauvre Homme ? » ?
(2) Tartuffe fait la même remarque en d'autres termes. A. III. se. 3. Dans cette scène il expose avoir craint que son amour ne fût un obstacle à son salut. J'ai connu ajoute-
£-il,
Que cette passion peut n être pas coupable Que je puis l'ajuster avecque la pudeur. vers 945 à 952.
Que son extérieur contrefait de vertus, (i)
Qu'il leur arrive aussi d'avoir peut-être affaire
Avec quelqu'un suspect de sentiment contraire : •
A-t-il raison ou non, ce sera mériter
De le pouvoir par là combattre et surmonter
Et tout ce qu'il perdra sera de bonne prise
Sur l'ennemi juré de leur dévote Eglise.
Sans grâce ni quartier s'ils en ont le dessus,
Lasches au dernier point, quand ils n'en peuvent plus.
Cependant ce ne sont qu'actions méritoires
Elévations d'âmes et vœux jaculatoires, ( 2)
Adorants en esprit, de la mesme façon
Qu'aux parfaits le Sauveur en donna la leçon,
Ils quittent, pour ce fait, aux âmes plus grossières
L'usage accoustumé des communes prières,
Comme sur tout au monde ils sçavent rafiner
A leur propre conseil voulant s'abandonner,
Par route de traverse aux astres ils s'élèvent.
Par là de l'hiérarchie abandonnant le train
De l'esprit d'union ils s'écartent soudain,
Font autel contre autel, dans leurs transports extrêmes
(1) On sait la promptitude de Tartuffe à faire appel à M. Loyal et à la justice pour s'assurer la jouissance du legs d'Orgon.
(2) Cf. Tartuffe I-5 Vers 281-200 et notamment le vers : « Il faisait des soupirs de grands élancements »
"CriiversTt^
Dir>| i-s-r., n ,
N'approuvent rien d'autruy, présument tout d'eux-mêmes
Et, comme si la mode avait aussi bien lieu
Qu'en tout autre sujet au service de Dieu,
Traittent le Rituel de vieille fripperie.
Et laissent par son choix aux moins illuminez
Le culte des vieux Saints à leurs goûts surannez
Tout nouveaux en conduite, en prières, en zèle,
Ils ne font qu'aux Béats d'impression nouvelle.
Tu vois, mon Philémon l'historique discours Que je t'avais promis du Dévot de nos jours. C'est ce Pharisien qu'en la Saincte Escriture A tous coups l'Homme-Dieu si rudement censure. Ce sont ces Réformez, spirituels filous (i) Qui veulent s'ériger en Apostres chez nous, Sans droit, capacité, titre, ni charactère, Que de gens qui font tout, hors ce qu'ils doivent faire, D'une feinte vertu sectateurs orgueilleux, Linx clairvoyants pour nous, taulpes sans yeux pour eulx Car pour ces pauvres fous qui, les épaules nues, En pèlerin de grève à pié courent les rues, Leur cervelle me semble un peu trop de guingois Pour les oser placer au rang de ces narquois, Sinon qu'ils vueuillent bien en ce bel équipage Passer pour Harlequins du dévot bastelage.
(i) Ce sont presque les expressions de Guy Patin. Cléante appelle les Tartuffes de « francs charlatans ».
— loi —
Les derniers vers de cette satire, dont l'intérêt saute aux yeux, si on peut établir qu'elle est antérieure au Tartuffe, constituent une allusion parfaitement claire aux scandales de Caen relates dans le Mémoire de Dufour. Ils datent la pièce, par conséquent : Les Pharisiens du Temps ont' été composés sous le coup de l'indignation provoquée par l'affaire de l'Ermitage. La satire a vu le jour, sans doute, peu de temps après que la justice eût rendu sa sentence contre les fauteurs de ces désordres.
Garaby de la Luzerne semble avoir débuté dans la littérature vers 1641. A cette date, il publiait un livre intitulé : « Sentiments chrétiens politiques et moraux. » Ses premiers Essais poétiques datent de 1642. Ce volume de vers renferme trois ébauches de satires intitulées la Misère de l'Homme, le Gueux rafraîchi, les Censeurs ignorants.
