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JOUR DE SA MORT

MOLIÈRE (Jean-Baptiste Poquelin, dit), suivant une décision moderne, serait né à Paris, le 15 janvier 1622, rue Saint-Honoré, dans une maison faisant le coin à droite de la rue des Vieilles-Étuves, ot qui fut démolie vers 1820. Il était fils de Jean Poquelin, tapissier valet de chambre du roi, mort en 1669, et de Marie Cressé, son épouse, morte le 11 mai 1632, laquelle était fille de Louis Cressé. Molière était l'aîné de huit enfants connus. La famille de la mère de Molière exerçait depuis longtemps, aux halles à Paris, la profession de tapissier. Le père de Molière avait été nommé tapissier valet de chambre du roi, le 22 avril 1631, en remplacement de son oncle, Nicolas Poquelin. Plusieurs de ses parents avaient été juges et consuls de la ville de Paris, fonctions importantes qui donnaient parfois la noblesse. Jean-Baptiste Poquelin fut destiné, dès sa jeunesse, au métier des siens ; mais son caractère ardent s'accommodait peu de ce genre d'occupation. Son grand-père maternel, qui l'avait pris en affection, le menait souvent aux représentations de l'hôtel de Bourgogne, ce qui fit naître peut-être sa vocation, de façon qu'il eut le désir de s'instruire. Bien que les sciences et les lettres ne fussent alors cultivées que par la noblesse, le clergé, et par ceux qui s'y des-

linaient spécialement, le père de Molière se décida à satisfaire le •désir de son fils.

Vers la fin de 1639, probablement à l'époque des vacances, Moière quitta le collège de Clermont, depuis Louis-le -Grand, oii il avait fait ses études en quatre années, jusqu'au cours de philosophie, qu'il suivit sous le célèbre Gassendi; et pendant qu'il étudiait, il eut pour condisciples le prince de Conti, Chapelle, Bachaumont, Hénault, Cyrano de Bergerac et François Bernier.

Le 27 janvier 1642, il quitta Paris pour suivre le roi à Narbonne, comme survivancier de la charge de son père, dont il avait le titre depuis 1637 : sans doute son père était retenu à Paris par une maladie ou par ses affaires. Le 21 avril 1642, Molière suivit le roi à Sigean, puis à Perj)ignan ; le 10 juin 1642, il revint à Sigean, puis à Narbonne. A Sigean, en allant et en revenant, il logea, dit M. Raymond, chez Martin-Melchior Dufort, avec lequel il fit connaissance. A Narbonne, quand on fit des perquisitions pour arrêter Cinq-Mars, un jeune valet de chambre le fit cacher dans un cabinet obscur situé entre la chambre du roi et la salle d'attente , ce qui le sauva pour le moment : ce jeune valet de chambre pouvait être Molière.

Etant de retour à Paris, vers la fin de juillet 1642, Molière étudia le droit à l'école d'Orléans ; il se fit recevoir avocat et suivit le barreau pendant cinq ou six mois ; mais, son penchant pour le théâtre l'entraînant, il fréquenta les spectacles, se lia avec des acteurs, prit même, dit-on, des leçons de Fiurelli, le fameux Scaramouche, et commença de jouer en société. On pense qu'une liaison intime s'établit alors entre Madeleine Béjart et Molière, et que cette passion détermina ce dernier à se livrer au théâtre : peut-être avait-il déjà fait connaissance avec Madeleine pendant son séjour à Narbonne, en

En 1 645, la société dite les Enfants de Famille, dont Fun et l'autre faisaient partie, se croyant capable de paraître en public, s'établit, sous la dénomination de V Illustre Théâtre, aux fossés de la tour de Nesle, oii se trouve aujourd'hui la rue Mazarine, puis au port Saint-Paul. Ce fut à l'installation de ce théâtre que Jean-Baptiste Poquelin prit le nom de Molière, sans doute par respect pour sa famille, qui s'opposait de tout son pouvoir à ce qu'il se fît comédien. Le nom de Molière avait déjà été porté par deux auteurs de romans, dont l'un, François de Molière, sieur d'Essertine, mort assassiné en 1623, est ditj par erreur, Molière le tragique: son roman de Polixène, vers 1640, jouissait d'une grande renommée. A cette der-

nière époque, il existait un nommé Molière, danseur, poëte et musicien, dont la mère parut alors dans les ballets de la cour, mais depuis on n'en reparla plus. Quant à Molière le danseur, qui se nommait, dit-on, Louis Mollier, et qui se maria en 1642, on le voit paraître, dans les relations des spectacles de la cour, depuis 1648 jusqu'en 1665; il était mailre de la musique et des ballets du roi, et jouissait d'une très-grande renommés ; on l'appelait le fameux Molière. Il s'éclipsa peu à peu à partir de 1661, quand Lulli fut nommé surintendant de la musique du roi, et surtout quand le célèbre Molière, en 1664, commença à écrire des ballets. Suivant l'usage du temps, on estropiait leur nom; on les nommait, l'un et l'autre, 31olievj Moliers, Mollier ou 3Iollière', seulement, vers 1663, on se mit à l'écrire correctement. Molière le danseur fit : Andromède attachée au rocher et délivrée par Persée, opéra; les Amours de Jupiter et de Sémélé, en janvier 1666; les Amours du Soleil, en 1671; le Mariage de Bacchus et d'Ariane, le 7 janvier 1672; et ces trois dernières pièces , qui étaient des comédies-ballets, furent jouées avec un grand succès au théâtre du Marais. La fille de Molière le danseur parut également dans les spectacles de la cour de 1656àl665. Picard parle encore d'un Molière, de très-peu de renommée, qui aurait été acteur de l'hôtel de Bourgogne. Enfin, il existe plusieurs villages du nom de Molière, dont quatre Molière, neuf Molières et un Molierre ; plusieurs de ces villages ont eu des seigneuries. De tout cela où Molière a-t-il pris son nom? C'est ce qu'il n'a jamais voulu dire.

En 1645, le duc de Guise, partant pour l'Italie, fit cadeau de sa garde-robe aux principaux acteurs de Paris ; elle fut partagée entre Beauchàteau, de l'hôtel de Bourgogne; Josias de Soûlas dit Floridor, du théâtre du Marais ; le Capitan (Joseph Blanchi, directeur?) de la Comédie-Italienne; la Béjart, Charles Beys et Molière, de V Illustre Théâtre. Sans doute M^'^ Béjart figure à double titre dans cette liste : d'abord, comme directrice, elle aura reçu le lot de vêtements qui revenait à son théâtre, et l'aura partagé entre Beys et Molière, qui était son amant ; ensuite on lui aurait donné des bijoux pour sa part, car on dit qu'elle brillait des présents du duc, et ce cadeau particulier n'aurait rien d'étonnant, puisque son ancien amant, M. de Modène, était en quelque sorte le bras droit du prince. En 1646, Molière quitta Paris avec la troupe de l'Illustre Théâtre pour aller jouer en province; il remplissait alors des rôles sérieux, tragiques, dans lesquels il n'excellait pas.

Ici commence un itinéraire assez mal connu, et dont on ne peut indiquer que quelques points. Il paraît certain que les villes que l'on va énumérer ont été visitées par Molière ; mais les auteurs ne sont pas toujours d'accord sur les époques oti il s'y trouvait ; chacun semble avoir arrangé l'itinéraire à sa manière, de sorte que l'on est obligé d'en faire ici tout autant : bien entendu qu'on se laissera guider l)arles probabilités ou par la majorité des opinions pour les dates qui sont en litige. Quand on remarque que Molière parcourut la province pendant neuf années» qu'iljoua à Nissan, qui avait à peine mille habitants, et que dans une ville comme Nantes il ne donna que deux ou trois représentations, on peut croire que les villes que l'on va citer ne doivent être qu'une bien faible partie de toutes celles qu'il exploita.

En partant de Paris, en 1646, et probablement en s'arrêtant un peu dans les villes les plus importantes, la troupe de l'Illustre Théâtre se rendit à Bordeaux, oîi Molière fut parfaitement accueilli par Bernard de Nogaret, duc d'Epernon, gouverneur de la Guienne. C'est dans cette ville, et probablement à cette époque, qu'il fit représenter la Thébdide, tragédie qui n'eut pas de succès. De Bordeaux, la troupe se dirigea sur Toulouse, où Molière fit connaissance avec le fameux poëte Goudelin; et M. d'Aldéguier, dans son Histoire de Toulouse, dit qu'il y donna son spectacle au logis de l'Ecu. Maintenant il se présente, dans l'itinéraire, une lacune d'environ une année pendant laquelle on ne sait ce que Molière devint. Il est probable que pendant ce temps la troupe aura parcouru le Languedoc, la Provence, le Dauphiné; que dans cette tournée elle aura donné à Vienne les représentations dont Nicolas Chorier fait mention ; ensuite qu'elle se sera dirigée par le centre de la France, vers la Bretagne, car on la trouve donnant des représentations à Nantes, du 23 au 26 avril 1648, où Dufresne, qui y arrivait avec la sienne, se réunit à Mohère. Scarron dit avoir vu des comédiens au Mans en 1647 : ce pouvait être Molière ou Dufresne. Après Nantes on retombe encore dans une seconde lacune de vingt mois, que la troupe employa probablement à visiter les principales villes du sud-ouest de la France. Plusieurs auteurs pensent que c'est dans cette tournée que Molière fit jouer la Thébaïde à Bordeaux ; mais cela est douteux, à cause des troubles qui éclatèrent dans cette ville au commencement de 1649, et qui en firent partir le duc d'Epernon ; ensuite parce que, dans la dédicace d'une tragédie de Magnon, imprimée en 1647, et intitulée Séjanus, l'auteur, ami de Molière et des Béjart, fait allusion à lapro-

tection que le duc d'Épernon avait accordée h M"® Béjart, quand elle jouait à Bordeaux : donc, elle avait joué dans cette ville avant que l'on imprimât Séjanus. Les mêmes auteurs croient encore que, dans ce même temps, Molière fut à Toulouse ; mais alors la tradition qui est restée des rapports de Molière avec Goudelin ne serait qu'une pure invention, puisqu'à cette époque ce dernier n'existait plus : on ne voit pas ce qui aurait donné lieu à cette tradition ; comme dit le proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Il est toutefois possible que la troupe soit retournée à Bordeaux et à Toulouse en 1648-49 : elle avait le loisir suffisant pour cela ; mais les plus grandes probabilités sont que, pour la première fois, elle y ait été en 1646-47, et le fait parait même certain vu la dédicace de Magnon.

Quoi qu'il en soit, Molière était sans doute à Narbonne le 1 7 décembre 1649, car un livre de raison, de Martin -MelchiorDufort, son ancienne connaissance de Sigean, semble indiquer à cette année qu'ils y soupèrent ensemble ce jour-là après le spectacle. On y voit :

/7 décembre. — Souper et comédie à Narbonne... S liv. 02 sols.

Alors le souper coûtait 15 sols, le spectacle 12 sols : donc Dufort avait soupe en société. A Narbonne, le 10 janvier 1650, on baptisa un enfant nommé Jean, fils d'Anne et d'un père inconnu. Le parrain fut Molière, qui se fit désigner J.-B. Poquelin, valet de chambre du roi; la marraine, Catherine Dubosc; les témoins furent Charles Dufresne et Julien Mélindre. On ne peut guère douter que toutes les personnes qui concoururent à ce baptême n'aient été de la troupe de Molière. Quant à la mère, il est probable que c'était Anne Brillard, que l'on retrouve, en 16G1 , mariée à Prévost, acteur du théâtre du Palais-Royal. Enfin, la troupe de Molière aurait encore compris à Narbonne, en 1649, Marie-Hortense Desjardins, depuis dame de Villedieu, comme Tallement des Réaux semble l'indiquer : elle avait alors à peine dix-huit ans, et s'était enfuie de chez ses parents en 1648. Après Narbonne, il se présente trois années dont l'emploi est très-contesté. La majeure partie des auteurs dit que la troupe de l'Illustre Théâtre les passa à Paris, et donne passablement de détails sur ce qu'elle y fit ; de plus, dans une lettre que Chapelle écrivit à Molière, et que l'on va rapporter un peu plus loin, on voit que ce dernier était à Paris en 1652. Le petit nombre des opposants n'indique qu'un court séjour à Vienne en Dauphiné, et laisse du doute. En conséquence, rangeons-nous du côté de la majorité des opinions, et surtout c¥oyons-en Chapelle.

Donc, en 1650, la troupe de l' Illustre Théâtre revint à Paris, et

s'établit à la Croix- Blanche, rue de Bussy. Cette troupe alors joua plusieurs fois chez le prince de Conli, dont Molière avait fait la connaissance au collège; mais ces représentations ne durent pas être nombreuses, attendu que le prince de Conti, arrêté le 17 janvier 4650, mis en liberté le 13 février 1631 , quitta Paris au mois de septembre suivant, pour n'y revenir qu'en 1653. Ces représentations ne purent donc avoir lieu que dans un intervalle de six mois.

Cette même année, 1653, de mauvaises affaires ayant forcé la société de l'Illustre Théâtre à fermer ses portes, Molière s'entendit avec Madeleine Béjart, qui en était la directrice ; il forma une troupe qui porta son nom, et partit pour Lyon, où il fit représenter l'Etourdi, la première de ses pièces dont la représentation soit citée. C'est dans cette ville que se formèrent alors ses liaisons avec M"'^ Debrie, dont l'amitié pour Molière ne se démentit jamais : dans le principe elle n'était que sa confidente.

A la vente de M. de Soleinne on adjugea, au prix de 529 fr., un exemplaire d'Aridromède, tragédie de P. Corneille, imprimée en 1651 , sur lequel était écrit à la plume une distribution de rôles qui, selon toutes les apparences, devait être de la main de Molière. Voici les noms des acteurs qui s'y trouvaient désignés, avec les personnages qu'ils ont dû jouer, et des notes explicatives que l'on y joint entre parenthèses : Béjart (Jacques) représentait le Soleil et Tiwîawie;M'^® Béjart (Madeleine), Andromède et Junon; Chateauneuf (qui fut acteur de la troupe du roi), Phinée; Debrie (Edme Wilquin), Neptune; M"^ Debrie (Catherine Leclerc), Aglante, Cymodoce et Vénus; Dufresne (Charles), Céphée; Duparg (Gros-Réné), Jupiter; M*^^ Hervé (Geneviève Béjart), Céphalie, Melpomène et PJiorbas; L'Eguisé (Louis Béjart), Mercure et un page; L'Estang (Ragueneau de). Chœur de Peuple ; M"^ Magdelon, Cydippe et Liriope; M"^ Me- Nou, Ephyre; Molière, Persée ; de Vauselle, Ammon et Eole; ]\liie Vauselle, Cassiope. On voit, d'après cette liste, que certains acteurs ont dû remplir chacun plusieurs rôles, ce qui prouve que la distribution dont il s'agit ne se rapporte pas aux représentations d'Andromède, qui furent données à Paris avec éclat, en 1 650, sur le théâtre du Petit-Bourbon, vu que cette pièce fut jouée très-probablement par la troupe royale, dont le personnel était nombreux, et qui s'adjoignait au besoin, comme auxiliaire, celle de l'Illustre Théâtre. On a même pensé que pour cette tragédie elles se réunirent, parce que la dédicace et l'argument (V Andromède peuvent faire supposer que M^'^ Béjart y remplissait le rôle de Vénus; mais cette supposition

€st très-incertaine. La distribution des rôles dont on s'occupe ne fut pas faite non plus pour jouer la pièce à V Illustre Théâtre, qui n'avait pas les machines indispensables pour la représentation d'Andromède: et d'ailleurs, Debrie et sa femme n'ont jamais fait partie de ce dernier théâtre. D'où l'on conclut qn Andromède dut être représentée à Lyon en 1653 ; les Debrie étant alors de la troupe de Molière, et le théâtre de cette grande ville pouvant avoir des machines, ce que l'on n'aurait pas trouvé ailleurs, sauf peut-être à Marseille ; mais il ne semble pas que Molière y ait jamais été. Dans tous les cas, la représentation fut donnée avant le 18 août 1654, puisque Ragueneau mourut ce jour-là à Lyon : peut-être alors la troupe y était-elle retournée;: peut-être Ragueneau y était-il resté malade. Enfin, vu ce que l'on va: dire de W^^ Menou, il est à croire qu'Andromède fut jouée très-peu de temps après le départ de Paris, en 1653. Dans cette hypothèse, ce qui peut paraître étonnant, c'est de ne pas voir, dans la distribution des rôles, figurer M"**^ Duparc, l'une des principales actrices de la troupe de Molière, qui bien certainement alors en faisait partie ; toutefois il n'est pas impossible de l'y trouver sous un autre nom.

Dans une lettre adressée à Molière, à Paris, Chapelle dit : « Après

« le plus terrible hiver que la France ait depuis longtemps senti

« je me promène » Les hivers les plus rigoureux furent ceux de

1650 et de 1652 ; mais comme il est douteux que Molière ait passé l'hiver de 1650 à Paris, on doit supposer que la lettre est plutôt de la seconde date que de la première. La même lettre dit : « Pour ré- « pondre à cet endroit de votre lettre, où vous particularisez le dé- « plaisir que vous donnent vos trois grandes actrices sur la distri-

« bution de vos rôles » Enfin, cette même lettre renferme en

outre une pièce de vers, allusion relative à une actrice qui devait être toute jeune et toute charmante, et Chapelle dit : a Vous montre- « rez ces beaux vers à M^^^ Menou seulement ; aussi bien sont-ils la « figure d'elle et de vous. Pour les autres, vous verrez bien qu'il est « à propos, surtout, que vos femmes ne les voient pas. » Vos femmes, étaient sans doute Madeleine Réjart et M"^ Magdelon. La première était la maîtresse de Molière, mais il paraît que M"« Menou lui tenait encore plus au cœur : M"« Menou était peut-être la future M™^ Duparc !

L'histoire dit que Molière en fut épris dès qu'il la vit, et qu'en ayant été rebuté, il confia ses chagrins à M"'*' Debrie qui l'en consola. A la manière dont les faits sont rapportés, on dirait qu'ils se passèrent en 1653 à Lyon, lorsque Molière y arriva. Deux amours (M™«' Du-

parc et Debrie), dont un rebuté, semblent beaucoup dans un intervalle peut-être de deux mois, surtout pour un homme qui en avait déjà deux autres dans le cœur (M'^^^ Menou et Béjart). Il semble que ce changement de sentiments serait plus naturel si les circonstances s'étaient présentées de la manière que voici. En 1&52, 'Molière était épris de M"^ Menou; celle-ci, jeune et charmante, pouvait prétendre à un cœur pour elle seule, et alors Molière, l'amant, l'associé de Madeleine Béjart, ne pouvait lui convenir. Lorsque l'Illustre Théâtre, en 1653, est sur le point de fermer ses portes, Duparc et M"^ Menou l'abandonnent ; ils vont à Lyon, s'y marient, et s'engagent dans une autre troupe. Peu de temps après Molière arrive à Lyon, l'autre troupe se dissout. M. et M"»« Duparc, M. et M™^ Debrie, se joignent à Molière ; et alors ce dernier, désespéré d'avoir retrouvé M^^^ Menou mariée, et l'air de bonté de M""^ Debrie lui inspirant de la confiance, il confie ses chagrins à cette dernière; puis, quand il aura fait la distribution des rôles d'Andromède, il aura écrit Menou, suivant son ancienne habitude ; le nom de M^^ Duparc, qui était tout récent, devant lui faire mal au cœur.

