M. DE POURCEAUGNAC
» Le connaissez-vous aussi?
» Eraste.
» Vraiment! si je le connois! Un grand garçon bien fait.
M. de Pourceaugnac.
» Pas des plus grands.
» Eraste.
» Non ; mais de taille bien prise.
» M. de Pourceaugnac.
» Hé! oui.
» Eraste.
» Qui est votre neveu?
» M. de Pourceaugnac.
» Oui.
» Eraste.
» Fils de votre frère ou de votre sœur?
» M. de Pourceaugnac.
» Justement.
Eraste.
» Chanoine de l'église de... Comment l'appelez-vous?
» M. de Pourceaugnac.
» De Saint-Etienne.
» Eraste.
» Le voilà ; je ne connois autre. »
Le renseignement n'est pas donné au hasard. Il existait à Limoges deux chapitres au xvne siècle, et celui de Saint- Etienne était l'un des deux.
Ces détails si précis, fournis par un auteur qui, en composant Monsieur de Pourceau gnac, n'avait d'autre but que d'amuser le roi et la cour; qui dans toutes ses pièces avait négligé ce qu'on appelle la couleur locale; qui n'était obligé à aucun effort d'exactitude devant les hôtes de Chambord ou le public du Palais-Royal; ces détails, Molière les a-t-il puisés ailleurs que dans ses souvenirs? Cela n'est guère vraisemblable. Nous croyons, au contraire, qu'ils font pleine foi de son passage à Limoges au cours de sa longue pérégrination en province, et que la première partie de la tradition se trouve ainsi confirmée.
olière n'aurait-il créé Monsieur de Pourceaugnac que pour tirer vengeance du mauvais accueil qui lui aurait été fait à Limoges? C'est *~tsSy5hy^>J cette seconde moitié de la tradition que nous avons à étudier.
Nous ne dirons qu'un mot du coup de sifflet, qui aurait fait à l'amour-propre du grand artiste une si profonde blessure. Nos archives et nos annales, muettes sur le passage de Molière, ne peuvent rien nous apprendre de la réception qui lui fut ménagée. Dans Monsieur de Pourceaugnac, nous ne rencontrons aucune allusion à un incident de cette nature ; si le héros de la comédie est infatué
de sa personne et fait e'talage de sa noblesse, de son savoir et de son esprit, il est, en même temps, l'homme le plus doux et le meilleur du monde, naïf au point de croire à la bonté et à la since'rité des gens qui lui tendent des pièges c.bominables, poli jusqu'à l'excès. Ce n'est pas avec des traits pareils que Molière aurait peint le provincial arrogant, qui cherche querelle à de pauvres comédiens nomades, le spectateur qui siffle la pièce pour montrer son bel esprit et son bon goût. On a pensé que Monsieur de Pourceaugnac ne pouvait être qu'une œuvre de rancune, et c'est pour expliquer le ressentiment de l'auteur qu'on a inventé à plaisir le coup de sifflet.
Il nous paraît impossible d'admettre, avec la tradition, que Monsieur de Pourccaugnac soit une oeuvre de dépit, une satire intentionnellement dirigée contre les Limousins. Nous sommes convaincu qu'ici la tradition se trompe, et nous fondons notre opinion sur la date de Monsieur de Poarceaugnac, sur les circonstances dans lesquelles cette comédie fut faite, et sur les événements qui se produisirent entre le passage de Molière à Limoges et l'époque où il écrivit sa pièce.
Le séjour de Molière à Limoges doit se placer dans le second semestre de 1648 ou les quatre premiers mois de 1649, pendant son voyage de Fontenay-le-Comte à Toulouse. Or, la comédie de Monsieur de Pourceaugnac n'a vu le jour qu'en octobre 1669. Plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis que l'auteur avait traversé le Limousin. Il faudrait lui prêter une mémoire bien tenace de ses déboires de jeunesse et un cœur bien vindicatif, pour supposer
qu'après un si long temps le souvenir de sa mésaventure n'était pas encore effacé. Ses débuts avaient été des plus pénibles; il avait vu, à Paris, son théâtre fermé, sa troupe dissoute, et lui-même emprisonné à la demande de ses fournisseurs. Auprès de ces graves difficultés, qui n'avaient pas ébranlé son courage ni terni sa belle humeur, un échec dans une ville de province qu'il ne faisait que traverser comptait pour peu de chose.
La fortune n'était- elle pas, d'ailleurs, venu couronner son génie et dissiper jusqu'aux derniers souvenirs des années malheureuses! 11 serait ridicule de croire que l'auteur de Don Juan, du Misanthrope, de Tartufe, de l'Avare ait pu, au milieu de tant de triomphes, conserver dans l'âme, pendant vingt années, un levain de rancune contre les Limousins.
