Molière et les Limousins
h^it% « Leurs Majestés continuent de prendre ici 'Q/*â>Mo le divertissement de la chasse; et, hier, elles eurent celui d'une nouvelle comédie par la troupe du roi, entremêlée d'entrées de ballet et de musique; le tout si bien concerté qu'il ne se peut rien voir de plus agréable. L'ouverture s'en fit par un délicieux concert, suivi d'une sérénade de voix, d'instruments et de danses. Et, dans le quatrième intermède il parut grand nombre de masques qui, par leurs chansons et leurs danses, plurent grandement aux spectateurs. La décoration de la scène
étoit pareillement si superbe, que la magnificence n'éclatta pas moins en ce divertissement que la galanterie, de manière qu'il n'étoit pas moins digne de cette belle cour que tous ceux qui l'ont précédé. »
La comédie, dont la première représentation venait d'égayer la cour, n'était autre que Monsieur de Pourceaugnac. Portée, le i5 novembre suivant, sur la scène du Palais-Royal, la nouvelle pièce de Molière eut un retentissant succès. Le public parisien prit un vif plaisir aux mésaventures du gentilhomme provincial, si impitoyablement berné par l'amoureux Eraste, la tendre et malicieuse Julie et leur dévoué compère Sbrigani.
Un langage ridicule, prêté par Rabelais à son escolier limosin, avait suffi pour attirer les railleries des gens d'esprit sur une province qui, pendant le séjour des papes à Avignon, avait brillé d'un éclat incomparable. Nos pères durent se résignera s'entendre appeler masche-rabe) et l'un des maîtres de la Pléiade, Jean Dorât, fut qualifié lui-même, par l'allemand Hotman, de raphanophagus (i). Molière venait de mettre le sceau à cette réputation. Après Monsieur de Pourceau gnac, les lazzis reprirent de plus belle. Le Limousin passa tout à fait a l'état de Béotie, et Collin d'Harleville pouvait écrire, un siècle plus tard :
« Je suis Européen, Tourangeau, gentilhomme; » Je pouvois mitre Tare, Li.nousin, paysan -
(1) Dans Mt,tago de Mut ->■, (ïj Dans L'Optimiste.
En dépit des critiques et des quolibets, les Limousins ont fait leur chemin dans le monde; les touristes, les poètes, les peintres ont proclamé que, pour aimer notre pays, il suffisait de le connaître.
Depuis longtemps, d'ailleurs, l'érudition a fait justice de la mordante satire de Rabelais. Les travaux de Le Duchat ont établi que l'auteur de Gargantua avait voulu railler, sous le nom de l'escolier limosin, une demoiselle de Picardie, nommée Hélisaine ou Lizane de Creune, qui traduisit en fiançais les quatre premiers livres de l'Enéide et écrivit, dans un style burlesque et avec des mots écorchés du latin, l'histoire de sa vie et même de sa mort, sous le titre d'Angoisses douloureuses qui procèdent d'amour ( i ). Les Limousins, dans la circonstance, ont payé pour les Picards.
Molière a-t-il pris dans notre province le modèle de Pourceaugnac? A-t-il dépeint, sous les traits de son héros, un gentilhomme limousin? Sa comédie est-elle une œuvre de vengeance contre nos ancêtres? N'a-t-il par voulu, au contraire, comme Rabelais, déguiser son but et lancer ses flèches sans s'exposer aux récriminations importunes de quelque grotesque personnage?
