‹ Molière et sa troupeChapitre 3 sur 3 · LA TROUPE DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

LA TROUPE DE MOLIÈRE

BARILLONET joua le rôle d'uN Amour dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 : cet enfant était probablement le fils de l'actrice suivante.

BARILLONET (madame). On ne possède sur cette actrice que des hypothèses ; mais comme elles concourent toutes au même but, on la comprend, à titre de renseignement, dans la troupe de Molière.

CONJECTURES

l. — Un paquet d'environ cinquante portraits d'acteurs en costumes de théâtre, dessinés à la plume, porte l'indication que ces acteurs étaient de la troupe de Molière. Les noms de ces acteurs sont en effet connus pour avoir figuré dans cette troupe à Paris, sauf M"® Barillonet, dont il n'a jamais été fait mention. Tous ces dessins étant du même genre, de la même main, à peu près du même format et sur un même papier peu épais, semblent provenir d'un carnet de poche que l'on aurait découpé. On croit donc pouvoir supposer que l'auteur de ces dessins avait ses entrées au théâtre de Molière, qu'il en dessinait les acteurs qu'il connaissait, et, par conséquent, que M™® Barillonet faisait partie de ce théâtre. Ce paquet a été vendu comme venant du chevalier de Mouhy; il contient sept portraits de M™® Barillonet.

IL — Il est d'usage au théâtre, quand on doit faire paraître des enfants, de les prendre dans les familles dont les intérêts sont liés à ceux de la troupe. C'est ainsi que Molière faisait jouer les enfants des

Latliorillière, des Beauval et des Ducroisy ; or, il fit également paraître un enfant du nom de Barillonet; ce qui donne à croire que les parents de cet enfant appartenaient à son théâtre.

III. — Un huitième dessin représente M'"® Barillonet dans un rôle qu'elle aurait rempli à l'occasion d'un grand spectacle donné à la cour; ce qui semble prouver qu'elle appartenait à la troupe de Molière, la seule qui joua dans ces représentations pour lesquelles elle se réunissait à celle de l'Opéra. Si l'on veut s'en rapporter à de vieux dessins à l'aquarelle très-nombreux, pour ces spectacles le costume était tout autre que pour les représentations ordinaires ; les galons, les rubans et surtout les plumes y figuraient avec profusion : Molière même, dans le rôle de Lycisças, valet des chiens, était empanaché (sept plumes rouges d'autruche sur son chapeau, suivant un vieux dessin).

IV. — D'une partj on dit que le tailleur des ballets du roi se nommait Jean Baraillon, et que, le 25 avril 1672, il épousa Jeanne-Françoise Brouart, sœur de M°»^ Debrie ; d'une autre part, on dit que le tailleur de la troupe de Molière se nommait Barillon, et qu'il avait épousé une des actrices de cette troupe. L'analogie qui existe entre les fonctions de ces deux individus, le genre de leurs mariages, entre leurs noms et celui de Barillonet, peut donner lieu à plusieurs conjectures, tendant à savoir si les noms de Baraillon, Barillon et Barillonet, en les supposant mal rapportés ou modifiés pour le théâtre, n'appartenaient pas à une même famille ; mais parmi ces conjectures on n'en voit qu'une seule qui mérite d'être rapportée, la voici.

Les frères Parfait, en donnant les noms des acteurs qui ont figuré dans Psyché, disent, à l'occasion du prologue, que les Amours étaient représentés par Thorillonei Baraillon; à l'alinéa suivant, en parlant des acteurs de la tragi-comédie, ils citent, pour les mêmes Amours, Lathorïllière fils et Barillonet ; d'où il semble évident : 1° qu'ils ont donné deux noms différents aux mêmes personnes ; 2° que Thorillon , Baraillon, et Barillon cité plus haut, sont des noms mal rapportés, mal écrits, ce qui se faisait alors fréquemment, comme on l'a vu et comme on le verra par la suite dans le cours de cette brochure ; 3° que le véritable nom était Barillonet, tel quïl se trouve écrit sur les huit portraits de l'actrice ; 4° que cette actrice était la femme du tailleur de la troupe et la belle-mère de l'enfant qui joua dans Psyché, à moins que celui-ci ne fût né avant le mariage de ses parents ; 5° que M"® Barillonet était la sœur de M™^ Debrie par sa mère et non

par son père, puisqu'elle s'appelait Jeanne-Françoise Brouart, tandis que Catherine Leclerc était le nom de M™^ Debrie.

BARON (Michel Boyron, dit) naquit à Paris le 8 octobre \ 653 sur la paroisse Saint-Sauveur ; il était fds d'André Boyron, bourgeois de Paris, et de Jeanne Auson, son épouse. A la mort de ses parents, l'oncle de Michel Baron le mit en pension à Villejuif, et comme il était sans fortune et que son oncle ne savait qu'en faire, il le fit engager pour cinq ans dans la troupe des Petits-Comédiens du dauphin, où il débuta, en i 664, à la foire Saint-Germain. Bien que Baron n'eût jamais pris de leçon de déclamation, il se distingua à tel point qu'il eut bientôt la vogue.

En 1665, Baron suivit à Rouen la troupe des Petits-Comédiens, dont M'"^ Raisin, par suite de la mort de son mari, arrivée en 1664, était la directrice ; il revint avec elle, la même année, donner trois représentations sur le théâtre du Palais-Royal, et Molière, charmé des dispositions précoces du petit Baron, en fit son élève et le fit jouer.

Pendant les répétitions de Mélicerte, où il remplissait le rôle de Myrtile, M™^ Molière lui ayant donné un soufflet. Baron se sauva de chez Molière où il demeurait ; il se réfugia chez M™^ Raisin et voulait quitter la troupe du Palais- Royal immédiatement ; mais à force d'instances, Molière obtint qu'il parût encore à la première représentation de Mélicerte, qui fut donnée à la cour le 2 décembre 1666, trois ou quatre jours après l'événement dont on vient de parler.

Baron, en quittant Paris, suivit d'abord M™^ Raisin à Rouen; au bout d'an mois il s'engagea dans une autre troupe qui se trouvait dans cette même ville ; puis il fut en Languedoc, en Provence, en Dauphiné, à Lyon, à Dijon en 1670, et la même année, tout de suite après Pâques, il débuta au théâtre du Palais-Royal. Ce changement se fit en vertu d'une lettre de cachet ; mais elle ne fut nécessaire que pour rompre l'engagement de Baron qui revenait à Molière avec joie.

En 1673, après la mort de Molière, à la fin de mars, Baron passa à l'hôtel de Bourgogne et fut, le 2S août 1680, de la réunion de cette troupe à celle de Guénégaud. Sa dernière représentation, pour prendre sa retraite, eut Heu à Fontainebleau le 21 octobre 1691.

Baron, pendant sa retraite, joua en société à Clagny, à Sceaux et à la cour de Versailles. En 1 716, il reparut une seule fois au théâtre Guénégaud, dans l'Ecole des Femmes, pour présenter au public M"« Angélique Chanterelle, son élève, qui était probablement fille

deDubocage; tout Paris, dit-on, courut à cette représentation. Le nom de l'actrice est tiré de deux tableaux à l'huile, dont un représente les deux acteurs en scène au moment où Arnolphe dit à Agnès : « Regardez-moi là. » Cette même actrice rentra au Théâtre-Français, le 5 octobre 1724, par le rôle d'IpHiGÉNiE ; Baron représentait alors Agamemnon. Elle fut admise, joua souvent avec Baron, et, le 7 janvier 1726, elle jouait encore de nouveau avec cet acteur dans l'Ecole des Femmes. Les auteurs regardent cette représentation comme étant celle des débuts de M"^ Angélique, mais l'histoire de cette actrice prouve qu'ils sont dans l'erreur; d'ailleurs on croit avoir lu quelque part que Baron avait soixante-trois ans à l'époque de ce début, ce qui correspond à 1716; en outre, dans les tableaux dont il est parlé précédemment, l'actrice est habillée à la mode de 1 7 1 6 ou environ, et non de 1726 : peut-être encore que la date (1726) citée par les auteurs est une faute de typographie.

En mars 1620, Baron, se trouvant dans la gêne, rentra au théâtre, et, le 10 avril suivant, il reparut avec un immense succès, qui se continua jusqu'au 3 septembre 1729, où il s'évanouit étant sur la scène. Mort le 22 décembre de la même année, il fut enterré à Saint- Benoît. Baron faisait mystère de son âge, de sorte qu'on le croyait de six années plus âgé qu'il ne l'était. Il jouait les grands rôles de la tragédie et de la comédie; il parlait la tragédie et ne déclamait pas, ce qui était alors contraire à l'usage. C'est probablement le plus grand acteur français qui ait existé.

Baron était fanatique de son métier et très-vaniteux; il avait la taille avantageuse , bien prise, l'air noble, une figure imposante, allongée, régulière, avec un caractère de beauté mâle qui convient à l'homme ; sa physionomie prenait un air fier, tendre et passionné, suivant les différents personnages qu'il avait à représenter ; sa voix était sonore, juste et flexible; sa prononciation, facile, nette et d'une grande précision ; les tons en étaient énergiques et variés ; les inflexions qu'elle prenait ajoutaient souvent au sens des vers qu'il récitait : on leur trouvait, dans sa bouche, des beautés qu'ils perdaient quelquefois à la lecture. Son silence, ses regards, les diverses passions qui se succédaient sur son visage, ses attitudes, ses gestes ménagés avec art, complétaient l'effet infaillible de son débit puisé dans les entrailles de la nature. La figure de Baron semble avoir très-peu changé, c'est au moins ce que l'on doit croire en examinant les cinquante-huit portraits ou costumes que l'on a de cet acteur. Parmi ces portraits se trouve une grande miniature à l'huile, sur cuivre,

qui doit le représenter vers l'âge de trente-cinq ans, et qui donne, à peu de chose près, la même figure que la gravure de Daullé oîi il parait en avoir environ soixante. Outre cette gravure, plusieurs fois copiée, on a encore deux autres portraits intitulés Michel Baron; la gravure de John Hobart qui représente Baron vers l'âge de quarantecinq ans, et celle de Desrochers ; mais, quant à cette dernière, il y a tout lieu de croire que l'indication qui se trouve au bas de l'estampe est erronée. Le portrait donné par Desrochers doit être celui de Michel Boyron de l'hôtel de Bourgogne, dit Baron, par Louis XIIL Cet acteur avait le nez courbe et un double menton, ce qui existe dans la gravure ; Baron du Théâtre-Français avait le nez droit et n'avait pas de double menton.

Baron avait épousé Charlotte Lenoir de Lathorillière, fdle et sœur des acteurs de ce nom ; il en eut un fds, Etienne Baron, qui joua pour la première fois le 30 janvier 1686 dans l'Homme à bonnes fortunes, où il remplissait le rôle du petit chevalier.

Baron père, dans sa vieillesse, donna quelquefois occasion de faire rire à ses dépens. Dans le Cid, lorsqu'il se jeta aux pieds de Chimène, on fut obligé d'appeler deux garçons de théâtre pour l'aider à se relever ; et ce vers, dans la même pièce :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées...

excita un grand éclat de rire, mais il le répéta avec tant d'assurance qu'il imposa silence au public. Le 25 avril 1729, un effet semblable se produisit; c'était dans Rodogune, lorsque M"^ Balicour, jeune débutante qui jouait Cléopatre, clit : «Approchez mes enfants. » Les enfants étaient M"^ Duclos qui avait cinquante-neuf ans, et Baron qui en avait soixante-seize. Enfin, vers sa dernière année, lorsqu'il joua le rôle de Britannicus, on se mit tellement à rire que le spectacle en fut interrompu ; Baron s'avança sur le bord du théâtre les bras croisés, et dit, en poussant un profond soupir : « Ingrat parterre que « j'ai élevé. » Puis il continua son rôle.

L'orgueil poussé jusqu'à l'exaltation faisait le fond de son caractère. Il disait souvent : « Tous les cent ans ont peut voir paraître un « César, mais il en faut deux mille pour produire un Baron, et de- « puis Roscius je ne connais que moi. » Rachel l'a démenti!

Il fut si choqué des termes de la première ordonnance de sa pension, qui portait : ^( Garde de mon trésor royal, payez comptant au « nommé Michel Boyron, l'un de mes comédiens, la somme de..., » qu'il fut tenté de ne pas la recevoir.

Un jour son cocher et son laquais furent battus par ceux d'un grand seigneur, avec lequel il vivait dans cette familiarité que la plupart des courtisans permettaient alors aux comédiens. « Monsieur « le marquis (lui dit-il), vos gens ont maltraité les miens, je vous en demande justice. » Et comme il revint plusieurs fois à la charge en se servant toujours des mômes termes, vos gens et les mienSj ce seigneur, impatienté de la réclamation et choqué du parallèle, lui répondit : « Hé! mon pauvre Baron, que veux-tu que je dise? De « quoi diable aussi t'avises-tu d'avoir des gens ! »

Une autre fois, se trouvant au jeu avec un prince du sang qui l'honorait de son estime et de son amitié : Va pour cinquante louis, mons de Conti, dit-il; Tope à Britannicus, répond le prince, en faisant allusion au rôle que Baron avait joué la veille.

Bacine lisait une de ses pièces aux comédiens, et Baron s'étant avisé d'en dire son sentiment d'une manière peu convenable, l'auteur lui ferma la bouche en lui répliquant : « Baron , je vous ai fait « appeler à l'assemblée pour prendre un rôle dans ma pièce et non « pas pour me donner des conseils. »

Baron passe pour avoir composé onze comédies ; malheureusement il s'en trouve trois dont on lui conteste la propriété, mais sans preuve à l'appui; voici les pièces : le Rendez-vous des Tuileries, le 3 mars 1685, est tombé après dix représentations ; les Enlèvements, 6 juillet

1685, huit représentations; /'Homme à bonnes fortunes, 30 janvier

1686, vingt-trois représentations ; la Coquette, 18 décembre 1686, vingt-cinq représentations; le Jaloux, 17 décembre 1687^ quatorze représentations; les Fontang es maltraitées, 13 mai 1689, seize représentations; la Répétition, 10 juillet 1689, onze représentations; le Débauché, 16 décembre 1689, onze représentations : cette pièce n'étant pas dans les œuvres de Baron , on présume qu'il n'en est pas VstMieuv. L'Andrienne, 16 novembre 1703, très-grand succès; lesAdelphes, 3 janvier 1705, sept représentations : on attribue ces deux dernières pièces au père Delarue. Enfin V Ecole des Pères y trouvée dans les papiers de Baron après sa mort.