Molière ne pouvait pas oublier que, dans sa course à travers le midi de la Fiance, il avait rencontré sur sa route un Limousin qui avait plus fait pour sa gloire que tous les applaudissements obtenus jusque-là.
Cet incident, qui mérite d'être rapporté, suivit de près l'apaisement des troubles de la Fronde à Bordeaux. Le prince de Conti, accompagné de son conseiller, l'abbé limousin Daniel de Cosnac, venait de se retirer dans son château de La Grange, près de Pézenas. Il y avait été rejoint par Mmo de Calvimont, sa maîtresse. Une troupe de comédiens, dirigée par Cormier, parcourait alors la province; Molière était aussi, avec sa troupe, dans les environs. Mme de Calvimont voulait attacher au château de La Grange la compagnie de Cormier; de Cosnac, qui
tenait pour Molière et qui finit par faire agre'er son protégé, nous a laissé de cette anecdote le récit suivant :
« Aussitôt qu'elle [Mme de Calvimont] fut logée dans La Grange, elle proposa d'envoyer chercher des comédiens. Comme j'avois l'argent des menus plaisirs de ce prince, il me donna ce soin. J'appris que la troupe de Molière et de la Béjart étoit en Languedoc ; je leur mandai qu'ils vinssent à La Grange. Pendant que cette troupe se disposoit à venir sur mes ordres, il en arriva une autre à Pézenas qui étoit celle de Cormier. L'impatience naturelle de M. le prince de Conti, et les présents que fit cette dernière troupe à Mme de Calvimont, engagèrent à les retenir. Lorsque je voulus représenter à M. le prince de Conti que je m'étois engagé à Molière sur ses ordres, il me répondit qu'il s'étoit depuis lui-même engagé à la troupe de Cormier, et qu'il étoit plus juste que je manquasse à ma parole que lui à la sienne. Cependant Molière arriva et, ayant demandé qu'on lui payât au moins les frais qu'on lui avoit fait faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il y eût beaucoup de justice; mais M. le prince de Conti avoit trouvé bon de s'opiniàtrer à cette bagatelle. Ce mauvais procédé me touchant de dépit, je résolus de les faire monter sur le théâtre à Pézenas, et de leur donner mille écus de mon argent, plutôt que de leur manquer de parole. Comme ils étoient prêts de jouer à la ville, M. le prince de Conti, un peu piqué d'honneur par ma manière d'agir, et pressé par Sarrazin (i) que j'avois intéressé à
(1) Secrétaire du prince de Conti.
me servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le théâtre de La Grange. Cette troupe ne réussit pas dans sa première représentation au gré de Mme de Calvimont, ni par conséquent au gré de M. le prince de Conti, quoique, au jugement de tout le reste des auditeurs, elle surpassât infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de jours après, ils représentèrent encore, et Sarrazin, à force de prôner leurs louanges, fit avouer à M. le prince de Conti qu'il falloit retenir la troupe de Molière à l'exclusion de celle de Cormier. 11 les avoit suivis et soutenus dans le commencement à cause de moi ; mais alors, étant devenu amoureux de la Du Parc, il songea à se servir lui-même. 11 gagna M,ne de Calvimont, et non-seulement il fit congédier la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle de Molière. On ne songeoit alors qu'à ce divertissement, auquel moi seul je prenois peu de part (i). »
On ne peut pas douter de l'influence qu'eût cet événenement sur la carrière de Molière. Le comédien nomade, vivant au jour le jour, aux prises avec tous les besoins de la vie, devint le protégé d'un prince puissant, fut admis à le suivre dans ses voyages, lorsqu'il allait présider les sessions des Etats provinciaux à Montpellier, à Pézenas, à Béziers. Grâce à la subvention du prince et aux bonnes recettes, la caisse de la petite troupe s'emplissait; les artistes de l'Illustre théâtre faisaient bonne chère, réga-
(1) Mémoires de Daniel de Cosnac. archevêque d'Aix, conseiller du roi en ses conseils, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, publiés pour la Société de l'Histoire de France, par le comte Jules de Cosnac. Tome 1", p. 126-12*.
laient généreusement leurs camarades; le poète d'Assoucy, qui se lia d'amitié avec Molière et le suivit à cette époque dans ses tournées, raconte comme il fut bien accueilli et traité :
u Qu'en cette douce compagnie
Que je repaissois d'harmonie
Au milieu de sept ou huit plat%
Exempt de soin et d'embarras,
Je passois doucement la vie!