La question nous a semblé intéressante. Nous n'avons . pas la prétention de la trancher définitivement; il faudrait, pour cela, des documents précis que les biographes contemporains, les mémoires et les annales de l'époque
(1) Œuvres de Rabelais, édition Le Duchat, 1732.
ne nous ont pas fournis. A leur défaut, nous réunissons dans cette courte notice tous les renseignements et tous les faits qui sont de nature à jeter quelque lumière sur un problème que personne, jusqu'à ce jour, n'a tenté de résoudre.
onsieur de Pourceaugnac a sa légende :
On raconte que Molière, après l'échec de
l'Illustre théâtre , parcourant l'ouest et le MSt^m^* midi de la France avec sa troupe, s'arrêta à Limoges pour y donner une représentation. Mêla-t-il à la pièce des épigrammes qui froissèrent les spectateurs? Joua-t-il une de ces tragédies qui lui avaient valu les insuccès de Paris et de Nantes? Les deux versions ont eu cours. Toujours est-il qu'elles sont d'accord pour constater que Molière reçut du public un fort mauvais accueil, qu'il quitta la ville froissé de cette mésaventure, et composa Monsieur de Pourceaugnac pour se venger des sifflets limousins.
Cette explication semble avoir pris naissance à Limoges même. Nous la trouvons consignée dans une étude publiée par M. H. Ducourtieux sous ce titre : Limoges depuis cent ans. Voici le passage de cet article :
« Limoges fut traversé de loin en loin par des troupes nomades qui jouaient la farce italienne. C'est ainsi que nous eûmes la visite de Molière, qui parcourut le Midi de 1G40 à 1660. L'accueil qu'il reçut de nos pères, plus tard les excentricités du marquis de La Feuillade, notre compatriote, contribuèrent pour beaucoup à la création de Monsieur de Pourceau gnac, cette mascarade burlesque où perce à chaque trait le ressentiment d'un esprit quinteux et rancunier.
» Louis XIV ne vit peut-être dans Monsieur de Pourceaugnac que le mari ridicule de la belle Montespan : l'adultère était bien porté à la cour du grand roi; mais Molière avait pris ses mesures pour que l'injure atteignît son véritable but. Afin que personne ne s'y méprît à Limoges, il rappelle le Creux des Arènes, où il avait sans doute dressé ses tréteaux, le restaurateur Petit-Jean, chez lequel il mangeait, et M. le Gouverneur (le duc d'Anville), auquel il fait tenir l'enfant du cousin de son héros. Vivant à la cour, il ne pouvait ignorer qu'en 1669 le père de l'illustre d'Aguesseau était intendant de la province; ce titre de gouverneur, nous en avons la presque certitude, n'est ici que pour rappeler la date de son passage en Limousin.
» Nous sommes les premiers à rire aujourd'hui de ce Limosin si cruellement berné; mais pendant longtemps nos cadets eurent besoin d'avoir le pied ferme et la garde
solide pour repousser les épigrammes qu'il attira sur leur tête; heureusement pour eux qu'ils craignaient moins le frôlement d'une épée que le contact du fusil d'un apothicaire (i). »
L'auteur accompagne son article de la note suivante : « L'opinion que nous partageons, sur l'accueil fait à Molière, est celle-ci : au xvu* siècle, les auteurs introduisaient parfois dans leurs rôles des réflexions et des allusions qui n'en faisaient pas partie : esprit fin et railleur, Molière s'abandonna probablement en scène à quelque sortie piquante, qui fut immédiatement relevée par des spectateurs peu endurants. Inde ira?. »
L'année suivante, la légende de Monsieur de Pourceau gnae trouvait sa place dans la chronique d'une revu? locale et elle y revêtait sa seconde forme : « Molière, on l'a répété bien des fois, fut sifflé à Limoges; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est qu'il s'attira cette humiliation en jouant la tragédie; il ne put jamais réussir dans ce genre, de l'aveu même de ses amis. En rappelant ce souvenir, je n'ai pas la pensée d'obscurcir la gloire du père de la Comédie française; je tiens à dire simplement que le ridicule qu'on donne aux Limousins est la meilleure preuve de la délicatesse de leur goût et de la sûreté de leur jugement '2}. »
Nous regrettons que le consciencieux auteur de Limoges au xviie siècle ait négligé d'étudier le théâtre de cet'e
(1) Almanack limousin, 3* année, 1861, p. 78.
(2) La Voix de la Province, revue littéraire. lre année, 1862, n» 1", Chronique.
