LES GRIEFS DE MOLIERE
1° La Cabale contre les ((farceurs ».
Si nous en croyons les Anecdotes Littéraires (i) « Molière disait que le mépris était une pilule qu'on pouvait bien avaler, mais qu'on ne pouvait guère la mâcher sans faire la grimace. »
Ce propos n'est peut-être- pas historique, mais il est vraisemblable. Car si Molière, au cours de sa carrière, dut avaler beaucoup de pilules, il ne put mâcher, sans faire la grimace, celles que les dévots le contraignirent d'absorber.
(i) Ce recueil d'anecdotes a été publié en 1752.
La Cabale n'aimait pas le théâtre. On sait le chagrin qu'éprouva tout Port-Royal lorsque Racine se fit tragédien. Que durent penser les « bigots » quand ils virent le jeune Poquelin dédaigneux de la boutique paternelle, faisant fi du titre et de la charge de tapissier valet de chambre de Sa Majesté, s'acoquiner à une actrice, s'enrôler dans une troupe de théâtre, monter enfin sur les tréteaux et y faire figure de farceur ? Ce fut certainement un gros scandale. • - :
Or, les Béjart, avec le jeune transfuge, commirent dès l'abord une bévue considérable. Ne s'avisèrent-ils pas d'aller installer leur théâtre au jeu de Paume des Métayers, sur le territoire de Saint- Sulpice ?
C'était en l'an 1644. Le pieux abbé Olier, alors âgé de trente-six ans, dans toute la verdeur de sa fougue, dépensait unzèle redoutable en vue d'épurer les mœurs de ses ouailles. Il eût voulu qu'on ne tolérât sur sa paroisse ni une gourgandine, ni un bateleur, ni un huguenot, ni, bien entendu, une troupe de comédiens. Il faisait à ceux-ci une chasse active, diligemment servi, dans son œuvre de moralisation, par la police de la Compagnie du Saint-Sacrement, dont il était un des chefs.
L'Illustre Théâtre, comme les autres salles de spectacle, fut aussitôt mis à l'index, en attendant que l'on pût, si possible, expulser les acteurs. E;i dépit de programmes alléchants, malgré la beaulé séduisante de Madeleine Béjart, nonobstant le talent estimable des artistes, le jeu de Paume djs Métayers se vit déserté « des grands comme des petits ». Vainement l'on chercha fortune ailleurs : il était trop tard, et peut-être y fut-on poursuivi par Olier et ses terribles limiers. Les dettesétaient criardes; il fallut que Molière goûtât de la Bastille et finalement se résolût à battre l'estrade en province pour tenter la fortune.
La troupe ne devait pas ignorer cette cause primordiale et sans doute décisive de son insuccès.
En tout cas l'hostilité de M. Olier est avérée : le biographe du curé de Saint-Sulpice est convaincu que, si Molière ne rentra à Paris qu'en 1658, c'est qu'il attendit en province la mort de son persécuteur, laquelle survint en 1657. ( 1 )
Durant les douze années que le comédien séjourna dans lesprovinces,et particulièrement dans le Midi, en des régions où les « Réformez », les
(1) Cf. Faillon, Vie de M. Olier. II pp. 374-375.
« Rafinez », dont parle La Luzerne avaient fondé des compagnies nombreuses et prospères, partant très actives et très fanatiques, il dut « avaler » nombre de « pilules ». «
Le temps du séjour de Molière en province est, en effet, celui de la plus grande prospérité de la Cabale. Au moment où la troupe quitte Paris, la Compagnie du Saint-Sacrement compte 24 succursales provinciales dont une dizaine ont été fondées entre 1643 et 1645, savoir, celles de Drjon en 1643, celles de Grenoble, La Rochelle, Le Puy et Metz, en 1644, celles de Senlis, Laval, Bordeaux, Périgueux, en 1645. La Compagnie de Rouen devait être aussi de fondation récente alors. Parmi les filiales plus anciennes on note celles de Lyon (163 1 ), Aix (1638), Marseille, Cahors et Tulle (1639), Arles (1640), Toulouse (1641), Poitiers (1642).
Lorsque le comédien repartira pour Paris ce chiffre de 24 filiales aura plus que doublé : il en existe 51 en 1658. Parmi les nouvelles fondations, on remarque celles de Limoges, Clermont, Nantes, Angoulême, Avignon, Bazas, Agen, Orange et Vienne. Molière a donc, partout où il a passé, pu voir les confrères à l'œuvre ; partout il s'est trouvé probablement en butte à leur hostilité plus ou
moins déclarée; partout il a pu se documenter sur eux.