Voici les rôles connus pour avoir été joués par Baron : Domitian dans Bérénice, de P. Corneille, le 28 novembre 1670; Néron dans Britannicus, 21 décembre 1670; l'Amour dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 ; Octave dans les Fourberies de Scapin, 24 mai 1671 ; un berger dansant dans la pastorale de la Comtesse d' Escarbagnas , à Saint-Germain-en-Laye , le 2 décembre 1671; Artste dans les Femmes savantes ; Alceste dans le Misanthrope ,

24 janvier 1673 : il remplaçait alors Molière. Achille dans Iphigénie de Racine, 13 décembre 1674 ; le Comte d'Essex, de T. Corneille, en janvier 1678; Alamir dans Zaïde de La Chapelle, 2ô janvier 1681 ; Pylade dans Oreste de Leclerc, 10 octobre 1681 ; Ajax de La Chapelle, 27 décembre 1684; Andronig, 8 janvier 1685; Alcibl^de de Campistron, 28 décembre 1685; Mongade dans l'Homme à bonnes fortunes, 30 janvier 1686; Eraste ààns la Coquette, 28 décembre 1686; Régulus de Pradon, 4 janvier 1688; Annibal de Riuperoux, 5 novembre 1688; Tiridate de Campistron, 12 février 1691; Horace dans V Ecole des Femmes; Horace dans les Horaces de P. Corneille; Pompée dans Sertorius; Œdipe de P. Corneille; Don Sanche d'Aragon ; Nicomède; Ladislas dans Venceslas, en 1691 : ce rôle fut le dernier qu'il joua à sa première retraite.

Joad, dans Athalie, joué trois fois à la cour en 1702; Joseph de l'abbé Genest, joué à Clagny, en février 1706; Arnolphe dans l'Ecole des Femmes^ au Théâtre-Guénégaud, en 1716.

CiNNA, repris le 10 avril 1720, fut son rôle de rentrée; Annibal de Marivaux, 16 décembre 1720; Cardénio dans les Folies de Cardénio, à la cour, le 30 décembre 1720; Misael dans les Macchabées de Lamotte, 6 mars 1721 ; Assdérus dans Esther, 8 mai 1721 ; Agomat dans Bajazet, 8 juillet 1721; Sgévole de Duryer, 18 juillet 1721; Jupiter, repris le 11 septembre 1721, et Amphitryon, dans la pièce de ce nom; Xipharès, et Mithridate repris le 15 septembre 1721, dans Mithridate; Rodrigue, et Don Diègue repris le 13 octobre 1721, dans le Cid; Créon, repris le 17 octobre 1721, dans la Thébdide de Racine; Thieste dans Egiste de Séguineau, 18 novembre 1721; Tatius dans Romulus de Lamotte, 8 janvier 1722; César, repris en août 1722, dans la Mort de Pompée; Ulysse, repris à la fin d'août 1722, dans Pénélope de l'abbé Genest; Antiochus, repris le 2 octobre 1722, dans Rodogune; Cambise dans Nitétis de Danchet, 12 février 1723; Alphonse dans Inès de Castro, 6 avril 1723; Hérode dans la Mariamne de Voltaire, 6 mars 1724; Dorante, repris en mars 1724, dans le Menteur; Agamemnon dans Iphigénie, 3 juillet 1724; Sévère, repris le 26 décembre 1724, dans Polyeucte; Hérode dans la Mariamne de l'abbé Nadal, 15 février 1725; Palémon dans OEdipe de Lamotte, 18 avril 1726; Glaugias dans Pyrrhus de Crébillon, 11 mai 1726; Montan dans Pastor fido, 7 septembre 1726; Pamphile, puis Simon en décembre 1726, dans l'Andrienne; Pyrrhus, repris en janvier 1728, dans Andromaque; Phogas dans Héraclius, de P. Corneille, en janvier 1728; Rurrhus,

repris en juillet 1728, dans Brilannicus ; Vengeslas, le 3 septembre 1 729, qui fut son dernier rôle. Etant arrivé au vers :

Si proche du cerceuil, où je me vois descendre,

il fut obligé de s'arrêter ; soit qu'alors il se sentît oppressé par son asthme, soit plutôt par une triste réflexion sur son grand âge que ce vers lui rappelait, il se trouva mal ; on fut obligé de l'emporter du théâtre, et son rôle fut achevé par Dumirail. Suivant trois anciens dessins, Baron aurait encore joué : Argante dans les Fourberies de Scapin; Augan dans le Malade imaginaire, et Monsieur Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme,

CONJECTURES

I. — L'ancienne tradition dit que Baron, du Théâtre-Français, était fds de Michel Boyron, comédien de l'hôtel de Bourgogne; tandis que son acte de baptême fait voir qu'il était fds d'André Boyron, bourgeois de Paris : il s'agit maintenant d'examiner si ces deux versions ne pourraient pas s'accorder.

Baron, du Théâtre-Français, vécut jusqu'à soixante-seize ans ; pendant cette longue carrière, il fut très-considéré, recherché dans Je monde et lié avec les hommes les plus distingués de son époque : il serait donc bien étonnant que l'on ait pu se méprendre sur son origine, d'autant plus qu'à sa mort son acte de baptême fut exhibé par ses héritiers, et qu'il ne donna lieu qu'à une seule restriction sur son âge que l'on croyait plus avancé ; s'il y avait eu occasion d'en apporter encore à l'égard de son père, il est probable que l'on en aurait fait mention, et, puisque l'on n'a rien dit à ce sujet, on croit pouvoir en conclure que l'opinion admise devait être une vérité.

Au temps dont il s'agit on mettait une négligence extrême dans la désignation des noms et dans les signatures ; on en voit des exemples dans les actes ou les Béjart ont figuré : Béjart cadet, en deux endroits, est désigné Louis Béjart et Béjart lEguisé; sa sœur prend les noms de Madeleine-Grésinde et de Marie-Madeleine; W^^ Mohère, qui avait quatre prénoms, ne les prit jamais tous ensemble; elle s'en donnait un ou deux, et tantôt l'un, tantôt l'autre. Il est donc possible que Michel Boyron, de l'hôtel de Bourgogne, ait encore porté le nom d'André et qu'il se soit donné ce seul nom dans l'acte de baptême de son fds. Le nom de sa femme étant inconnu, elle pouvait se nommer Jeanne Aiison, Le titre de bourgeois de Paris, que

l'on donne au père de Baron, du Théâtre-Français, pouvait convenir à Boyron, de l'hôtel de Bourgogne, tout îiussi bien que celui de comédien, puisqu'il habitait Paris depuis fort longtemps (au moins seize ans). L'hôtel de Bourgogne était situé rue Mauconseil; Boyron, de l'hôtel de Bourgogne, pouvait fort bien demeurer sur la paroisse Saint-Sauveur qui en était tout proche. Enfin, on dit que Baron, après la mort de ses parents, fut mis en pension à Villejuif jusqu'au moment où il s'engagea dans la troupe de Raisin; c'est encore possible: Boyron, de l'hôtel de Bourgogne, mourut en 1655; sa femme, en 1662, et Baron s'engagea en 1664; il aurait donc pu rester deux ans à Villejuif. Du reste, on fera remarquer qu'au temps dont il s'agit, on ne donnait qu'un seul nom de baptême à chaque enfant; que si quelques personnes en avaient plusieurs, c'est qu'elles s'étaient ajouté un nom d'emprunt ; d'où il résulte que Boyron, de l'hôtel de Bourgogne, pouvait se nommer réellement André et avoir pris, par fantaisie, celui de Michel; ou bien encore que les historiens auront pu le lui donner par erreur en faisant confusion avec le célèbre Baron.

On conclut de toutes ces observations que l'ancienne tradition ne doit pas être abandonnée, puisque, d'une part, les registres de l'église seuls la condamnent, qu'ils étaient tenus avec beaucDup de négligence, et que, de l'autre part, les historiens ont pu tomber dans l'erreur; quant à décider si Boyron se nommait Michel ou André, c'est ce que l'on ne pourra pas faire sans doute de longtemps ; mais le nom d'André parait le plus probable, puisqu'il fut donné par Boyron lui-même, et que Michel ne nous est parvenu que par* tradition.

II. — Deux anciens dessins portent à croire que Boyron, de l'hôtel de Bourgogne, avait un fds beaucoup plus âgé que Baron, du Théâtre-Français. L'un de ces dessins fait partie de la pièce de Psijchéj dont il sera parlé à l'article de M°*^ Hervé, et qui, selon toute probabilité, aurait été jouée à Rouen en 1658. A cette époque aucun des acteurs connus sous le nom de Baron n'était au théâtre : Boyron, l'ancien, mourut en 1655; en 1658, Baron, du Théâtre-Français, avait cinq ans ; or, le Bafon de Rouen remplissait, dans la pièce de Psyché, le rôle de Palémon, dieu d'un fleuve : c'était donc un homme fait. Le second dessin est une caricature : deux personnages y sont représentés sur la même feuille; l'un désigné Baron père, l'autre Baron fils. A aucune époque des anciens temps deux Baron y des quatre que nous connaissons, ne furent ensemble au théâtre. Boyron, de l'hôtel de Bourgogne, mourut en 1655; le célèbre Baron

débuta en 1670 et se retira en 1691; son fils, Etienne Ëaron, débuta en 169S et mourut en 1711; Baron, du Théâtre-Français, rentra en 1720 et mourut en 1729; enfin, son petit-fils, François Baron, ne parut qu'en 1741.: il fallait donc qu'il existât un cinquième Baron dont on n'aura jamais parlé. Maintenant, comme le profil de Baron père, sur le deuxième dessin, donne un nez courbe, et que Boyron, de l'hôtel de Bourgogne, l'avait ainsi, tandis que les trois autres Baron avaient le nez droit : on en conclut que ce dessin se rapporte au premier des quatre Baron dont l'autre personnage était fils. Peut-être ce fils, s'il a existé, aura-t-il été confondu avec le célèbre Baron; ce qui aura fait dire que ce dernier avait été élevé sur les planches, qu'en 1658 il était de la troupe de Molière, et qu'en 1663 il se faisait déjà remarquer : on observera que la date de 1658 est justement celle du premier dessin dont on vient de parler, appartenant à la pièce de Psyché. Enfin, on voit que ces trois faits, que l'on a regardés jusqu'à ce jour comme étant de grossières erreurs, semblent à présent pouvoir s'expliquer. Boyron père eut seize enfants.

BEAUPBÉ (M"e Marotte), qui sans doute s'appelait Marie, était la nièce de M^'® Beaupré, du Théâtre de l'Hôtel-de-Bourgogne , qui fut, dit-on, une des premières femmes qui parurent sur la scène. Suivant toute probabilité, M'^* Marotte entra au Théâtre du Marais à Pâques 1659. Le 29 juin 1663, elle joua dans VÉcole des Femmes, au Théâtre du Palais-Boyal , très-probablement en remplacement de Madeleine 'Béj art, qui était indisposée, et il est encore possible qu'elle ait joué dans d'autres pièces , et que Molière l'ait employée quand il avait besoin d'une actrice de supplément, car elle joua plusieurs fois : il la payait à la représentation et lui fournissait les costumes.

En 1670, à la clôture 'de Pâques, M»e Marotte entra définitivement dans la troupe du roi, d'où elle se retira en 1672. En quittant Molière on peut croire qu'elle retourna au Théâtre du Marais ; car Chapuzeau comprend une demoiselle Beaupré au nombre des actrices de ce théâtre qui se retirèrent en 1673, quand on le ferma; cette actrice ne pouvait être la tante de Marotte, car elle aurait eu alors au moins soixante-cinq ans; ni sa sœur, dont on n'a jamais parlé. M"« Marotte était très-jolie et pucelle au par-dessus, si l'on s'en rapporte à Robinet. Elle remplissait les troisièmes rôles de la tragédie et les rôles de caractère de la comédie , tels que : Georgette

dans V Ecole des Femmes, le 4 mai 1663, en visite chez un personnage que l'on ne nomme pas ; Olympie dans Policrate, au Théâtre du Marais, le 19 janvier 1670; Chryséis dans les Amours de Vénus et d'Adonis^ 2 mars 1670; Aglaure dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671; la comtesse d'Esgarbagnas, à Saint- Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671.

Pendant le temps qu'elle resta au Théâtre du Marais, Marotte eut un difîérend avec Catherine des Urhs, et se mesura avec elle, l'épée à la main , sur le théâtre même , après la fin de la pièce.

CONJECTURES

I. — Dans les dessins de la pièce de Psyché, dont il sera parlé à l'article de M™« Hervé , il se trouve deux portraits intitulés Beaupré aînée et Beaupré cadette; il y avait donc trois demoiselles Beaupré, en y comprenant la tante des deux premières, qui semble n'avoir jamais quitté l'hôtel de Bourgogne, quoi qu'en dise Tallemant des Réaux. En comparant les deux dessins que l'on vient de citer avec les portraits de Marotte, on peut croire que celle-ci était la cadette; l'aînée jouait dans Psyché le rôle de Flore , la cadette représentait UNE Muse. M"« Marotte, après avoir fait partie de la troupe de Molière, à Rouen, en 1658, entra au Théâtre du Marais, selon toute apparence, à Pâques 1659; or, comme on dit qu'une demoiselle Beaupré joua en Hollande , ce pouvait être l'ainée, puisque les deux autres ne paraissent pas avoir quitté Paris. Enfin, le chevalier de Mouhy cite trois demoiselles Beaupré dans son Histoire du Théâtre-Français. Il est vrai qu'il confond évidemment Marotte avec sa tante, car il leur attribue les mêmes faits ; quant à la troisième, il dit seulement qu'elle joua le rôle de Dorine dans le Tartufe en 1658; encore ici il est probable qu'il fait confusion avec Marotte, puisque celle-ci vint à Paris, et que l'on n'a jamais fait mention de sa sœur : de sorte que tout ce que l'on peut conclure de ce que le chevalier de Mouhy avance , c'est qu'il avait connaissance de trois demoiselles Beaupré, et qu'en effet elles paraissent avoir existé.

II. — Dans l'histoire de M^^^ Marotte on a admis deux faits qui peuvent paraître douteux : son admission dans la troupe du roi et son duel. Comme Molière, dès 1663, la faisait jouer accidentellement en la payant au jour, et qu'elle était encore au Théâtre du Marais en 1673, un auteur, dont l'opinion est d'un grand poids, pense qu'elle ne quitta ce dernier théâtre qu'à l'époque de sa retraite (1673).