époque. Un chapitre consacré à l'histoire littéraire et artistique de sa ville natale eût complété heureusement son excellent ouvrage. Il croyait, lui aussi, à l'échec infligé par ses concitoyens au grand comique : « L'amertume de la satire de Molière, dit-il, trahit les ressentiments d'un amour-propre offensé. Pourceaugnac est une œuvre de vengeance qu'on ne saurait apprécier impartialement à Limoges (i). » M. Laforest exagérait, il nous semble, sa susceptibilité de Limousin ; nous ne saurions partager son courroux, et préférons l'aveu spirituel échappé à l'auteur des Changements survenus dans les mœurs des habitants de Limoges : « Nous rions même de Pourceaugnac (2). » Un de nos compatriotes les plus distingués a recueilli à son tour la tradition limousine et lui a fait faire le tour du monde littéraire. Dans son ouvrage sur Molière, sa vie et ses œuvres, M. Jules Claretie s'exprime ainsi : « On a prétendu que Molière avait écrit cette farce, Monsieur de Pourceaugnac, à la suite d'un esclandre survenu sur son théâtre, où un gentilhomme limousin se prit de querelle avec des spectateurs, et troubla ridiculement la représentation. Mais je pense que l'idée de cette bouffonnerie date, au contraire, des premières années de la vie littéraire de Molière, et de ces journées de pérégrinations artistiques où il dut récolter tant de souvenirs et recueillir tant d'impressions diverses. Une tradition locale, que j'ai recueillie moi-même, veut que Molière ait été sifflé par le
(1) Limoges au xvn* siècle, par M. P. Laforest, p. 7, note.
(2) C/uingements survenus dans les mœurs des habitants de Limoges depuis une cinquantaine d'années, par J.-J. Juge, 2* édit., p. 83.
public limousin et s'en soit vengé en créant ce type ridicule de Pourceaugnac, qu'il eût dû, pour être logique, appeler Pourceau gnaud, car les terminaisons en aud sont limousines (Vergniaud, Bugeaud, etc.), tandis que les terminaisons en gnac sont purement gasconnes (i). » 11 poursuit plus loin la même idée et revient sur l'insuccès de Molière à Limoges et ses conséquences fatales aux Limousins : « Il n'y a pas seulement pour nous une plaisanterie dans cette pièce bouffonne, il y a quelque chose de sous-cutané qui tient du drame; et ce n'est pas seulement pour se venger d'un gentilhomme limosin que Molière, comme on l'a dit, a composé cette noire parodie. S'il fut sifflé à Limoges, le coup dut, il est vrai, lui être sensible. Point de recette, bourse vide, sans compter la blessure faite à l'amour-propre, un coup de sifflet contient tout cela. Le Boulanger de Chalussay, dans son odieux pamphlet d'Elomire hj-pocondre, prétend qu'à cette date Molière, étudiant émancipé, ayant quitté la Cujas et lui faisant la nique, se trouvait peu pourvu d'argent.
« L'argent de nos goussets ne blessa point nos poches. »
« Propos d'ennemi, il est vrai. Dassoucy se contentait, on l'a vu, de l'ordinaire de Molière et de ses compagnons (2). »
Du livre de Claretie, la légende n'a pas tardé à passer dans les biographies de Molière et dans les commentaires de ses oeuvres. M. Jules Loiseleur s'en est fait l'écho,
il) Molière, sa vie et ses œuvre?, par Jules Clahetie. p. 17 et 18. ('?) Même ouvrage, p. 54.