Toutefois, deux objections peuvent être opposées aux conjectures précédentes : la première, c'est qu'il se trouve dans la représentation d'Andromède trois actrices inconnues ; la seconde, c'est qu'il n'est pas prouvé que Duparc ait quitté l'Illustre Théâtre, à Paris, pour aller en province, vers 1653. D'abord, on répondra à la première objection, que M™^ Duparc se nommant Anne, ne pouvait être M^'^ Magdelon ; ensuite que les Vauselle appartenaient à la famille des Vllermile, ainsi qu'on le verra plus loin; par conséquent que M™^ Duparc, si elle avait un rôle dans la pièce, ne pouvait être que M"® Menou. Quant à la seconde objection, il est difficile de la lever, car on ne trouve à cet efPet que de bien faibles raisonnements ; les voici :

Duparc était de la troupe de l'Illustre Théâtre. Quand cette troupe devint celle de Molière pour aller à Lyon, en 1653, Duparc la suivit, et à l'arrivée de la troupe dans cette ville il était marié ; voilà ce que les historiens ont rapporté. Un seul, et c'est l'auteur de la Fameuse Comédienne, dit que Duparc et sa femme se réunirent à la troupe de Molière, à Lyon, en 1653. Or, cet auteur, bien qu'il n'ait fait qu'un libelle, généralement semble avoir été mieux informé que beaucoup d'autres. La troupe de l'Illustre Théâtre ayant existé de 1645 à 1653, Duparc en aurait pu faire partie sans y avoir constamment demeuré; mais il n'y a qu'une chose importante à savoir, c'est, s'il en était vers 1653 quand elle se trouvait pour la seconde fois à

Paris. En 1645, la troupe de l'Illustre Théâtre s'établit aux fossés de la tour de Nesle, où elle n'eut pas de succès ; elle passa au port Saint-Paul, il en fut de même; et alors, en 1646, elle partit pour la province. 11 est peu probable que, dans une existence aussi courte et aussi malheureuse, les acteurs de cette troupe aient été remarqués et signalés. On comprend que l'on ait fait attention à Madeleine Béjart, qui en était la directrice ; peut-être à son frère Jacques, qui jouait déjà depuis huit ans; à Molière, qui pouvait avoir quelque chose d'extraordinaire ; mais il est peu probable que l'on se soit alors occupé des autres acteurs qui n'étaient que des débutants. En 1650-53, au contraire, la troupe ayant persisté pendant trois années à la Croix-Blanche, il est à croire qu'elle y eut du succès ; de plus elle figurait dans les grandes représentations et même devant la cour, puisqu'elle servait d'auxiliaire à la troupe royale : d'où l'on conclut qu'à cette époque seulement Duparc fut remarqué, par conséquent qu'il était de cette troupe de 1650 à 1653 ou approchant.

Maintenant, quand et où s'est-il marié? M™® Duparc, à sa mort, le 1 1 décembre 1 668 , était l'une des plus jolies femmes et des plus recherchées de son temps; donc, en 1653, elle devait être fort jeune, et ne dut pas se marier de beaucoup avant cette époque. S'estelle mariée à Paris avant le départ de la troupe? C'est peu probable ; car, si cela eût été, Molière, en arrivant à Lyon, en aurait eu déjà pris son parti , et n'aurait pas eu besoin de confier ses chagrins à M°"® Debrie. D'un autre côté, il eut été inconvenant que Duparc épousât M"® Menou sous les yeux de Molière, son ancien camarade, presque son chef, et cette action devait même répugner à M"*' Menou ; on doit donc plutôt supposer que Duparc s'éloigna pour se marier, et que Molière, en arrivant à Lyon , frappé d'un coup auquel il ne s'attendaitpas, ait alors cherché des consolations auprès de M™« Debrie. Telles sont les réflexions qui ont fait admettre le départ de Duparc pour Lyon avant celui de Molière. Du reste, on ne peut guère supposer que Duparc, tout en arrivant à Lyon, soit tombé subitement amoureux, et qu'il ait immédiatement épousé une femme dont il ne pouvait pas connaître le caractère ; il est bien plus probable qu'il la connaissait depuis quelque temps avant son mariage.

Dans la liste des acteurs cités plus haut et qui devaient composer toute la troupe de Molière, il reste encore trois inconnus : de Vauselle, M"« Vauselle et M"^ Magdelon. Les deux premiers étaient sans doute François Tristan-l'Hermite de Souliers et une maîtresse avec laquelle il vivait : cet auteur, le rival de Corneille, suivant ses contemporains.

avait une conduite des plus déréglées, et probablement vivait dans les coulisses; mais il s'agit de savoir pourquoi il se nommait Vauselle.

Guillaume de l'Hermite, au quatorzième siècle, fut, dans la famille de ce nom, le premier qui prit celui de Souliers : ce nom appartenait alors à un bois. Son fils, Jean de l'Hermite, autorisé par une lettre du comte de la Marche du 20 mars 1424, fit construire dans ce bois le château fortifié de Souliers. Depuis lors tous les chefs de cette famille, en ligne directe seulement, prirent le nom de ce château, jusqu'à Pierre de l'Hermite de Souliers. Ce dernier eut trois fils qui portaient les noms de : François de l'Hermite de Souliers, dit Tristan ; Séverin de l'Hermite, tué au siège de Royan ; enfin Jean- Baptiste de l'Hermite de Souliers, dit le chevalier de l'Hermite, beaupère de M. de Modène.

François de l'Hermite, né en 1601, est toujours placé en première ligne par les biographes, ce qui donne à croire qu'il était l'ainé; mais comme la date de la naissance de Jean-Baptiste de l'Hermite n'est pas connue, deux raisons peuvent faire penser que les biographes se sont trompés, ou qu'ils ont placé François en tète à cause de sa célébrité, et faute de connaître la date de la naissance de Jean-Baptiste. Ce dernier porta toujours le nom de Souliers qui appartenait au chef de la famille. Son frère, François, se donna le nom de Tristan, qui sans aucun doute ne lui appartenait pas : personne ne l'avait porté dans la famille depuis le fils du grand prévôt de Louis XI, et François de l'Hermite n'en descendait pas. Gomme ce dernier n'était pas un fort bon sujet, ayant usurpé le nom de Tristan, on peut supposer, s'il n'était pas l'ainé de ses frères, qu'il en usurpa d'autres, tels que celui de Souliers. A l'article de Madeleine Béjart, on voit que la fille de Jean-Baptiste de l'Hermite se maria, probablement, en 1632, et d'après ce qui est dit à l'article de jyjme Molière , il y a presque certitude qu'elle était mariée avant 1638. Si J.-B. de l'Hermite était le troisième frère, il n'avait pu venir au monde avant 1603 ; dès lors sa fille ne pouvait se marier en 1632, et môme il fallait un cas assez rare pour qu'elle se mariât en 1637, puisqu'il n'y aurait eu que trente-quatre ans entre la naissance du père et le mariage de la fille. Donc, comme les hypothèses ne doivent pas se baser sur des faits exceptionnels, on regarde comme probable que J.-B. de l'Hermite était l'ainé de la famille. Ge dernier ayant fait des poésies, ayant pris le nom de Vauselle au baptême de Françoise de Modène, on a supposé qu'il était l'auteur de la Chute

de Phaëtoîi, tragédie de l'Hermite de Vozelle. Mais bien des gens font des poésies, et fort peu des tragédies. J.-B. de l'Hermite s'adonnait spécialement à l'art héraldique ; son frère, François , à la tragédie : donc on doit supposer, avec raison, que ce dernier fit la Chute de Phaëton. Quant au nom de Vozelle, qui est celui de l'auteur de la pièce, peut-être était-ce celui d'une propriété qui avait appartenu à la famille de ces messieurs, et que l'un et l'autre auront pris quand ils se trouvaient dans un faux pas, afin de ne pas compromettre le nom de Souliers : J.-B. de l'Hermite le prend pour le baptême de la fille naturelle de son gendre ; F. de l'Hermite, pour se faire comédien. Enfin J.-B. de l'Hermite étant marié, père de famille, gentilhomme ordinaire du roi, et s'occupant d'un art étranger au théâtre, il n'est pas à croire qu'il se soit fait comédien; tandis que pour son frère François, garçon, auteur dramatique renommé et aventurier, c'était tout naturel. Cette hypothèse a d'autant plus de poids, que la Mort de Sénèqiie, tragédie de François de l'Hermite, suivant Tallemeut des Réaux, aurait été jouée à l'Illustre Théâtre : l'auteur y était acteur.

C'est en 1552 seulement que les auteurs dramatiques proprement di^ commencèrent à écrire des pièces ; jusqu'en 1634 on joua principalement en improvisant; mais à cette époque, après la mort de Gros-Guillaume, de Turlupin, de Gaultier-Garguille , et après la "réforme que l'on fit alors à l'hôtel de Bourgogne, ce genre de pièces disparut peu à peu; toutefois une représentation de cette sorte fut encore donnée devant le roi en 1659. Il est donc naturel que les ac- [teurs improvisateurs se soient mis à écrire des pièces sans cesser pour cela de jouer. Les auteurs et les acteurs ne durent devenir distincts qu'à la longue ; d'où il est résulté, jusqu'à la fin du xvii^ siècle, que la plupart des auteurs étaient comédiens : voyez Baron, Beys, Brécourt, Chevaher, Champmêlé, Dancourt, Dorimont, Hauteroche, Lathuilerie, Montfleury, Poisson, Raisin, Vilhers, etc. Magnon luimême devait être de la troupe de l Illustre Théâtre à Paris et en province, ou devait tout au moins la suivre comme auteur, puisque c'est par elle qu'il fit représenter à Paris, en 1645, sa tragédie d'Artaxerce, et que, dans sa dédicace de Séjanus au duc d'Épernon, il rend grâces au duc de la protection qu'il accorda à M"^ Béjart, chef de cette troupe , quand elle fut à Bordeaux. Nécessairement il était là, car les représentations de la troupe eurent lieu dans cette ville vers la fin de 1646, et Séjanus fut imprimé en 1647.

Quant à M"« Magdelon, ce pouvait bien être Madeleine Dubouget,

enfant naturel, orpheline abandonnée, puis célèbre par son esprit, son talent, sa beauté, sous le nom de M""® Beauchateau : c'était la seule actrice connue de ce temps-là qui portât le nom de Madeleine, sauf M"« Béjart. D'une part, M™« Beauchateau était à l'hôtel de Bourgogne en 1634, par conséquent elle devait bien alors avoir vingt ans; d'une autre part, M™^ Beauchateau brillait en 1660, et joua jusqu'à la réunion des troupes royales de 1680. Il est difficile de croire qu'une actrice ait joué pendant cinquante-six ans, et qu'elle ait été encore renommée pour sa beauté après avoir paru pendant vingt-six ans sur la scène : il semble que l'on pourrait bien admettre l'existence de deux dames Beauchateau, c'est-à-dire que Beauchateau , ayant perdu sa première femme , aurait épousé Mlle Magdelon ; dans ce cas les enfants de Beauchateau eussent été du premier lit. Voici encore un fait qui vient à l'appui de l'hypothèse en question. On a trois portraits d'une jolie femme, dont la figure a les traits fins, un air spirituel, et qui portent l'indication : iW® Magdeleine Beauchateau. On a encore quatre portraits d'une autre femme, dont la figure a de gros traits, l'air commun, et qui ne devait pas être belle ; ces quatre portraits portent : M^^^ Henriette Beauchateau ou JW"® Beauchateau. Jusqu'à présent on avait supposé que cette Henriette était une sœur de Beauchateau dont l'histoire n'aurait pas fait mention ; mais le document cité précédemment fait penser maintenant que ce devait être la première femme de Beauchateau. L'ancien usage d'appeler mademoiselle les actrices mariées répand beaucoup d'obscurité dans l'histoire du théâtre. Enfin, dans un portrait à l'huile, de grandeur naturelle, de Madeleine Beauchateau, qui la représente jeune et jolie à l'âge de vingt-cinq à trente ans, elle est habillée à la mode de 1660 ou environ; or, à cette époque, M™« Beauchateau, l'actrice de 1634, aurait eu au moins quarantecinq ans, ce qui ne peut convenir au portrait dont il s'agit.

En quittant Lyon, en 1653, on ne sait plus, pendant une année ou environ, ce que devint Molière ; sauf que pendant ce laps de temps il alla donner des représentations à Dijon et à Montbrison, car on conserve des souvenirs de son passage dans ces deux villes ; après quoi, il aurait repassé à Lyon, puisque Bagueneau y mourut. En 1654, à l'époque des Etats qui s'ouvrirent le 7 décembre, sous la présidence du piince de Gonti, Molière alla à Montpellier, où il fit représenter le Ballet des Incompatibles. Dans ce ballet, imprimé à Montpellier celte même année, on voit figurer les gentilshommes de la suite du prince, désignés par leurs titres de noblesse, ou tout au moins par le litre de

Monsieur ; on y voit ensuite plusieurs autres hommes désignés le sieur, et comme ces derniers étaient sans doute de la troupe de Molière, en voici les noms, avec la désignation des rôles qu'ils remplissaient : Béjart représentait le peintre et un ivrogne; Joachim, un Suisse et l'alchimiste; La Bruguyère, un courtisan et la Dissolution; La Pierre, la Discorde et la Sobriété; Martial, un Suisse; Molière, le poète et une harangère. Enfin on y trouve encore cinq noms de femmes ; mais comme l'une d'elles est désignée Madame d' Argencourt, et que l'on ne donnait pas le titre de Madame aux actrices, on pense que c'étaient des dames de la société du prince ; d'autant plus qu'aucune des actrices connues de la troupe de Molière ne figure dans le ballet, et cependant, pour M"^ Duparc, c'était une bien belle occasion de se distinguer comme danseuse; mais l'usage n'admettait pas les actrices dans les divertissements de ce genre. Le titre du livret ne dit pas que le ballet soit de la composition de Molière ; toutefois, le couplet |de la harangère pourrait le faire croire :

Je fais d'aussi beaux vers que ceux que je récite,

Et souvent leur style m'excite A donner à ma muse un glorieux emploi. Mon esprit de mes pas ne suit pas la cadence. Loin d'être incompatible avec cette éloquence, Tout ce qui n'en a pas l'est toujours avec moi.

Enfin, il est probable que les représentations des Précieuses et du Dépit amoureux, signalées par certains auteurs comme ayant été données en 1654, et contestées par d'autres, ont eu lieu dans l'occasion dont il s'agit. Molière resta probablement à Montpellier jusqu'au 5 mai 1655, époque à laquelle le prince de Gonti quitta cette ville pour aller en Roussillon.

Au commencement de juillet 1655, il revint à Lyon, où il demeura plus de trois mois. C'est dans cette ville que d'Assoucy, qui avait quitté Paris à la même époque, le rencontra, et qu'il reçut de Molière et des Béjart la longue hospitalité dont il fait l'éloge. C'est également à Lyon que Molière eut occasion de revoir le prince de Conti, qui, à son passage, assista aux représentations que Molière y donnait avec succès ; et c'est alors peut-être que le prince l'engagea à venir à Pézénas pour l'époque des états. De Lyon, Molière se rendit, en août, à Avignon -, il y fit la connaissance de Nicolas Mignard, qui habitait cette ville, et d'Assoucy y perdit dans un tripot tout ce qu'il avait : Vêtu comme notre premier père Adam y lorsqu'il sortit du Paradis terrestre, dit-il.

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A l'arrivée du prince de Conti à Pézénas, pour les (itats de 1655- 1656, M™^ de Calvimont, sa maîtresse, /)ro/)osa d'envoyer chercher la comédie. Daniel de Cosnac, premier gentilhomme de la chambre du prince et intendant de ses plaisirs, sachant que Molière était dans le Languedoc, l'invita avenir. Pendant que cela se passait, une troupe de comédiens arriva à Pézénas, et Cormiers, qui en était le directeur, ayant su se rendre favorable à M™^ de Galvimont, le prince de Conti engagea sa troupe. Molière, par suite de la missive qu'il avait reçue, se mit en route pour Pézénas le 20 octobre 1 655 ; mais, à son arrivée, il fut assez mal reçu ; le prince de Conti voulait le renvoyer sans indemnité. De Cosnac, qui se trouvait compromis dans l'affaire, s'était décidé à donner trois mille livres de sa propre bourse à Molière ; mais avant d'en venir là, il voulut essayer de le faire agréer. Il s'entendit d'abord avec Sarrazin, secrétaire du prince, et ils obtinrent de faire jouer Molière enprésencedeM. de Conti. Ce dernier n'ayant pas été satisfait de la représentation, insista pour que la troupe de Molière fût renvoyée; mais, à la seconde représentation, donnée deux jours après, il en fut plus content. Alors Sarrazin, qui s'était épris des charmes de M°^^ Duparc, gagna M™^ de Calvimont, et tous trois, réunissant leurs efforts, firent renvoyer Cormiers et conserver Molière.

En conséquence, le prince de Conti le logea, lui et sa troupe, dans son magnifique domaine de la Grange-des-Prés, situé près de la ville ; il le défraya de tout, et d'Assoucy dit que c'était une Cocagne. Molière donnait à Pézénas deux représentations par semaine, dont une le samedi ; et dans les jours qui lui restaient libres, il allait exploiter les alentours :Mèze, Lunel,Gignac,Marseillan, Agde, Nissan, Montagnac, Béziers. A Mèze, il descendait à l'hôtel du Saint-Esprit, dit, depuis, l'Auberge des Comédiens. Le transport de sa troupe, suivant M. Raymond, se faisait à cheval ; Molière, comme chef, en avait un pour lui seul; on en octroyait aux actrices un pour deux, et aux hommes un pour trois; ce qui veut dire assez que la moitié de la route se faisait à pied.

Un jour, allant ainsi de Gignac à Montagnac, la valise de Mdlière se détache de la croupe de son cheval; une jeune fille, qui la voit tomber, s'empresse d'aller la cacher sous ses jupes. Dès que Molière s'aperçoit de ce qui lui arrive, il retourne en arrière ; la jeune fille lui dit que la valise est tombée beaucoup plus loin; le cavalier pique des deux ; aussitôt la villageoise cache la valise dans un fossé et court après le comédien, comme pour l'assister dans ses recherches; tandis

qu'au contraire c'était pour mieux le fourvoyer. Molière en racontant la perte de sa valise, disait : « Comment voulez-vous qu'il en « ait été autrement? je sortais de Gignac, j'étais devant Brignac, « j'allais à Montagnac en passant par Lavagnac; au milieu de tout « ces gnac ma valise était perdue. « A Balarga, à Saint-Pons-de- Maucliiens, on vous dit l'histoire de cette valise oîi se trouvaient « tant de trésors ! tant de riches habits ! tant de pierreries ! »

Quand la rigueur du temps l'exigeait, on était en hiver, la troupe recourait à des moyens de transport plus confortables, et se trouvait aux prises avec le voiturin, personnage cupide et hâbleur, vantant son carrosse comme s'il l'avait équipé à l'égal d'un prince ; tandis que la vérité était loin de là. Un jour, la troupe se faisant transporter de Pézénas à Béziers, dans une voiture à trois chevaux, tout-à-coup, étant à mi-chemin, et quand la nuit commençait à répandre ses sombres voiles, la portière s'ouvre, et le voiturin signifie qu'il faut faire le reste de la route à pied. « Pourquoi (demande Molière)? — Parce « que (répond le voiturin) deux de mes chevaux sont aveugles, et (( que le troisième qui était borgne, et qui les conduisait, vient d'a- « voir son bon œil paralysé par un coup de sang. » (Anecdote populaire du pays.) Enfin, par suite d'un voyage de ce genre plus malencontreux que les autres, et qu'il avait fait à Marseillan,les notables de la ville s'imposèrent une cotisation, « pour venir en aide aux comédiens, que Vinsuffisance des recettes avait mis dans un cruel embarras. »

Plus tard, le prince de Conti, voulant éviter à Molière toutes les vicissitudes qu'il éprouvait dans ses petites tournées, frappa, à tort et à travers, des réquisitions de chevaux et de voitures, que les communes mettaient à la disposition des comédiens ; et comme il se rencontrait parfois beaucoup de mauvaise grâce de leur part, le prince faisait escorter la troupe par un détachement de sa compagnie de gendarmes qui levait toutes les difficultés. A Montagnac, on parle d'une aventure dans laquelle Molière aurait été surpris en tendre conversation avec la belle châtelaine de Lavagnac; ce qui l'aurait obligé de sauter par une fenêtre pour échapper à de mauvais traitements.