Leur zèle était particulièrement redoutable vers la fin de l'odyssée du poète. Une brochure publiée en 1661 « pour l'édification des bons et l'avertissement des impies » renferme une liste de divers arrêts rendus par les Parlements (certainement à l'instigation des dévots) entre 1655 et 1661, contre les blasphémateursdu Nom de Dieu et de la Sainte Vierge : sur dix arrêts, cinq comportent des condamnations à mort, un ordonne la fustigation et le supplice du carcan, trois les galères à temps ou à perpétuité, un enfin le bannissement. Et cette liste n'est pas complète.
Il est vraisemblable que la troupe de Molière a maintes fois rencontré sur sa route de pieux laïcs acharnés contre les joueurs de farces. Qu'elle ait été par eux pourchassée, traquée, obligée de disparaître, c-ï transporter ses pénates en des lieuxplus propices, nous pouvons l'inférer d'une anecdote relatée dans la Vie de Pavillon, évêque d'Aleth.
<( Etant un jour à Narbonne, raconte le biographe, M. de Montaigu vit, dans la place, des joueurs de farce sur un théâtre. !1 alla à l'extrémité de l'autre bout de la place où ils étaient, et, s'étant
mis à genou, il s'adressa à Dieu et dit : « Seigneur, si vous voulez que je parle à ce peuple, faites-leur quitter ces spectacles où ils sont attachés pour venir m'écouter. » Dans le même temps, il arrêta quelques femmes qui passaient pour les faire prier Dieu et pour les instruire. Et aussitôt, ce peuple accourut à lui et laissa là les joueurs de farce. Le lendemain et les jours suivants, il monta même sur le théâtre, où toute la ville vint l'écouter en foule, et les farceurs furent obligés de la quitter. Il fit à peu près la même chose à Béziers, à Carcassonne et dans plusieurs autres grandes villes, car il était difficile que plusieurs ne fussent pas touchés de ses instructions pleines de sainte onction et de l'esprit de Dieu. »
Narbonne, Béziers, Carcassonne, voilà des villes où Molière a souvent passé et ces incidents se produisaient précisément entre 1645 et 1655, alors que le comique déambulait à travers le Languedoc. Sans doute, on ne sache pas que la troupe du duc d'Epernon ou de M. le prince de Conti en ait été réduite à jouer sur les places publiques. Mais croit-on qu'un Montaigune fût pas capable d'aller la pourchasser jusque dans les jeux de paume ou autres locaux de fortune où elle s'installait ?
Et même si Molière ne fut pas personnellement victime du zèle de ce dévot ou de ses pareils, est-il croyable qu'il ait vu sans indignation user de tels
procédés à l'égard des troupes nomades.- On sait combien il avait le sentiment de la camaraderie et comment il se rit un devoir plus tard d'obliger ses anciens compagnons.
Mais quel était ce Montaigu? Un ancien libertin, un ancien débauché, un de ces diables faits ermites, un de ces seigneurs ruinés par le vice, perdus de réputation qui se vengeaient sur les autres de ne pouvoir, comme eux, mener la vie joyeuse, ou se faisaient une industrie de la dévotion pour continuer à satisfaire leurs passions, un Don Juan enfin, pour tout dire. Si Molière le connut combien ne dut-il pas le mépriser ?
Puisque nous en sommes aux conjectures, j'indiquerai en passant que Marseille était, dans le Midi, un des centres les plus actifs de la propagande dévote. La Compagnie du Saint-Sacrement de cette ville fonda plusieurs filiales dans la région. Il y avait là un évêque. nommé J.-B. Gaud, qui était fort en odeur de sainteté auprès de la Cabale. Une de ses premières préoccupations, quand il prit possession de son siège épiscopa;. fut de « remettre les dames dans la modestie chrétienne » et de les obliger à ne paraître plus en public « le
■ (t) Cf. Rebelliau et Allier. Procès-verbaux des Conférences de la Compagnie de .Marseille. On y trouve notée la campagne contre l'immodestie des femmes.
sein découvert ». (i) Le bon prélat n'crbtint pas beaucoup de succès dans sa campagne; mais il composa, faute de mieux, un beau sermon « contre le sein découvert des femmes » que la mort l'empêcha de prononcer.