— Vï —

Cependant, tous les autres auteurs disent qu'elle fit partie 'de la troupe du roi, de Pâques 1670 à Pâques 1672; de plus, à l'occasion de deux pièces nouvelles données à la cour, en janvier et en décembre 1671, elle créa des rôles dans ces pièces; or, il semble peu probable que Molière ait fait créer des rôles à une actrice qui n'ait pas été de sa troupe ; c'était s'engager à l'employer toutes les fois que les pièces se donneraient, et c'eût été un engagement inutile, car il devait avoir un nombre d'actrices suffisant, sans compter Hubert, qui pouvait jouer un des rôles dont-il s'agit: la comtesse d'Escarbagnas, qui était de son emploi. C'est en raison de ces observations que l'on a admis M"^ Marotte dans la troupe du roi. On a encore posé en doute que cette actrice ait représenté la comtesse d'Escarbagnas, parce que Robinet dit qu'elle était très-jolie; sans doute elle était telle en 1658, quand elle vint à Paris; mais en décembre 1671, sa figure pouvait se trouver en rapport avec ce rôle : LA COMTESSE peut être une femme d'environ trente-cinq ans, encore jolie; elle a un fils de quatorze à quinze ans, et pense à se remarier. Passons maintenant à la question du duel.

Tallemant des Réaux rapporte que M^^^ Beaupré la tante , actrice du Théâtre du Marais, étant vieille et laide, et par suite d'une dispute avec une jeune actrice, dans laquelle elles s'étaient dit leur fait, proposa à cette dernière de se battre à l'épée ; celle-ci crut que ce duel n'était qu'un badinage; mais M^^^ Beaupré , y allant sérieusement , la blessa au cou : on fut obligé de les séparer. Tallemant ajoute que M"« Beaupré, depuis six ans, a quitté le Théâtre du Marais , et qu'elle joue présentement en Hollande. Enfin, après avoir donné ces détails et quelques autres, il parle du mariage de Molière avec Madeleine Béjart: d'où on conclut que Tallemant écrivait posté lieurement à 1662, et qu'il était fort peu au courant du théâtre.

M"^" Beaupré la tante était la seconde actrice de l'hôtel de Bour* gogne en 1 634 ; elle avait le pas sur M'^^ Valliot, laquelle y' était entrée en 1630, et marchait après M""^ Bellerose, dont le mari, en 1629, était un des plus anciens acteurs et le directeur de ce théâtre; il est donc probable, d'après cela, qu'en 1630 M'^^ Beaupré avait au moins vingt-cinq ans. Ainsi, suivant Tallemant, elle aurait joué à Paris au moins jusqu'à l'âge de cinquante -deux ans, après quoi elle aurait été débuter en Hollande, où elle jouait encore à cinquante -huit ans : tout cela n'est pas impossible, mais c'est un cas fort rare. Maintenant, l'actrice avec laquelle elle se mesura était la belle-sœur de Brécourt, Catherine des Urlis , qui devait être frai jeune quand

M^^e Beaupré quitta Paris (1 656) ; puisque Brécourt mourut par accident en 1685, encore assez jeune, que sa femme, suivant les probabilités, devait être moins âgée que lui, et que sa belle-sœur devait avoir un âge approchant de celui de sa femme. Or, il semble peu probable qu'une actrice dans la cinquantaine se prenne de dispute avec une actrice de vingt ans peut-être ; attendu que les disputes de femmes ne peuvent guère avoir pour motif qu'un sujet de galanterie. D'oïl on suppose que le duel eut lieu entre M"® des Urlis et M"e Marotte, sa contemporaine, comme le disent tous les autres auteurs; siM"e Marotte était sage, comme on le prétend, de mauvais propos sur son compte auront dû la mettre en colère ;du reste, comme on l'a vu , Tallemant était peu au courant du théâtre : son chapitre sur ce sujet semble renfermer de nombreuses erreurs, telles que de faire de Molière le mari de Madeleine , et de M^^ Beaupré une actrice du Théâtre du Marais. Enfin, on dit que M"^ Beaupré la tante avait épousé Verneuil; elle devait être née vers 1600-1605, et Verneuil, le frère de Lagrange, mourut en 1707 ; d'où on pense que le mari de M"^ Beaupré était un autre Verneuil plus ancien , dont le frère de Lagrange aura pris le nom.

III. — Les auteurs disent que M^^* Beaupré , la tante , fut ufie des premières femmes qui aient paru sur la scène ; en cela ils pourraient se tromper de beaucoup : on ignore à quelle époque elle débuta ; mais on vient de voir que ce ne devait pas être bien avant 1630; or, on cite plusieurs autres actrices qui paraissent avoir été plus anciennes. Marie Vernier, femme de Mathurin Lefèvre, dit Laporte , directeur du Théâtre du Marais, parut sur ce théâtre, sans doute, dès l'origine ; elle devait faire partie de la troupe qui le forma, et qui depuis longtemps auparavant parcourait la province. Cette troupe, si l'on veut s'en rapporter à douze vieux portraits, auxquels se trouvent jointes des notes manuscrites, aurait eu pour directeur Pierre Vernier, lequel aurait fondé le Théâtre du Marais en 1694. Ce directeur aurait eu deux filles, Marie Vernier et Rosalie Vernier, actrices dans sa troupe ; en 1600 il aurait quitté le théâtre pour aller vivre à Nantes, où il serait mort le 30 décembre 1610; et, en partant, il aurait cédé la direction du théâtre à son gendre Laporte.

En 1616 , l'abbé de MaroUe parle de Marie Vernier comme d'une actrice qui est sur la fin de sa carrière ; et deux portraits que l'on a d'elle annoncent qu'elle joua étant jeune, et qu'elle devint trèsvieille : on peut mettre sur ces portraits les âges de trente et de

soixante-dix ans. Etait-ce la seule femme de ce théâtre? c'est ce que l'on ignore ; mais comme le chevalier de Mouhy dit qu'elle en était la plus ancienne actrice en 1600, et que la môme indication se trouve écrite sur un des portraits de Marie Vernier,^ on doit en conclure que plusieurs autres femmes y jouaient en même temps qu'elle. La fille de Tabarin, femme de Gaulthier-Garguille , était actrice; les auteurs disent que son mari jouait au Théâtre du Marais en 1 598 ; ce qui donne à penser, de rechef , que ce théâtre existait avant 1600, quoique cette date soit celle que l'on fixe pour son origine. On ne sait si la femme de Gaulthier-Garguille était à ce théâtre en même temps que son mari ; mais celui-ci et sa femme jouèrent à l'hôtel de Bourgogne jusqu'en 1634, et ils y étaient entrés au commencement du dix-septième siècle , avant M^^® Beaupré. M°»e Boniface était de ce dernier théâtre vers 1600; la femme de Gros-Guillaume y était également en même temps que son mari , mort en 1634 ; elle s'en retira à cette époque, elle y était entrée vers

Du reste, l'apparition des femmes sur les planches semble remonter à des temps bien plus reculés , ainsi qu'on le voit par de vieux dessins. Ces dessins, au nombre d'environ deux cent cinquante , représentent les acteurs qui ont joué dans sept mystères; mais, quoique très-anciens, il est certain qu'ils ne sont pas du temps ; sur les dessins qui se rapportent au Mystère de l'Incarnation , il est écrit qu'ils ont été tirés d'un manuscrit de la bibliothèque de Rouen ; d'où il est probable que les autres dessins ont une origine analogue. Une remarque que l'on peut faire dans ces dessins, et qui donne à croire que les figures qui s'y trouvent ne sont pas de fantaisie , c'est, premièrement, que les dessins qui se rapportent à un même mystère sont tous du même genre, sur le même papier et de la même main ; secondement, que tout cela diffère pour deux mystères différents; troisièmement, que, parmi les acteurs qui s'y trouvent représentés, il y en a plusieurs qui ont joué dans deux mystères, et que les figures correspondant au même nom d'acteur se ressemblent : donc ces dessins paraissent être des portraits. Tous les noms des rôles indiqués sur ces dessins sont exactement ceux des personnages des mystères; quant aux noms des acteurs, on n'a pu en vérifier aucun , parce que les anciens manuscrits des mystères que l'on a dans les bibhothèques de Paris n'en parlent pas. Tout ce qui pourrait faire croire que ces noms ne sont pas inventés à plaisir, c'est que, parmi les nombreux portraits que l'on a des acteurs qui ont joué dans les morali-

t^s, dans les sotties et dans les farces, on en retrouve un assez bon nombre qui portent les mêmes noms que ceux des mystères, et l'on sait que les familles d'acteurs se perpétuent au théâtre : ces dessins n'ont donc pas tout le cachet d'ancienneté désirable ; néanmoins on va présenter plusieurs réflexions à ce sujet.

D'après ces dessins, où se trouvent les noms des acteurs et la désignation des rôles qu'ils ont remplis, ont voit qu*au xv^ siècle beaucoup de femmes jouèrent dans les mystères, soit des rôles de femmes, soit des rôles d'anges. Beaucoup d*autres vieux portraits montrent qu'au xvi^ siècle les femmes jouaient parmi les clercs de la basoche, parmi les Enfants-sans-Souci; qu^elles parurent sur les tréteaux des places publiques ; enfin, on a des costumes de femmes qui auraient joué dans les comédies de Marguerite de Navarre, vers 1540. Cet usage existant de longue date, il est bien probable qu'il se sera perpétué sans interruption jusqu'à nos jours. Tous les vieux dessins dont on vient de parler font partie d'une très-nombreuse collection théâtrale, que l'on a achetée il y a longtemps; M. D..., qui l'a vendue, disait l'avoir acquise des héritiers du chevalier de Mouhy, et que ce dernier l'avait eue lui-même d'un grand personnage de la cour de Louis XIV : un duc dont le nom a été dit, mais il n'a pas été retenu.

Dans le xvii« siècle, les hommes jouaient des rôles de femmes ; mais il n'est guère probable qu'ils aient représenté des amoureuses ou des jeunes femmes. Les rôles de femmes cités comme ayant été remplis par des hommes, sont tous des rôles de nourrices ou de vieilles ridicules. Du reste, c'est en 1634 que P. Corneille introduisit pour la première fois, et d'une manière obligée, des rôles de femme dans la comédie , en remplaçant les nourrices , rôles d'homme, par des soubrettes; probablement M"« Beaupré, la tante, aura rempli dès l'origine un de ces rôles; ce qui aura fait dire qu'elle fut une des premières femmes qui aient paru sur la scène : on se sera mal expliqué et voilà tout.

BEAUVAL (Jean Pitel, sieur de), d'abord moucheur de chandelles à Lyon dans la troupe de Paphetin , débuta dans cette troupe à l'époque de son mariage, en 1669, puis il entra dans la troupe du roi en 1670, environ deux mois après Pâques. Après la- mort de Molière, à Pâques, fin de mars 1673, il passa à l'hôtel de Bourgogne, et fut conservé, le 25 août 1680, à la réunion des deux troupes. Retiré le 8 mars 1704, et mort le 29 décembre 1720. Il avait épousé

Jeanne Olivier Bourguignon, dont il eut Louise Pitel et vingt-sept autres enfants : nombre fabuleux! Beauval était un fort honnête homme, très-aimé de ses camarades et bon père de famille. Il jouait les rôles de niais avec un grand succès, ceux de valets, et, après Hubert, les rôles d'hommes travestis en femmes, tels que : Bobinet dans la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germain-en Laye, le 2 décembre 1671; Vadius dans les Femmes savantes; Thomas Diafoirus dans le Malade imaginaire. Le 12 décembre 1696, il joua dans PolymnesteVy tragédie, mais on ignore le rôle qu'il y remplit. Enfin, suivant deux anciens dessins, il aurait encore joué un Espagnol chantant dans le Bourgeois gentilhomme, et Chrysale dans les Femmes savantes.

CONJECTURES

D'après trois portraits, il aurait existé au Théâtre-Français un acteur du nom de Beauval, et du commencement du règne de Louis XV: il ne ressemblait nullement de figure à Jean Pitel, mais il est probable que c'était un de ses fils. On a en outre des portraits d'un acteur et d'une actrice, intitulés Monsieur et madame Beauval, qui jouaient à Rouen, en 1 658, avec Molière ; peut-être étaient-ce le père et la mère de Jean Pitel.

BEAUVAL (Jeanne Olivier Bourguignon, madame), naquit en Hollande vers 1647, et fut exposée, étant très-jeune, à la porte d'une église. Ayant été recueillie et élevée par une blanchisseuse jusqu'à l'âge de dix ans, Filandre, chef d'une troupe qui jouait en Hollande et en Flandre, l'adopta, et la fit débuter dans de petits rôles dont elle s'acquittait fort bien. Ayant suivi ce directeur en France, elle joua à Rouen en 1667. Ayant été ensuite à Lyon, M"*' Bourguignon quitta Filandre pour passer dans la troupe de Paphetin, qui l'adopta de nouveau. Ce fut l'intérêt seul qui motiva ce changement; et, en quittant son premier père adoptif, M"* Bourguignon ne lui témoigna pas la moindre marque de reconnaissance : ce qui ne fut pas le plus beau trait de sa vie.

A Lyon, elle épousa, en 1669, Jean Pitel de Beauval, moucheur de chandelles de la troupe de Paphetin, malgré l'opposition de ce dernier : ce mariage se fit d'une manière assez singulière. Paphetin avait obtenu de l'archevêque, la défense, à tous les curés de son diocèse, de marier les deux personnes dont il s'agit. M"*' Bourgui-

gnon se rendit un dimanche à sa paroisse avec Beauval, qu'elle lit cacher sous la chaire oh. le curé faisait le prône. Quand ce dernier eut fini, elle se leva et déclara, qu'en présence de l'église et des assistants, elle prenait Beauval pour son légitime époux ; Beauval alors, se montra, fit une déclaration analogue, et, par suite de cet éclat, on fut obligé de les marier. Beauval, en l'épousant, avait promis de lui être toujours soumis, et il tint parole.

En 1670, environ deux mois après Pâques et à peine un an après son mariage, M™^ Beauval entra dans la troupe du roi. Louis XIV, la première fois qu'il la vit, dit à Molière de lui retirer le rôle qu'il lui avait donné ; mais sur les instances de ce dernier, le roi, ayant consenti à la voir une seconde fois, changea d'avis.