Ces excursions ne pouvaient être que de courte durée, car Molière, tous les samedis, allait se faire accommoder par Gély, son barbier, chez lequel il s'asseyait ensuite dans un grand fauteuil, oîi il se plaisait à raconter les incidents de ses voyages, au grand ébahissement des habitués de la boutique de Gély : on conserve précieusement, à Pézénas, le fauteuil dont il s'agit.

Après la clôture des états, faite le 22 février 1656, le prince de Conti fit remettre à Molière, pour les appointements de sa troupe, une assignation de 5,000 livres sur les fonds des étapes de la province, et dont le paiement fut tout d'abord refusé. Molière voulait quitter le pays, et ne pouvait alors y poursuivre les démarches nécessaires pour obtenir le paiement de V assignation ; heureusement, son ancienne connaissance de Sigean, Martin-Melchior Dufort, entrepreneur des étapes, était à Pézénas. Molière lui fît part de l'embarras dans lequel il se trouvait, des ajournements auxquels serait sans doute exposé le paiement de Y assignation qu'il avait reçue du prince de Conti ; et il lui proposa de s'en charger. Dufort accueillit favorablement la demande de Molière, et lui donna rendez-vous à Narbonne pour conclure l'affaire.

« Le 3 mai 1656, en présence de M. de Cathelan, baron de Portel, « viguier et juge royal de Narbonne, intervient un accord, sous forme « de police, entre : Martin-Melchior Dufort et Joseph Cassaignes, « d'une part ; Jean-Baptiste Poquelin Molière et Madeleine Béjart, <( d'autre part. » En vertu de cet accord, « Dufort et Cassaignes, so- « lidaires l'un pour l'autre, prennent l'as^gnation du prince de « Conti à leurs risques et périls , et en fournissent le montant à Molière « et à la Béjart, de la manière suivante : 1 ,250 livres en espèces, et « pour le solde, soit 3,750 livres, une lettre de change à l'ordre de « Molière et de Madeleine Béjart, tirée par Cassaignes sur Dufort, et (( acceptée par ce dernier, payable à un an de date. ^>

De Narbonne, Molière alla à Carcassonne, où il fut rencontré (juillet-août 1656) par Chapelle etBachaumont qui venaient de Toulouse et se rendaient en Provence. De Carcassonne, la troupe se porta sur Castelnaudary et visita une seconde fois Toulouse. De là, rebroussant chemin, elle se dirigea sur Béziers, oii l'Assemblée des états du Languedoc devait se réunir, le 17 novembre 1656, sous la présidence de messire Louis de Cardillac de Lévy, comte de Bieul, représentant le roi. D'Assoucy, qui avait quitté Molière à Narbonne pour aller à Montpellier, vint le retrouver à Béziers ; mais comme il ne s'y trouvait pas aussi bien que l'année précédente à Pézénas, il lui faussa compagnie et partit : quelque temps après, il lui écrivit pour s'excuser.

Molière devait avoir un assez grand intérêt à se trouver, à cette époque, à Béziers ; l'assignation du prince de Conti n'était pas payée; l'échéance de la lettre de change de Dufort approchait ; il était bon d'être sur les lieux pour en toucher le montant, parce que, si

Dutbrt ne recevait rien, il pouvait faire des dilficultés pour satisiaire à ses engagements. D'ailleurs, ToGcasion de la réunion des états était favorable pour donner des représentations, et, de plus, Molière pouvait tenter d'obtenir une nouvelle gratification; enfin, il pouvait espérer, à force de démarches près des membres de l'assemblée, d'arriver à des fins convenables. En conséquence, il commença pardonner des billets de spectacle gratis aux députés les plus influents pour se les rendre favorables. En outre, il offrit à la curiosité des spectateurs ses meilleures pièces, entre autres le Dépit amoureux, dont la représentation, suivant la plus grande probabilité, fut citée en celte occasion ; toutefois, il est à croire qu'il avait été joué ailleurs auparavant. Mais bientôt l'Assemblée des états arrête : « qu'il sera notifié par « Loyseau, archer des gardes du roi en la prévôté de l'hôtel, de reti- « rer les billets qui ont été distribués, et de faire payer, si bon leur « semble, les députés qui iront à la comédie; l'Assemblée ayant « résolu et arrêté qu'il n'y sera fait aucune considération (non plus « qu'aux gratifications réclamées par les comédiens) ; défendan! « par exprès à MM. du bureau des comptes, directement ou in- « directement, de leur accorder aucune somme, ni au trésorier de la « bourse de payer, à peine de pure perte et d'en répondre en sou c( propre et privé nom. » —Cet arrêté était clair; néanmoins, les comédiens ne se tinrent pas pour battus.

Béjart aîné imagina un expédient pour capter la bienveillance des états. Il avait composé un riche armorinl., dans lequel étaient contenus et décrits les qualités, les armes, les blasons des prélats et des barons des états; il en fit hommage à l'Assemblée. Mais, hélas ! dans son vote du 16 avril 1657, elle alloua une somme de 500 livres à l'auteur et déclara « qu'à l'avenir elle n'accordera aucune graii- « fication pour de pareils ouvrages, à moins qu'ils ne soient expres- « sèment commandés. » Voyant qu'il n'y avait rien à espérer, Molière et sa troupe quittèrent Béziers et se rendirent à Montpelher. où ils donnèrent quelques représentations assez fructueuses. A l'époque de l'échéance du billet de Dufort, 3 mai 1657, ils étaient installés à Nîmes, avec l'intention de se diriger sur Paris. Avant de s'éloigner, les comédiens voulant connaître le sort de la lettre de changi.' de Dufort, elle fut présentée; mais Dufort la laissa protester. Rien ne les retenant plus dans le Languedoc, Madeleine Béjart seule resta ;. Nîmes afin de poursuivre Dufort, et la troupe partit pour Avignon, où Mohère fit la' connaissance de Pierre Mignard qui revenait d'Italie et qui s'était arrêté chez son frère Nicolas Miguard. D'Avignon, h

troupe fut à Lyon, où elle donna deux repiétientations au bénéfice despauvresj et fit jouer Irène, tragédie de Claude Basset ; puis elle se rendit à Grenoble pour le carnaval de 1658. Molière avait le désir de venir à Paris; mais, faute d'argent peut-être ou en attendant l'issue de la créance qu'il avait sur Dufort, il exploitait la Provence et le Dauphiné.

Pendant ce temps, Madeleine Béjart, qui était restée en arrière, ])0ursuit Dufort; elle le cite à comparaître devant la Bourse de Toulouse et y obtient enfin jugement, condamnation, ajournement et prise de corps. Sous ces coups redoublés Dufort reste attéré; il se procure l'argent qui lui est nécessaire pour se libérer, et paie, entre les mains de Madeleine Béjart, le 1^ avril 1658, les 3,750 livres, montant de la lettre de change, accrues des frais et des intérêts. Aussitôt la victoire remportée, Madeleine court à Grenoble rejoindre Molière qui l'attendait, et immédiatement la troupe se met en route pour Rouen, oii elle arrive pendant les fêtes de Pâques.

Le 24 octobre de cette dernière année, Molière vint jouer à la cour et obtint, le soir même, l'autorisation du roi de s'étaljlir au théâtre du Petit-Bourbon, où, pour sa première représentation, il donna VE~ tourdi, le 3 novembre suivant, en prenant le titre de Troupe de Monsieur. Il n'y jouait que les lundis, les mardis, les jeudis et les samedis ; les autres jours appartenaient aux Italiens, avec lesquels il partageait le théâtre. Pendant son absence de Paris, la charge de valet de chambre du roi fut donnée à son frère Jean, né en 1624, qui mourut le 6 août 1660, de sorte que Molière ne rentra dans la charge qu'il avait abandonnée qu'après cet événement.

Le 11 octobre 1060, la démolition du théâtre du Petit-Bourbon ayant été commencée pour construire la colonnade du Louvre, sans que Molière en eût été prévenu, sa troupe, en attendant une nouvelle salle, donna quinze représentations, tant à la cour qu'à la ville, ce qui s'appelait alors aller en visite. Enfin, le 20 janvier 1661, la salle du Palais-Royal étant prête, Molière en fit l'ouverture. Cette salle, qui tenait au palais, longeait la rue Saint-Honoré et allait jusqu'à la rue des Bons -Enfants, lui avait été accordée par le roi dans les derniers jours d'octobre 1660.

Le 20 février 1662, Molière épousa Armande Béjart, dont il eut trois enfants : le premier, Louis, né le 19 janvier 1664, mourut avant son père ; le second, Esprit-Madeleine, née le 4 août 1665, futenlevée et épousée par Claude Rachet de Montalant: elle mourut le 24 mai 1723 et ne laissa point d'enfant; enfin, le troisième, Pierre-Jean-Baptiste-

Armand, né le 15 septembre 1672, mourut le 1^'" octobre de la même année.

En 1664, un soupirant de M"« Molière, peut-être un amant supplanté, découvrit à Molière les intrigues de sa fera me avec son rival ; une grande querelle s'ensuivit dans le ménage, à la suite de laquelle Molière pardonna. Un peu plus tard, de nouvelles intrigues de ce genre s'étant renouvelées, Molière et sa femme, vers 1 665- 1666, se séparèrent à l'amiable, et vécurent chacun de leur côté dans la même maison, au grand désespoir de Molière qui aimait passionnément sa femme. Aussi se raccommodèrent-ils vers la fin de 1671. On dit que les liaisons entre M'"^ Debrie et Molière avaient cessé à l'époque du mariage de ce dernier , mais qu'elles reprirent après la séparation dont il s'agit : comme dans le principe, ces nouvelles liaisons n'étaient probablement alorsque de l'amitié. M'^'^Debrie était très-bonne, et n'avait témoigné aucun ressentiment contre Molière quand il se maria ; il n'en avait pas sans doute été de même de la part de Madeleine Béjart, femme vindicative, lorsque Molière la quitta pour M"® Debrie. Quoiqu'il en soit, la position de Molière entre ces trois femmes, qui logeaient dans la même maison, devait le tenir dans un grand embarras. En 1665, la troupe de Molière prit le titre de Troupe DU Roi.

Le 17 février 1673, Molière se trouvant plus souffrant que de coutume, sa femme et Baron firent tous leurs efforts pour l'empêcher do jouer : « Comment voulez-vous que je fasse (leur répondit-il), il y (( a tant de pauvres ouvriers qui n'ont pas leur journée pour vivre ? (( Si je ne joue pas, je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner « du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. » Tout ce que l'on gagna sur lui fut que le spectacle commencerait à quatre heures. il souffrit beaucoup pendant la représentation, et dans la cérémonie, en prononçant juro, il lui prit une convulsion qu'il essaya de déguiser par un rire forcé ; de sorte que la représentation, à l'aide des efforts qu'il fit, put s'achever sans que le public s'aperçût beaucoiq) de ce qui se passait. Dès que la pièce fut finie, on le conduisit dans la loge de Baron, et comme il était tout froid, Baron tâcha d'abord de le réchauffer au moyen de bons vêtements; puis il le fit transporter chez lui, rue Richelieu, en face de la fontaine. En arrivant on lui offrit du bouillon qu'il refusa; il demanda du fromage de Parmesan; et vers neuf heures du soir, sa toux le reprit avec une telle violence qu'un des vaisseaux de sa poitrine se rompit. Enfin, pendant que sa femme et Baron étaient descendus, pour un instant, dans la maison,

Molière fut étouffé par un vomissement de sang, .'i dix heures du soir, entre les mains de deux sœurs de charité quêteuses, auxquelles il avait donné momentanément l'hospitalité.

Molière n'ayant pas reçu les sacrements depuis Pâques de l'année précédente, etvoulantmourir en bon chrétien, dès que le crachement de sang commença, demanda avec instances les consolations de la religion. On alla successivement chez deux prêtres qui refusèrent de venir ; enfin un troisième se rendit aux sollicitations du mari de Geneviève Béjart; mais, quand il arriva, il était trop tard, Molière venait d'expirer. A l'heure de son enterrement, la foule s'étant ameutée devant sa maison, M"^ Molière jeta de l'argent par une fenêtre, environ 1,000 livres; la populace s'apaisa et suivit tranquillement le convoi. Son corps fut inhumé, le 21 février 1673, au cimetière Saint- Joseph; on ignore au juste en quel endroit il fut déposé.

Titon du Tillet dit : « La veuve de Molière fit porter une grande (( tombe de pierre qu'on plaça au milieu du cimetière, où on la voit « encore (1732). Cette pierre est fendue par le milieu, ce qui fut « occasionné par une action très-belle de cette demoiselle. Deux ou « trois ans après la mort de Molière, il y eut un hiver très-froid. Elle « fit voiturer cent voies de bois dans le cimetière, lequel bois fut « brûlé sur la tombe de son mari pour chauffer les pauvres du quarte tier. Voilà ce que j'ai appris, il y a environ vingt ans, d'un ancien a chapelain de Saint-Joseph, qui me dit avoir assisté à l'enterrement u de Molière, et qu'il n'était pas inhumé sous cette tombe, mais dans (( un endroit plus éloigné attenant à la maison du chapelain. )>

Quand on voulut exhumer les cendres de Molière, on les prit contre un petit bâtiment qui se trouvait dans le cimetière ; de sorte qu'il est fort douteux que celles que Ton a mises dans son tombeau au Père Lachaise soient les siennes. Une ancienne tradition disait que La Fontaine avait été enterré à côté de Molière ; en exhumant les cendres de ce dernier, on prit pour La Fontaine celles de la fosse voisine ; mais depuis on a découvert que La Fontaine fut inhumé au cimetière des Innocents.

A la mort de son mari, M™^ Molière se donna toutes les peines possibles pour lever l'obstacle que le clergé mettait à ce qu'il fût déposé en terre sainte, et le roi dut s'en mêler; mais le corps ne fut pas préenté à l'églisô.

Le 28 février 1 664, Molière habitait la rue Saint-Honoré, vis-à-vis le Palais-Royal; le 4 août 1665, dans la même rue, mais sur la paroisse Saint-Eustache ; au 1®^ octobre 1665, rue Saint-Thomas- du-

Louvre, son bail était de trois ans ; enfin le l^*" octobre 1672, il était déjà dans la rue Richelieu. Molière avait en outre loué une campagne à Auteuil, où il se réunissait souvent avec ses amis : Chapelle, Boileau, La Fontaine, Racine, Mignard, Fabbé Levayer, de Jonzac, de Desbarreaux, de Guilleragues, de Rohault, LiiUi, Nantouillet, etc.

Molière était doux, complaisant, généreux, religieux, grave, modeste, civil, honorable dans toutes ses actions, d'une conversation douce et aisée ; il avait un grand flegme, beaucoup de présence d'esprit, et le jugement très-sain; il était rangé, fort méthodique, bon orateur et il aimait haranguer. Enfin, il était comédien depuis les pieds jusqu'à la tête ; il semblait avoir plusieurs voix ; tout parlait en lui; d'un pas, d'un sourire, d'un clin-d'œil ou d'un remuement de tête, il faisait concevoir plus de choses que le plus grand parleur n'aurait dit en une heure. Toutefois, étant doué d'une grande volubilité de langue, il s'efforçait à parler lentement, ce qui lui donnait comme une espèce de hoquet, et dans ses six dernières années, par suite de deux maladies, il lui était resté une toux qui lui prenait souvent au théâtre ; mais il paraît qu'elle ne lui seyait pas mal. Molière lisait ses pièces à sa servante, nommée Laforêt : « Parce que « (disait-il), quand un passage ne la fait pas rire, j'ai remarqué qu'il « ne plaisait pas au public. » Quand il les lisait aux comédiens, il exigeait qu'ils amenassent leurs enfants pour voir les impressions qu'ils en ressentiraient.

Vers 1646, un jeune homme qui avait da talent pour la déclamation, et dont les parents étaient dans l'aisance, vint trouver Molière pour lui dire qu'il désirait se faire comédien. Ce dernier fit tous ses efforts pour le détourner de ce projet. Chapelle, qui était présent, engagea tout au contraire le jeune homme à persister dans son dessein; mais l'avis de Molière prévalut.

En 1655, M. de Laurès, consul de la petite ville de Gignac, avait recueilli des sources et fait construire un réservoir d'eau destiné à l'usage du public. Au-dessus de ce réservoir on avait écrit le vers suivant :

Quœ fuit ante fugax, arle perennis erit

C'en était assez pour occuper les oisifs, qui , rassemblés devant cette inscription, se livraient à des gloses, à des critiques et à des traductions fort diverses. Molière passe, s'approche, écoute les orateurs ; il est mis au courant de la discussion, et propose de substituer au

vers latin le distique suivant, que M. de Laurès fit graver, dit-on, dans son dépit contre les censures de ses compatriotes :

Avide obscrva'eur, qui voulez tout savoir, Des ânes de Gignac c'est ici l'abreuvoir.

Vers janvier 1656, à Pézénas, chez (iély, barbier de l'endroit, une jeune fille ingénue vint prier ce dernier de lui lire une lettre qu'elle venait de recevoir de son amant qui était au service. Gély prend, la lettre, et comme il était alors occupé, il la passe à Molière, qui était assis comme d'habilude dans son fauteuil, et dit à la jeune fille : « Tiens, mon enfant, voilà un monsieur qui le la lira beaucoup « mieux que moi. » Molière décacheté la lettre; il reconnaît d'un coup d'œil une de ces épîtres vulgaires comme en écrivent les élèves de Bellone à leurs payses ; mais l'air candide de la jeune fille lui a souri, et aussitôt il remplace la rédaction du milicien par une improvisation de son crû, dont voici le résumé : « Le miUcien a assisté à « une sanglante bataille, où il s'est vaillamment distingué; malheu- « reasementun éclat d'obus lui a fracassé le bras. » La jeune fille interrompt la lecture par une exclamation plaintive. Molière reprend : « Admis à l'hôpital, l'habileté des chirurgiens a triomphé de « la gravité de la blessure, et au moment oii la lettre s'écrit, le mi- « licien est en pleine convalescence. » La jeune fille alors renaît, et son visage s'épanouit. Molière continue : « La guérison presque mi- « raculeuse du jeune soldat a fait grand bruit ; elle lui a attiré la visite « des grands personnages et des plus belles dames de la ville, dont « une d'elles s'est éprise d'un violent amour pour lui et veut abso- « lument l'épouser. » Ici nouvelle pâmoison de la jeune fille, et nouvelle interruption de la lecture. Enfin Molière ajoute : « Le milicien « est resté ferme comme un roc aux brillantes propositions qu'on lui « a faites ; il lui a suffi pour cela de rapprocher de son cœur les mo- « destes gages d'amour que lui donna son amante en partant, et de « se rappeler les serments qu'ils se sont faits ; il n'aspire qu'au mort ment oii ils pourront se réaliser. » En retournant dans son quartier, la jeune fille raconte à tous venants la bonne nouvelle qu'elle a reçue; elle voit son prochain mariage avec son amant devenu officier ; mais un incrédule demande à voir la lettre, et alors elle apprend la triste vérité.

Un autre jour Molière se trouvant seul chez ce même. barbier, qui était allé en ville accommoder ses pratiques, le messager d'Aniane,

client habituel du lieu, arrive, et prenant Molière pour un garçon nouvellement entré chez son ami Gély, lui dit brusquement de le servir, Molière veut s'excuser; mais, sans l'écouter, le messager lui tourne le dos, dénoue sa cravate, s'assied, et lui intime une seconde fois l'ordre de l'accommoder, et tôt !