lorsqu'il raconte en ces termes la déconvenue des artistes de l'Illustre théâtre pendant leur pérégrination en province : « Au printemps de l'année suivante [1648], ils [Molière et sa troupe] émigrèrent de l'ouest de la France et se dirigèrent vers Toulouse, en s'arrêtant à Limoges, et Angoulême peut-être, et certainement à Agen. Leur séjour dans la patrie de d'Aguesseau n'est attesté que par la tradition : l'accueil aurait été plus hostile encore qu'à Nantes. Outrageusement sifflé par le public limousin, Molière en aurait gardé au cœur une longue rancune,, qui se serait, vingt ans plus tard, épanchée dans la création de ce type ridicule de Pourceaugnac... (1). »
L'incident n'a pas échappé à M. Pifteau, qui l'a enregistré dans son étude sur Molière et ses compagnons de tournée : « Nous les retrouvons ensuite à Angoulême, dit-il, puis à Limoges. La tradition prétend, en effer. que Molière aurait été sifflé dans cette dernière ville, ce dont il se serait souvenu en composant Monsieur de Pourceaupnac. Ce qu'il y a de certain, c'est que pareil incident arriva plus d'une fois au grand comique, tant qu'il persista à jouer des rôles tragiques (2). »
C'est aux mêmes sources qu'a puisé M. Moland, lorsque après avoir raconté le séjour à Nantes de la troupe de Molière, il écrivait : a Une autre tradition, moins certaine encore, fait mention de l'accueil tout à fait hostile que les comédiens auraient reçu à Limoges. Il en serait resté au cœur de Molière une longue rancune qui lui aurait fait
(1) Les Points obscurs de la vie de Molière, par Jules Loiseleur, p. 1 13.
(2) Molière en Province, étude sur sa troupe ambulante, par Benjamin Pifteau, p. 1C.
créer, vingt ans plus tard, Monsieur de Pourceaugnac. L'explication a bien l'air d'avoir été imaginée après coup (i). »
La légende, on le voit, ne s'est pas arrêtée en chemin. Quoi d'étonnant, à une époque où rien de ce qui touche au grand Molière n'est indifférent aux curieux et aux érudits, dans un siècle où la critique se plait à aller au fond des livres et à découvrir les secrètes pensées qui les ont inspirés. L'explication de Monsieur de Pourceaugnac avait une apparence de vérité et devait trouver crédit. Il nous reste à savoir si, comme l'a pressenti M. Moland, elle n'a pas été imaginée après coup.
(li Œuvres complètes de Molière, ut uvelle édition, avec un travail de critique et d'érudition , par M. Louis Moland; Introduction, t. 1", p. un.
■Jean- Baptiste Poquelin avait vingt-trois ans S fjj/ lorsqu'il prit le nom de Molière, abandonna "Or) l'étude du droit et monta sur les planches. ^A L' Illustre théâtre, dans lequel il fit ses débuts, composé d'enfants de famille et d'artistes improvisés, échoua à Paris. Après une année d'essais infructueux dans le quartier du Marais et le faubourg Saint-Germain, la troupe se résigna à quitter la capitale et alla tenter fortune en province. Sa pérégrinalioa dura douze années, de 1G46 à i658.
C'est à peine si, dans les premiers temps de leur vie nomade, on peut suivre la trace de Molière et de ses com-
l8 MOLIÈRE ET LES LIMOUSINS.
pagnons. Leur itinéraire n'est marqué que par quelques rares documents.
Partis de Paris en 1G46, on les perd de vue pour ne les retrouver qu'à Nantes en avril 1648. Avaient-ils séjourné au Mans pendant l'année 1647? c'est probable si, comme on l'a dit, Scarron, qui habitait cette ville à cette époque, a voulu peindre, dans son Roman comique, la troupe ambulante de ï Illustre théâtre; et, de fait, il y a bien des traits de ressemblance entre Destin et Molière, la L'Etoile et la Béjart. Ils étaient encore à Nantes dans la seconde quinzaine du mois de mai 1648, et en partirent probablement dans les premiers jours de juin pour s'arrêter à Fontenay-le-Comte, où ils jouèrent pendant trois semaines environ (1).
Rien n'est plus incertain que l'emploi de leur temps depuis leur départ de Fontenay, en juillet 1648, jusqu'à la représentation qu'ils donnèrent à Toulouse, le 10 mai 1649, en l'honneur de l'arrivée d'un nouveau lieutenant du roi.