Après la mort de Molière, à Pâques 1673, M'"^ Beauval passa à l'hôtel de Bourgogne, et fut conservée, le 25 août 1680, à la réunion des deux théâtres. A la clôture de 1704, elle prit sa retraite ; mais elle reparut encore depuis lors sur la scène, dans les fêtes de Sceaux. Morte le 20 mars 1720, âgée de soixante-treize ans.

M""^ Beauval était grande, bien faite, mais nullement jolie ; sa voix, un peu aigre, devint enrouée vers la fin de sa carrière théâtrale. Elle avait un esprit naturel qui lui tenait lieu de l'éducation qu'elle n'avait pas reçue dans sa jeunesse; à peine savait-elle lire, et encore elle ne pouvait lire que l'écriture de son mari. Elle fut toujours trèsexacte à remplir son service ; elle ne s'absentait jamais que pour faire ses couches, qui furent nombreuses et qui l'empêchaient de jouer, chaque fois, seulement pendant dix à douze jours. Elle était difficile à vivre, même dans sa maison; d'un caractère altier, dominant, capricieux, et n'était aimée de personne : M^^Duclos ayant reçu l'ordre de la doubler, de dépit, elle quitta le théâtre et elle le fit quitter en même temps à son mari.

M""^ Beauval jouait les soubrettes de la comédie et les reines de la tragédie, telles que : Nicole dans le Bourgeois gentilhomme, à Chambord, le 14 octobre 1670; Domitie dans Bérénice de P. Corneille, 28 novembre 1670; Cydippe dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 ; Zerbinette dans les Fourberies de Scapin; Julie dans la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germain- en-Laye, le 2 décembre 1671 ; Martine dans les Femmes savantes; Toinette dans le malade imaginaire; Junie dans Scevole, de Duryer, à l'hôtel de Bourgogne; Fatime dans Za:ide de La Chapelle, à Guénégaud, le 26 janvier 1681 ; Orithie dans Oreste de Boyer, 10 octobre 1681; Angélique dans V Amante amant, rôle à travestissement, le 2 août 1684 (très-

probablement) ; Marton dans l'Homme à bonnes fortunes, 30 janvier 1686; Justine dans le Flatteur de J.-B. Rousseau, 24 novembre 1686; Marton dans la Coquette de Baron, 28 décembre 1686; et dans le prologue de cette pièce elle jouait, sous son propre nom, un rôle dans lequel son caractère était dépeint avec assez de naturel ; la SERVANTE, daus le Veau perdu, le 22 août 1689; Gâteau dans le Grondeur en 1691 ; Marine dans le muet, 22 juin 1691; Javotte dans les Saturnales, 7 janvier 1693 ; Nérine dans le Joueur, 19 décembre 1696; Lisette dans le Distrait, 2 décembre 1697; Pulché- RiE dans Athénaïs, 11 décembre 1699; Cléanthis dans Démocrite amoureux, 12 janvier 1700; Nitocris dans Amasis, 13 décembre 1701; Frosine dans le Double veuvage, 8 mars 1702; Mysis dans l'Andrienne, 16 novembre 1703; Lisette dans les Folies amoureuses, 15 janvier 1704 ; et dans le prologue de cette même pièce, elle se joua elle-même, sous son propre nom, en y mettant en évidence tout son mauvais caractère : il est même étonnant qu'elle ait consenti à jouer ce rôle qui fut le dernier qu'elle créa. D'après trois anciens dessins, elle aurait encore représenté : une femme du bel air dans le Bourgeois gentilhomme; Angélique dans le Malade imaginaire, et Bélise dans les Femmes savantes.

On cite encore M°^^ Beauval comme ayant rempli le rôle de Geor- GETTE dans l'Ecole des Femmes en 1662; mais il est probable que l'on a commis une erreur de date, puisqu'elle n'entra dans la troupe de Molière qu'en 1670; à moins qu'elle n'y ait débuté à deux reprises différentes sans qu'on en ait fait mention : il parait plus certain que ce fut Madeleine Béjart qui joua ce rôle en 1662; jyjme Beauval aura pu le jouer plus tard.

BEAUVAL (Mademoiselle Louise Pitel de), fille de Jean Pitel et de Jeanne-Olivier Bourguignon, joua le rôle de Louison, dans le Malade imaginaire, le 10 janvier 1673 ; mais son début en forme n'eut lieu qu'à la fin de 1684. Elle se retira du théâtre, le 3 avril 1718, en même temps que son mari, Pierre Tronchon de Beaubourg, et mourut le 11 juia 1640, âgée de soixante-quinze ans. Elle avait épousé en premières noces, vers l'époque de ses débuts, Jacques Bertrand; en secondes noces, François Deshayes ; et son troisième mariage eut Heu vers 1691. Elle jouait les premiers rôles comiques et principalement les confidentes ; mais c'était une actrice très-médiocre et laide. Vu le rôle qu'elle remplit dans le Malade imaginaire. il est probable que le nom de Louison était celui qu'on lui donnait en

famille : Molière faisait jouer quelquefois les acteurs sous leur propre

nom.

BÉJART (Jacques), le nom s'écrivait Beiart, naquit à Paris, paroisse Saint-Méry, le 15 février 1622. En 1637, il joua d'abord en Provence, en Languedoc, avec sa sœur Madeleine Béjart, et revint avec elle à Paris, où ils formèrent la troupe de société dite l'Illustre Théâtre, qui dura jusqu'en 1653. A cette époque il suivit Molière, qui en devint le chef, en Provence, en Languedoc et au théâtre du Petit-Bourbon.

Béjart aîné tomba malade le 11 mai 1659, et mourut le 21 du même mois ; il était bègue et jouait les rôles sérieux de la comédie, tels que : Pandolphe dans V Etourdi; Eraste dans le Dépit amoureux.

BÉJART (Louis) surnommé VEguisé, très-célèbre acteur, naquit à Paris, paroisse Saint-Méry, le 4 décembre 1630. En 1645-1646, il débuta à l'Illustre Théâtre qui s'établit aux fossés de la tour de Nesle, et qui cessa ses représentations à la Croix-Blanche en 1653. Il fit ensuite partie de la troupe de Molière en province, au théâtre du Petit-Bourbon en 1658, et, en 1661, au théâtre du Palais-Royal, d'où il se retira à Pâques le 16 avril 1670. Mort le 29 septembre 1 678 . 11 était boiteux par suite d'une blessure fortuite reçue, en 1 668, sur la place du Palais-Royal ; il était brave et avait beaucoup de présence d'esprit : c'était un acteur fort distingué. Il jouait les rôles de valets, ceux de pères et les troisièmes rôles tragiques, tels que : Anselme dans l'Etourdi; Valère dans le Dépit amoureux; Béjart, dans l'Impromptu de Versailles, le 14 octobre 1663; Alcantor dans le Mariage forcé, au Louvre, le 29 janvier 1664; l'Hiver dans les Plaisirs de l'Ile enchantée^ à Versailles, le 7 mai 1664 ; Théocle dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1664; Emon dans la Thébaïde de Racine, 20 juin 1664; Don Louis dans /e Fesïm de Pierre; Dubois dans le Misanthrope; Laflèghe dans l'Avare ; Madame Pernelle dans le Tartufe, 5 février 1669 ; Oronte dans Monsieur de Pourceaugnac, à Ghambord, le 6 octobre 1669. Enfin, suivant cinq anciens dessins, il aurait encore joué Don Pèdre et Hali dans le Sicilien, Jupiter dans Amphitryon, Monsieur Loyal dans le Tartufe, et Sbrigani dans Monsieur de Pourceaugnac en 1670. A la retraite de Béjart cadet, ses camarades lui assurèrent une pension de 1 ,000 livres :. ce fut la première que la troupe de Molière établit à l'exemple da celles que l'on donnait aux acteurs de l'hôtel de Bourgogne.

BÉJART (Mademoiselle Madeleine) , l'aînée de sept enfants connus par leurs actes de naissance, naquit à Paris, paroisse Saint-Paul, le 8 janvier 1618 ; elle était fdle de Joseph Béjart, procureur au Châtelet, ensuite huissier du roi ès-eaux et forêts, et de Marie Hervé, son épouse. En 1637, elle s'engagea, avec son frère Jacques, dans une troupe qui joua, jusqu'en 1645, en Provence et en Languedoc. Ce fut dans la première de ces provinces qu'elle épousa secrètement, dit-on. Esprit de Raymont de Mormoiron, chevalier, seigneur de Modène, ensuite comte de Modène, qui était né, le 19 novembre 1608, à Sarrians près d'Avignon. Ce mariage est invraisemblable puisque Madeleine resta comédienne: de plus, selon toute apparence, Monsieur de Modène était alors marié; et s'il ne l'était pas, il se serait marié plus tard : or, s'il eût existé un mariage caché, c'était un obstacle. On vient de mettre en doute l'époque du mariage de Monsieur de Modène par les raisons que voici :

D'une part, le marquis de Fortia d'Urban, né à Avignon, écrivain consciencieux, auteur d'un grand nombre d'ouvrages concernant principalement son pays, a donné l'histoire du comte Esprit de Modène son compatriote. Par cette histoire, on voit que l'auteur fut en position de consulter des documents inédits et même les archives de la famille de Modène (il avait épousé la fille du comte de Modène). Dans cette histoire, M. de Fortia dit que la première femme du comte Esprit de Modène étant morte, des suites d'une couche qu'elle eut en 1630, son mari se remaria peu de temps après, par déférence pour son père qui mourut le 25 août 1632. Ainsi à cette dernière date, le second mariage de M. de Modène avait eu lieu.

D'une autre part, une généalogie de la famille de Modène, mise en tête des œuvres du comte de Modène, dit que ce second mariage se fît en 1666. Comme on le voit, ces deux renseignements sont loin d'être d'accord; mais la généalogie dont il s'agit n'étant qu'une trèslongue nomenclature de noms et de dates qui, sur phisieurs points, est en désaccord avec l'ouvrage de M. de Fortia, on peut croire qu'elle fut tout simplement copiée, par l'éditeur de Paris, sur un document dont on ne se sera pas occupé de vérifier l'exactitude ; et que peutêtre on aura négligé de s'assurer avec assez de soin si la copie ne renfermait pas des fautes de typographie : d'où on pense que la date de 1666 ne peut inspirer aucune confiance, et que l'on doit s'en rapporter entièrement à M. de Fortia, qui, du reste, cite la seconde femme du comte de Modène à l'occasion de plusieurs faits arrivés avant 1666. On fera encore remarquer que M. de Modène, en 166(1,

avait cinquante -huit ans; que sa femme, selon toute apparence, n'en avait pas beaucoup moins, puisqu'elle mourut environ deux ans après son mari , et qu'à cet âge on se marie rarement : on insiste sur l'époque de ce second mariage, parce qu'elle est importante pour la biographie de M"^^ Molière, ainsi qu'on le verra à l'article de cette actrice.

Quoi qu'il en soit," Madeleine Béjart eut de M. de Modène une fdle nommée Françoise, née à Paris, rue Saint-Honoré, paroisse Saint- Eustache, le 3 juillet 1638. Cette fille fut reconnue par son père, dans son acte de baptême en marge duquel il est écrit : Françoise, illégitime. Elle eut pour parrain Gaston de Modène, fils d'Esprit de Modène, représenté par Jean-Baptiste del'Hermite, sieur de Vauselle, beau-père de M. de Modène; et pour marraine, Marie Hervée, mère de Madeleine.

Madeleine revint ensuite à Paris, toujours avec son frère; ils jouèrent d'abord la comédie en société; puis, en 1645, ils établirent un théâtre dont elle était la directrice, d'abord aux fossés de la tour de Nesle, ensuite au port Saint-Paul, et auquel le pubhc donna le titre de V Illustre Théâtre : ce titre lui fut mérité parce qu'il se composait d'une société d'amateurs qui jouaient d'abord gratis ; ce ne fut qu'au bout d'un certain temps, en 1650, suivant les frères Parfaict, que le public commença à payer. Molière faisait partie de cette société .

En 1646, cette troupe partit pour la province et revint à Paris, au commencement de 1650, où elle organisa un nouveau théâtre qui cessa ses représentations à la Croix-Blanche en 1653. A cette époque, Madeleine Béjart s'arrangea avec Molière, qui devint le chef de la troupe dans laquelle Madeleine Béjart demeura l'associée de Molière; ainsi qu'on l'a vu à l'article de ce dernier, par l'affaire d'intérêt qui se traita à Narbonne le 3 mai 1656.

Morte à Paris, le 17 février 1672, étant encore attachée au théâtre, et inhumée à Saint-Paul. Elle fut auteur de Don Quichotte, comédie dans laquelle MoUère entrait en scène monté sur un âne. Un jour qu'on la représentait, en 1670, Molière attendait dans la coulisse pour paraître au moment convenable; mais l'âne, qui ne savait pas son rôle, voulut entrer plus tôt qu'il ne le fallait. Mohère fit tous ses efforts pour le retenir, il appelait : « Baron ! Laforèt ! u à moi , ce maudit âne veut entrer ! » Laforèt se trouvait dans la coulisse du côté opposé, et, ne pouvant traverser la scène, riait de tout son cœur de voir l'embarras dans lequel son maitre se trouvait.

Enfin, destitué de tout secours, et désespérant de vaincre l'opiniâtreté de l'animal, Molière se cramponne aux ailes du théâtre, et laisse glisser l'âne entre ses jambes, pour aller faire telle scène qu'il jugerait à propos.

Madeleine était une actrice de beaucoup de talent ; elle jouait les rôles de soubrettes dans la comédie et les reines de la tragédie, tels que : Marinette dans le Dépit amoureux; Marotte dans les Précieuses ridicules; la suivante de Clélie dans le Cocu imaginaire; Elise dans Don Garde ; Lisette dans l'Ecole des maris, à Vaux, le \2 juin 1661; Georgette dans V Ecole des femmes; M"<^ Béjart dans l'Impromptu de Versailles, 14 octobre 1663; la l*"^ Bohémienne dans le Mariage forcé, au Louvre, le 29 janvier 1664; Philis dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1664; Jocaste dans la Théhdide de Racine, 20 juin 1664 ; Cléanthis dans Amphitryon; Frosine dans l'Avare, Dorine, dans le Tartufe, le 5 février 1669; Nérine àdJi?, Monsieur de Pourceaugnac , à Ghambord, le 6 octobre 1669; Gléomène dans les Am,ants magnifiques, à Saint- Germain-en-Laye, le 7 septembre .1670. Suivant deux anciens dessins, on peut ajouter : Madame Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme, .et la Nuit dans le prologue à' Amphitryon. Enfin, d'après Tallemant des Réaux, en 1645, à l'Illustre Théâtre, elle joua avec beaucoup de succès Epicharis dans la Mort de Sénèque, de Tristanl'Hermite ; et, d'après la dédicace et l'argument d'Andromède, de P. Corneille , elle aurait représenté Vénus dans cette tragédie , en 1650-1651, au théâtre du Petit-^Bourbon ?