Jamais plus gueux ne fut plus gras ! »
Le temps des soucis et de la maigre pitance était passé ; la renommée commençait à se faire. Daniel de Cosnac avait été, dans une certaine mesure, l'instrument de la fortune du grand comique.
Il n'est pas impossible que l'habile conseiller limousin ait encore servi Molière de son influence dans une circonstance plus importante et plus décisive. Après avoir quitté le prince de Conti, de Cosnac fut nommé premier aumônier de Monsieur. Or, à peine est-il investi de cette nouvelle fonction, que nous voyons la troupe de Molière rentrer à Paris, jouer devant Louis XIV dans la salle des Gardes du Louvre, être attachée à la maison du frère unique du roi, et prendre le titre de troupe de Monsieur.
Les relations, commencées à La Grange entre le conseiller du prince de Conti et le directeur de la troupe ambulante, n'avaient pas été interrompues, car s'il faut en croire une Vie anonyme de Daniel de Cosnac, c'est un ennemi de ce personnage, l'abbé Roquette, depuis évêque d'Autun, qui aurait fourni à Molière les traits de Tartufe. De Cosnac ayant relevé une basse flatterie de l'abbé Roquette à l'adresse du prince de Conti, « ce fut la source
de la haine que M. d'Autun et lui ont depuis conservée l'un pour l'autre, ce qui fit faire à Guillerages, ami de l'abbé de Cosnac, les mémoires sur lesquels Molière a fait depuis la comédie du Faux dévot (i). »
L'auteur de Monsieur de Pourceaugnac avait trop d'obligations au limousin Daniel de Cosnac, pour songer à faire oeuvre de représailles contre les Limousins. La tradition, qui dit le contraire, manque donc de vraisemblance, ne s'appuie sur aucun fondement; elle n'est, par conséquent, pas digne de foi, et doit être rejetée.
(1) Vie de Daniel de Cosnac, attribuée à l'abbé de Choisy ou au maréchal de Tessé, publiée par M. le comte Jules de Cosnac, à la suite des Mémoires de Daniel de Cosnac, t. II, p. 196.
[n des premiers biographes de Molière, Le Gallois de Grimarest, a donné une explication de Monsieur de Pourceaugnac, qui ne vaut pas mieux que la légende de Limoges, et qui, probablement a fait naître cette légende : « On dit que le Pourceaugnac fut fait à l'occasion d'un gentilhomme limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur le théâtre avec les comédiens, étala une partie du ridicule dont il était chargé. 11 ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce campagnard, le mit un jour sur le théâtre; et en fit un divertissement au goût du peuple, qui se réjouit fort à cette pièce, laquelle fut
jouée à Chambord au mois de septembre de l'année 1669, et à Paris un mois après (i). »
L'ouvrage de Grimarest a été publié en 1705, trentedeux ans après la mort du grand comédien. « Il est fait, a dit Boileau, par un homme qui ne savait rien de la vie de Molière, et il se trompe dans tout, ne sachant même pas les faits que tout le monde sait. » La source est donc suspecte. Grimarest accueillait sans contrôle toutes les anecdotes qui lui étaient contées; il les arrangeait au besoin à sa façon, leur donnait la couleur et l'à-propos dont elles manquaient. L'exactitude était le moindre de ses soucis. Son livre a donné cours à une foule de légendes que l'érudition a su discerner et réfuter.
Un document contemporain nous permet de rectifier l'erreur dans laquelle est tombé le biographe de Molière au sujet de Monsieur de Pourceau gncic. Dans sa gazette rimée écrite le 23 novembre, après les premières représentations de cette comédie sur le théâtre du Palais- Royal, Robinet raconte l'incident dont parle Grimarest :
a II (Molière) joue autant bien qu'il ss peut
Ce marquis de nouvelle fonte,
Dont par hasard, à ce qu'on conte,
L'original est à Paris,
En colère autant que surpris
De s'y voir dépeint de la sorte.
Il jure, il tempête et s'emporte
Et veut faire ajourner l'auteur
En réparation d'honneur,
(1) La ViedeM.de Molière, par J.-L. Le Gallois, sieur de Grimarest; réimpression de Lizeux, 1877, p. 138.
MOLIÈRE ET LES LIMOUSINS. 3j
Tant pour lui que pour sa famille, Laquelle de Pourceaugnacs fourmille...