On sait, par un document récemment publié, que le 10 janvier i65o, à Narbonne, Molière était parrain d'un enfant naturel. Enfin M. Adolphe Magen a découvert dans les archives municipales d'Agen la preuve que les comédiens de ï Illustre théâtre étaient arrivés dans cette ville le i3 février i65o (2).
Nous perdons leur piste jusqu'en i652. A la fin de cette
(1) Recherches sur le séjour de Molière dans l'ouest de la France en 1648, par Benjamin Fillon.
(2) La troupe de Molière à Agen, d'après un document inédit, par M. A. Magen,
année, ils étaient à Lyon, s'y établissaient pendant plusieurs mois, et, dans le courant de 1 653, Molière y donnait la première représentation de U Etourdi. Ils quittèrent Lyon pour faire une tournée dans le Midi, et, pendant l'automne de 1 653, furent admis à jouer dans ie château du prince de Conti, à La Grange, près de i'ézenas.
A partir de ce moment, la trace de Molière est restée plus apparente. La fortune commence à souffler dans ses voiles; les troupes italiennes, qui tenaient leurs tréteaux à Lyon, s'effacent devant lui. 11 choisit cette ville pour en faire son quartier central, et entreprend une série de tournées dans le Languedoc. Il est à Montpellier pendant la session des Etats provinciaux, en décembre i65-l; l'année suivante, il joue devant les députés réunis à Pézenas. Au printemps de 1 656, il s'installe à Narbonne, et va, au mois de novembre, représenter le Dépit Amoureux à Béziers. A la suite de certains déboires que lui suscitèrent les députés des Etats de Béziers, il abandonne le Midi en 1657, paraît à Nimes, à Avignon et rentre à Lyon. En 1 658 il traverse Grenoble, arrive à Rouen au mois d'avril, et au mois d'octobre de la même année, de retour à Paris, il obtient l'honneur de jouer devant le roi et toute la cour.
Malgré les investigations les plus minutieuses, que de points obscurs dans la première partie de ce mémorable voyage 1 Que de lacunes dans le tableau des étapes parcourues!
Limoges ne figure pas dans cette liste incomplète, où nous n'avons marqué que les villes qui peuvent revendi-
quer sans conteste la visite de Molière. Nul document, aucune phrase de nos annales, pas un mot de nos chroniqueurs ne vient, en effet, témoigner du passage de l'illustre artiste dans la capitale du Limousin. Mais la tradition est là, très vivace, très précise. On nous a même montré la maison où Molière aurait séjourné, aux portes de l'ancien Limoges, dans le bourg du Pont-Saint-Martial, au coin de la place Sainte-Félicité. A défaut de document pour l'appuyer, faut-il rejeter cette tradition? Nous ne le pensons pas.
Une route reliait Fontenay-le-Comte à Poitiers en passant par Niort, et Poitiers à Limoges; c'était une des rares lignes du Nord-Ouest vers le Centre et le Midi. Quittant Fontenay au commencement de juillet 1648, pour se rendre à Toulouse, où il arrivait en mai 1649, Molière a dû passer par Limoges. L'importance que cette dernière ville avait acquise dès cette époque était de nature à l'attirer. En prenant cette direction, il rencontrait sur son chemin d'autres localités dont le séjour pouvait être productif : Angoulême, Brive, Cahors et Montauban.
Cette considération, tirée de la situation même de Limoges, démontrerait à elle seule la probabilité du passage de Molière dans cette ville, mais il serait imprudent d'en tirer une conclusion plus précise. C'est dans Monsieur de Pourceaugnac qu'il faut chercher les preuves du séjour de l'auteur dans la capitale du Limousin.
On se rappelle la première entrevue d'Eraste et de
Pourceaugnac (i). Le jeune amoureux de Julie, pour capter la confiance de son rival, feint d'être son meilleur ami et de l'avoir connu à Limoges, lui et toute sa famille. Par d'habiles questions, il amène son interlocuteur à lui donner des détails sur sa parenté et sur sa ville natale. Il s'empare de tous les renseignements que lui fournit le gentilhomme campagnard; on croirait qu'il les puise dans ses souvenirs, et c'est M. de Pourceaugnac qui les lui souffle.