En présence d'un original si opiniâtre, Molière feint de se rendre ; il apprête les rasoirs, la houppe, passe la serviette de rigueur; mais tandis que le savon jette sa mousse, que le lourdeau se prélasse sur son siège, Molière entame une lamentable histoire de vols, d'incendies, de brigandages : ce sont les routiers, les bandouliers, qui descendent des Gévennes et qui mettent tout à feu et à sang.

Absent depuis quelque temps de son domicile, le messager croit à ces désastres : il pâlit, les muscles de son visage se crispent, le rasoir refuse de glisser ; mais Molière n'ayant pas encore atteint le biit qu'il s'était proposé, assombrit un peu plus son tableau, elles derniers excès de la peur ne tardent pas à s'emparer du messager. Alors, hors de lui, il arrache convulsivement la serviette, se débarbouille comme il peut, se sauve en oubliant sa cravate, et ne reparut plus de longtemps dans l'officine du barbier. Cette scène lit beaucoup rire et fut appelée la barbe impossible. L'anecdote que l'on vient de rapporter, ainsi que la précédente, se racontent à Pézénas, où chacun doit les embellir à sa manière.

En 1662, un jeune homme vint trouver Molière pour lui soumettre une tragédie qu'il avait faite. Quoique cette pièce, ensevelie dans l'oubli dès sa naissance, méritât ce triste sort, Molière sut néanmoins entrevoir que le jeune homme, en travaillant, pourrait prétendre à d'honorables succès. Il l'encouragea donc, loua ses dispositions, lui fit don de cent louis pour l'engager à entreprendre une autre tragédie, et plus tard encore il l'aida de ses conseils. Ce jeune homme était Racine, qui, malheureusement, dans la suite, oublia peutêtre un peu les obligations qu'il avait à Molière.

En 1663, quand le père de Molière cessa complètement ses fonctions, et que son fds prit définitivement le service, les gens de la maison du roi, blessés d'avoir un comédien pour confrère, cherchèrent à lui témoigner leur mépris. Un jour, en 1664, un valet de chambre ayant refusé de faire le lit du roi avec Molière, M. de Belloc, poëte agréable de salon, dit : « M. de Molière, voulez-vous bien qu(i (( j'aie l'honneur de faire le lit du roi avec vous ? » Un jour, le roi, ayant appris que des gens de sa maison s'abstenaient de manger à la table du contrôleur, dans l'intention de témoigner leur dédain à

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Molière, adressa ces paroles à son valet de chambre : « On dit que (( vous faites maigre chère ici, Molière, et que les officiers de ma a chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec eux. Vous « avez peut-être faim; moi-même je m'éveille avec un très-bon ap- « petit : mettez-vous à cette table, et qu'on me serve mon en cas de c< 7îuit. » Alors le roi, découpant la volaille et invitant Molière à s'asseoir, lui servit une aile, en prit une pour lui, et ordonna d'introduire les entrées familières, qui se composaient des personnes les plus marquantes et les plus favorisées de la cour. « Vous me voyez (leur dit (( le roi) occupé à faire manger Molière, que mes officiers ne trou- (( vent pas assez bonne compagnie pour eux.» Depuis lors, toute la Cour s'empressa de lui faire des invitations : il n'eut plus besoin de se présenter à la table de service.

En 1664, un jour Baron vint annoncer ;i Molière qu'un comédien de campagne, nommé Mondorge, que l'extrême misère empêchait de paraître, lui demandait quelques légers secours pour aller joindre sa troupe. Molière, qui avait connu ce comédien, demanda à Baron combien il pensait qu'il fallait lui donner. Celui-ci lui répondit, en hésitant : « Quatre pistoles — Eh bien (répliqua Molière) ! je vais les (( lui donner pour moi ; donnez-lui pour vous ces vingt autres que « voilà. » Et il joignit à ce présent celui d'un habit de théâtre magnifique.

Un autre trait mérite encore plus d'être rapporté. 11 était en voiture avec Charpentier, et venait de donner l'aumône h un pauvre ; un instant après, le pauvre court après la voiture. Molière fait arrêter, et le pauvre lui dit : «Monsieur, vous n'aviez peut-être pas dessein de « me donner une pièce d'or, je viens vous la rendre. — Où la « vertu va-t-elle se nicher (dit Molière)?» Et après im moment de réflexion : (( Tiens, mon ami, en voilà une autre. »

Un jour, à la lecture de ce vers de Boileau,

Il plaît à tout le monde et ne saurait se plaire,

Molière s'écria, en serrant la main du satirique : « Voilà la plus « grande vérité que vous ayez dite ! Je ne suis pas du nombre de ces « esprits sublimes dont vous parlez; mais, tel que je suis, je n'ai (( jamais rien fait dont je sois véritablement content. » Ce qui doit faire encore plus admirer la modestie de Molière, c'est qu'il tint ce discours dans la môme année où les trois premiers actes du Tartufe furent joués, en 16(54.

Le grand Condé professait pour Molière la plus haute estime ; souvent il le faisait mander pour s'entretenir avec lui. « Molière (lui dit- (( il un jour), je vous fais venir peut-être trop souvent ; je crains de (( vous déranger de votre travail; ainsi je ne vous enverrai plus (( chercher ; mais je vous prie, à toutes vos heures vides, de me venir « trouver. » Lorsque Molière venait, le prince congédiait tout le monde; ils demeuraient souvent trois ou quatre heures ensemble; et, après une de ces conversations, on a entendu dire au prince : « Je « ne m'ennuie jamais avec Molière; c'est un homme qui fournit de (( tout; son érudition, son jugement, ne s'épuisent jamais. »

Le prince de Condé faisait à Molière l'honneur de l'admettre à sa table. Un jour il arriva que les pages qui servaient, ne cherchant qu'à badiner, et voulant empêcher Molière de manger les bons morceaux qu'on lui apportait, changeaient l'assiette dès qu'il était servi. Molière, s'étant aperçu de leur malice, prit promptement une aile de perdrix que l'on posait devant lui, et n'en fit qu'une bouchée jusqu'à l'os, qu'il remit sur l'assiette. Le page qui vint pour la lui ôter ne fut pas assez leste, et ne retira que l'os de cette aile de perdrix, ce qui fit rire Molière. Le prince lui ayant demandé la cause de sa gaieté : « Monseigneur (répondit-il), c'est que vos pages ne savent pas « lire, ils prennent un 0 pour un L. » On rapporte ce petit trait de plaisanterie, comme une chose rare chez un homme aussi grave que Molière.

Quand Molière voulut donner Georges Dandin, un de ses amis vint le prévenir qu'il y avait dans le monde un Dandin dont les infortunes conjugales étaient, en plus d'un point, semblables à celles du héros de sa pièce ; et qui, s'il venait à se reconnaître dans ce personnage, pourrait, par l'influence de sa famille, non-seulement décrier l'ouvrage, mais encore se venger de l'auteur. Molière chercha le moyen de parer à ce coup et le trouva bientôt. Ce mari trompé était un des habitués de son théâtre ; il s'approcha de lui la première fois qu'il l'y aperçut, et lui demanda en grâce de lui donner une heure, voulant, dit-il, lui lire une comédie et la soumettre à son jugement. Le confrère du mari à' Angélique s'empressa de lui indiquer le lendemain soir. Plein d'une orgueilleuse satisfaction, notre homme se mit à publier l'honneur que MoHère lui faisait, et à convoquer pour l'heure dite toutes les personnes qu'il connaissait. Le lendemain Molière arriva, fit sa lecture, recueillit les applaudissements de chacun ; l'hôte surtout se fit remarquer par une bruyante admiration, et, quand la pièce fut jouée, il s'en montra le plus chaud prôneur.

Un jour, Molière et Chapelle revenant par eau d'AuteuilàParis, se mirent à parler du système de Descartes. Dans le courant de la discussion, l'un et l'autre, tour à tour, réclamaient l'approbation d'un minime qui se trouvait à côté d'eux. A chaque interpellation, le religieux répondait par un simple hom! hom l qui semblait donner raison au dernier interlocuteur. Eniin, la discussion s'échauffant de plus en plus, les philosophes en étaient arrivés aux convulsions, quand le religieux pria qu'on le mit à terre ; mais avant que de sortir, il alla prendre sa besace sous les pieds du batelier. C'était un frère servant ! Les deux philosophes n'avaient point vu son enseigne, et, honteux d'avoir perdu le fruit de leur dispute devant un homme qui n'y entendait rien, ils se regardèrent quelque temps sans rien dire ; enfin, Molière s'adressant à Baron, qui était là : « Voyez, petit garçon, ce « que fait le silence quand il est observé avec conduite ! »

Un jour, Boileau, Chapelle, Lulli, de Jonsac et Nantouillet arrivèrent à Auteuil, très-disposés à se bien réjouir. Molière, étant indisposé, remit à Chapelle le soin de faire les honneurs de la maison; ce dernier s'acquitta si bien de ce devoir que bientôt les convives eurent perdu la raison. Ils discutèrent alors sur divers points de morale très-sombres, et finirent par conclure que « le premier bon- « heur est de ne pas naître, le second de mourir promptement. » Puis, tout aussitôt, ils prirent la résolution d'aller, sur-le-champ, se jeter dans la rivière qui était tout proche. Baron, qui avait encore conservé du sang-froid, alla prévenir Molière, qui se leva, se hâta de courir après eux et les rejoignit quand ils étaient déjà au bord de l'eau : « Gomment, messieurs (dit Molière) ! j'apprends par Baron que vous « avez pris le parti le plus courageux et le plus sage que l'on puisse « prendre; que vous ai-je donc fait pour former un si beau projet <c sans m'en faire part? Quoi! vous voulez vous noyer sans moi? Je « vous croyais plus de mes amis. — Il a parbleu raison (dit Cha- « pelle), voilà une injustice que nous lui faisions! Viens donc te « noyer avec nous ! — Oh ! doucement (répondit-il) , ce n'est <( point ici une affaire à entreprendre mal à propos ; c'est la dernière « action de notre vie, il ne faut pas en manquer le mérite. On serait « assez malin pour lui donner un mauvais jour si nous nous noyons « à l'heure qu'il est : on dirait à coup sûr que nous l'aurions fait la « nuit comme des désespérés ou comme des gens ivres. Saisissons « le moment qui nous fasse le plus d'honneur et qui réponde mieux « à notre conduite. Demain, sur les huit ou neuf heures du matin, « bien à jeun et devant tout le monde, nous irons nous jeter dans

V la rivière. — Il a raison (dit Chapelle); oui, messieurs, ne nous « noyons que demain, et, en attendant, allons boire le vin qui nous « reste. )^ Le jour suivant changea leur résolution.

Molière était très-lié avec un homme qu'il appelait, en riant, son médecin, le docteur de Mauvillain. Un jour ils se trouvaient ensemble au dîner du roi, quand le prince dit à son valet de chambre : « Voilà donc votre médecin? que vous fait-il? — Sire (répondit « Molière), nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes, « je ne les fais pas et je guéris. »

Un jour, en partant d'Auteuil, ayant un peu trop bu, comme de coutume. Chapelle eut la fantaisie de faire monter derrière son caresse Godmer, son valet de chambre, auquel il avait, jusqu'alors, toujours donné place dans l'intérieur. Godmer, sans tenir compte de l'ordre de son maitre, dont la raison était troublée, monta dans le carrosse. Chapelle voulut le faire descendre de force ; Godmer se moqua de lui, et néanmoins sauta à terre. Chapelle le poursuivit et le cocher descendit de son siège pour les séparer. Molière et Baron, qui étaient à la fenêtre, croyant que Chapelle était maltraité par ses gens, accoururent. « Ah ! Molière (dit Chapelle), puisque vous voilà, « jugez si j'ai tort? ce coquin s'est placé dans mon carrosse, comme si « c'était à un valet de figurer à côté de moi. — Vous ne savez ce que « vous dites (répliqua Godmer), depuis trente ans vous me donnez

place dans le carrosse, et aujourd'hui que je suis vieux vous vou- « lez me faire monter derrière; si on m'y voyait, je serais déslio- « noré. — Ju£:ez-nous, Molière, je vous prie (dit Chapelle). — Puis- « que vous vous en rapportez à moi (dit Molière), je vais tâcher de c( mettre d'accord deux si honnêtes gens. Godmer, vous avez tort de « perdre le respect envers votre maître qui peut vous faire aller « comme il voudra; je vous condamne à monter derrière le carrosse « jusqu'au bout de la prairie; là, vous demanderez fort poliment la « permission de rentrer dans l'intérieur, et je suis sûr qu'elle vous (( sera accordée. — Voilà un jugement qui vous fera honneur dans (( le monde (dit Chapelle), et je fais grâce entière à ce maraud-là en « faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. »

Mohère était fort distrait, comme son ami La Fontaine. Ayant loué une brouette pour se faire rouler au spectacle, pressé d'arriver et contrarié de la marche du conducteur, trop lente pour son impatience, il met pied à terre et vient l'aider à pousser la voiture : il ne s'aperçoit de sa distraction qu'en entendant les éclats de rire de celui au secours duquel il était venu pour abréger la durée du voyage.

Molière était l'homme du monde qui se faisait le plus servir ; il fallait l'habiller comme un grand seigneur. Un matin, en 1669, se trouvant à Chambord, son valet de chambre lui mit un bas à l'envers. « Un tel (dit Molière gravement), ce bas est à l'envers. » Le valet saisit le bas par en haut, le retourne en le tirant, puis, comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras dans le bas, le retourne et le remet encore à l'envers ; même observation de la part du maître et même manœuvre de la part du valet. Enfin, à la troisième fois, la patience échappa à Molière : « C'en est trop (dit-il), ce maraud-là me « chaussera éternellement à l'envers. » En disant cela, il pousse avec le pied le valet qui tombe, qui se relève et qui, tout ébahi et ne comprenant pas comment le bas se trouvait toujours à l'envers, dit : « Vous êtes un philosophe? vous êtes plutôt le diable! »

On a vu que Martin-Melchior Dufort, par suite du procès gagné par Madeleine Béj art, en 1657, s'était décidé à payer les 3,750 livres, montant du billet qu'il avait souscrit en commun avec Joseph Cassaignes. Après le départ de Madeleine , il attaqua à son tour Cassaignes, pour le forcer à lui rembourser la moitié de ladite somme. Mais, après bien des péripéties, le procès fut suspendu par suite d'une dernière fin de non-recevoir : Cassaignes prétendant que Dufort avait mal payé, puisqu'il ne fournissait que la seule quittance de Madeleine Béjart, et que le billet souscrit était en même temps au nom de Molière. Dufort, alors, en juillet 1672, écrivit à Molière pour lui faire part de sa mésaventure, et Molière, le 23 septembre 1672, déclara : « Qu'en l'année 1656, se trouvant à Pézénas avec Madeleine a Béjart, il fut accordé à la troupe, par feu M. le prince de Gonti, la (( somme de cinq mille livres, sur laquelle il leur aurait été payé « comptant, par ledit Dufort, celle de 1 ,250 livres, et, pour la somme « de 3,750 livres restant, il leur aurait été donné une lettre de « change tirée par Cassaignes sur ledit Dufort, laquelle lettre de (c change ils auraient fait protester audit Dufort, et obtenu condam- « nation contre lui de la somme y contenue, d'autorité de la Bourse (c de Toulouse; en suite de laquelle condamnation ledit Dufort < l'avait payée à la Béjart, laquelle lui en avait fourni quittance, et oc celle-ci, par suite, en avait tenu compte à Molière. » Armé de cette attestation, Dufort somma Cassaignes de s'exécuter; mais on lui répondit par la dénonciation du décès de son adversaire. Alors il attaqua les héritiers; mais ce ne fut que le 22 août 1681 qu'il gagna sa cause, et le 28 février 1684 seulement qu'il fut payé par le baron de Mous, époux de la fille unique de Cassaignes.

Les 5,000 livres n'avaient point été données à Molière personnellement, c'étaient les appointements de sa troupe; mais si Dufort en eût fait les avances par amitié pour Molière, bien certainement ce dernier, qui, en 1672, était dans une grande aisance, aurait indemnisé son ancien ami, an lieu de lui envoyer une quittance : d'où on conclut que Molière n'avait jamais été l'ami de Dufort; que celui-ci n'était qu'une connaissance quelconque et un spéculateur ; que les 1,250 livres en espèces, stipulées dans l'accord de Narbonne, n'avaient pas été payées ; enfin que c'était le bénéfice sur lequel Dufort comptait en concluant l'affaire .

, Un jour Louis XIV demanda à Boileau : « Quel est le plus grand lu écrivain de mon siècle? — Sire, c'est Molière. — Je ne le croyais « pas ; mais vous vous y connaissez mieux que moi. » Cette conversation fait honneur à Louis XIV et à Boileau.

Voici les titres des pièces recueillies dans les œuvres de Molière, avec la date de leur première représentation sur son théâtre, à Paris. L'Etourdi, le 3 novembre 1658, succès. Le Dépit amoureux, vers le 3 décembre 1658, succès. Les Précieuses ridicules, le 18 novembre 1659, immense succès : on doubla le prix des places dès la seconde représentation. Le Cocu imaginaire, le 28 mai 1660, grand succès. Don Garde de Navarre, le 4 février 1661 , chute ou à peu près : à la cour elle fut très-bien accueillie. L'Ecole des maris, le 14 juin 1661, succès. Les Fàclteux, le 4 novembre 1661, succès. L'Ecole des Femmes, le 26 décembre 1662, grande critique, puis grand succès. La Critique de V Ecole des Femmes, le l^^juin 1663, succès. L7mpromptu de Versailles, le 4 novembre 1663, fait rire aux dépens des antagonistes de Molière : à l'occasion de cette pièce, on fit usage de bougie au théâtre pour la première fois ; auparavant, on n'éclairait qu'avec de la chandelle. Le Mariage forcé, le 15 février 1664, succès. La Princesse d'Elide, le 9 novembre 1664, réussite. Le Festin de Pierre, le 15 février 1665, succès, et retirée après quinze représentations, probablement par ordre. L'Amour médecin, le 22 septembre 1665, succès. Le Misanthrope ,\e 4 juin 1666, réussite médiocre, dix-sept représentations; retirée, redonnée ensuite avec la pièce suivante et succès éclatant. Le Médecin malgré lui, le 6 août 1666, donné seul douze fois de suite et très-grand succès ; puis cinq fois avec/e Misanthrope, ce qui entramale succèsde ce dernier. Mélicerte, représentée seulement à la cour, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1666. Le Sicilien, le 10 juin 1667, grand succès : cette pièce avait été représentée pour la première fois, à la cour, le même jour

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que Mélicerte. Le Tartufe, le 5 août 1667, suspendu après la première représentation; repris le 5 février 1669, trèsrgrand succès et grande colère du clergé : les trois premiers actes de cette pièce avaient été joués à Versailles le 12 mai 1664, à Fontainebleau le 3 juillet suivant, à Villers-Cotterets le 24 septembre de la même année; enfmla pièce entière avait été donnée auRaincy le 29 novembre 1664, chez M. le prince le 9 novembre 1665, et à Chantilly le 20 septembre 1668. Amphitryoîiyle 13 janvier 1668, grand succès. Georges Dandin, le 9 novembre 1668, grand succès. V Avare, le 9 septembre 1668, peu de succès, huit représentations : on dit que la pièce avait déjà été jouée neuf fois en décembre 1667 et en janvier 1668, et qu'elle était tombée ; enfin elle fut reprise une troisième fois, environ un an après les représentations de 1 668, et alors elle eut un grand succès. Monsieur de Pourceaugnac, le 15 novembre 1669, grand succès. Les Amants magnifiques, joués seulement à la cour, à Saint- Germain, le 7 septembre 1670. Le Bourgeois gentilhomme, le 23 novembre 1670, grand succès. Les Fourberies de Scapin, le 24 mai 1671, succès. Psyché, le 24 juillet 1671 , grand succès : ce fut à l'occasion de cette pièce que les musiciens du théâtre, au nombre de quatre violons, furent placés à la vue des spectateurs ; auparavant, ils avaient toujours été dans les coulisses ou renfermés dans des loges grillées. La Comtesse d'Escarhagnas, le 8 juillet 1672, succès. Les Femmes savantes, le 11 mars 1672, tombées d'abord, et ensuite succès. Le Malade imaginaire, le 10 février 1673, succès.