Un tel homme, sans doute, ne fut pas tendre aux comédiens. Molière, d'ailleurs, ne dut pas le rencontrer sur sa route ; mais la réputation du saint évêque de Marseille put fort bien parvenir jusqu'à lui. Qui sait si l'auteur de Tartuffe ne pensait pas à l'auteur du sermon sur le « sein découvert des femmes » en écrivant le fameux vers :
Cachez ce sein que je ne saurais voir ?
Mais, c'est assez conjecturer. Nous avons des textes qui prouvent que Molière a été effectivement l'objet des tracasseries de certains de ces dévots austères dont la piété s'acharnait contre les farceurs, et qui, parfois, poussaient l'horreur des (( histrions' » jusqu'à les traiter en excommuniés.
Chorier, l'auteur d'une biographie latine de Boissat, s'exprime ainsi :
« Jean 3aptiste Molière, très excellent acteur et auteur de comédies, était venu, vers ce temp^ à Vienne. Boissat le traitait avec honneur II ne 1 anathematisait pas. à l'exemple de quelques-uns qui affectaient une sotte et insolente sévérité Quelque pièce qu'il jouât. Boissat en était le spectateur assidu. Il faisait même asseoir à sa table cet homme eminent dans son art. Il lui donnait de somptueux repas. Il ne le mettait pas comme un excommunié, au nombre des impies et de- scélérats ainsi que le font d'ordinaire certains animaux farouches. » d)
Cette traduction est celledeMesnard. M. Moland donne de ce passage une variante. Il en traduit ainsi la fin :
Boissat « lui donnait d'excellents repas et ne taisant pas comme font certains fanatique- ne le mettait pas au rang des impies et des scélérats quoiqu il fùl excommunié . »
Quelque traduction qu'on adopte, il est clair qu'en certaines contrées Molière s'est trouvé en butte à l'hostilité flagrante des dévots qui
ui
(0 De Petn Boessati vita amicisque litteratis. 1680.
jetaient à la face l'excommunication que des prélats zélés avaient pu porter contre lui. (i)
Il est précisément un prélat que nous allons voir se jeter à la traverse de la fortune du comique. Je veux parler de l'évêque d'Aleth, Pavillon, le même qui avait converti ce Montaigu si acharné contre les farceurs. Cet évêque était, en fait d'excommunication, d'une libéralité remarquable. Duellistes et concubinaires étaient par lui impitoyablement exclus du giron de l'Eglise. Il ne dénommait pas les acteurs autrement que des « histrions ». C'est Pavillon qui convertit également le prince de Conti. A en juger par l'attitude que nous allons voir prendre à ce dernier, il n'est guère douteux
Ci) Il n'est pas démontré que Bossuet ait péremptoirement raison contre le P. Caffaro et que les comédiens fussent partout expressément excommuniés du fait de leur profession. .Mais Bossuet lui-même avance-t-il cette affirmation? En réalité, la pratique à peu près générale de l'Eglise se bornait à traiter les comédiens en « scandaleux » et à leur refuser les sacrements à moins qu ils ne prissent l'engagement de renoncer au théâtre. Ainsi agit-on encore à l'égard de tous les pécheurs publics, les concubinaires, par exemple. Certains évêques allaient plus loin et « fulminaient » l'excommunication formelle contre les acteurs, surtout contre les « farceurs ».
que Molière n'ait été l'objet des foudres de l'évêque d'Aleth.
2° Molière et Conti (i)
Lorsque le prince de Conti accueillit Molière à Pézenas, en 1653, il vivait dans la débauche, ayant pour maîtresse déclarée Madame de Calvimont, femme d'un conseiller au Parlement de Bordeaux. Il était criblé de dettes, faisait profession d'athéisme et on lui prêtait même des vices contre nature; L'abbé Cosnac, Grimarest. l'abbé Voisin attestent la bienveillance, l'amitié même avec laquelle le comique fut traité, sinon lors de son arrivée, du moins peu de temps après.
« Le prince de Conti entretint longtemps une troupe de comédiens. Ne se contentant pas devoir
(1) Voir sur la question : Mesnard. Ed. de .Molière, collection des Grands EcrivainsT. X.
R. Allier, la Cabale des Dévots, le chapitre sur Tartuffe.
Rebelliau. Rev. des Deux Mondes, oct. 1909.
Gazier, Mélanges de Littérat. et d'Hist. — Pavillon, Molière et Conti. 1904.