BONNEAU (Mademoiselle) joua le rôle d'ANORÉE , suivante, dans la Comtesse d'Escarbagnas,h.^i-GeTmgàn-eTi-L3Lje, le 2 décembre 1671.

BOULONNOIS joua le rôle de Jeannot dans la Comtesse d'Escarhagnas, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671 .

BRÉCOURT (Guillaume Marcoureau, sieur de). On pense qu'il était Hollandais ; que Filandre ayant cru lui voir des dispositions pour le théâtre, le prit avec lui; qu'il lui fit apprendre le français, et qu'il l'amena en France, étant encore fort jeune , oîi il joua dans difTérentes troupes de province. D'après les dessins de la pièce de Psyché, dont il sera parlé à l'article de M™® Hervé, on voit que Brécourt faisait partie de la troupe de Molière à Rouen en 1658; il la suivit au théâtre du Petit-Bourbon; et, vers le milieu de l'année

1660, il entra au théâtre du Marais. Cette môme année, pendant qu'il était attaché à ce dernier théâtre, ayant eu le malheur, par emportement, de tuer un cocher, il se réfugia' en Hollande , où il joua dans la troupe française du prince d'Orange. Là, s'étant chargé d'enlever un réfugié, entreprise dans laquelle il échoua , et ne se trouvant plus en sûreté à l'étranger, Louis XIV, en récompense de la bonne volonté qu'il avait montrée, lui accorda sa grâce. Brécourt alors revint à Paris et rentra au théâtre du Marais.

En juin 1662, il passa dans la troupe de Monsieur, où il était encore le 29 janvier 1664. Ensuite, s'étant brouillé avec Molière, il alla, à Pâques de la même année, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, où il resta jusqu'au commencement de 1674. Alors, il est probable qu'à Pâques de cette dernière année, il le quitta pour aller jouer en Allemagne, puisqu'il y fit imprimer une comédie; et, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'était plus à l'hôtel de Bourgogne en 1680. En 1682, il entra au théâtre Guénégaud. xMort le 27 février 1685, par suite d'une veine qu'il s'était rompue en jouant le rôle de Timon dans la pièce de ce nom dont il était l'auteur. Il fit encore six autres comédies que voici : la Feinte Mort de Jodelet, donnée au théâtre du Petit-Bourbon, en 1660; la Noce de village, à l'hôtel de Bourgogne, en 1666; le Jaloux invisible, au môme théâtre et la môme année; V Infante Salicoque, môme théâtre, en 1667; l'Ombre de Molière, toujours à ce môme théâtre, en 1674 ; le Régal des Cousins et des Cousines, comédie imprimée à Francfort, en 1674. Timon fut joué au théâtre Guénégaud en 1684.

En 1678, Brécourt, se trouvant à la chasse à Fontainebleau, fut attaqué par un sangher qui l'atteignit à la botte et le tint pendant quelque temps en échec ; il parvint cependant à lui enfoncer son épée dans le corps jusqu'à la garde et le tua raide; Louis XIV, qui était présent, lui fit compliment sur son courage, et, le soir, il raconta cette action devant toute la cour en assurant qu'il n'avait jamais vu donner un aussi vigoureux coup d'épée.

Brécourt f'vitun très-grand comédien ; Louis XIV disait qu'i/ ferait rire une pierre. Il jouait des rôles de toute sorte, comiques, sérieux, tragiques, tels que : Jodelet dans les Précieuses ridicules, 1659; Alain dans l'Ecole des Femmes; Dorante dans la Critique de l'Ecole des Femmes; Brécourt dans F Impromptu de Versailles, 14 octobre 1663; Pancrace dans le Mariage forcé, au Louvre, le 29 janvier 1664; Taxile dans Alexandre, h l'hôtel de Bourgogne, en décembre 1665; Colin dans la Noce de village; le Cynique dans les

Poêles, sixième entrée du ballet des Muses, à Saint-Germain-en- Laye. le 2 décembre 1666; Anaxandre dans Laodice, à l'hôtel de Bourgogne, en février 1668; Britannigus, au même théâtre, le 13 décembre 1669; Sylvestre dans les Fourberies de Scapin, au théâtre Guénégaud ; Antioghus dans Bérénice de Racine ; Harpagon dans l'Avare; Monsieur de Pourceaugnag.

Brécourt était de moyenne taille, bien face, mais extrêmement pâle; il aimait le jeu, les femmes et le vin; il était très-brave, mais bretteur; enfin il avait épousé M"*' Etienne des Urlis, comédienne du théâtre du Marais, et qui était sœur du comédien des Urlis.

CONJECTURES

Sur un portrait, il est écrit : Brécourt le père. Sur plusieurs autres portraits d'acteurs, on trouve : Brécourt fils, J/"^ Adélaïde de Brécourt aînée, JH"® de Brécourt cadette. Ces indications portent à croire que Brécourt eut un fils et deux parentes de son nom qui embrassèrent la carrière du théâtre ; Brécourt fils jouait sous Louis XV.

Dans une comédie de Pellet-Desbarraux, jouée en 1787 à Toulouse, destinée à célébrer le premier passage de Molière dans cette ville, en 1646, l'auteur met en scène plusieurs acteurs de la troupe de M^i^ Béjart. Parmi les personnages de la pièce se trouvent : Mohère, Madeleine Béjart, M"^ Brécourt, pupille et élève de Molière, Lagrange, jeune premier de la troupe. A-tr-il pris les deux derniers noms au hasard, ou bien avait-il des renseignements à leur égard? Ce qu'il y a de certain, c'est que le troisième nom se rapporte à l'hypothèse ci-dessus, et le quatrième avec ce que l'on dira de Lagrange à son article: cet acteur étant mort en 1692, dans un âge assez avancé, pouvait déjà jouer en 1646.

CHATEAUNEUF, le nom s'écrivait Chasteauneuf, acteur de la troupe de Molière, à Lyon en 1653, l'aura sans doute suivie pendant quelque temps ; mais, comme il ne figure pas dans les dessins de la pièce de Psyché, jouée à Rouen en 1658, dont on parlera à l'article de M™'^ Hervé, on peut croire qu'il avait quitté Molière avant cette époque. Toutefois, on le retrouve au théâtre du Palais-Royal en 1 664; car on voit, sur le registre du Théâtre-Français de cette année : « Payé à M. Rouan, pour la petite Chateauneuf, 60 livres; à quoi la société s est engagée. » Cet acteur, qui était gagiste, représenta :

UN Pâtre dans Mélicerte, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1666; LE Capitaine des Gardes dans Amphitryon, le 13 janvier 1668, et, dans Psyché, aux Tuileries en janvier 1671.

CONJECTURES

En 1688, le concierge du théâtre Guénégaud se nommait Chateauneuf, la femme de ce concierge était et avait été la confidente intime de M™^ Molière, déjà dans le temps de son premier mariage ; d'oii il paraît certain que ce concierge et l'acteur qui nous occupe n'étaient qu'une même personne. Il est de même possible que A. P. P. de Chateauneuf, ancien comédien de M. le Prince, qui fit représentera Maëstricht, au commencement de 1663, la Feinte Mort de Pancrace , comédie, ait été ce môme homme. Enfin, cet acteur fut encore peutêtre le môme que le comédien de province nommé Chateauneuf, qui avait épousé une fille de Duclos, acteur du théâtre du Marais, et qui fut le père de la célèbre Marie-Anne de Chateauneuf, dite M"® Duclos, nom qu'elle avait pris de son grand-père qui avait eu de la renommée.

CROISAC, gagiste de la troupe de Monsieur, au théâtre du Petit- Bourbon, dès l'origine, en novembre 1658, fut congédié à Pâques

DEBRIE (Edme Wilquin, sieur), le nom s'écrivait De Brie, d'abord acteur de province, entra dans la troupe de Molière à Lyon, en 1653, et la suivit jusqu'à Paris. En 1658, il fit partie de la troupe de Monsieur, puis de celle du roi. En 1664, il succéda à Duparc dans ses rôles, et, en 1673, après la mort de Molière, il fut du théâtre Guénégaud. Mort le 9 mars 1676, étant encore attaché au théâtre. Il jouait toute sorte de rôles, mais peu importants, tels que: La Rapière dans le Dépit amoureux; Almanzor dans les Précieuses ridicules; Villebrequin dans le Cocu imaginaire; un Commissaire daas r Ecole des Maris, à Vaux, le 1 2 juin 1 66 1 ; un Notaire dans l'Ecole des Femmes; La Ramée dans le Festin de Pierre; un Garde de la Maréchaussée dans le Misanthrope ; Loyal dans le Tartufe, 5 février 1669 ; un Maître d'armes dans le Bourgeois Gentilhomme. à Chambord, le 24 octobre 1770; le Dieu d'un Fleuve dans Psijché, aux Tuileries, en janvier 1671; Nérine en 1671, puis Scapin, dans

les Fourberies de Scapin; Trissotin dans les Femmes savantes. Suivant un ancien dessin, il aurait encore joué Sosie dans Amphitryon. D'après cinq portraits que l'on a de Debrie, on voit qu'il avait la figure maigre, allongée, le nez très-long et presque droit ; il était bretteur, difficile à vivre, et Molière ne l'aimait pas.

DEBRIE (Catherine Leglerg, Madame) , dite M"e Debrie, d'après un auteur du temps, serait née en 1620; mais il semble qu'à ce chiffre on doive ajouter au moins dix ans. Si elle était née en 1620, elle aurait joué jusqu'à l'âge de soixante-cinq ans et serait morte à quatre-vingt-six ans; voilà d'abord deux cas très-rares. Ensuite, l'Ecole des Femmes ayant été donnée en 1662, ce serait à une actrice de quarante-deux ans que Molière aurait confié le rôle d' Agnès, ce qui est peu probable. Enfin, on a deux miniatures à l'huile, sur cuivre, de M ™« Debrie ; dans la première, elle aie visage rond, bouffi et paraît avoir environ vingt-cinq ans; dans la seconde, la figure est allongée et très-maigre, ce qui annonce une femme d'environ cinquante ans ; or, on ne peut guère supposer que les miniatures aient été faites avant que M™^ Debrie n'ait eu quelque renommée, ni après sa retraite. Comme elle ne stationna qu'aux états du Languedoc, de 1654 à 1657, qu'elle ne vint à Paris qu'en 1659, et qu'elle se retira en 1685, on peut croire que les miniatures sont de 1655 à 1660, et de 1680 à 1685. En retranchant vingt-cinq ans des premières dates et cinquante des secondes, on voit que jyime Debrie a pu naître de 1630 à 1635. Quoi qu'il en soit, elle entra dans la troupe de Molière à Lyon en 1653, en môme temps que son mari, Edme Wilquin, sieur Debrie, et ils ne la quittèrent plus.

Après la mort de Molière, en 1673, M"*® Debrie fut de l'établissement du théâtre Guénégaud, conservée à la réunion des théâtres du 23 août 1680, et reçut l'ordre de sa retraite le 19 juin 1684; néanmoins, il paraît qu'elle joua jusqu'au 14 avril 1685. Morte le 19 novembre 1706 ; elle avait eu un enfant le 17 octobre 1659.

^{me Debrie était très-jolie, grande, bien faite et conserva longtemps un air de jeunesse; dans l'âge mûr, elle était devenue trèsmaigre, un squelette, dit-on. D'après trois miniatures à l'huile sur cuivre, à des âges très-différents, on voit qu'elle clignait un peu de l'œil gauche. Elle remplissait, au théâtre, les principaux rôles de jeunes femmes dans le tragique et dans le haut comique, avec un grand talent, tels que : Célie dans l'Etourdi; Lucile dans le Dépit amou-

reux; Madelon dans les Précieuses ridicules; la Femme de Sgana- RELLE dans le Cocu imaginaire; Isabelle dans l'Ecole des Maris, à Vaux, le 12 juin 1661; Glimène dans les Fâcheux, à Vaux, le 16 août 1661; Agnès dans l'Ecole des Femmes, et elle conserva ce rôle, à la demande du public, jusqu'à sa retraite, 1685; Uranie dans la Critique de l'Ecole des Femmes; Mademoisele Debrie, dans V Impromptu de VersailleSyle 14 octobre 1663; une Bohémienne dans le Mariage forcé, au Louvre, le 29 janvier 1664; le Siècle d'airain dans les Plaisirs de Vile enchantée, à Versailles, le 7 mai 1664; Cynthie dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1664; CÉLiEdans les Plaisirs de Vile e/ic/ianfëe, à Versailles, le 9 mai 1664; Antigone dans la Thébaïde de Racine, 20 juin 1664 ; Mathurine dans le Festin de Pierre; Eliante dans le Misanthrope; Iris dans la pastorale du Ballet des Muses ; Daphné dans Mélicerte, et Isidore dans le Sicilien, à Saint-Germain-en-l.aye, le 2 décembre 1666; Miris dans la Veuve à la mode, 9 mai 1667; Délie le 25 octobre 1667; Claudine dans Georges Dandin, à Versailles, le 18 juillet 1668; iMarianne àms l'Avare; Marianne dans le Tartufe, 5 février 1669; Dorimène dans le Bourgeois gentilhomme, à Gtiambord, le 14 octobre 1670; Plautine dans Bérénice de P. Gorneille, 28 novembre 1670; Vénus dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 ; Hyacinthe dans les Fourberies de Scapin; une Nymphe dans la pastorale de la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671; Armande le 11 mars 1672, puis Henriette, dans les Femmes savantes; la Gomtesse, dans l'Inconnu de Th. Gorneille, en 1675 ; Aminthe dans le Triomphe des Dames, 7 août 1676 ; enfin, d'après un vieux dessin, elle aurait représenté Nérine dans Monsieur de Pourceaugnac.