Outre les trente comédies citées ci-dessus et la Thébaïde, jouée à Bordeaux, on sait encore que Mohère fit plusieurs autres pièces dont voici les titres : les Trois Docteurs rivaux, le Maître d'école, le Médecin volant et /a Jalousie de Barbouillé . Ces quatre pièces ne furent jouées qu'en province ; les suivantes l'ont été à Paris : le Docteur amoureux, 24 novembre 1658; Gros-René écolier, 18 mai 1659; le Docteur pédant, 18 juin 1660 ; Gorgibus dans le sac, 31 janvier 1661 ; le Fagoteux, 14 septembre 1661 ; /a Jalousie de Gros-René, 15 avril 1663; le Grand Benêt de fils aussi sot que son père, 17 janvier 1664 ; 6>os- René petit enfant, 27 avril 1664 ; la Casaque, 25 mai 1664. On sait encore que Molière en laissa plusieurs autres, ainsi que des farces et des fragments de pièces, qui furent remis à Lagrange avec tous les manuscrits de Molière, et que l'on perdit sans qu'on en ait rien pu connaitre.

On a fait plusieurs conjectures sur la perte des manuscrits de Molière, et ce qui les a occasionnées, c'est qu'il n'existe aucun autographe

de cet auteur: voici l'hypothèse qui parait la plus probable, parce qu'elle est la plus simple et la pi us naturelle. Lagrangeayantpubliéles œuvres de Molière, à la mort de Lagrange, sa femme dut penser qu'il avait extrait des manuscrits tout ce qu'ils pouvaient renfermer de curieux, et que dès lors ces manuscrits devenaient inutiles. En conséquence, pour s'en débarrasser, elle les aura vendus à l'épicier ou à tout autre qui les aura promptement et complètement détruits. Comme, à cette époque, on ne collectionnait pas les autographes, personne n'en aura recueilli. Quant aux lettres qu'il aurait pu écrire à ses amis, peutêtre écrivait-il très-peu, peut-être n'écrivait-il que pour des affaires particulières de peu d'importance ; et dès lors ses lettres ne présentant aucun intérêt, on les brûlait. S'il eût introduit des vers dans ses lettres, ainsi qu'on le faisait parfois à son époque, on en aurait conservé comme on l'a fait pour d'autres auteurs. On suppose encore que le clergé aura recherché ses écrits pour les détruire ; mais il n'y avait aucun intérêt : le crime de Molière était ses pièces, et elles étaient imprimées ; donc le mal était fait et sans remède ; d'ailleurs une recherche complète parait impossible.

Molière jouait avec un grand succès les rôles comiques, surtout dans le haut comique, et rarement les rôles sérieux, tels que : le Poète etuNEHARANGÈRE, daus le Jîallet des Incompatibles, à Montpellier, en lt)54; LE Docteur dans le Docteur amoureux; Mascarille dans VEtourdi; Albert dans le Dépit amoureux ; Mascarille dans les Précieuses ridicules ; Don Gargie dans Don Garde de Navarre ; Sganarelle dans l'Ecole des Maris, à Vaux, le 12 juin 1661 ; Eraste dans les Fâcheux, h Vaux, le 16 août 1661 ; Arnolphe dans l'Ecole des Femmes ; Molière et le Marquis ridicule dans l'Impromptu de Versailles, 14 octobre 1663; Sganarelle dans le Mariage Forcé, au Louvre, le 29 janvier 1664; Lygisgas du prologue, et Moron de la comédie, dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1664; Sganarelle dans le Festin de Pierre; Sganarelle dans V Amour médecin, à Versailles, le 15 septembre 1665; ALCESTEdans le Misanthrope; Sganarelle dans le Médecin malgré lui; Lycas dans la pastorale du Ballet des Muses ; Lycarsts dans Mélicerte ; Don Pèdre dans le Sicilien^ à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1666, et plus tard Hali dans le Sicilien; Sosie dans Amphitryon ; Georges Dandin, à Versrdlles, le 18 juillet 1668; Harpagon dans l'Avare; Orgon dans le Tartufe, le 5 février 1669 ; Monsieur de Pourceaugnac, àChambord, le 6 octobre 1669; Clitidas dans les Amants magnifiques, à Saint- Germain-en-Laye, le 7 septembre 1670; Monsieur Jourdain dans le

Bourgeois gentilhomme , h. Chambord, le 14 octobre 1670; Zéphiu dans Psi/c/ié, aux Tuileries en janvier 1671 ; ScAPiN, le 24 mai 1671, puis Géronte, dans les Fourberies de Scapin ; un Pâtre et un Turc, dans la pastorale de la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germainen-Layele2 décembre 1671 ; Chrysale dans les Femmes savantes; ARGANdans le Malade imaginaire; enfin, suivant trois anciens dessins, on pourrait ajouter : Clitandre dans les Femmes savantes ; le Vicomte dans la Comtesse d'Escarbagnas, et un Sénateur dans le Sicilien.

On peut faire une réflexion sur les coups du hasard. Très-probablement c'est à Madeleine Béjart que nous sommes redevables de Molière : c'est elle qui l'entraîna au théâtre et qui lui fournit l'occasion de développer ses talents. Grâce à leur intimité, Mohère, dès ses premiers pas, fut indirectement chef de troupe. S'il eût débuté au théâtre du Marais ou à l'hôtel de Bourgo^^ne, son génie naissant eût été étouffé par des pouvoirs, par des talents supérieurs, soit directeurs, soit auteurs, soit acteurs ; peut-être même eût-il toujours végété dans le genre tragique, pour lequel il avait primitivement du goût et qui était en grand crédit dans les deux théâtres précités.

CONJECTURES

I. — Au commencement de cette biographie, on fixe la naissance de Molière au 15 janvier 1622, parce que, depuis trente ans, c'est un fait généralement admis ; maïs il s'en faut de beaucoup qu'il paraisse certain.

Grimarest le premier, en 1705, publia l'histoire de Molière; Grimarest, dont Boileau disait, en écrivant à Brossette, qu'il ne savait rien de la vie de Molière; mais on ne peut prendre à la lettre les paroles d'un vieillard satirique. Il suffisait que Grimarest eût commis de légères erreurs dans les anecdotes qu'il rapporte , pour s'attirer le blâme de Boileau, qui pouvait en connaître les détails mieux que lui, puisqu'il avait été extrêmement lié avec Molière. Voltaire, sur le même sujet, s'explique plus clairement que Boileau ; il dit que, touchant les rapports de Molière avec ses amis, les contes populaires qui ont été adoptés par Grimarest sont très-faux. Il tenait ce renseignement du duc de Sully et de Tabbé de Chaulieu, qui avaient beaucoup vécu avec Chapelle, le plus intime ami de Molière.

Grimarest avait vu Molière ; il avait recueilli les faits qu'il rapportait des parents, des amis de Molière, principalement de Baron, qui avait été élevé par Molière, comme un père élève son enfant dans

sa propre maison : on doit donc croire que Griniarest pouvait être parfaitement informé, surtout cjuand il s'agissait d'un fait aussi peu compliqué qu'une date de naissance.

Les historiens du siècle dernier qui se sont ensuite occupés du môme sujet ont copié Grimarest. Les écrivains de notre siècle en ont fait tout autant ; seulement, par suite des nombreuses recherches qu'ils ont faites dans les vieilles archives, ils se sont trouvés en position d'ajouter à l'ancienne histoire beaucoup de renseignements inconnus antérieurement. Quant aux erreurs qu'ils y ont reconnues, elles semblent se réÏÏuire à trois, et se rapportent au lieu, à la date de la naissance, et au nom de la mère de Molière. Grimarest dit que Molière naquit sous les piliers des Halles, en 1620, et que sa mère s'appelait Boudet: Voltaire dit Anne Boutet; mais il paraît que le véritable nom était Boudet. Les historiens modernes ont trouvé qu'il vint au monde rue Saint-Honoré, en 1622, et que sa mère se nommait Cressé. Il s'agit donc d'examiner ces trois corrections, pour connaître le degré de confiance que l'on peut accorder à l'origine de Molière telle cp'on la donne aujourd'hui.

Le lieu de la naissance n'est qu'une conséquence de la date. On le dit né rue Saint-Honoré, parce qu'on le croit né en 1622, et qu'à cette époque son père demeurait en cet endroit ; ainsi, il suffira de s'assurer de l'exactitude de la date pour juger de celle du lieu. Passons donc à la date.

Comme on a fait de très-nombreuses recherches, et que l'acte de naissance de Jean-Baptiste Poquelin ne s'est pas trouvé, on peut en conclure qu'il n'existe pas à Paris; mais, comme Grimarest le dit né en 1620, et que son père se maria le 27 avril 1621, on peut supposer que Molière sera arrivé avant le mariage de ses parents, que l'on aura voulu tenir sa naissance secrète pendant quelque temps, et que sa mère aura été cacher sa grossesse hors de Paris. A cette supposition, on répond que si Molière eût existé à l'époque du mariage, ses parents l'eussent reconnu en se mariant : cette réponse n'est pas péremptoire. D'abord la honte d'avouer une faute peut empêcher de la déclarer publiquement ; ou bien on peut avoir regardé comme inutile de le reconnaître, par la raison que voici et qui est la plus probable : c'est que les registres des paroisses n'étaient pas des états civils.

En les examinant, on n'est pas convaincu qu'ils aient été tenus pour constater l'état civil de chacun. Tous les noms de famille y sont estropiés. On y trouve le nom de Poquelin écrit : Potiquelin, Pauquelin ,

Pocquelin, Poguelin, Pocguelin, Pouguelin, Pauguelin, Poclin, Poclain; celui de Cressé écrit Cré^éy Creséz et de Cressé. Chacun s'y donnait le prénom qui lui plaisait. On en citera un exemple à l'article de Baron. Dans les registres de décès, on a grand soin de détailler les opérations faites par l'église, le service grand ou petit, les cloches, le nombre des porteurs. Quant au nom du défunt, si c'est un enfant et même un jeune garçon, on n'en parle pas; on indique le nom d'une personne, une demeure, et quelquefois seulement l'un ou l'autre, mais toujours sans dire si la personne nommée était précisément le père de l'enfant. Quand il s'agissait d'uïie grande personne on mettait généralement le nom du défunt, la rue où il demeurait ; mais parfois la rue seulement. Sur ces registres, on fait mention des services de bout d'année, et en marge de chaque article, dans plusieurs paroisses, on a mis un P, ce qui voulait dire paye. Sur certains registres de naissances, on voit paraître de loin en loin des enfants naturels dont le père est toujours nommé. Leurs actes de naissance ne diffèrent de ceux des enfants légitimes que par l'absence des mots son épouse, à la suite du nom de la mère, et par l'addition du mot illégitime écrit en marge du registre. Sur d'autres registres de naissances, on ne dit jamais si le père et la mère de l'enfant étaient mariés ; et comme sur ces registres le nom du père se trouve partout, il est impossible de distinguer les enfants légitimes des enfants naturels. Tous ces registres ont été tenus avec une négligence extrême ; l'écriture y change de main à chaque instant ; parmi les gens qui les tenaient il s'en trouvait qui savaient à peine écrire et qui ne se faisaient pas faute de ratures ni de surcharges. La plupart des mots sont illisibles, il y en a même que l'on ne peut deviner, surtout parmi les noms propres. Enfin les registres de naissances et de décès ne renferment aucune signature ; il y a même des registres de mariage qui n'en ont pas, et dans quelques-uns de ces derniers, on se borne à donner tout simplement le nom des conjoints sans aucun autre détail; par conséquent ces actes ne pouvaient engager à rien, ce qui explique parfaitement pourquoi les enfants naturels y sont reconnus par leur père. Le nom du père pouvait même y avoir été mis à son insu. Tout cela fait que ces registres ressemblent à des comptes, à des souvenirs de paroisse, plutôt qu'à des états civils. L'église tenait à ce que les cérémonies de baptême, de mariage, de funérailles se fissent; mais une fois ces formalités remplies, la conscience étant en repos, elle ne s'inquiétait plus de l'avenir. On doit profiter de ce que l'on trouve dans ces registres, mais avec circon-

spection, parce qu'ils ne sont pas tout à lait authentiques. A voir ces registres, on peut croire qu'au temps de Molière l'état civil de la bourgeoisie ne s'établissait que par la notoriété publique et non par des registres. Du reste, ce ne fut qu'en 1515 que l'on commença à en établir à Paris.

En parcourant les anciens registres dont il s'agit, on remarque que l'on n'y donnait généralement qu'un seul nom de baptême à chaque enfant. Les exceptions y sont extrêmement rares. On a parcouru tout un registre de la paroisse Saint-Sauveur sans en trouver. Le nom de Jean-Baptiste que portait Molière, bien qu'il paraisse un nom composé, est un nom simple, puisqu'il y a saint Jean-Baptiste et que saint Baptiste n'existe pas : peut-être même dans les anciens temps écrÏYdiii-on Jeatibaptiste, et dans la suite le trait d'union se sera introduit. Dans tous les cas, c'est de cette manière et avec une seule majuscule que ce nom se trouve écrit sur les registres des paroisses de Paris, du temps de Louis XIIL Par conséquent ce nom est tout aussi différent de celui de Jean que le serait un autre nom quelconque. Or, c'est l'acte de baptême d'un enfant nommé Jean, que l'on regarde comme étant celui de Molière, qui se nommait Jean-Baptiste; on pouvait aussi bien prendre celui de Louis, qui était l'enfant suivant delà même famille. On ne voit guère qu'une raison qui ait pu faire adopter celui de Jean, c'est que ce mot se compose des mômes lettres que celles qui commencent le nom de Jean-Baptiste. Enfin, si l'on admet que l'acte de baptême de Jeari soit celui de Molière, c'est dire que Molière a renoncé à son prénom pour en prendre un autre, et l'on ne voit aucune raison qui ait pu l'y amener, d'autant plus que Molière semble avoir tenu à conserver son vrai nom ; car, après s'être donné un surnom pour le théâtre et pour le public, il a encore gardé, dans les affaires privées, celui de Poc{uelin. S'il avait voulu changer tout à fait son nom, il aurait quitté celui de Jean Poquelin pour prendre celui de Jean-Baptiste Molière, et comme il ne l'a pas fait, on doit croire qu'il se nommait véritablement Jean-Baptiste et non pas Jean, comme on le prétend aujourd'hui. Donc, l'acte de baptême de Jean ne peut être celui de Jean-Baptiste. Sur les anciens registres de Saint-Eustache et sur les autres, on voit des Jean et des Jean-Baptiste, ce qui prouve que l'on ne confondait pas ces deux noms.

Le père de Molière eut deux enfants nommés Jean, l'un né en 1622, l'autre en 1624. Comme on ne donne un nom que dans le but de pouvoir facilement désigner un enfant, il serait extraordinaire, il

n'est peul-èlre pa's encore arrivé que l'on ait donné exactement le mt^nie nom à deux frères. Pour les appeler en famille ce serait une gêne continuelle. Lorsque cela arrive, c'est que le premier enfant est mort quand le second vient au monde. Toutefois, on ne trouve pas sur le registre de la paroisse Saint-Eustache qu'il soit mort aucun enfant à Jean Poquelin, de 1622 à 1624; mais le premier enfant peut avoir été mis en nourrice et être mort dans l'endroit où il se trouvait. Il est même à peu près certain que Marie Cressé, la mère de Molière, n'allaitait pas ses enfants, puiscpi'il lui en arrivait un chaque année. Ainsi, il y a quelque raison de supposer que l'acte de naissance que l'on regarde présentement comme appartenant à Molière, est celui de son premier frère mort en bas âge; et s'il faut absolument, pour lui rapporter un des actes de naissance connus, admettre qu'il ait changé son nom de baptême, que Jean-Baptiste est un nom de fantaisie, il serait peut-être mieux d'adopter l'acte de naissance de Louis, le second fds, qui, par suite de la mort du premier enfant, devenait l'aîné de la famille, à moins que Tonne sache ce que Louis Poquelin est devenu. Du reste, si Jean Poquelin, né en 1622, mourut en nourrice, jamais on n'en trouvera l'acte de décès, parce que l'église n'indiquait pas le nom des enfants qu'elle enterrait, et que très-probablement elle mentionnait seulement le nom des personnes chez lesquelles ils mouraient.

On peut demander maintenant par quelle raison on regarde Jean, né en 1622, comme étant Molière, plutôt que Jean, né en 1624? Trois motifs auront pu guider dans cette détermination ; mais il est néanmoins fâcheux d'être obligé de choisir, parce que c'est toujours une preuve d'incertitude. Voici ces motifs : le premier, c'est que Molière dut avoir la survivance de la charge de son père en vertu du droit d'aînesse, mais s'il était né en 1620, à ce titre la charge lui revenait; le second, c'est qu'il semble convenable de se rapprocher de l'ancienne tradition, bien que ce soit accorder un peu de crédit à cette dernière, et que, dans ce cas, on ne voie pas ce qui empêcherait de lui en accorder beaucoup; le troisième, c'est que Molière obtint la survivance de la charge de son père en 1637, que, s'il était né en 4624, il n'avait que treize ans, et qu'à cet âge on est trop jeune pour obtenir une charge, tandis que, né en 1622 et ayant quinze ans, il commençait à être plus capable de faire un service. Deux années de différence ne sont rien sur l'âge d'un homme fait, mais pour un jeune homme c'est beaucoup. Toutefois, il ne semble pas, même à quinze ans, que l'on puisse faire le service de valet de. chambre

du roi. A dix-sept ans, suivant l'ancienne tradition, cela devenait possible.

Au xvn^ siècle,. sauf dans des cas très-rares, peut-être quand les tribunaux l'exigeaient, on ne parait pas avoir eu besoin de produire des actes de naissance pour contracter les engagements que l'on prenait; on doit croire que la notoriété publique suffisait. D'où on conclut que Molière, de son vivant, s'il était né avant Je mariage de ses parents, aura pu encore passer pour un enfant légitime, et voici comment. Si Molière naquit en 1620, sa mère se sera retirée à la campagne pour faire ses couches, elle y aura laissé son enfant en nourrice, elle sera revenue à Paris et se sera mariée. Neuf mois après un second iils lui arrive, et, au bout d'environ un an, cet enfant meurt. Alors, en faisant revenir de la campagne l'enfant naturel, on l'aura présenté comme étant celui qui était né neuf mois après le mariage : le public pouvait accepter cette petite supercherie sans s'en douter, et Molière se trouvait ainsi légitimé. Les proches parents seuls auront pu avoir connaissance de cette substitution; mais, comme aucun intérêt personnel n'aura réclamé qu'ils s'y opposassent, ils l'auront laissé passer. Seulement, quand il s'est agi de dresser l'arbre généalogique de la famille des Poquelin, on se sera abstenu d'y comprendre l'enfant naturel, non plus peut-être que le second fds, s'il mourut en nourrice. L'arbre généalogique de la famille des Poquelin était entre les mains de Bret en 1 773, et l'on ignore si, depuis lors, d'autres auteurs ont pu en prendre connaissance. Il est à regretter que Bret n'en ait pas donné une copie ; elle eût été probablement d'un grand secours pour éclaircir le doute qui existe sur l'époque de la naissance de Molière. Mais Bret ne pouvait prévoir l'embarras dans lequel on s'est jeté de nos jours , de sorte qu'il s'est borné à dire que J.-B. Poquelin ne figurait pas sur ce document: c'était alors tout ce qu'il y voyait d'important. On suppose généralement que les Poquelin ont omis Molière à cause de son état de comédien; mais ce motif parait insuffisant, car, d'une part, si Molière était comédien, de l'autre, il était valet de chambre du roi, en crédit à la cour ; il avait une grande renommée comme écrivain, et jouissait de la considération de tous les hommes les plus élevés et les plus distingués de son temps, ce qui pouvait bien faire compensation au préjugé qui existait contre son état. De plus, l'arbre généalogique se dressait au commencement du xvni*' siècle, la renommée de Molière était alor sdans toute sa splendeur, les descendants de sa famille ne pouvaient pas rougir d'un parent comédien qui n'était pas de

leur temps, et, tout au contraire, ils devaient être fiers d'avoir dans leur famille un des hommes les plus célèbres que la France ait produits. D'où on conclut que si Molière ne fut pas compris dans la généalogie des Poquelin, c'est qu'il n'était pas légitimement de la famille. Arrivons maintenant au nom de sa mère.