On possède du même auteur six satires dont le manuscrit existe à la Bibliothèque Nationale et qui furent éditées par M. de Beaurepaire (1), en un petit volume qui n'est pas complètement
(1) Garaby de La Luzerne. Satires inédites publiées par Lugène de Beaurepaire. Rouen. 1888.
ignoré. Il a été exploité notamment par M. P. de Vaissière, pour son ouvrage sur les Gentilshommes campagnards de l'Ancienne France. Mais il paraît avoir été totalement inconnu des divers critiques qui se sont occupés du S. Sacrement. C'est pourquoi j'ai cru utile de reproduire ici le texte intégral des Pharisiens du Temps, (i)
Garaby n'avait pas réuni ses Satires en volume, mais chacune d'elles avait couru sous le manteau, comme beaucoup de libelles de cette époque. «Les allusions aux manifestations de Caen qui terminent la nôtre', ainsi que les ressemblances frappantes que présente la première partie avec le factum de Dufour,' permettent, ainsi que je l'ai fait observer, d'en fixer la composition, approximativement, vers 1661 ou 1662. Une lettre de l'auteur confirme cette conjecture. Voici ce qu'écrivait Garaby de La Luzerne à M. de Sainte-Clair, le 10 février 1670, peu de temps après la publication de la comédie de Tartuffe :
(1) Voici les titres des six satires qui composent le volume édité par M. de Beaurepaire : L'Infirmité de l'Homme ; Les Censeurs ignorants, c'est i Autheur ; Le noble Campagnard ; Le Citadin: Les Pharisiensjdu Temps ou Le Dévot hypocrite : Le Partisan ou Le Gueux rafraîchi.
« Si je demeure, Monsieur, dans l'impuissance de m'acquitter, encore faut-il que vostre bienfait vous vaille quelque chose et que je vous fasse du moins quelque présent. Ce sera, si vous l'avez agréable, de mon Tartuf (sic) aisné de celui de Molière de sept à huit ans. Vous en ferez la justification par la lumière que vous avez de ces sortes de gens dont la conduite m'a fourni de pensées, car je puis vous asseurer que j'ay travaillé après le naturel sans sortir de Caen. » ( i )
« Sept à huit ans avant le Tartuffe)), cela nous ramène bien aux environs de 1 66 1 ou 1662, puisque La Luzerne n'a pu connaître la comédie de Molière qu'après la représentation de 1669. 11 appert au surplus, qu'il songeait à traiter ce sujet depuis fort longtemps. Car voici ce qu'il écrivait à un autre correspondant en 165 1 :
« J'ay en pensée, il y a longtemps, de laisser au public un portrait au naturel des vices du siècle où nous sommes. Parcourant l'épreuvette en main, chacune des principales professions des hommes, j'ay déjà donné le foué au Partisan, à l'Antheur, au Noble de Campagne, au Citadin. Je m'appreste à dire un mot du Chicanoux, actif et passif, c'est-àdire à parler de la morgue du sourcilleux magis-
!iJ Cf. E. de Beaurepaire, op. cit.
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trat et de la bassesse du misérable solliciteur, sans oublier ensuite le Prince Malaisé, l'Hypocrite et le reste, où je comprendrais bien volontiers nos seigneurs les ecclésiastiques et nos vénérables frères porte-cuculle et traisne-corde. Mais ils m'envoyeraient à tous les diables, eux qui ont le pouvoir de damner les gens ou du moins me laisseraient en purgatoire dix ans après le terme. C'est pourquoi il vaut mieux n'en rien faire. »
Evidemment cette lettre nous montre dans le sieur de La Luzerne un esprit s entiché de libertinage »,pour parler comme Orgon. Mais elle prouve aussi deux choses : la première, que le satirique considérait, bien avant 165 1, l'hypocrisie comme un vice caractéristique du siècle ; la seconde, que, trouvant l'entreprise hasardeuse, il renonçait alors à « donner le foué aux hypocrites ». Ce sont les scandales de Caen qui lui fournirent l'occasion de revenir sur son projet.
Cette occasion qui fut belle à l'ecclésiastique Dufour et au libertin La Luzerne, n'était pas moins favorable à Molière. Il la saisit comme eux. Car, outre qu'à choisir un pareil sujet, il était sûr de tenir une pièce d'actualité et de se présenter devant une salle prévenue en sa faveur par l'opinion publique, beaucoup de raisons l'incitaient à rompre la lance avec les dévots.