DUGROISY (Philbert Gassaud, sieur), le nom s'écrivait Du Croisij, gentilhomme de Beauce, fut d'abord directeur d'une troupe de province. En 1658, se trouvant à Rouen, il réunit momentanément sa troupe à celle de Molière qui lui avait détourné son public : MoUère avait un personnel suffisant et avait la vogue ; en se chargeant, sur la prière de Ducroisy, de la troupe de ce dernier, il donna une grande preuve de la bonté de son cœur. A Pâques 1659, Ducroisy entra personnellement dans la troupe de Mobère, au théâtre du Petit- Bourbon, et ne la quitta plus. Les frères Parfaict supposent, d'après M. de Tralage, que Ducroisy serait déjà entré dans la troupe de MoUère à Lyon, en 1653-1655, mais ils ne disent pas le temps qu'il y resta.

A Pâques 1673, après la mort de Molière, Ducroisy passa au théâtre Guénégaud et fut conservé, le 25 aoiit 1680, à la réunion de ce théâtre à celui de l'hôtel de Bourgogne. Retiré le 18 avril 1689 ; mort à Conflans-Sainte-Honorine, près Paris, en octobre 1695, âgé de soixante-cinq à soixante-six ans ; c'était un bel homme, fort gras : on le dit auteur du Triomphe de la Raison, comédie jouée en province, mais il pourrait y avoir erreur. Ducroisy avait épousé Marie Clavareau, dont il eut deux fdles : la première, Angélique, à l'âge de cinq ans, en 1665, était du nombre des Petits-Comédiens- Dauphin, elle mourut en vingt-quatre heures, au mois de février 1670; la seconde, Marie-Angélique Ducroisy, vécut très-vieille. La sœur de Ducroisy avait épousé Belle-Rose, du théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Ducroisy jouait les rôles sérieux .de la comédie et les confidents de la tragédie, tels que : Métaphraste dans le Dépit amoureux; Ducroisy dans les Précieuses ridicules; Eraste, dans les Fâcheux, h la fm de 1662; Lycidas dans la Critique de l'Ecole des Femmes; Ducroisy, dans l'Impromptu de Versailles, le 14 octobre 1663; Marphurius dans le Mariage forcé, au Louvre, le 29 janvier 1664; Aristomène dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1 664 ; Monsieur Dimanche dans le Festin de Pierre ; Ephestion dans Alexandre de Racine, 12 décembre 1665; Oronte dans le Misanthrope; ïyrène dans Mélicerte, et un Sénateur dans le Sicilien, à Saint-Germain-eri-Laye, le 2 décembre 1666; Piiilène dans Délie, 25 octobre 1667; Mercure dans Amphitryon; Monsieur de SotenviLLE dans Georges Dandin, à Versailles, le 18 juillet 1668;Valère dans l'Avare; Tartufe, 5 février 1 669 ; Sbrïgani dans Monsieur de Pourceaugnac, à Chambord, le 6 octobre 1669; Timoglès dans les Amants magnifiques, à Saint-Germain-en-Laye, le 7 septembre 1670; UN Maître de philosophie dans le Bourgeois gentilhomme, à Chambord, le 14 octobre 1670; Albin dans Bérénice de P. Corneille, 28 novembre 1670; Jupiter dans Amphitrijon, aux Tuileries, en janvier 1671 ; Géronte dans les Fourberies de Scapin; Harpin dans la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671 ; Vadius le 11 mai 1672, et, après 1673, Ariste et Philaminthe, dans /es Femmes savantes; Béralde dans le Malade imaginaire; le Baron, dans le Iriomphe des Dames, le 7 août 1676. Suivant deux anciens dessins , il aurait encore joué Sganarelle dans V Ecole des Maris, et le Tertius-Dogtor dans le Malade imaginaire.

CONJECTURE

Sur plusieurs portraits de Ducroisy, on trouve écrit Ducroisy le Vieux; cinq autres portraits, d'un autre homme, sont intitulés Ducroisy fils : donc Ducroisy aurait eu deux filles et un fils au théâtre.

DUCROISY (Marie Glavareau, Madame), née en Poitou, était la femme de Philbert Gassaud, sieur Ducroisy. En 1659, elle entra dans la troupe de Molière en même temps que son mari ; elle avait déjà joué avec Molière l'année précédente à Rouen. M™^ Ducroisy prit sa retraite en 1664; c'était une actrice médiocre; on ne connaît qu'un rôle joué par elle, Mademoiselle Ducroisy, dans l' Impromptu de Versailles, le 14 octobre 1663.

DUGROISY (Mademoiselle M arie- Angélique Gassaud), née en 1658, fille de Philbert Gassaud, joua le rôle d'une Grâce dansante dans Psyché en 1671. Le 3 mai 1673, elle fut admise au théâtre Guénégaud, et conservée à la réunion de 1680. Retirée le 19 avril 1694; morte àSaint-Germain-en-Laye, le 1 4 décembre 1 756, vingt et un ang après la mort de son mari, Paul Poisson : il est douteux qu'elle ait eu du talent. Avant son mariage, elle était connue au théâtre sous le nom d'Angélique . En fait de rôles qu'elle ait joués, on ne connaît que: Phaine dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 ; l'Amour dans l'Incoîinu, de T. Corneille, en 1675; Angélique daiis le Triomphe des Dames, le 7 août 1676; Zindaris dans Zaïde, 26 janvier 1681 ; UNE Confidente, dans Oreste, le 10 octobre 1681.

DUFRESNE (Charles), étant directeur d'une troupe de province, rencontra MoHère à Nantes, en avril 1648. Il se trouvait alors dans cette ville un Vénitien, nommé Ségalla, qui montrait des marionnettes avec beaucoup de succès ; afin de lui faire une concurrence plus efficace, Dufresne et Molière réunirent leurs troupes, et il paraît que depuis lors ils ne se quittèrent plus; car, on les retrouve ensemble à Narbonne en 1650, à Lyon en 1653, à Rouen en 1658, et à Paris lorsque MoUère s'installa au théâtre du Petit-Bourbon. Dufresne quitta le théâtre à Pâques 1659, pour se retirer à Argentan son pays natal : on croit qu'en province il était régisseur de la troupe de Molière.

DUPARC, dit Gros-Rétié, on écrivait Du Parc, faisait partie de la troupe qui jouait à l'Illustre Théâtre, en 1645, lorsqu'elle s'établit. En 1653, il alla jouer en province, et, cette même année, étant à Lyon, il entra dans la troupe de Molière; il la suivit en province, et revint avec elle à Paris en 1658. A Pâques 1659, il passa à Ftiôtel de Bourgogne, et, à Pâques 1660, il rentra dans la troupe de Molière.

Duparc mourut le 4 novembre 1664 étant encore attaché au théâtre du Palais-Royal. Il jOua le rôle de Gros-Réné dans le Dépit amoureux; sous son propre nom, un rôle improvisé, dans une farce, à Vincennes en mai 1659; celui de Gros-Réné dans le Cocu imaginaire; d'ERGASTE dans V Ecole des Maris, à Vaux, le 12 juin 1661 ; de Lamontagne dans les Fâcheux, à Vaux, le 16 août 1661; de l'Eté dans les Plaisirs de l'Ile enchantée, à Versailles, le 7 mai 1664.

CONJECTURE

Parmi les quarante-un dessins dont il sera parlé à l'article de ]yime Hervé, et qui se rapportent à la pièce de Psyché jouée à Rouen en 1658, on trouve deux portraits intitulés : Madame Duparc, une muse; Mademoiselle Parc, Cléomène. Deux autres portraits d'une actrice portent le nom de Mademoiselle Duparc, et, par la figure, ne peuvent se rapporter à M™® Duparc. Il y a donc lieu de supposer que Duparc avait une sœur, ou peut-être une nièce, qui jouait dans la troupe de Molière en province, et qui l'aura quittée, soit avant, soit peu après son établissement à Paris, puisque personne n'a fait mention de cette actrice.

DUPARC (Madame Anne), suivant les conjectures les plus probables, comme on l'a vu à l'article de Molière, faisait partie de la société de V Illustre Théâtre en 1652. Elle aurait quitté Paris un peu avant que cette société ne cessât ses représentations, et serait partie pour Lyon où elle aurait épousé immédiatement Gros-Réné : si ces conjectures sont JQstes, son nom de fdle était Anne Menou. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1653, Molière la trouva mariée à Lyon, où il l'engagea dans sa troupe. M™*' Duparc le suivit en province et vint avec lui en 1658 àParis, où elle fit partie de la troupe de Monsieur. A Pâques 1659, elle quitta cette troupe pour passer au théâtre de l'hôtel de Bourgogne ; mais, en 1660 elle revint au Petit-Bourbon, et. en 1667 elle retourna à l'hôtel de Bourgogne.

M™e Duparc mourût le 11 décembre 1668. On la trouvait très-jolie et gracieuse, elle tournait toutes les têtes; elle jouait la comédie, la tragédie et dansaitd'une manière très-remarquable; elle futl'une des premières femmes qui dansèrent sur la scène : c'était l'actrice la plus parfaite de la troupe dans les deux genres, et Molière en faisait grand cas. Molière, les deux Corneille, La Fontaine et Racine furent épris des charmes de M^^e Duparc ; mais il semble que le dernier seul ait été écouté. Quand il était question de cette actrice, on l'appelait la marquise, à cause de son grand air ; son port d'impératrice, dit Loret. Voici plusieurs rôles qu'elle joua : Hippolyte dans l'Etourdi; Cathos dans les Précieuses ridicules ; Célie dans le Cocu imaginaire ; la NUIT dans les Amours de Diane et d'Endymion, 25 juin 1660; done Elvire dans Don Garcia de Navarre ; Orante dans les Fâcheux, à Vaux, le 16 août 1661 ; Climène dans la Critique de l'École des femrwes; Mademoiselle Duparc dans l'Impromptu de Versailles, 14 octobre 1 663 ; DorimEne dans le Mariage forcé, au Louvre, le 29 janvier 1 664 ; LE Printemps le 7 mai, et Alcine le 9 mai, à Versailles en 1664, dans les Plaisirs de l'Ile enchantée ; Aglante dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1664 ; Elvire dans le Festin de Pierre ; Ariane dans Alexandre, 12 décembre 1665; Arsinoé dans le Misanthrope; Mélicerte, à Saint-Germain-en-Laye , le 2 décembre 1666 ; Héro dans Léandre et Iléro, à l'hôtel de Bourgogne, le 15 août 1667 ; Andromaque le 10 novembre 1667.

FINET joua le rôle de Criquet dans la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671 .

GAUDON joua LE COMTE dans la comtesse d'Escarbagnas, à Saint- Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671, et l'on ne sache pas que ce jeune homme ait reparu plus tard sur la scène.

HERVÉ (Geneviève Bejart, Madame), le nom s'écrivait Herué, naquit à Paris, paroisse St-Paul, le 2 juillet 1 624 . Il est très-probable que Geneviève fit partie de la troupe de l'Illustre Théâtre, organisée par Madeleine Béjart, sa sœur, en 1645 ; car on dit qu'elle parut déjà à cette époque. On la voit ensuite figurer, sous le nom d'Hervé, dans la distribution des rôles d'Andromède, qui, selon toute apparence, fut jouée à Lyon en 1653 ; on la retrouve encore à Rouen en 1658 : d'où on conclut qu'à partir de 1645, elle suivit sa sœur et Molière jusqu'à l'arrivée de ce dernier à Paris en 1658 ; car on sait positive-

ment que Geneviève Béjart, dès l'origine, fit partie de la troupe de Monsieur.

Le 27 novembre 1664, M™® Hervé épousa Léonard de Lomény de La-Ville-au-Brun ; et, le 19 septembre 1672, Jean-Baptiste Aubry, maître paveur et auteur dramatique, mort le 20 mai 1692 : jusqu'à l'époque de ce dernier mariage, elle fut connue au théâtre, à Paris, sous le nom de Mademoiselle Hervé. D'après un ancien portrait, auquel se trouve jointe une biographie, un acteur de ce même nom aurait débuté au théâtre du Marais ; mais , comme il ne se serait retiré qu'en 1 680, année de la réunion des théâtres, ce ne pouvait être son mari.

En 1673, M.^^ Aubry passa au théâtre Guénégaud, et mourut le 3 juillet 1675, après une maladie de trois années. Elle ne laissa point d'enfant. Elle jouait plusieurs sortes de rôles, mais peu importants, tels que : Mademoiselle Hervé , dans l'Impromptu de Versailles y le 14 août 1663 ; Aristione dans les Amants magnifiques, à Saint-Germain-en-Laye, le 7 septembre 1670; Nérine dans les Fourberies de Scapin; Bélise le 11 mars 1672, puis Philaminte, dans les Femmes savantes. D'après deux anciens dessins, elle aurait encore joué Dorimène dans le Bourgeois gentilhomme, et Frosine dans l'Avare.

CONJECTURES

Le titre de madame, que l'on donne à cette actrice, doit faire croire qu'elle s'est mariée trois fois. Les auteurs la désignent sous le nom de Mademoiselle Hervé ; mais à son époque c'était l'usage de nommer ainsi les actrices mariées. Ce qui a fait adopter le titre de madame, c'est que M. Beigner, dans son histoire du théâtre, insérée dans Patria, le lui donne ; et que ce même titre se trouve écrit sur un ancien portrait de cette actrice. Ce portrait fait partie d'une collection de quarante-un dessins, tous de la même main et sur le même papier, relatifs à une même pièce qui, suivant toute probabilité, aurait été donnée àBouen en 1658, quand les troupes de Molière etdeDucroisy y étaient réunies, comme on l'a dit à l'article de ce dernier. Dans ces portraits, contrairement à l'usage du temps, on appelle madame les actrices qui ont été mariées. Cette pièce avait pour titre Psyché, et, d'après le caractère de sept personnages, on voit qu'elle devait différer de la Psyché représentée au palais des Tuileries en janvier 1(>71 . Ainsi, le personnage de Zéphir joué par Molière aux Tuileries, non plus que celui de Jupiter joué par Ducroisy, ne figurent pas dans les dessins de la représentation de Bouen, où Molière remplissait le rôle

(le VuLGAiN et Ducroisy celui cI'Egiale. Cinq autres personnages, et peut-être plus, étaient représentés par des femmes, dans l'une, et dans l'autre par des hommes : c'est-à-dire que tous les noms sont restés les mêmes ; mais qu'ils ont été affectés tantôt à un personnage masculin, tantôt à un féminin. D'ailleurs ces différences s'expliquent facilement, puisque la pièce de Psyché donnée à Paris fut faite en majeure partie par P. Corneille ; il est vrai qu'il l'écrivit d'après les données de Molière ; mais Corneille aura pu les modifier : ces données pouvaient être la Psyché jouée à Rouen, qui était peut-être en prose et qu'il s'agissait de mettre en vers. Du reste, on a été en position de reconnaître plusieurs fois, que les profils donnés par les quarante-un dessins dont il s'agit, étaient bien ceux des personnes que l'on y désigne ; de sorte que cette collection doit inspirer de la confiance sous le rapport de la ressemblance.