D'après l'acte de mariage de Jean-Poquelin, sa femme se nommait Marie Cressé ; dans l'acte de mariage de Molière, Jean-Poquelin reconnut Molière pour son fils et pour le fils de son épouse feue Marie Cressé. Il ne semble pas, d'après une telle déclaration, que l'on puisse douter du nom de la mère de Molière, et que Grimarest n'ait commis une erreur en disant qu'elle se nommait Boudet. Cependant ce dernier acte ne suffit pas encore pour donner une intime conviction que Marie Cressé ait été la mère de Molière ; voici pourquoi :

Dans ce même acte de mariage de Molière, les Béjart, entraînés par une fausse position dans laquelle ils se trouvaient, ont tous menti, ainsi qu'on le verra à l'article de M™^ Molière. Qui sait si le père de Molière, par hasard, ne se trouvait pas dans une position analogue à la leur, et s'il n'a pas fait comme eux ? Par exemple, si Molière était né, en 1620, de Jean PoqueJin et d'Anne Boudet ; que cette dernière fût morte ; que Jean Poquelin se soit ensuite marié à Marie Cressé ; que le premier enfant de son mariage soit mort en nourrice; que l'on ait substitué au défunt l'enfant naturel, comme on l'a expliqué précédemment, ce que Marie Cressé pouvait accepter sans répugnance : alors Molière devenait aux yeux du public un enfant légitime ; et quand il se sera marié, son père n'aura pas voulu se rétracter. L'hypothèse que l'on vient de faire est peu probable ; mais enfin rien ne prouve que le fait supposé soit impossible : puisque les parents de la femme mentaient, ceux du mari pouvaient en faire tout autant !

Le grand-père de Molière se nommait Jean; son fils, successeur de la charge de valet de chambre du roi, très-probablement par primogéniture, se nommait Jean; le premier enfant légitime de ce fils, né en 4622, se nommait Jean. En raison de ces trois exemples, et, si l'on pouvait encore examiner l'arbre généalogique de la famille des Poquelin, on y verrait peut-être que ce nom de Jean, chez les Poquelin, était dévolu à tous les chefs de famille en ligne directe. Or, si cela était, on pourrait regarder comme certain que le chef de famille légitime, né le 15 janvier 1622, n'était pas Molière; car si c'eût élé lui, il n'eût jamais changé son nom de Jean contre celui de .loan- Baptiste.

Tout ce que Ton peut conclure de la dissertation ci-dessus, c'est

que les circonstances de la naissance de Molière ne sont pas encore connues d'une manière positive; mais, comme on lui rapporte présentement l'acte de naissance du 15 janvier 1622, et qu'il faut éviter, autant qu'on le peut, de faire à cet égard de nouveaux changements, on doit conserver cette date tant que l'on n'aura pas la preuve évidente qu'elle est fausse ; seulement il faut, pour être conséquent, dire que Molière se nommait Jean, dit Jean-Baptiste. Enfin, pour satisfaire les lecteurs qui désirent trouver une opinion arrêtée, voici tout ce que l'on doit croire: comme certain, c'est qu'il était fils de JeanPoquelin; comme probable, c'est qu'il naquit en 1620 et qu'il se nommait Jean- Baptiste.

Du reste, si l'on vient de critiquer la date du 15 janvier 1622, présentement adoptée, la faute en est peut-être à ceux qui Font admise les premiers. Ils n'ont pas sans doute, à ce sujet, formulé leur opinion à la légère ; ils devaient posséder des renseignements à l'appui : il fallait donc, pour convaincre le lecteur et pour faire adopter leurs vues, produire ces renseignements. Ils devaient bien prévoir qu'il ne pouvait suffire, pour qu'on les crût sur parole, de dire, tout simplement, que l'acte de baptême de Jeaw doit être considéré comme étant celui de Jean-Baptiste , d'autant plus qu'avec la meilleure foi possible tout le monde peut se tromper.

Ainsi, Beffara, le seul auteur connu pour avoir cherché l'acte de naissance de Molière, aurait pu dire jusqu'où ses recherches se sont étendues, parce que s'il avait tout vu il n'y avait plus rien à faire ; mais enfin on sait maintenant à quoi s'en tenir sur ce sujet. M. Ch. Hervey, possesseur d'une nombreuse collection d'autographes, ayant eu l'obligeance de donner communication d'une lettre de Beffara du 8 mai 1830, adressée à M. Aimé Martin, on a vu qu'à cette époque Beffara n'avait poursuivi ses recherches que sur environ la moitié des registres des paroisses de Paris, et, en conséquence, on a entrepris immédiatement de les compléter.

Tous les enfants légitimes du père deMolière,depuisle27avriH621 , étant connus, les contemporains disant que Molière naquit en 1620, et son entrée au collège, à la fin de 1635, donnant à croire qu'il ne dut pas naitre de beaucoup avant 1620, on s'est contenté de commencer les recherches au mois de juin 1619 et de les arrêter en mai 1621 . On a vu les registres de toutes les anciennes paroisses de Paris, au nombre de 46, et l'on peut assurer présentement qu'il ne s'y trouve, dans l'intervalle de temps précité, aucun enfant baptisé Jean-Baptiste dont le père ait été un Poquelin, ou bien la mère une

— /iO —

Cress«5 ou une Boudet. Dans le registre de Saint-Germain-le- Vieil il se trouve une lacune qui comprend les années 1619 à 1621; mais, malgré cette lacune, on est convaincu que Molière n'a pas été baptisé à Paris, ou bien qu'il ne reçut pas le nom de Jean-Baptiste.

Un auteur dit que le second frère de Molière, marié à Anne de Faverolles, eut 16 enfants. Quel était ce frère? Comme l'auteur pense que Molière naquit en 1622, il veut sans doute désigner Jean Poquelin né en 1624 ; mais peut-être eùt-il été bon de le spécifier; il était surtout important de dire si ce mari d'Anne de Faverolles était fils de Jean Poquelin et de Marie Cressé : car, si l'on ne connaît pas son père, ce pouvait être un cousin et non un frère de Molière ; il fallait d'autant mieux s'expliquer que Jean Poquelin, né en 1624, épousa Marie Maillard le 16 janvier 1656, et que l'on cite un autre Jean Poquelin, peu connu, né en 1629 ou 1630, sans compter celui de 1 622 ; enfin, dans tous les cas, il eût été bon d'indiquer le document 011 l'on avait puisé, afin que l'on pût y recourir.

Personne ne dit si des recherches ont été faites sur les registres de la banlieue de Paris, ni sur ceux des alentours; toutefois, comme elles étaient difficiles, il est à croire qu'on les aura négligées. On ne pouvait faire personnellement une opération de ce genre ; il fallait, pour y arriver, adresser une circulaire à tous les maires pour les prier de voir sur les anciens registres si, du l*^*" juin 1619 au l^''juin 1621, il naquit un enfant nommé Jean-Baptiste, fils de Marie Cressé ou d'Anne Boudet. Or, bien que, dans chaque localité, cette recherche puisse se faire en moins d'une demi-heure, il est à supposer que les maires n'auraient pas tenu compte d'une circulaire de cette espère adressée par le premier venu. L'arbre généalogique de la famille des Poquelin doit encore exister ; si on pouvait le retrouver, on y verrait peut-être qu'aucun des actes de baptême des enfants de Jean Poquelin, nés après 1621, ne peut appartenir à Molière.

Quand on découvre un fait et qu'on le signale pour la première fois, on devrait faire connaître exactement tout ce qui s'y rapporte, ou bien dire si l'on ne sait rien de plus, parce qu'alors, dans de certains cas, le fait annoncé ne devient plus qu'une conjecture. Si l'on agit autrement, le lecteur ne sait plus à quoi s'en tenir. Voici un exemple où l'on verra qu'à défaut de renseignements suffisants, on peut supposer des erreurs ; il s'agit des frères et des sœurs de Molière, désignés, par divers auteurs, ainsi qu'il suit :

h.\y, nô le io janvier 1622 (Molière), premier enfant de Marie Cressé; Loi'is, né le fi janvier Ifi^.T;

~ lii —

Jean, né le l^' octobre 1624, marié le 10 janvier 1656 à Marie Maillard, mort le 6 avril 1660, valet de chambre du roi;

Jean, né le i" octobre 1624, marié en septembre 1649 à Anne de Faverolles, mort le 8 septeml)re 1 692, bom-geois de Paris ;

Jean, né le i"' octobre 1624, marié à Anne de Faverolles, dont il eut 16 enfants;

Marie, née le 10 août 1 623, mariée le 15 janvier 1651 à André Boudet, tapissier, morte le 18 mai 1665;

Nicolas, né le 13 juillet 1627;

Marie, née le 1 2 juin 1 628 ;

Jean, né en 1629 ou 16::f0, marié le 16 janvier 1656 à Marie Maillard, mort le 6 avril 1660, tapissier du roi;

Robert, né de 1630 à 1632, théologien, mort en décembre 1714 ou janvier 1715;

Catherine, née le 16 mars 1634, premier enfant de Catherine Fleurette;

Marguerite, née le 15 novembre 1636.

D'abord, dans cette liste, on voit figurer Jean, né en 1624, avec deux femmes et deux décès. S'il se maria à Anne de Faverolles en 1649, à Marie Maillard en 16S6, et qu'il mourut en 1692, il put avoir 1 6 enfants ; mais qui n'auraient pas tous été d'Anne de Fave-

trolles, comme on le dit. Quant aux deux décès, on ne peut pas les rappoiter au même homme. Ainsi voilà au moins une erreur! Passons à d'autres.

Dans cette même liste on voit six garçons et quatre filles. Or, est-il croyable que sur six frères, on ait donné exactement le même nom à trois d'entre eux? Le premier étant mort avant la naissance du second, celui-ci aura pu recevoir le nbmdu défimt; mais le second n'était pas mort quand le troisième vint au monde, puisqu'on le dit mort en 1660 et en 1692: d'où on conclut que ce même nom de Jeajî ne fut pas donné à un frère de 1629-1630. Jean Poquelin, né en 1624, marié en 1656, mort, valet de chambre du roi, en 1660, était certainement un frère de Molière, car ses actes de baptême et de mariage le disent fils de Jean Poquelin et de Marie Cressé ; mais en est-il de même pour Jean Poquelin, né en 1629-1630, marié en janvier 1649, mort le 8 septembre 1692? C'est ce que personne ne dit! Et comme les deux premières dates ne sont pas précises, et que, dans les actes de décès, on n'indiquait pas le nom du père du défunt, on en conclut que les auteurs ont donné des conjectures pour des certitudes, et que la naissance, le mariage, la mort dont il s'agit, doivent se rapporter à un Jean Poquelin d'une autre branche que celle de Molière, peut-être à un de ses cousins qui aura été le père des I seize enfants mentionnés. Enfin, on fera encore observer que le mariage de 1631 et le décès de 1665 doivent être reportés à Marie Poquelin née en 1628, et non à sa sœur de 1625, parce qu'il est probable que celle-ci était morte quand l'autre vint au monde.

Le père de Molière se maria deux fois. Pendant tout le temps que ses deux femmes vécurent, il habita la même maison : donc tous ses enfants durent être baptisés à Saint-Eustache sa paroisse. Or, sur le registre de cette paroisse, il n'existe aucun Jean Poquelin né de 1628 à 1636, époques du baptême du dernier enfant de Marie Cressé, sa première femme, et de la mort de Catherine Fleurette, sa seconde. On doit donc regarder que Jean, né en 1629 ou 1630, n'a jamais existé, ou bien que ce n'était pas un frère de Molière. On peut objecter à cette conclusion qu'il y avait un Robert PoqueUn, né de 1630 à 1632, que l'on connaît parce qu'il a figuré dans les actes de mariage des enfants d'un frère de Molière qu'il traite de nièce et de neveu, et que l'acte de baptême de cet oncle n'existe pas non plus sur les registres de la paroisse Saint-Eustache; mais on répondra que ce Robert Poquelin, que l'on ne connaît que par les actes de mariage d'un neveu et d'une nièce, pouvait être un parent qui aurait épousé une des sœurs de Molière, par conséquent un beau -frère, et non pas un frère de Molière, comme on le prétend. La famille des Poquelin était très-nombreuse : un seul Robert Poquelin, parent de Molière, donna le jour à vingt enfants. Peut-être son fds aîné, portant le prénom de son père, aura-t-il épousé une sœur de Molière. Il résulte de tout cela que le nombre des enfants connus du père de Molière se réduit à huit, Molière y compris ou non compris.

Enfin, pour en revenir à la naissance de Molière, sujet principal de cette dissertation, récapitulons. Si on le suppose né en 1622, ses contemporains et Raron, son enfant d'adoption, n'auraient pas connu son âge ; il aurait été valet de chambre du roi à quinze ans, il aurait changé de nom sans motif, il serait mort en nourrice, les descendants de sa famille l'auraient renié, eux qui devaient s'en faire gloire : tous ces faits sont invraisemblables, tandis que, s'il naquit en 1 620, tout devient naturel.

II. — Au sujet d'un grand homme tout doit intéresser; on pense donc qu'une dissertation sur la figure et sur les portraits de Molière que l'on nous a transmis ne sera pas ici déplacée. On commencera par annoncer qu'on a sous les yeux cent soixante-quatre portraits ou costumes de Molière, tant bons que mauvais, dont trente-cinq gravures et cent vingt-neuf dessins ou peintures, non compris ceux qu'on a vus dans plusieurs cabinets publics ou particuliers, et que les réflexions que l'on va présenter résultent d'une comparaison soigneuse de tous ces documents.

Selon M'"" Poisson (Marie-Angélique Ducroisy), « Molière n'était

« ni trop gras, ni trop maigre ; il avait la taille plus grande que « petite, le port noble, la jambe belle, l'air sérieux, le nez gros, (( la bouche grande, les lèvres épaisses, les sourcils noirs et forts et « le teint brun. Il marchait gravement et donnait à ses sourcils un « mouvement qui rendait sa figure extrêmement comique. »

Molière porta la moustache pendant une partie de sa carrière ; il paraît l'avoir prise vers 1663, et l'avoir conservée jusqu'à sa mort. En comparant ses portraits, on remarque, dans tous ceux qui ont été faits depuis le commencement du dix-huitième siècle, que la mousche est un peu plus longue, plus forte, autrement placée que dans es portraits qui semblent provenir de son siècle. En outre, dans les portraits postérieurs à son époque, la moustache est toujours entièrement retroussée ; tandis que, dans les anciens, la moustache, le plus souvent, tombe naturellement, ou, quand elle s'y trouve relevée, ce n'est que par les bouts. Cette différence provient très-probablement, comme on le dira plus loin, de ce que, par erreur, vers 1722, on prit pour Molière le portrait d'un autre homme qui lui ressemblait, n pense donc que Molière avait une courte moustache très-étroite, eu garnie; qu'habituellement il la laissait tomber naturellement, ^urtout au théâtre, et que rarement il en relevait les extrémités, ans six portraits à l'huile et dans deux miniatures sur vélin qui araissent être de son temps, oh voit que sa moustache était châtainlair, ainsi que ses sourcils, dont la grosseur n'avait rien de remarable; toutefois, vers 1670, les sourcils se renforcèrent, s'épaisrent : dans la gravure de Nolin on remarque le commencement de changement, qui survient parfois avec l'âge. Enfin il est très-proie que, pour entrer en scène, il se peignait la moustache en desndant sur les coins de la bouche, et le fait paraît certain au moins our trois rôles.

Dans le Tartufe, où Molière remplissait le rôle d'OacoN, on parle e la large barbe qu'il a au milieu du visage : bien certainement la ne pouvait se rapporter à la petite moustache châtain-clair qu'il ,vait naturellement.

Boileau voulant engager Molière à cesser de jouer la comédie, arce que l'Académie posait cette condition pour l'admettre dans son ein , Molière répondit que le point d'honneur l'en empêchait. :« Quel point d'honneur (répliqua Boileau)? Quoi! vous barbouiller le visage d'une moustache de Sganarelle, pour venir sur un théâtre recevoir des coups de bâton ! » Cette moustache, qui vint à la ensée de Boileau , était en effet assez extraordinaire pour attirer

— àh ~

l'attention; elle était très-large et descendait carrément de chaque côté de la bouche presque jusqu'au menton; on la voit dans une gravure en pied de Simonin intitulée : Véritable portrait de M. de Molière dans Sganarelle. Cette gravure est sans doute une caricature du temps que l'on aura faite contre Molière. A peu près la même moustache que celle de la caricature, se trouve reproduite partout dans les vignettes de la première édition des Œuvres de Molière publiée en 1682 ; mais on pense que l'auteur des vignettes a commis une erreur, sans doute à cause du peu d'importance que l'on attache aux ouvrages de ce genre, qui ne donnent ordinairement que des figures de fantaisie. Ce qui fait croire qu'il y a erreur et que Molière ne portait cette afireuse moustache que dans le Médecin malgré lui, c'est qu'on ne la retrouve dans aucun des nombreux dessins qui représentent Molière dans ses costumes de théâtre. Dans le Mariage forcé, Sganarelle reçoit aussi des coups de bâton ; mais le costume de la gravure de Simonin ne semble pas se rapporter à ce rôle.

Enfin, dans le portrait de grandeur naturelle qui représente Molière dans le rôle d' Harpagon, et dont on a tiré une des gravures qui sont jointes à cette brochure, on distingue fort bien les poils de la moustache et le noir que Molière y mettait pour la renforcer; les poils sont marqués au crayon fin, le noir est fait à l'estompe : dans la gravure on ne pouvait faire ressortir cette différence faute d'espace.

Quant aux sourcils, il devait nécessairement se les peindre, puisqu'il comptait tirer un effet comique de leur mouvement; dans leur couleur naturelle, ses sourcils n'auraient presque pas été aperçus par les spectateurs. Ce sont ces sourcils peints qui, sans doute, auront fait dire à W^^ Poisson qu'il les avait noirs et forts. M™'' Poisson avait quinze ans quand Molière mourut; elle n'aura dû avoir que peu d'occasions de le fréquenter à la ville, mais elle aura pu le voir très-souvent au théâtre. Ce sera là que les sourcils de Molière l'auront frappée, et, vu son jeune âge, elle ne se sera pas rendu compte du motif de leur force ni de leur couleur. Du reste, comme on l'a dit, les sourcils de Molière se renforcèrent dans ses deux dernières années .

A l'égard du nez, de fortes raisons font penser qu'il l'avait aquilin. Un profil appartenant à la collection des quarante-un dessins dont il sera parlé à l'article de M'"*^ Hervé, et que l'on regarde comme donnant de bons portraits, le représente avec un nez de cette forme ; dans tous les cas ce nez est d'accord avec M"**' Poisson : c'est un nez gros. Dans plusieurs pnthaits, assez nombreux, la pluparl do

face, mais parmi lesquels il se trouve quelques profils, on remarque la même forme de nez plus ou moins prononcée , sans doute parce que dans des portraits de face un nez aquilin doit à peu près disparaître.