Louis Lacour. Le Tartuffe far ordre de Louis XIV, 1875.
les représentations du théâtre, il conférait souvent avec le chef de leur troupe qui est le plus habile comédien de France, de ce que leur art a de plus excellent et de plus charmant. En lisant souvent avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tant anciennes que modernes, il prenait plaisir à les lui -faire exprimer naïvement de sorte qu'il y avait peu de personnes qui pussent mieux juger d'une pièce de théâtre que ce prince. » ( 1)
Voilà l'estime où le gouverneur du Languedoc tenait Molière.
Or, ce grand personnage, brusquement, en 1655, à l'âge de 26 ans, se convertit. Il passe de l'extrême dissolution à l'extrême austérité. Il va semettre à genoux devant Calvimont et fait enfermer au couvent l'épouse adultère. Il dépense des millions pour désintéresser ses créanciers. Il se fait affilier à la Compagnie du S. Sacrement. Et M.Gazierqui a étudié les rapports de Conti avec Molière, d'observer : « Un pareil néophyte, guidé par un Pavillon, devait bruyamment renverser les idoles. » Il les renversa, en effet avec éclat.
(1) Abbé Voisin : Défense du Traité de Mgr le Prince de Conti touchant la Comédie et les spectacles. P. 1671, p. 149.
- nr-
« Du coup, remarque M. Allier, il se mit à décréter la sainteté et à proscrire, avec un égal entrain, l'hérésie et le rire. Le règlement de sa maison était terrible. L'interdiction de la comédie en était l'article essentiel. » '
On sait que Racine a porté témoignage de la persistance de ce zèle :
« M. le prince de Conti, écrit-il à M. Vitart le 25 juillet 1662, est à trois lieues de cette ville et se fait furieusement craindre dans la province II fait rechercher les vieux crimes qui sont en fort grand nombre. Il fait emprisonner bon nombre de gentilshommes et en a écartelé beaucoup d'autres. Une troupe de comédiens s'était venue établir dans une petite ville proche d'ici ; il les a chassés et ils ont passé le Rhône pour se retirer en Provence. On dit qu'il n'y a que des missionnaires et des archers a sa queue. Les gens du Languedoc ne sont pas accoutumés à telle réforme; mais il faut pourtant plier. »
. Mesnard a raconté en détails l'histoire des relations de la troupe avec Conti. Il date de 165 5-1656, lors de la session des Etats de Pézenas, le commencement de la brouille.
« Il paraît, dit-il, que le temps de cette session fut celui où le vent commença à tourner contre le théâtre. L'austère évêque d'Aleth, Nicolas Pavillon
venu aux Etats, rendit visite au prince qu'il trouva malade dans une favorable disposition pour écouter ses pieuses exhortations à se repentir de ses égarements. A ce^ moment où l'alarme fut jetée dans la conscience du pécheur, il y eut certainement de sévères paroles sur les dangers d'un goût si vif pour la comédie. Le temps d'une rupture éclatante avec ce divertissement profane n'était pas encore venu. Mais il est vraisemblable que Molière trouva dès lors du refroidissement. »
Il semble bien, en effet, que la troupe, qui avait jusque-là bénéficié des largesses de Conti et des Etats, se vit traitée avec moins de générosité. Le paiement de ses honoraires pour les représentations données lors de cette session provoqua des difficultés.
Nous voyons qu'un accord est passé le 3 mars 1656 devant le juge royal de Narbonne, entre Melchior Dufort et Joseph Cassaigne, étapiers, d'une part, Molière et Madeleine Béjart, d'autre part. Après la session, le prince de Conti avait fait remettre à Molière une assignation de 5,000 livres sur le fonds des étapes de la province. Dans le même temps Molière avait reçu 6,000 livres des Etats. Ces 5,000 livresétaient-elles la dette personnelle du prince ? Etait-ce la pension que celui-ci avait promise en 1653 au chef de la troupe? Le
prince, au lieu de puiser dans son escarcelle a-t-il préféré donner un papier que nous voyons négocier.- Certains prétendent que le fonds des étapes comportait une sorte de chapitre des fonds secrets qui permettait au gouverneur de la province de rejeter sa dette sur les Etats. Toujours est-il que les deux étapiers acceptèrent de payer les 5,000 livres, partie comptant, partie à échéance. Mais précisément à l'échéance, ils refusèrent de faire honneur à leur signature. Il fallut un jugement du tribunal pour les contraindre à s'exécuter. De là l'accord du 3 mars 1656.