On a dit plus haut que, suivant toute probabilité. Psyché aurait été jouée à Rouen en 1658. Voici en quoi consistent ces probabilités. Premièrement, parmi les artistes qui sont désignés sur les dessins, on voit d'abord figurer toute la troupe de Molière ; ensuite quelques artistes qui jouaient en province à cette époque, et que l'on suppose avoir fait partie de la troupe de Ducroisy, enfin des noms inconnus- Or, presque tous ceux de ces artistes connus sont entrés à la fin de 1658, ou à Pâques 1659, dans les différents théâtres de Paris : Villiers à l'hôtel d^Bourgogne; Jodelet, l'Epy, Hubert et Marotte-Beaupré, au théâtre du Marais; Ducroisy et sa femme, au Petit -Bourbon.

Quand Molière quitta Rouen, il est donc probable que la troupe de Ducroisy, n'osant pas reprendre à elle seule ses représentations, se sera dissoute : l'itinéraire des acteurs connus pouvant se suivre, on pense qu'il n'y a pas erreur dans l'hypothèse précédente. Quant aux acteurs inconnus, ils seront restés en province, et, n'ayant pas joué à Paris, personne n'en aura parlé.

Secondement, quarante-un artistes forment un personnel beaucoup plus fort que celui d'une troupe ordinaire de campagne ; or, on ne sache pas qu'autre part qu'à Rouen, Molière ait réuni une autre troupe à la sienne : l'association momentanée qu'il fit à Nantes avec Dufresne ne pouvant pas être comptée.

Troisièmement, en comparant les biographies des acteurs qui figurent dans les dessins dont il s'agit, on voit qu'ils n'ont pu se trouver tous réunis qu'en 1658 et en province. Ainsi les probabihtés qui font regarder Rouen comme étant le Heu de la représentation de cette Psyché sont concluantes.

Voici les noms des acteurs qui concoururent à la représentation do Psyché, et dont on n'aura pas occasion de parler ailleurs : M^i^ Biet était probablement parente de Facteur de province qui débuta à Paris en 1692, pour remplacer Baron ; M""^ Dorimont, actrice de province, débuta à Paris en 1660 avec son mari, fondateur du théâtre de Mademoiselle ; M"e Fleury; M'^^'Guyot, actrice de province avant 1673, époque à laquelle elle débuta à Paris -, M^'^ Lalande ; Le Noir, camarade de Jodelet et de l'Epi en 1633, et qui sans doute aura passé en province, puisque depuis lors on n'en a plus reparlé ; Levert; RosiDOR, acteur de province, qui vint à Paris en 1691, avec la prétention de remplacer Baron, et qui ne fut pas admis ; M™'' Rosidor ; Sa- MAisE ; Saint-Didier ; Sainte-Marthe ; Sganin; Sinianis ; La-Thuillerie, acteur de province, qui vint débuter à Paris en 1672; Vallée, probablement parent de l'actrice du théâtre du Marais ; Ville. En ajoutant à cette liste les noms des acteurs qui sont signalés dans cet ouvrage, comme s'étant trouvés avec Molière à Rouen en 1658, on aura la composition de la troupe qu'il dirigeait dans cette ville ; on verra qu'elle renfermait au moins quarante-deux personnes, y compris M'"^ Debrie, qui ne jouait pas dans Psyché.

HUBERT (André), était élève de Molière et de sa troupe, en 1658, avant son arrivée à Paris. 11 la quitta à cette époque, et lorsqu'en i 664 il y rentra pour remplacer Brécourt, il sortait du théâtre du Marais. Après la mort de Molière, à Pâques 1673, il fit partie de la troupe du théâtre Guénégaud, et fut conservé à. la réunion du 25 août 1680. Retiré le 14 avril 1685 ; mort le 17 novembre 1700 : il était marié, mais sa femme n'était point actrice.

En 1665, les mousquetaires, les gardes du corps, les gendarmes, les chevaux-légers de la maison du roi, qui jusqu'à cette époque étaient, entrés gratis au. théâtre, en forcèrent la porte l'épée à la main, parce que, suivant l'ordre du roi, on refusait de les laisser passer sans payer; ils tuèrent le concierge, et se mirent à chercher les acteurs pour leur faire subir le même traitement. Ce désordre fut arrêté par Béjart cadet qui, se trouvant habillé en vieillard, se présenta et dit : « Hé ! messieurs, épargnez du moins un pauvre « vieillard de soixante-quinze ans qui n'a plus que quelques jours » à vivre. » Molière vint ensuite et l'ordre fut rétabli. Hubert et sa femme, dans la peur qu'ils eurent, avaient fait un trou dans le mur du Palais-Royal . Hubert voulut passer le premier ; mais le trou n'étant pas assez grand, il ne passa que la tête et les épaules ; en vain on le

tirait de dedans le Palais-Royal, le reste ne pouvait suivre ; et il criait comme un forcené, tant par le mal qu'il éprouvait que par la peur qu'il avait que quelque gendarme ne vînt lui donner un coup d'épée par derrière.

Hubert jouait dans la comédie les rôles de médecins, de marquis, de femmes ridicules et quelques rôles dans la tragédie, tels que : Iphitas dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mars 1664; Etéocle dans /a Thébaïde de Racine, 20 juin 1664; Pierrot dans le Festin de Pierre; Céliante dans Délie, 25 octobre 1665; Taxile dans Alexandre de Racine, 12 décembre 1665; Madame de Sotenville dans Georges Dandin, à Versailles, le 18 juillet 1668 ; Maître Jacques dans l Avare; Damis le 5 février 1669, puis Madame Pernelle, dans le Tartufe; Lugette dans Monsieur de Pourceaugnac, à Chambord, le 6 octobre 1669; Anaxarque dans les Amants magnifiques, à Saint-Germain-en-Laye , le 7 septembre 1670; Madame Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme, à Chambord, le 14 octobre 1670; Flavian dans Bérénice de P. Corneille, 28 novembre 1670; Cléomène dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671; Argante dans les Fourberies de Scapin; Monsieur Thibaudier dans la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671; Philaminte le 11 mars 1672, et, après 1673, Relise et Ariste dans les Femmes savantes; le Vicomte dans l'Inconnu de T. Corneille, 17 novembre 1675; le Capitaine ,dans le Triomphe des Dames, 7 août 1676; Madame Jobin dans la Devineresse, 19 novembre 1679; OsMAR dans Zdide, le 26 janvier 1681 .

JODELET (Julien Geoffrin, dit), débuta au théâtre du Marais en 1610. En décembre 1634, il passa à l'hôtel de Rourgogne par ordre du roi, où il jouait encore en 1655, et, suivant Tallemant des Réaux, en 1656, quand parut Timocrate. Comme il figure dans les dessins de la pièce de Psyché, dont il a été parlé à l'article de M"^ Hervé, il est probable qu'après 1655 ou 1656, il aura été jouer en province dans la troupe de Ducroisy, et qu'à la dissolution de cette troupe, en novembre 1658, il sera rentré au théâtre du Marais. A Pâques 1659, il passa dans la troupe de Molière, venant de ce dernier théâtre. Mort le vendredi-saint, 26 mars 1660, appartenant encore au théâtre et inhumé à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il était marié ; son fds, Claude Geoffrin, fut un célèbre prédicateur connu sous le nom de dom Jérôme.

Jodelet jouait les rôles comiques, principalement les valets, tels

que : Cliton dans le Menteur en 1642, et dans la Suite du Menteur en 1643; Jodelet Maître et Jodelet Valet en 1645; Jodelet Duelliste en 1646; Jodelet Astrologue en 1647; Jodelet dans le Déniaisé, 1647; Cliton dans r Amour à la mode en 1651; Don Japhet d'Arménie en 1652; Jodelet Prince en 1655; Don Bertrand deGigaral en 1655; en mai 1659, à Vincennes, il joua dans une farce, sôus son propre nom, un rôle improvisé; enfin, on sait qu'il joua, en 1635, dans le Trompeur puni de Scudéry.

D'après quarante-six portraits ou costumes que l'on a de cet acteur, on voit qu'il mettait parfois un masque entier, un demi-masque ou une large barbe courte. Il parlait beaucoup du nez; mais ce défaut était réparé par son talent. Il avait une figure des plus comiques, les traits du visage très-marqués, de la naïveté dans son jeu, de la vérité dans son débit; et son entrée en scène excitait les éclats de rire, bientôt augmentés par la surprise qu'il savait témoigner de voir rire les autres. On a gravé quatre portraits de Jodelet. Le premier, par Michel Lasne, parait très-bon, et doit représenter Jodelet quand il était vieux : cette gravure a été reproduite exactement; seulement la tète en est tournée en sens inverse de celle du modèle ; elle regarde à droite. Le second, gravé par Mariette, devait être également ressemblant. Il dût en être de même d'une gravure sans nom d'auteur, plusieurs fois copiée, et qui représente l'acteur dont il s'agit dans Jodelet Maître et Valet. Eçfin, la quatrième gravure, intitulée Jodelet dans les flammes, n'est,' très-probablement, qu'un costume pour lequel la ressemblance de la figure a été négligée.

LAGRANGE (Charles Yarlet, sieur de), on écrivait La Grange, comédien de province, né à Amiens et fils d'un procureur, débuta à Pâques 1659, dans la troupe de Monsieur; en 1667, il devint l'orateur de la troupe du Roi en remplacement de Molière. Les frères Parfaict pensent, d'après M. de Tralage, que Lagrange, en 1653- 1655. à Lyon, était entré déjà dans la troupe de Mohère; mais il ne disent pas combien de temps il y demeura. En 1673, après la mort de Molière, Lagrange fit partie de la troupe du théâtre Guénégaud, et, le 25 août 1680, il fut conservé à la réunion des deux troupes royales.

Lagrange mourut le 11 mars 1692, rue de Bussy, étant encore attaché au théâtre, et fut enterré à Saint- And ré-des- Arcs. Il avait épousé, le 25 août 1672, Marie Ragueneau dont il eut une fille ; son frère, Verneuil, était du théâtre du Marais: sa fille ayant épousé un

homme qui la rendait malheureuse, Lagrange en eut tant de chagrin que ses JQurs en furent abrégés.

Lagrange était un homme très-poh, de bonne mine, quoique d'une taille médiocre ; il avait assez d'embonpoint, des manières aisées, l'air libre et dégagé ; beaucoup de feu dans le discours, et il chantait passablement. D'après six portraits de cet acfeur, on voit qu'il avait la figure ronde, pleine, agréable, le nez droit; c'était un très-bon acteur et Molière en faisait grand cas. Son emploi était celui des amoureux qu'il jouait encore dans un âge assez avancé, et celui des seconds rôles en tout genre, tels qne : Lélie dans l'Etourdi; Lagrange dans les Précieuses ridicules; Lélté dans le Cocu imaginaire; Don Alphonse dans Don Garde de Navarre; Valère dans VEcoledes Maris, à Vaux, le 12 juin 1661 ; Lysandre dans les Fâcheux, à Vaux, le 16 août 1661 ; Horace dans l'Ecole des Femmes; le Marquis dans la Critique de l'Ecole des Femmes; Lagrange dans V Impromptu de Versailles, 14 octobre 1663; Alcidas de la Comédie, et Lygaste du ballet, dans le Mariage forcé, au Louvre le 29 janvier 1 664; Apollon dans les Plaisirs de l'Ile enchantée, h. Versailles, le 7 mai 1 664 ; EuRYALE.dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1 664 Polixène dans la Thébaïde de Racine, 20 juin 1664 ; Don.Tuan dans le Festin de Pierre; Alexandre de Racine, 12 décembre 1665; Acaste dans le Misanthrope; CoRiDONdans la pastorale du Ballet des Muses, Aghante dans Mélicerte, et Adraste dans le Sicilien, à Saint-Germainen-Laye, le 2 décembre 1666; Lycidas dans /)(?7îe, 2ooriobre 1667; Amphitryon; Clitandre dans Georges Dandin, à Versailles, le 18 juillet 1668 ; Cléante dans l'Avare ; Valère dans le Tartuffe, 5 février 1669 ; Eraste dans Monsieur de Pourceaugnac, à Chambord, le 6 octobre 1669 ; CLÉONTEdans le Bourgeois gentilhomme, à Chambord, le 14 octobre 1670; Philon dans Bérénice de P. Corneille, 28 novembre 1670; Agenor dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1 67 1 ; Léandre le 24 mai 1671, puis Octave, dans les Fourberies deScavin; LE Vicomte dans la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germainen-Laye, le 2 décembre 1671 ; Clitandre dans les Femmes savantes ; Cléante dans le Malade imaginaire; le Marquis dans l'Inconnu. de T. Corneille, en 1675; Dorante dans le Triomphe des J'omes, 7 août 1676; Lagrange, dans le prologue du ballet des Muses, en septembre 1681 ; Agénor dans Oreste de Leclerc, 10 octobre 1681 ; LE Marquis dans le Nouvelliste, 16 octobre 1686; Damis dans la Coquette de Raron, 28 décembre 1 686 ; le Raron d'Ortigny. dans le Muet, le 22 juin 1691 . D'après trois anciens dessins, il aurait encore

joué: OiuKNTb; dans Monsieur de Ponrccamjnac, is {\arç()>s'\\\\llvii{ dans le liourgcois gentilhomme, et Ciiirurgus dans le Malade imaginaire.

CONJECTURES

Le père de Lagrange laissa une grande fortune; mais l'ayant confiée au tuteur de ses deux fils, ce ne fut qu'après la retraite de Verneuil, en 1684, que ce dernier parvint à rentrer dans son bien; probablement Lagrange y rentra également comme son frère, car on dit qu'?i sa mort il laissa plus de cent mille écus.