A cette brochure on joint un fac-similé du profil dont il s'agit, comme étant un objet de curiosité. Les trois portraits de face, que l'on y met également, sont tirés : le plus jeune, d'une belle miniature à l'huile, sur cuivre, de la même grandeur que la gravure, et qui représente, dit-on, Molière à vingt-cinq ans; le plus vieux, d'un portrait à l'huile de grandeur naturelle, fait très-peu de temps avant la mort de Molière ; enfin celui qui le représente dans le rôle d'HARPAGON, d'un portrait de grandeur naturelle, fait à l'estompe, aux trois crayons et signé Sophie Çhéron. Ce dernier portrait est celui qui offre le plus de garanties sous le rapport de la ressemblance, parce que l'on en possède un grand nombre d'autres qui à peine en diffèrent, et qui semblent avoir été faits à des époques très-rappro-

Iihées du temps de ce dernier portrait, soit avant, soit après; enfin on e croit ressemblant parce c[ue l'on a encore un petit dessin à la sanguine, sans doute de la même époque, qui représente Molière dans >e même rôle d'HARPAGON, et qui donne le même costume et la même ligure que le portrait en question : l'exactitude de la ressemblance paraît donc indubitable. Les deux autres portraits de face dont on a tiré les gravures sont également considérés comme étant très-bons, bien qu'on ne les mette pas au premier rang. Peut-être même le portrait en miniature à l'huile est-il celui qui devrait inspirer le plus de confiance, quoique l'on n'ait que la gravure de Beauvarlet pour point de comparaison, parce qu'il fut fait en 1646, quand Molière quitta sa famille ; qu'il pourrait être que ce fût un souvenir qu'il lui eût laissé, et pour lequel il eût posé. 11 n'était pas alors dans sa gloire , tandis que plus tard les autres portraits auront bien pu se faire de souvenir, comme cela se pratique, la plupart du temps, pour les acteurs en renom. Quant au troisième portrait, celui de 1672, on en possède encore quatre autres qui en diffèrent très-peu : deux de ces derniers semblent avoir été faits antérieurement et deux ostérieurement. Ces trois portraits ont été choisis aux points où les ^■variations de la figure de Molière ont présenté les différences les plus tranchées.

Quant à sa figure, sous le point de vue de la forme, elle était

pvale et presque maigre vers 1646 ; elle s'est ensuite engraissée peu

peu; en 1668, elle était pleine et ronde ; puis elle s'est ridée, tout à

coup amaigrie et de nouveau allongée vers sa dernière année. On a des intermédiaires assez rapprochés, entre les trois portraits de face qui sont joints à cette brochure, ce qui est une preuve de la vérité de la ressemblance. Deux causes ont dû produire le prompt changemet qui s'est opéré dans la figure de Molière à partir de 1671 : son raccommodement avec sa femme et l'abandon du régime hygiénique qu'il suivait pour sa maladie de poitrine : depuis le mois de mars 1667, il ne vivait que de lait, et il se remit à la viande.

Parmi les portraits de Molière qui sont gravés, on n'en voit que trois qui puissent inspirer delà confiance. Celui qui fut gravé, en 1685, par Nolin, d'après Mignard, ami de Molière; cette gravure semble représenter ce dernier vers 1670. Celui de 1705^ fait par Audran, également d'après Mignard, et qui peut donner la figure de notre célèbre auteur vers 1665. Enfin, le portrait gravé par Beauvarlet, publié en 1773, d'après Sébastien Bourdon, employé aux peintures des Tuileries: ce doit être Molière vers 1652.

Le portrait gravé par Nolin diffère peu du portrait aux trois crayons d'où on a tiré l'une des gravures que renferme cette bro chure. Dans la gravure de Nolin, les rides sont peut-être un peu trop marquées. Ce qui donne lieu à cette réflexion, c'est que, dans quelques portraits qui semblent représenter Molière dans un âge un peu plus avancé, elles le sont moins , et qu'ordinairement les rides vont en augmentant . Un défaut qui peut-être se trouve encore dans la gravure de Nolin, c'est que la moustache, si elle y est, n'y est jias assez prononcée. La moustache de Molière semble avoir été assez faible; mais enfin il l'avait déjà en 1664, et très-probablement à l'époque où xMignard aura fait son portrait. Dans la gravure de Nolin, la moustache n'est qu'une ombre, mais qui descend sur la bouche, comme on pense que Molière la portait. Si la moustache n'y est pas, 43'est que Molière l'aurait coupée momentanément ; mais il ne serait pas resté long-temps sans la reprendre, car on la retrouve dans tous les portraits où il est représenté dans un âge un peu plus ou un peu moins avancé que dans celui dont il s'agit. Un ancien portrait gravé, qui est une apothéose, ofl're également une petite moustache; la figure en est si morne, si maigre, les joues si creuses, que l'on est porté à croire que ce portrait a été fait par quelqu'un qui aura vu Molière à son lit de mort et qui aura tâché d'en conserverie souvenir: d'où on conclut que Molière porta la moustache jusqu'à la fin de sa carrière. L'apothéose dont on parle est rognée jusqu'à la planche. Pour s'assurer de l'exactitude du nom qui est écrit à la

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main, on aurait désiré voir une autre épreuve de cette gravure ou rencontrer quelqu'un qui en eût vu ; mais on a fait de vaines recherches à ce sujet. Toutefois, il est à croire que c'est bien Molière que l'on a voulu représenter : un grand portrait à l'huile, une miniature sur vélin et surtout un petit dessin à la plume donnent, à peu de chose près, la même figure que cette gravure.

Le portrait gravé par Beauvarlet est critiqué par beaucoup de monde sous le rapport de la ressemblance ; cependant voici un fait qui semble prouver qu'd est bon : c'est que la miniature à l'huile, dont on a parlé, et qui, dit-on, représente Molière vers 1646, donne évidemment la figure du même homme que la gravure de Beauvarlet, mais seulement dans un âge moins avancé. Comme on peut le voir, la figure en est maigre, tandis que celle de la gravure de Beauvarlet est grasse.

La gravure d'Habert, faite en 1686 d'après Mignard, semble avoir été tirée de la même peinture que la gravure d'Audran, d'où on doit croire qu'Habert aura mal rendu le modèle qu'il avait choisi.

La gravure de Crépy, qui était contemporain de Molière, représente bien certainement ce dernier à un âge antérieur d'un peu à celui de la gravure de Nolin ; mais le format en est trop petit et le burin n'en est pas assez fin pour que ce soit un bon portrait.

Quant aux gravures de Fiquet et de l'Epicié, qui sont tirées d'une peinture de Charles Coypel, on croit pouvoir les regarder comme donnant une figure quelconque approchant de celle de Molière. En faisant un choix parmi les portraits de Molière, en les rangeant dans l'ordre de l'âge que l'on peut mettre sur chaque figure, en examinant les changements que la figure de Molière a subis, on ne trouve nulle part à intercaler ces deux gravures, elles ne donnent même pas la coupe de la figure de Molière : la tète en est un peu plus large par en haut, plus étroite par en bas que dans les autres portraits. Molière avait le visage ovale et presque rond au moment où il était le plus gras. Du reste, Coypel, étant né vingt et un ans après la mort de Molière, ne pouvait faire un bon portrait de ce dernier ; il ne dut travailler que d'après des documents, et celui qu'il adopta est certainement le portrait de Molière qui se trouve au Musée du Louvre sous le n" 659 : la figure de ce portrait est exactement la même que celle du tableau de Coypel; Coypel semble avoir changé seulement la perruque, la robe de chambre, avoir allongé le corps et assis Molière écrivant à une table.

C'est se hasarder que d'oser critiquer le portrait de Molière qui

est au Louvre sous le n» 659, et, si l'on se tait, ou semble approuver l'opinion, la plus généralement admise depuis longtemps , que le tableau dont il s'agit est un véritable portrait de Molière peint par Mignard. D'abord, l'administration du Musée doute présentement que ce soit une peinture de 'Mignard, puisqu'elle a enlevé le nom de ce peintre pour y mettre l'étiquette Ecole française, ce qui veut dire peintre inconnu. De plus, la perruque de ce portrait est plus courte qu'on ne la portait au temps de Molière, et elle renferme probablement encore les traces de la perruque à la Steinkerque qui avait les cheveux hauts et divisés en deux parties au-dessus du front. Au temps de Molière toutes les coiffures étaient basses sur le sommet de la tête ; les cheveux tombaient naturellement et descendaient jusque sur les épaules, qu'ils couvraient presque entièrement. Vers 1680, la coiffure des femmes commença à s'élever peu <'i peu et devint fort haute du temps de M™«= deMaintenon. Celle des hommes, quelques années plus tard, prit également une certaine extension ; on sépara, on frisa, on crêpa les cheveux sur le haut de la tête; mais, jusqu'en 1692, cette mode fut peu répandue. A cette époque les femmes adoptèrent la Steinkerque, sorte de cravate qu'elles portèrent à l'imitation du maréchal de Luxembourg. Quant à la perruque dite à la Steinkerque, elle ne devint tout à fait à la mode que deux ou trois années après, vers 1694 et 1695, probablement aussi parce que le maréchal de Luxembourg en avait porté une de ce genre à l'époque de la victoire qu'il remporta. Les cheveux de ces perruques, au-dessus du front et au sommet de la tête, furent trèsélevés et très-séparés de 1700 à 1705; ensuite ils diminuèrent de hauteur insensiblement, et se rapprochèrent; mais la séparation persista jusqu'à la mort de Louis XIV, où seulement les cheveux, tombant sur les épaules, se raccourcirent. Les perruques du genre de celle du Molière du Musée se sont donc portées après 1715, lorsque la mode passa des grandes perruques à la Steinkerque aux petites perruques à marteaux. On voit des perruques de ce genre dans les œuvres de Watteau, venu à Paris en 1702, mort en 1721, et l'on citera pour exemple la perruque du portrait de J.-B. Rebel, qui est presque la même que celle du portrait de Molière; par conséquent, le portrait du Musée doit être celui d'un homme qui vivait à l'époque dont il s'agit, vers 1717, et non du temps de Molière, attendu que les modes de l'avenir ne se devinent pas. Vers 1680, on portait quelques perruques courtes, mais les cheveux audessus du front se confondaient.

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Maintenant, sur la toile du portrait, autour de la tète, il se trouve écrit « Jir B« PoQVELiN de Molière ». Quand on fait uii portrait d'après nature, ordinairement on n'y met pas le nom du personnage, parce que l'amour-propre du peintre demande que le portrait soit reconnu à la simple inspection de la figure : d'où on conclut que les écritures dont il s'agit datent d'une époque où la figure de Molière n'était plus connue. En outre, la particule nobiliaire de, qui se trouve sur la toile du tableau, vient encore à l'appui de cette hypothèse : Molière ne la prenait pas, ses amis ne la lui donnaient pas ; elle ne lui était octroyée que par les gens qui le connaissaient peu et le traitaient avec cérémonie ; donc il est probable qu'un peintre qui aurait connu Molière particulièrement, qui aurait fait son portrait, ne la lui aurait pas donnée. On n'a aucun renseignement sur ce qui s'est passé, et une conjecture pour laquelle on ne possède aucun indice n'a pas beaucoup de valeur ; néanmoins on va en offrir une de ce genre.

Noël Coypel, né en 1628, mort en 1707, était contemporain de Molière, et attaché aux travaux des maisons royales. Antoine Coypel, son fils, né en 1661 , mourut en 1 722. Charles Coypel, son petit-fils, naquit en 1694, etvécut jusqu'en 1752. Cedernier, àlamortdesonpère, dut trouver des toiles sans indication, comme en laissent après eux la plupart des peintres ; parmi ces toiles, il aura probablement rencontré le portrait dont il s'agit, celui qui est au Louvre, et, trompé parla ressemblance qui existe entre ce portrait et la gravure d'Audran, il aura pensé que ce portrait, peint par son grand-père, devait être celui de Molière : il n'aura pas réfléchi que la perruque n'était pas de l'époque de Molière. Croyant alors avoir fait une trouvaille précieuse, etlaperruque lui ayant paru peut-être une coillure de négligé, il aura voulu profiter de sa découverte pour faire un beau portrait de Molière ; il en aura pris le masque et aura changé l'ajustement; enfin, pour justifier, en cas de besoin, l'authenticité de son modèle, il aura écrit le nom de Molière sur la toile qu'il possédait, comme si ce nom eût été mis par son aïeul. Cette hypothèse est d'autant plus fondée que, si la toile qui est au Musée eût appartenu, du temps de Coypel, à une collection connue, et qu'elle eût passé alors pour un portrait de Molière peint par Mignard , Coypel ne pouvait, sans se donner un ridicule, copier ce portrait en changeant la perruque. Pour qu'il se permit ce changement, il fallait que le portrait lui appartint et ne fût connu de personne.

Du reste, en comparant le tableau du Musée avec les portraits de Molière qui peuvent inspirer le plus de confiance, sous le rapport de

Ja ressemblance, el qui font voir de proche en proche les variations successives de sa figure, on aperçoit, entre ledit tableau et ces derniers portraits, plusieurs difTérences. Les plus fortes sont celles qui existent dans les dimensions de la tête, dans la moustache, et qui ont déjà été signalées. Les autres consistent en ce que, dans le tableau du Musée, les sourcils sont moins arqués, les yeux plus grands, les pommettes des joues plus saillantes; on y voit encore que la bouche est plus grande et le cou plus long. Une chose toutefois qui est à l'avantage du tableau dont il s'agit, c'est qu'il présente une figure animée comme celle d'un homme de génie, et que les figures de ce genre sont rares .

Quant aux autres portraits de Molière, soit en sculpture, peinture, gravure, soit en lithographie, quelques-uns sont des copies des gravures dont on a parlé précédemment, mais le plus grand nombre sont des compositions faites d'après le tableau du Musée ou d'après celui de Coypel ; d'où il résulte très-probablement que la figure la plus connue, la plus accréditée pour être celle de Molière, est une figure de convention : enfin la figure d'un autre homme.

Tous les artistes qui ont fait ces portraits sont fort excusables puisqu'ils croyaient travailler d'après une peinture de Mignard, sur laquelle le nom de Molière est écrit ; ils ne pouvaient rien choisir de plus authentique. Il est seulement étonnant qu'ils n'aient pas remarqué Tanachronisme de la perruque ; toutefois personne ne l'a reproduite, mais en la changeant certains artistes n'ont pas été heureux. On citera comme exemple le buste en marbre fait par Houdon, qui est au Théâtre-Français. D'une part, la chevelure de ce buste ne peut être une perruque, par deux raisons : c'est que, dans aucun temps, la mode n'en a fait porter de cette forme; ensuite, c'est que le buste a une calotte, et que l'on ne met pas de calotte sur une perruque. D'une autre part, la coiffure de ce buste ne peut être une chevelure naturelle, par la raison que voici : Molière était dans l'obHgation, quand il sortait de chez lui, d'avoir la perruque de son temps, et au théâtre, il était destiné à mettre des perruques de toute sorte. Or, un homme qui doit porter perruque habituellement, est obligé d'avoir des cheveux très-courts et même de se faire raser la tête ; d'où on conclut que la coiffure dont on parle est impossible pour Mohère. Le clergé de son époque en portait une de ce genre ; mais les cheveux en étaient moinslongs,moins abondants, parcequec'étaientdescheveux naturels.

in. — Or a quelquefois agité la question de savoir à quelle époque Molière composa ses comédies. Les uns, se fondant sur des proba-

bilités, ont pensé qu'elles furent faites en province, et que Molière s'en occupa dès son départ de Paris, en 1646. Les autres, n'admettant que le positif, regardent qu'il les fit presque toutes à Paris, à mesure qu'il avait besoin de donner du neuf; que le public parisien en eut les prémices, et qu'en province il faisait représenter des farces dans le goût italien ou des comédies des autres auteurs. La première de ces deux opinions est celle qui semble se rapprocher le plus de la vérité, mais on pense qu'il est nécessaire d'y ajouter quelques développements que voici, et que l'on appuiera un peu plus loin sur des faits.

Molière aura commencé à faire de petites pièces de très^bonne heure, peut-être en 1645, et aura continué à écrire à mesure que son esprit observateur lui fournissait des sujets. Ces pièces auront été jouées en province, peut-être même à V Illustre Théâtre, où l'on ignore ce qui s'est passé : une seule tragédie, jouée à ce théâtre en 1645, est connue parce qu'elle fut imprimée. Quand Molière, en province, passait de ville en ville, profitant des remarques que pouvaient lui suggérer les représentations de ses pièces qu'il avait déjà données, il les modifiait successivement, refondant, ajoutant, supprimant des scènes; changeant les noms des personnages, les titres; perfectionnant ses pièces constamment, surtout quand il aura voulu les produire à Paris, où il avait affaire à un public d'élite. Bref, il les amena par degrés au point où nous les connaissons. Enfin, il est probable qu'un bon nombre de ses comédies, n'ayant pas été jouées à Paris, sont restées dans l'obscurité. Voici sur quels faits se fonde celte opinion.

Nicolas Chorier, en rendant compte de l'arrivée de Molière à Vienne en Dauphiné, le traite d'excellent auteur de comédies; et Boissat, de l'Académie française, qui habitait alors Vienne, lui témoigna beaucoup d'estime en raison de ses œuvres dramatiques, et l'admettait à sa table malgré le préjugé qui existait contre l'état de comédien : ces faits se passaient vers 1647. Molière, dès ce temps, avait donc déjà acquis de la réputation comme auteur. Or, ce fut en 1653 que, pour la première fois, on signala la représentation d'une de ses pièces, la comédie de V Etourdi, jouée à Lyon, qui n'était peut-être pas tout à fait la môme que celle que nous connaissons, parce qu'un auteur qui relit ses œuvres de loin en loin y apporte facilement quelque modification, surtout à des pièces qui ont été jouées et dont on a vu l'effet. Mais l'Etourdi n'ayant pas changé de nom a été reconnu, tandis que le titre ayant été changé pour plusieurs autres

pièces, on ne sait ce (|ue c'était et l'on ne peut faire à cet égard que les conjectures suivantes.

Parmi les pièces inconnues de Molière, il s'en trouve dont le titre annonce une analogie plus ou moins grande, soit entre elles, soit avec quelques-unes des pièces imprimées. Ainsi, le Maître d'Ecole, Gros-Réné écolier, Gros-Réné petit enfant^ pouvaient n'être qu'une pièce modifiée. La Jalousie de Barbouillé pouvait avoir de l'analogie avec George Dandin; le Docteur pédant, avec le Cocu imaginaire; Gorgibus dans le sac, avec les Fourberies de Scapin ; le Fagoteux et le Médecin volant, avec le Médecin malgré lui ; le Grand Benêt de Fils aussi sot que son père, avec le Malade imaginaire. C'est en 1653, (lit-on, que Molière rencontra, à Lyon, un apothicaire du nom de Fleurant, dont la figure piqua sa curiosité ; il lui demanda son nom, celui-ci le lui dit, et Molière répliqua ; « Ah ! je le pressentais que « votre nom ferait honneur à l'apothicairerie de ma comédie. » Molière faisait ou avait donc fait déjà sa comédie. D'autant plus, si cela n'était pas, qu'il serait étonnant qu'il eût attendu jusqu'en 1673, pendant vingt ans, pour tenir sa promesse et mettre en scène M. Fleurant. Monsieur de Pourgeaugnac est à peu près dans le même cas que M. Fleurant. Enfin, voici encore trois pièces qui pourraient avoir été jouées plutôt qu'on ne le pense. Les Précieuses ridicules, suivant Grimarest, Voltaire, etc., auraient été représentées en Languedoc vers 1654. Plusieurs auteurs démentent ce fait, mais les preuves qu'ils apportent ne sont pas convaincantes. La pièce de Psyché, qui selon de très-grandes probabilités fut donnée à Rouen en 1658, comme on le dira à l'article de M"® Hervé. Enfin, le Tartufe, qui aurait été joué le surlendemain de l'arrivée de Molière à Paris, en 1658. Au sujet de ce dernier fait, il n'existe qu'un renseignement écrit bien incertain ; néanmoins on va le citer pour ne rien omettre, d'autant plus qu'il est appuyé d'un autre indice fort concluant.