Quoiqu'il en soit, voyez la pièce, Vous tous, citoyens de Lutèce :
Vous avouerez en bonne foi Que c'est un vrai plaisir de roi. »
La première représentation de Monsieur de Pourceauguac fut l'occasion d'un esclandre. Voilà la vérité. Grimarest, ayant ouï parler de cet incident, imagina qu'il était antérieur à Monsieur de Pourceaugnac et avait inspiré la comédie de Molière. Il a ainsi interverti les dates et pris l'effet pour la cause. Un spectateur crut se recon naître dans les traits du gentilhomme campagnard; il en montra son mécontentement et chercha querelle à l'auteur et aux comédiens. Tel est le récit fidèle de cette aventure. Pourceaugnac avait eu son original; qui en a jamais douté? Molière n'avait-il pas l'habitude de prendre ses tvpes dans la vie réelle? Notre tâche était seulement de démontrer que Monsieur de Pourceaugnac n'a pas été une riposte, un acte de vengeance, une satire dirigée contre les Limousins en souvenir de quelque ancienne déconvenue. Si sur ce point le doute ne paraît plus possible, nous avons atteint notre but.
iette démonstration faite, nous allons, en mode ;d'épilogue, faire connaître quel est, d'après ;nous, le sens raisonnable, et l'explication vraie 'de la comédie de Molière.
Rabelais, par une inspiration dont il est difficile aujourd'hui de découvrir les sources, a naturalisé Limousin son écolier ridicule. La tradition s'est formée, et Molière, pour suivre l'exemple de Rabelais et ne pas rompre avec la tradition, a fait sortir de Limoges son hobereau préten^ tieux et naïf. Mais il avait un autre dessein que de faire la guerre aux Limousins, lorsqu'il écrivit Monsieur de Pourceau gnac.
Cette comédie fut composée sur l'ordre au roi, qui voulait un divertissement nouveau pour ses fêtes de Chambord. Molière, en courtisan habile, profita de l'occasion pour servir au grand monarque un plat de son goût.
Louis XIV n'avait pas oublié les difficultés de tout genre que la petite noblesse lui avait suscitées au début de son règne; il traitait en ennemis ces seigneurs turbulents, ces importants et ces frondeurs, qui, pendant plusieurs années, avaient agité le pays; il arrachait impitoyablement les blasons à ceux qui ne pouvaient justifier de plusieurs quartiers de noblesse. Au moment où le roi conduisait cette chasse au hobereau, la pièce de Monsieur de Pourceaugnac arrivait avec tout l'à-propos d'une flatterie. La critique l'a dit avec raison : « Molière a certainement voulu, en daubant sur un nobliau de province, flatter les idées du grand roi, qui, à cette époque, comme le fait très judicieusement remarquer M. Louis Lacour, poursuivait avec activité la recherche des faux nobles (i). » M. Philarète Chasles a exprimé la même pensée : « C'est encore ici, dit-il, le hobereau de province, le gentilhomme de campagne. Il a dès traits de M. de Montespan, lequel, depuis sa disgrâce, vivait exilé dans ses terres, au pied des Pyrénées, avec un grand crêpe et revêtu de noir. C'est la continuation de la guerre livrée du plein consentement de Louis XIV, et à sa grande joie sans doute, à ces Sottenvilles du Midi et du Nord qui avaient inquiété sa jeunesse, et auxquels la vie nomade de Molière, entre 1640 et 1660,
(1) Théâtre de Molière, orné de dessins de Louis Leloir, édition Jouaust, t. VI, p. 318.
avait associé l'héritier futur des Rabelais et des Villon (1). »
C'est Molière courtisan qui a mis sur la scène Monsiew de Pourceau gnac et livré le gentilhomme provincial aux risées du roi.
A côté de la victime agréable à Louis XIV, il y a, dans cette farce étourdissante, la victime personnelle de Molière. Les traits, dont il crible les médecins, sont aussi aigus et empoisonnés que ceux qu'il décoche au hobereau de Limoges. Il souffrait depuis longtemps d'un mal profond, qui tourmentait son esprit et amaigrissait son corps. « Vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez; cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance... cette physionomie, ces yeux rouges et hagards... cette habitude du corps, menue, grêle, noire... (2). » Il tenait sur la scène le rôle de Pourceaugnac, et c'est, par conséquent, son portrait qu'il traçait ainsi. Ses ennemis l'appelaient hypocondre (3). La médecine, avec ses procédés empyriques, était impuissante à le soulager ; les médecins, avec leur galimatias excitaient son courroux. Dans chacune de ses crises, il lançait contre eux des imprécations.
Sa comédie s'est inspirée de cette double pensée : flatter le roi, et ridiculiser les médecins qui ne pouvaient le guérir.