On peut, sans crainte de se tromper, supposer que ce conflit aurait été évité si le comédien avait été en aussi bonne grâce que jadis auprès du maître. Nous allons voir cette hypothèse se fortifier par ce qui s'est passé l'année suivante.
On lit dans la vie de Pavillon, que l'archevêque de Narbonne fit nommer « Monsieur d'Aleth » président du bureau des comptes pour les Etats deBéziers ( 1656-165 7). Pavillon n'avait-il pas sollicité lui-même cette charge afin de mettre ordre aux irrégularités du genre de celles qui viennent d'être entrevues ? En tout cas. chargé de la surveillance du « comptereau », il sut empêcher que
les deniers des Etats fussent dispensés aux comédiens. Voici, en effet, ce qui fut décidé, d'après le procès-verbal de la séance du 16 décembre 1656 :
« Sur les plaintes qui ont été portées aux états par plusieurs députés de l'assemblée, que la troupe des comédiens (c'est celle de Molière) qui est en la ville de Béziers fait distribuer plusieurs billets aux députés de cette compagnie pour les faire entrer à la comédie sans rien payer, dans l'espérance de retirer quelque gratification; a été arrêlé qu'il sera notifié par Loyseau, archer des gardes du Roi en la prévôté de l'hôtel, de retirer les billets qu'ilsont distribués et de faire payer, si bon leur semble, les députés qui iront à la comédie, l'Assemblée ayant résolu et arrêté qu'il n'y sera fait aucune considération et défendu par exprès à Messieurs du bureau des comptes de directement ni indirectement leur accorder aucunes sommes, ni au trésorier de la bourse de les payer, à peine de pure perte et d'en répondre en son propre et privé nom. » ....
Ce document éclaire, ce semble, l'incident de l'année précédente. A un titre quelconque, Molière avait touché jusqu'ici du fond des étapes, avec la complicité ou par l'ordre du prince de Conti, des gratifications. Peut-être le prince accordait-il de son chef aux comédiens cette gratifi-
cation qu'il faisait endosserpar le « comptereau i). Lors de sa conversion il eut des remords touchant cette irrégularité quelque peu frauduleuse, il s'en ouvrit à Pavillon ou celui-ci découvrit l'artifice de comptabilité. Le prélat, considérant que les étapes ne devaient rien, refusa sans doute aux étapicrs de les rembourser de la somme qu'ils avaient versée comptant sur les 5.000 livres réclamées par Molière. Quand vint le moment de payer la première échéance, les étapiers refusèrent de s'exécuter. D'où contestation, procédure, jugement, enfin, reconnaissant que les « assignations » du prince de Conti étaient régulières et valables en droit.
Les Etapes payèrent donc, mais Pavillon prit soin que pareil fait ne se renouvelât pas l'année suivante. Molière fut sans doute avisé qu'il ne devait plus compter sur des largesses de cette nature. Le comédien tenta-t-il de constituer une nouvelle créance en distribuant des billets gratuits aux députés? Toujours est-il que grâce à la vigilance de Pavillon, il encaissa un bénéfice sensiblement inférieur à celui des précédentes sessions.
De son côté, Joseph Béjart qui avait obtenu 1,500 livres à la précédente campagne pour un
Recueil de Titres et Blasons , ne put tirer que 500 livres d'une suite de ce Recueil; encore reçut-il avis de s'abstenir de faire des travaux qui ne lui seraient point expressément commandés. Or, il ■ semble bien qu'il fût dans l'usage des comédiens ambulants d'exécuter des travaux de ce genre pour augmenter leur pécule. Le chevalier de L'Hermite Soliers qui était le mari de cette Vauselle attachée à la troupe de Molière, en 1652,, et qui suivait cette troupe en qualité de poète et de cousin par alliance de Madeleine Béjart, composait aussi des ouvrages de Blason qui lui étaient rétribués en dehors des représentations théâtrales auxquelles il pouvait participer. (1)
Le premier résultat de l'emprise des Dévots sur le prince de Conti fut donc de priver Molière et ses camarades d'une part importante de leurs ressources habituelles. Cette considération ne fut sans doute pas étrangère à la résolution qu'ils prirent de quitter la province.