Le chevalier de Mouhy, parfois inexact, dit qu'une demoiselle Beaupré débuta à Paris, le 26 octobre 1658, par le rôle de Dorine, dans le Tartufe. Ceci semble fort douteux et cependant, comme on va le voir, il parait qu'il ne s'est pas trompé. Une demoiselle Beaupré, probablement Marotte, jouait à Rouen dans la pièce de Psyché, comme on le dira à l'article de cette actrice; elle dut entrer au théâtre du Marais vers l'époque dont il s'agit. Ne serait-il pas possible que cette actrice eût suivi Molière de Rouen à Paris, et que le Tartufe, ou quelque chose d'approchant, eût été donné sur un théâtre particulier, où M"« Beaupré eût paru, sachant le rôle de Dorine, peut-être

appris à Rouen. Molière tenait extrêmement à son Tartufe, et a saisi toutes les occasions qui se sont présentées pour le produire. Enfin, la date du 26 octobre, précitée, correspond justement aux neuf jours pendant lesquels la troupe de Molière demeura à Paris sans avoir de théâtre à elle. Or, il est bien probable, d'après le succès qu'elle avait eu à la cour, que pendant ces neuf jours elle donna des représentations en ville : alors la mode était de faire jouer la comédie chez soi. Ainsi, le chevaherde Mouhy ne s'étantpas trompé sur l'existence des trois demoiselles Beaupré, comme on le verra à l'article de Marotte Beaupré, a pu dire également la vérité au sujet de ce début. Enfin, pour que le chevalier de Mouhy ait dit qu'une actrice avait débuté dans le Tartufe, en 1658, il fallait qu'il eût à cet égard de bons renseignements; car il ne pouvait ignorer que les premières représentations du Tartufe, signalées partons les auteurs, sur des théâtres particuliers, sont celles de 1664 : le Tartufe fit trop de bruit, dans son temps, pour qu'un auteur qui écrit sur le théâtre puisse en ignorer l'histoire.

On a deux miniatures à l'huile, sur cuivre, que l'on regarde comme représentant Molière dans le rôle de Tartufe. D'abord, le costume de ces deux miniatures ne semble pouvoir se rapporter à aucun autre rôle qu'à celui de Tartufe ; de plus, on a encore deux dessins, l'un à l'aquarelle, l'autre à la sanguine, qui représentent indubitablement Molière dans ce même rôle ; et ces quatre portraits ont une origine différente. Sur le dessin à l'aquarelle, qui est fort grand, il est écrit : « Molière, rôle de Tartufe, couvrez ce sein que je « ne saurais voir. » Le dessin à la sanguine, beaucoup plus petit que le premier, ne porte que le nom de Molière: mais le personnage qui s'y trouve en pied, présente, à bras tendu et en détournant la tête, un mouchoir déployé : ce qui caractérise évidemment le rôle de Tartufe. Dans ces deux dessins, et dans celle des deux miniatures dont la figure est la plus âgée, le costume est tout-à-fait le même; on y voit une moustache et un large rabat court avec deux petits glands. Dans l'autre miniature, il n'y a pas de moustache, signe trèscaractéristique pour la date ! La figure est plus jeune, plus maigre, moins ronde que dans la première; le rabat est long, étroit et n'a pas de gland; mais le reste du costume est le même. En intercalant les figures de ces deux miniatures dans la suite des portraits de Molière, mis en ordre par rang d'âge, on voit que l'une d'elles peut correspondre à 1658 ou environ, l'autre à 1664, et que ce sont bien deux portraits de Molière .

Il résulte de ces oLservations que Molière aura joué le rôle de Tartufe, fait curieux et ignoré jusqu'à ce jour : la première fois en 1658, ce qui justifie ce que dit le chevalier de Mouhy au sujet de M"^ Beaupré; la seconde, en 1664, dans les représentations qui furent données sur des théâtres particuliers. Du reste, on fera observer que des miniatures à l'huile, sur cuivre, sont des ouvrages d'art qui exigent du temps, que l'on n'entreprend pas à la légère, et qui méritent plus de confiance que de petits portraits au crayon que l'on peut faire en un quart d'heure : ainsi voilà un fait matériel qui semble prouver, positivement, que le Tartufe a été joué plus tôt qu'on ne le croit ! De plus, siM"*" Beaupré joua lerôle de DoRiNEle surlendemain de l'arrivée de Molière à Paris, c'est que la pièee avait été apprise et représentée en province. Enfin cette pièce jouée en 1658, était peut-être en prose ; et Molière ayant voulu la mettre en vers, il n'en avait encore terminé que trois actes en 1664.

Plusieurs dessins représentent, dans des rôles des pièces de Molière, des acteurs qui étaient morts quand les pièces furent données à Paris sur son théâtre. Ces dessins pourraient avoir été inventés; mais alors ceux qui les auraient faits eussent été bien peu au courant de l'histoire du théâtre ; tandis que plusieurs autres dessins du même genre, peut-être de la même main que ceux dont il s'agit, prouvent, tout au contraire, qu'ils en étaient fort bien instruits. Ne serait-il pas possible que ces rôles eussent été joués à Rouen en 1658, où Molière resta six mois ? Psyché doit y avoir été représentée, on a des portraits des acteurs qui l'ont jouée ; il se trouvait donc à Rouen un dessinateur qui s'occupait de théâtre, par conséquent il aura pu dessiner pour des pièces autres que celle de Psyché. Ce qui donne lieu à celte hypothèse, c'est que les acteurs morts, dont on parle, auraient à Rouen fait partie de la troupe de Mohère, puisqu'ils figurent dans la pièce de Psyché. En conséquence et comme étant un renseignement curieux, voici les noms de ces acteurs et les titres des pièces dans lesquelles ils sont représentés : dans Amphitryon, Béjart aîné, Gros- Réné, .lodelet; dans le Bourgeois gentilhomme^ Béjart cadet, Jodelet, l'Epy; dans les Fourberies de Scapin, M"" Duparc, Béjart aîné, Béjart cadet, Gros-Réné, Jodelet, l'Epy; dans les Femmes savantes, Gros-Réné, Jodelet; dans M. de Pourceaugnac, Jodelet, l'Epy; dans le Sicilien, Béjart aîné; dans le Malade imaginaire, Béjart cadet et l'Epy.

Les auteurs qui écrivaient avant Molière faisaient des comédies assez médiocres ; Mohère devait avoir trop bon goût pour les jouer,

et devait donner la préférence à ses œuvres : on ne veut pas dire qu'il ne jouait pas d'autres pièces que les siennes ; mais qu'il en jouait peu : il en joua même à Paris. Du reste, on dit qu'il faisait représenter en province des farces dans le goût italien ; ces farces pouvaient fort bien être le germe des pièces qu'il fit jouer plus tard à Paris. Ainsi, plusieurs comédies de Molière ont été tirées, dit-on, de pièces italiennes qu'il avait vu représenter à Paris dans sa jeunesse, on en cite les titres ; mais on ajoute qu'elles ont été merveilleusement arrangées ; telles sont : les Fâcheux, l'Etourdi, le Cocu imaginaire, le Mariage forcé, l'Avare, les Précieuses, le Médecin volant, qui était probablement 'le Médecin malgré lui, et le Tartufe : peut-être était-ce ces mêmes pièces que l'on appelait des farces dans le goût italien ?

Molière en 15 années donna plus ae 30 pièces de théâtre, pour la plupart des chefs-d'œuvre; il est difficile de comprendre, malgré tout son génie, qu'il ait pu les composer complètement dans cet intervalle de temps, vu les occupations nombreuses qu'il devait avoir. Directeur d'une troupe dans laquelle il était tout ; valet de chambre du roi, et il faisait son service trois mois par an ; mari d'une femme qui lui donnait beaucoup de soucis ; les attaques que ses nombreux ennemis dirigeaient contre lui, et qui devaient lui en donner également ; les fréquentes visites qu'il faisait aux grands seigneurs et à ses amis ; le mauvais état de sa santé qui l'obligeait à suspendre ses travaux; enfin l'étude de ses rôles : tout cela ne devait pas lui laisser de grands loisirs pour travailler à ses pièces.

Plus du tiers des pièces de Molière furent jouées, pour la première fois, à la TiOur ou sur des théâtres particuliers. Ces représentations ne devaient pas être commandées bien longtemps à l'avance ; il faudrait donc, s'il n'avait pas ses pièces, qu'il les eût faites à la hâte et d'un premier jet. Or, il semble difficile d'écrire de cette manière des comédies comme celles de Molière ; on préfère supposer qu'il en avait tout au moins les canevas en magasin, vu qu'une partie de ces pièces annoncent une longue méditation.

Enfin, on fera observer qu'il donna Mélicerte et le Sicilienle même jour ; que les Fâcheux, au dire de Molière lui-même, furent faits et représentés à Vaux en quinze jours, ce dont Grimarest doute beaucoup ; et que V Amour médecin fut demandé et joué à Versailles en cinq jours. C'est-à-dire que pour cette dernière pièce en trois actes, la commande aurait été faite, le sujet imaginé, les scènes arrangées, le texte écrit, les rôles transcrits isolément, appris par les acteurs et

répétés, la musique des intermèdes composée par LuUi, enfin la pièce représentée à cinq lieues de Paris, sur un théâtre qui n'était pas celui dont on avait l'habitude, où il fallait apporter les objets de toilette, et le tout en cinq jours ! la pièce est très-courte il est vrai; néanmoins la crédulité la plus complaisante recule devant une pareille assertion.

V Impromptu de Versailles est cité comme ayant été composé en huit jours. Il est certain que cette pièce fut faite à Paris, puisqu'elle était de circonstance ; mais qui sait si Mohère, qui devait avoir le désir d'exercer une vengeance, ne la méditait pas déjà depuis quelque temps? Et quand une bonne occasion de la* produire s'est présentée, peut-être alors, pour en profiter, aura-t-il seulement accéléré son travail. Au surplus, cette pièce n'est qu'en un acte; il ne fallait pas beaucoup de temps pour If composer ni pour l'apprendre , d'autant plus que ce n'est qu'une conversation. Quoi qu'il en soit, il paraît très-certain que Molière écrivait avec une extrême facilité; seulement il est prudent de se méfier de ce que l'on regarde comme étant merveilleux : on n'a pas intention de vouloir prouver autre chose.

La troupe de Molière, en province, eut toujours de grands succès ; les autres troupes de campagne ne pouvaient rivaliser avec elle. Par exemple, à Lyon^ en 1 653, Molière trouva une troupe qui s'y était établie avant la sienne ; il lui enleva promptement son public, et cette autre troupe fut obligée de se dissoudre ; c'est alors que les Duparc, les Debrie, Ducroisy et Lagrange se joignirent à Molière. A Rouen, en 1658, la troupe de Ducroisy eut le même sort. D'où pouvait provenir cette supériorité? Elle ne pouvait résulter du talent des artistes qui la composaient , puisque les autres troupes renfermaient également des acteurs et des actrices très-distingués; tels que : Duparc, Ducroisy, Debrie et leurs femmes, Brécourt, Lagrange, Jodelet, L'Epy et W^^ Beaupré, qui tous brillèrent ensuite dans la troupe de Molière. La supériorité de cette dernière troupe devait évidemment provenir de la bonté des pièces qu'elle jouait. Or, sauf les pièces de Molière, toutes les autres pièces étaient à la disposition des autres troupes, qui auraient pu en tirer les mêmes avantages que la troupe (Je Molière ; c'était donc à ses propres pièces que Molière devait ses succès, et voici un exemple de l'effet qu'elles produisaient.

Le 24 octobre 1658, dans la salle des Gardes du Louvre, Molière fait représenter Nicomède, et l'auditoire reste assez froid ; il admire seulement les grâces et la beauté des actrices. On joue ensuite le

Docteur amoureux, et tout aussitôt le roi, charmé, autorise Molière à s'établir au théâtre du Petit-Bourbon : cette faveur avait été sollicitée d'avance par monsieur. Ce n'était donc pas par le talent des artistes que cette troupe se distinguait, mais par le genre des pièces !

Molière, pendant les neuf années qu'il exploita la curiosité des provinces, retourna quelquefois dans les mêmes villes; dans plusieurs d'entre elles, il séjourna assez longtemps, telles que Rouen, où il resta six mois. S'il n'avait eu, pour alimenter son théâtre, que l'Etourdi et le Dépit amoureux, les seules pièces généralement admises pour avoir été faites en province, il est fort douteux qu'il eût pu soutenir ses succès , surtout dans des localités où le public ne se renouvelle pas , où la salle reste vide après cinq ou six représentations d'une même pièce, même dans les grandes villes; dans les petites, une seule suffit. Pour soutenir sa vogue et gagner de l'argent, Molière devait changer souvent son spectacle, et. pour cela, avoir un nombreux répertoire de ses propres pièces.

On verra que Molière employait M"® Beaupré quand il avait accidentellement besoin d'une actrice de supplément ; il lui donnait trois livres par représentation. Peut-on croire qu'une actrice apprenne un rôle pour une somme aussi modique? N'est-il pas plutôt à supposer qu'elle le savait d'avance? que, par conséquent, elle l'avait déjà joué , d'autant plus que Molière la prenait peut-être au pied-levé. Or, si elle l'avait déjà joué, ce ne pouvait être qu'en province : par exemple à Rouen, où elle faisait partie de la troupe de Molière ; d'où on conclut que l'Etourdi et le Dépit amoureux ne sont pas les seules de ses pièces connues que Molière ait fait représenter avant son installation au théâtre du Petit-Bourbon. On ne connaît que l'Ecole des Femmes dans laquelle M"« Beaupré ait joué de cette manière ; mais comme Molière l'employa plusieurs fois, il est possible qu'elle ait encore été utilisée dans d'autres pièces.

Enfin, dans la lettre de Chapelle adressée à Molière à Paris, en 1650, ou 1652, il est parlé de l'embarras que ce dernier éprouvait pour la distribution de ses rôles aux trois grandes actrices de la troupe : à quel titre Molière distribuait-il les rôles dans la troupe de Madeleine Béjart? Celle-ci l'en avait-elle chargé? Ou bien était-ce en quahté d'auteur qu'il le faisait? Si M"« Béjart l'avait chargé de la distribution des rôles, il ne pouvait éprouver de l'embarras qu'à l'égard de DEUX actrices; car Madeleine Béjart, étant directrice, pouvait choisir le rôle qui lui plaisait sans que personne y pût trouver ï\ redire ; d'où on conclut que Molière ne pouvait être embarrassé à

l'égard de trois actrices, que quand il s'agissait de la distribution des rôles de ses propres pièces : donc, il en écrivait déjà!

D'après tout ce qui est dit précédemment, on voit que l'on peut supposer, avec plus ou moins de probabilité, les pièces suivantes comme ayant été faites et jouées en province : Amphitryon, l'Avare, le Bourgeois gentilhomme, le Cocu imaginaire, le Dépit amoureux, l'Etourdi, les Fâcheux, les Femmes savantes, les Fourberies de Scapin, Georges Dandin, le Malade imaginaire, le Mariage forcé, le Médecin malgré lui, Monsieur de Pourceaugnac^ les Précieuses ridicules. Psyché, le Sicilien et le Tartufe. Trois autres comédies, qui ont été tirées des anciens auteurs étrangers, peuvent encore avoir été faites avant l'arrivée de Molière à Paris , savoir : l'Ecole des Femmes, l'Ecole des Maris et le Festin de Pierre. Quant aux pièces que l'on peut regarder comme ayant été données à Paris pour la première fois, ce sont : les Amants magnifiques, la Comtesse d'Escarbagnas , la Critique de l'Ecole des Femmes , V Impromptu de Versailles, Mélicerte, dont il ne fit que deux actes, et la Princesse d'Elide, qui fut tirée d'une pièce espagnole. Donc il ne reste que trois comédies sur l'époque de la composition desquelles on ne possède aucun indice : Don Garde de Navarre, l'Amour médecin et le Misanthrope, et encore la seconde est-elle tirée en partie d'une pièce italienne.

Les écrivains, du temps de Molière, s'occupaient fort peu du théâtre; une grande obscurité règne sur ce qui le concerne; mais, parce qu'on n'en a rien dit, on aurait tort de croire que certains faits, vaguement indiqués, ne s'y sont point passés. En pareil cas, il convient mieux de rester dans le doute et d'attendre des preuves pour ou contre.

Au surplus, que Molière ait commencé tôt ou tard les chefsd'œuvre qu'il nous a laissés, cela ne change rien à sa gloire. Les explications précédentes ont seulement pour objet de faire comprendre que des faits rapportés qui, de prime-abord, semblent des erreurs, peuvent rentrer dans l'ordre des choses possibles, et qu'un trop grand amour du positif ne doit pas les faire rejeter; sauf le cas de preuves contraires. Du reste, on voit que toutes les opinions sont à peu près d'accord : les pièces auraient été commencées, jouées en province ; mais elles n'auraient été amenées au point de perfection où nous les connaissons qu'à Paris. De cette supposition, on n'exclut ni l'Etourdi ni le Dépit amoureux, bien qu'ils soient en vers, parce que l'on a vu Molière, même à Paris, modifier quelques-unes de ses

pièces après les avoir fait déjà représenter : aux Fâcheux, il ajouta la scène du Chasseur; dans le Festin de Pierre, il changea la scène du pauvre ; dans le Malade imaginaire, il modifia l'apostrophe de Béralde à M. Fleurant ; le Fagoteux était indubitablement le Médecin malgré lui, dont il changea tout au moins le titre. Psyché, le Tartufe joués d'abord en prose, très-probablement, furent ensuite mis en vers ; enfin, dans les premières éditions de ses œuvres on voit des variantes ; elles peuvent en partie venir de lui. Les pièces de Molière n'étant pas imprimées, il pouvait les modifier sans cesse ; peut-être était-ce par ce motif qu'il ne voulait pas les faire imprimer. On sait qu'il ne fit imprimer les premières que malgré lui, et parce qu'on les imprimait à son insu. Molière disait : « Je n'ai jamais rien fait dont « je sois véritablement content. » Il devait donc toujours s'occuper du perfectionnement de ses œuvres; peut-être voulait-il attendre, pour les publier, qu'il n'y trouvât plus rien à refaire.

On prétend que les changements faits dans le Festin de Pierre ne viennent pas de Molière ; mais les preuves que l'on apporte à ce sujet ne sont pas convaincantes. Lagrange, en 1682, publia les œuvres de Molière, ayant en main ses pièces déjà imprimées et tous les manuscrits de l'auteur; il dut profiter des unes et des autres- Or, si, comme on le suppose ici, Molière avait l'habitude de perfectionner toujours ses pièces, ses manuscrits devaient renfermer un grand nombre de variantes. 11 pouvait même, quand il faisait représenter une pièce, bien qu'elle fût déjà imprimée, y apporter des modifications qui, alors, devaient exister dans ses manuscrits. Le Festin de Pierre ayant été suspendu , probablement par ordre, et peut-être à cause de la scène du pauvre , Molière, ne voulant pas perdre tout son travail, dut faire des changements à sa pièce afin de pouvoir la redonner plus tard. Quand Lagrange fit imprimer, il aura pris tout d'abord ce qui lui paraissait le mieux et aura pu se tromper; ensuite, quand la critique arriva, il aura recouru aux manuscrits pour y puiser les changements dont il avait besoin.

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