« Eraste.
» Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère?
» M. de Pourceaugnac.
•o Petit-Jean.
» Eraste.
» Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous réjouir. »
Petit-Jean n'est pas un nom imaginaire; il a servi pendant longtemps d'enseigne et de réclame à l'un des plus fameux restaurateurs de la vieille cité limousine. M. Juge en parle dans l'ouvrage qu'il écrivit, en 1808, sur les Changements survenus dans les mœurs des habitants de Limoges depuis une cinquantaine d'années : « Lorsqu'il s'agissait, dit-il, de donner quelques repas d'apparat, rien n'était épargné, le beau linge paraissait, et l'on servait avec profusion. Deux traiteurs suffisaient pour ces sortes de festins, Ringuet en ville, et Petit-Jean dans la cité (2). »
(1) Acte 1", scène VI.
(2) Changements sitrvenus dans les mœurs..., p. 16.
Faut-il attribuer au hasard seul cette heureuse rencontre? La chose est peu probable.
Mais la scène continue.
« Eraste.
» Comment est-ce que vous nommez à Limoges ce lieu où l'on se promène?
» M. de Pourceaugnac.
» Le cimetière des Arènes.
» Eraste.
» Justement. C'est où je passois de si douces heures à jouir de votre agre'able conversation. Vous ne vous remettez pas tout cela?
» M. de Pourceaugnac.
» Excusez-moi, je me le remets. {A Sbrigani.) Diable emporte si je m'en souviens! »
Ici le doute n'est plus permis. C'est un homme qui avait vu Limoges qui parlait de la sorte. Le cimetière de la paroisse Saint-Michel était connu depuis quatre cents ans sous le nom de Cimetière des Arènes. Il figurait sur le plan de Limoges dressé par Jouvin, en 1680, avec cette dénomination : « Cimetière et promenade des Arènes. » Situé en dehors des fortifications, sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le Champ de Foire, il était bordé à l'ouest par la place des Arènes où se dressaient encore les pans de mur île l'ancien amphithéâtre romain. Au milieu des ruines se trouvait le creux des Arènes, à l'endroit que couvre actuellement le triangle de tilleuls de la promenade d'Orsay. Le cimetière et la place des Arènes étaient
un lieu de réunion et de rendez-vous. De grandes assemblées s'y tenaient. Bernard Ithier raconte dans sa chronique qu'il y prêcha en 121 1. On y exécutait des sorciers en i63o, et l'on y pendait les criminels. C'est là qu'eut lieu, en 1438, devant le roi Charles VII, un tir à l'arbalète. On y célébra, en 1660, la conclusion de la paix. A cette occasion, disent nos annales, les consuls se rendirent « en la place et amphithéâtre des Arènes », suivis de 2,5oo hommes en armes de la milice bourgeoise et 20,000 personnes; on y alluma des feux de joie et l'on y tira le canon (1).
Peut-être Molière n'avait-il pu obtenir de jouer la comédie dans les salles de Jeu de Paume qui existaient alors à Limoges? Peut-être en avait-il été réduit, comme les baladins ambulants, à monter son théâtre dans le creux des Arènes? En tous cas, il y avait dans cette promenade publique au milieu des tombeaux, dans cet enclos réservé à la fois aux réjouissances populaires, aux exécutions capitales et aux funérailles, de quoi frapper son esprit observateur. Le cimetière des Arènes ne s'effaça pasde sa mémoire. Vingt ans après avoir traversé Limoges, il pouvait se souvenir encore de cette singularité locale, lorsqu'il écrivit Monsieur de Pourceaugnac.
11 nous reste, dans la même scène, un dernier mot à retenir.
« M. DE POUCEAUGNAC.
» Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite vérole.
(1) Archives de la Haute-Vienne; Livre d'hommages de l'Évêché.
» Eraste.
» Quel dommage ç'auroit été!