Au surplus, la troupe ne tarda pas à seconvain-
(1) La vie mouvementée de ce singulier personnage a été racontée par M. Bernardin : Hommes et Mœurs au xvn* s. P. 1900. Chapitre intitulé : Un mari d'Actrice.
cre qu'elle ne devait définitivement plus compter sur le prince de Conti. Celui-ci lui avait donné rendez-vous à Bordeaux, où il devait se rendre à % son retour d'un voyage à Paris. Mais il fut retenu dans la capitale par la maladie et l'abbé de Ciron, recommandé par Pavillon, acheva sa conversion. Ce fut le décisif adieu à tous les divertissements profanes. Conti, que Molière soit allé ou non h Bordeaux, ne se présenta jamais au rendez-vous.
Nous arrivons à l'an 1657. Molière joue la comjdie à Lyon. Survient le prince de Conti qui se rend en Italie, et voici ce qu'il écrit à l'abbé de Ciron, son confesseur :
« Il y a des comédiens ici qui portaient autrefois mon nom ■ je leur ai fait dire de le quitter, et vous pensez bien que je n'ai eu garde de les aller voir. »
Molière ne parut pas aux États cette année-là... Du moins n'y trouve-t-on point sa trace. En tout cas, certainement ces incidents lui parurent amers. Dégoûté, comme plus tard La Rochefoucauld, de 1 amitié et de la dévotion, il résolut de ne plus attendre longtemps pour regagner Paris.
3° Le retour à Paris
L'année suivante (1658) la troupe se mit en route. Elle fit étape à Rouen, comme on sait. Nous l'y rencontrons au mois de juin.
On se rappelle quel était l'état des esprits dans le monde catholique en Normandie, à ce momentlà. Les Provinciales y avaient jeté le plus grand trouble; l'archevêque de Rouen, l'évêque de Bayeux et la grande majorité de leur clergé étaient en lutte ouverte avec la Compagnie et plus spécialement avec les solitaires de l'Ermitage de Caen qui les attaquaient violemment pour avoir protesté contre les doctrines des casuistes, c'est-àdire dés Jésuites. La Compagnie du Saint-Sacrement avait soulevé contre ses adversaires — qui étaient ses supérieurs ecclésiastiques — une foule de fanatiques. Les polémiques devaient être virulentes, si nous en jugeons par les indications contenues dans le Mémoire de Dufour. Molière a-t-il pu ignorer ces polémiques? Cela serait d'autant moins vraisemblable qu'il avait des attaches à- Rouen. Il y vit assidûment les deux Corneille. L'injure subie dans le Midi était encore cuisante.
Le comique put-il se défendre de confier ses ressentiments aux deux tragiques? Ceux-ci, alors, purent-ils éviter de lui raconter les méfaits des dévots de leur région ? Pierre Corneille n'en était pas encore au temps où il allait à son tour faire pénitence et traduire l'Imitation en vers. Le grand homme était amoureux de la Du Parc; il ire rougissait point de se faire le rival de son frère Thomas, tant pour les « soins » auprès de la belle actrice que pour les petits vers galants consacrés à sa gloire.
On ne peut croire qu'entre les trois écrivains, les dévots ne furent pas mis sur le tapis. Ainsi Molière put accroître, s'il en était besoin, sa documentation sur les Tartuffes et les Don Juan.
Sans attacher plus d'importance qu'il n'en faut aux ressemblances frappantes que présente le personnage de Tartuffe avec les pharisiens de Dufour et de La Luzerne, ces ressemblances ne peuvent que corroborer cette hypothèse déjà très plausible. D'autre part, Molière a formellement indiqué que son héros était provincial. Enfin, nous voyons l'Imposteur, à la fin de la pièce, dénicher dans le grand Paris, avec une rapidité singulière, le vilain M. Loyal, un normand et qui se vante de
l'être. C'est à se demander si les deux misérables ne sont pas des compatriotes.
Cependant Molière se rendait à Paris pour préparer les voies à sa troupe. Il avait des recommandations pour Monsieur, frère du Roi, alors âgé de 18 ans. Le futur duc d'Orléans était du clan des libertins : il n'aimait pas les dévots. Quand on lui i dit que Molière arrivait à lui brouillé avec le prince de Conti dont la conversion faisait scandaje, si l'on peut ainsi parler, parmi les libertins, il se trouva immédiatement bien disposé en faveur de ce comédien. La troupe quitta Rouen avec l'assurance qu'elle aurait la protection de Monsieur.
Molière parut pour la première fois devant Leurs Majestés le 4 octobre 1658. Il eutla joie de se faire bien venir du Roi, qui aimait la farce, en représentant devant lui le Docteur Amoureux. Il obtint pour sa troupe le droit de jouer, alternativement avec les Italiens, au Petit-Bourbon. Son entêtement à monter des tragédies faillit dès le début lui valoir des déboires. Mais le terrain qu'il perdait lorsqu'il chaussait le cothurne, il le regagnait lorsqu'il endossait la casaque desSganarelles et des Mascarilles.
Le Défit Amoureux fut un grand succès. En
1659, la réputation du farceur était établie. On sait comment la représentation des Précieuses commença de lui valoir le renom d'auteur comique de premier ordre. Vrai ou légendaire, le mot du bourgeois de Paris : « Courage, Molière, voilà de bonne comédie », traduisit l'opinion générale. Une interdiction momentanée ne fit qu'accroître la curiosité. Le Roi et Mazarin qui étaient au pied des Pyrénées firent jouer devant eux la pièce qui mettait Paris en émoi et consacrèrent, par leurs applaudissements, les applaudissements de la ville. L'auteur des Précieuses avait le vent en poupe. Il tint tête aux alcovistes et imprima sa pièce.
Au mois de mai, Sga7iarelle ou le Cocu imaginaire lui valut de nouveaux succès, mais lui attirèrent très probablement aussi de nouvelles attaques. Peut-être n'a-t-on pas assez remarqué que cette farce est une de celles qui ont encouru de la part de Bossuet plus tard les plus vifs reproches, (i)
(i) Cf. Les Maximes et Réflexions sur la Comédie.
Ed. Gazier. Ch. V.. pp. 33 et 34. Bossuet semble bien, outre l'Ecole des Femmes, Y Ecole des Maris et Amphylrion, viser le Cocu lorsqu'il écrit :
« On réprouvera les discours ou ce rigoureux censeur
L'évêque de Meaux avait été affilié à la Compagnie du Saint Sacrement. Il est à croire qu'il se faisait ici l'écho des doléances des confrères d'autrefois, d'autant plusque les railleries de Molière touchant les Quatrains de Pibrac, les Tablettes de la Vie et de la Mort, et La Guide des Pécheurs visaient ouvertement leurs procédés d'éducation.
des grands canons, ce grave réformateur des ruines et des expressions de nos précieuses, étale cependant au grand jour les avantages d'une infâme tolérance des maris et sollicite les femmes à de honteuses vengeances contre leurs ja lo ux. ))
Bossuet ajoute : '
« La postérité saura peut-être la fin de ce poète qui, en jouant son Malade Imaginaire ou son Médecin far force. reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui a dit : « Malheur à vous qui riez, parce que vous pleurerez. ))
Yoyer d'Argenson parle aussi de Molière à propos du Tartuffe et lui aussi en un style plus sec mais dans un esprit analogue, rappelle la triste fin du comédien. Bossuet écrivant en 1694. d après ses souvenirs, ne se rapelle pas bien la pièce que jouait Molière lorsqu'il fut frappé à mort par son terrible mal. mais il avait gardé la mémoire des griefs de ses confrères de la Cabale, lorsque parurent les deux Ecoles. Il est probable que son allusion au Cocu Imaginaire est un souvenir du même temps.
Remarquons encore que le 2 juillet de la même année 1660, un mois à peine après la première du Cocu, le prince de Conti, l'adversaire acharné du théâtre immoral , se faisait affilier à la Compagnie
du Saint-Sacrement deParis.Le prince de Conti si dévot qu'il fût, n'ignorait rien de ce qui se passait dans la capitale. Il a gémi sur l'indécence de la nouvelle œuvre de son ancien commensal. Toute la Cabale a protesté contre ce scandale. Ce n'est là évidemment qu'une conjecture. Mais tous les faits que nous connaissons, tous ceux qu'il me reste à raconter en font une quasi-certitude.
Ainsi, en arrivant à Paris, Molière retrouva devant lui les mêmes adversaires qui l'avaient fait échouer à ses débuts et qui l'avaient si fort tracassé
durant son séjour en province. Seulement il n'était plus homme à souffrir les attaques ou à endurer les brimades sans se défendre. Il résolut de rendre coup pour coup. Justement, les circonstance* furent telles qu'elles devaient l'induire à prendre une telle résolution sises rancunes ne l'y avaient pas suffisamment incité.