Un comédien de province, nommé Lagrange, mit au théâtre, à Lyon, le 13 février 1655, une tragédie intitulée Erizzi. Il est possible que ce Lagrange ait été le même homme que celui qui nous occupe, puisque ce dernier se trouvait à Lyon en 1653-1655, quand Molière y fut : toutefois, dans le cas où il aurait existé deux comédiens de province du nom de Lagrange, la supposition des frères Parfaict, dont on a fait mention précédemment, pourrait être en défaut.

LAGRANCiE (Marie Ragueneau de l'Estang, Madame) était fdle deCyprien Ragueneau de l'Estang, pâtissier et poëte, qui fit partie de la troupe de V Illustre Théâtre, et qui suivit Molière à Lyon en 1653, oîi il mourut le 18 août 1654 ; sa femme se nommait Marie Brunet. D'Assoucy, après s'être moqué de Ragueneau comme poëte, vante, en compensation, le talent de ce dernier pour faire les petits pâtés et pour moucher les chandelles : ce pouvait bien être , en effet, un de ses emplois dans la troupe, vu le rôle que Molière lui donna dans Andromède (chef des comparses) .

Marie Ragueneau fut, dit-on, femme de chambre de M'^^ Debrie et portait alors le nom de Marotte. Le 25 avril 1672, étant probablement receveuse au bureau du théâtre, elle épousa Charles Varlet, sieur de Lagrange, et entra par suite dans la troupe de Molière au Théâtre du Palais-Royal ; la receveuse de ce théâtre se nommait M^^^ de l'Estang. En 1673, M™^ Lagrange passa, avec la troupe du Palais-Royal, au théâtre Guénégaud, et fut conservée à la réunion de 1680. Retirée le l^*" avril 1692, morte le 3 février 1727. Elle jouait principafement les rôles ridicules de la comédie et ne jouait pas la tragédie. Elle était très-laide, et néanmoins coquette : on se moquait de sa coquetterie. Les rôles connus pour avoir été joués par cette actrice b;ont: Béline dans le Malade imaginaire; Dorimène dans le Triomphe des dames, 7 août 1676; Céphise dans la Coquette de Baron,

28 décembre 1G86; Madame Patin dans le Chevalier à la mode, 26 octobre 1687. D'après les dessins de la pièce de Psyché, dont il est parlé à l'article de M™<^ Hervé, on voit que M™« Lagrange, alors M"^ de l'Estang, représentait une femme affligée dans cette pièce (Rouen 1658).

LATHORILLIÈRE (François Lenoiu de), le nom s'écrivait La Thorillière, gentilhomme et capitaine de cavalerie, après s'être essayé au Théâtre du Marais, entra dans la troupe de Monsieur en juin 1662, avec la permission du Roi. A Pâcpies, fin de mars 1673, après la mort deMolière, il passa à l'hôtel de Bourgogne, oii. il jouait encore en 1 679 . Mort le 27 juillet 1680, des suites du chagrin qu'il ressentit de l'en-^ lèvement de safdle par F.-C. Dancourt. F"'* de Lathorillière fit une tragédie intitulée Cléopàtre, représentée en 1667. Il était grand, fort bel homme, avait de bel.'es dents et de très-beaux yeux : on lui trouvait le défaut d'avoir la figure riante quand il jouait des rôles tragiques. Il eut trois enfants : Charlotte Lenoir, épouse du célèbre Baron, Thérèse Lenoir, femme de Florent Carton Dancourt, et Pierre Lenoir de Lathorillière. Lathorillière le père jouait les rôles à manteau, les financiers, les rois, les paysans, tels que : Lathorillière dans V Impromptu de Versailles, 14 octobre 1663 ; Géronimo dans le Mariage forcé, au Louvre, le 29 janvier 1664 ; l'Automne dans les Plaisirs de l'île enchantée, à Versailles, le 7 mai 1664 : Arbate dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1664 ; Créon dans la Tliébalde de Racine, 20 juin 1664 ; PoRUS dans Alexandre de Racine, 12 décembre 1665; Philinte dans le Misanthrope'. Hali dans le Sicilien, à Saint- Germain-en-Laye. le 2 décembre 1666 ; Attila, fin de février 1667 ; Périandre dans Délie, 25 octobre 1667; Jupiter dans Amphitryon ; LuBiN dans Georges Dandin, à Versailles, le 18 juillet 1668 ; Cléante dans le Tartuffe, S février 1 669 ; Dorante dans le Bourgeois gentilhomme, à Chambord, le 14 octobre 1670; TiTEdans Bérénice de P. Corneille, 28 novembre 1670 ; Le Roi dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 ; Sylvestre dans les Fourberies de Scapin; un patre dans la pastorale de la Comtesse d'Escarbagnas, àSaint-(iermain-en- Laye, le 2 décembre 1 67 1 ; Trissotin dans les femmes savantes. Enfin, d'après un ancien dessin, il aurait encore joué Monsieur Fleurait dans le Malade imaginaire.

LATHORILLIÈRE (Pierre Lenoir de), célèbre acteur, né en 1656, fils de François Lenoir de Lathorilhère, fut élève de Molière, cpii le fit

jouer dans Psyché en 1671; mais son début eu forme au Théâtre- Français n'eut lieu qu'au commencement de 1684, et sa réception, le 14 juin de la même année : on suppose qu'avant cette époque il avait été jouer en province. Il parut pour la dernière fois le 7 août 1731,etmourut le 18 septembre suivant, appartenant encore au théâtre. Il avait épousé M"« Catherine Biancolelli cadette, dite Colombine, célèbre actrice de la comédie italienne, sœur de Dominique, et dont il eut un fds, Anne-Maurice Lenoir de Lathorillière qui fut acteur du Théâtre-Français. Pierre Lenoir de Lathorillière dansait avec grâce et chantait agréablement. Il était d'une taille médiocre, mais bien prise ; il avait le visage ouvert et gracieux ; le nez un peu aquilin; de beaux yeux, le regard agréable, vif et expressif ; la voix légère, pleine et sonore ; son jeu était rempli d'action, et d'un badinage toujours aimable et gai sans être trivial; un mouvement, une attitude, un geste, un sourire, un léger clin-d'œil, tout parlait en lui ; il savait tout animer, sans s'écarter de l'esprit de son rôle ni sortir de son vrai caractère.

Cet acteur fut un des talents les plus parfaits qui brillèrent au Théâtre-Français. Son père avait été justement estimé ; mais il le surpassa de beaucoup, et pendant quarante-cinq ans son rare talent n'éprouva aucune altération sensible. Aussi jouit-il d'une réputation si grande, qu'il est peu d'acteurs qui aient pu se flatter d'avoir été aussi constamment et autant chéris du public. Rien ne fui comparable à la distinction et à la finesse de son jeu dans la haute livrée. Il remplissait en outre les seconds rôles de la tragédie et ceux des amoureux comiques, tels que : un amour parlant et dansant dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 ; Durget dans la Cogjteife de Baron, 28 décembre 1684; LE FILS du fermier dans le Veau perdu , 28 août 1689 ; Abradate dans Tiridate de Campistron, 12 février 1691 ; le chevalier dans le Muet, 22 juin 169 1 ; Oreste de Leclerc ; Bajazet de Racine; Charlot dans les Saturnales, 7 janvier 1693; Francisque dans le Flatteur, 24 novembre 1696; Hector dans le Joueur de Regnard, 19 décembre 1696 ; Carlin ddnis le Distrait, 2 décembre 1697 ; Stra- BON dans Démocrite amoureux, 12 février 1700; Gusman dans le Double veuvage, 8 mars 1702; Arcas dans Hypermnester, i^^ avril 1703; Dave dans l'Andrienne, 16 novembre 1703 ; Clitandre dans le Jaloux désabusé, 13 décembre 1709 ; Mezetin dans la Comédie des (■omédiens de BancoiiTi, 5 août 1710; l'Olive dans le Curieux impertinent de Destouches, 17 décembre 1710 ; Mercure dans le prologue de les Captifs, 28 septembre 1714 ; Esope a la cour en 1718 ;

- loi -

Defalaise daim la Réconciliation normande, 7 mars 1719; Fkontin dans le Dépit de Dufresny, 12 mai 1719 ; Sancho dans les Folies de Cardénio, à la cour, le 30 décembre 1720 ; Tarquin dans Scévole de DuRYER, 18 juillet 1721; Merlin dans /es Vengeances de V Amour, 4 décembre 1 721 ; Euryale dans la Princesse d'Elide, 14 février 1722; Chrysale, dans les Femmes savantes, à la fin de juin 1723; le Mystère dans le prologue de le Divorce de V Amour et de la Raison, l«*"septembre 1723 ; l'Epine dans l'Impertinent, 27 janvier 1724 ; Gifflot dans les Trois Cousines de Dancourt, 26 août 1724; Monsieur Jourdain, dans le Bourgeois gentilhomme, à la fin de février 1726 ; Momus dans Pastor fido, 7 septembre 1 726 ; Valentin dans les Amants déguisés, 7 février 1728 ; PASQUiNdans/eFi/smj/raf dePiron, 21 octobre 1728 ; MoRON dans la Princesse d'Elide, à la cour, le 4 décembre 1728 ; La- MôNTAGNEdans l'Inconnu de T. Corneille, à lacour, en décembre 1728 ; Pasquin dans V Ecole des pères, de Piron, en 1728, et l'on croit que ce fut le dernier rôle qu'il créa ; Champagne dans la Mère coquette de Quinault, 6 janvier 1729; Pasquin dans la Cogweffe de Baron, à la cour, en mars 1730; Valère dans le Distrait, 11 juillet 1731 ;FroN' TIN dans le Muet en 1 73 1 , et ce fut le dernier rôle qu'il joua.

Dans une comédie de Legrand, représentée en 1 709 sous le titre de la Foire Saint- Laurent, Lathorillière imitait parfaitement un paradiste nommé Lerat ; ce dernier riposta par une annonce inconvenante et fut mis en prison jusqu'à la fin de lafoire ; voici l'annonce de Lerat qui tenait un spectacle de tableaux changeants : « Vous y verrez « Lathorillière ivre, Baron avec la Desmares, Poisson qui tient un c( jeu. Mademoiselle Dancourt et ses filles. Toute la cour les a vus, « tout Paris les a vus ; on n'attend point, cela se voit dans le mo- (c ment et cela n'est pas cher : vous serez contents, très-contents, ce extrômement contents, et si vous n'êtes pas contents, on vous ren- (( dra votre argent; mais vous serez contents, très-contents, extré- « me ment contents. »

Deux portraits de Lathorillière ont été gravés par Dubosc, d'après Watteau; ils paraissent le représenter dans un même rôle et vers l'âge de cinquante-cinq ans. Gillot nous a également laissé un portrait de cet acteur; autant que l'on puisse en juger par la petitesse de la figure, il devait être ressemblant, et pouvait représenter Lathorillière vers l'âge de soixante-quinze ans, en 1731. Au sujet de cette gravure, on fera observer qu'elle fait partie d'une collection de dix portraits en pied, que, dans les ventes publiques, on attribue toujours à Claude Gillot ; en cela on connnet une erreur évidente , c;u'

cette collection renferme les portraits de quatre comédiens qui ne parurent qu'après la mort de Claude Gillot, arrivée en 1722; savoir: Armand qui débuta en 1723; Romagnési, en 1725; Montménil, en 1726; etFabio, en 1733.

LATHORILLIÈRE (Mademoiselle Thérèse Lenoir de), née en 1660, fdie de François de Lathorillière, joua le rôle d'uNE Grâce dans Psyché, au théâtre du Palais-Royal, en 1671. Sa réception au Théâtre- Français eut lieu à la rentrée de Pâques 1685 ; ainsi que celle de son mari, Florent Carton Dancourt, qu'elle avait épousé en 1680, et dont elle eut deux filles, dites Manon et Mimi, qui furent célèbres au théâtre parleur beauté. L'amée, Manon, fut une actrice médiocre ; la cadette, Mimi, eut beaucoup de talent. M""® Dancourt se retira le 1 9 mars 1 720, et mourut le 1 1 mai 1725. On en parlait sous la dénomination de la Belle Dancourt, et l'on rapporte qu'elle joua les rôles d'amoureuses jusqu'à l'âge de soixante ans. Voici les rôles connus pour avoir été joués par M™^ Dancourt: OEgiale dans Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 ; Araminthe dans l'Homme à bonnes fortunes, 30 janvier 1686; Lucile dans la Coquette de Baron, 28 décembre 1686; Angélique dans le Joueur, 19 décembre 1696; Cla- RiGE dans le Distrait, 2 décembre 1697; Criséis dans Démocrite amoureux, 12 janvier 1700; Gligérie dans l' Jndrienne, 16 novembre 1703 ; Julie dans le Curieux impertinent de Destouches, 17 décembre 1710. La robe que cette actrice imagina pour jouer Gligérie, donna lieu à une mode qui fut portée fort longtemps ; cette robe se nommait VAndrienne.

L'ÉPY (Geoffrin, dit de), on écrivait L'Espy, était frère de Jodelet qu'il semble n'avoir jamais quitté. Cet acteur entra d'abord au Théâtre du Marais; en 1634, il passa à l'Hôtel de Bourgogne par ordre du roi, et, comme son frère, il était à Rouen en 1 658. A la fin de cette année, il rentra au Théâtre du Marais; à Pâques 1659, il passa dans la troupe de Molière, au Théâtre du Petit-Bourbon, et se retira à Pâques 1663, âgé de plus de soixante ans, pour aller habiter sa terre de Vigray, près d'Angers. Il remplissait les rôles sérieux; tels que ceux de Gorgibus dans les Précieuses ridicules et dans le Cocu imaginaire; d'ARisTE dans l'Ecole des Maris, à Vaux, le 12 juin 1661; de Damis dans les Fâcheux, à Vaux, le 16 août 1661 ; deCHRYsalde dans l'Ecole des Femmes.

LONCHAMP(PiTELde). On possède dix-sept portraits ou costumes de cet acteur, dont plusieurs sont assez beaux et paraissent fort anciens, ce qui semble prouver qu'il aurait joué à Paris avec quelques succès; car les portraits des acteurs qui n'ont été qu'en province sont fort rares. Au bas d'un de ses portraits, il se trouve une biographie dans laquelle on dit qu'il débuta au Théâtre du Petit-Bourbon; et c'est en raison de cet unique renseignement que l'on comprend Lonchamp dans la troupe de Molière : ainsi, en cela, on n'agit que par conjectures, puisqu'un manuscrit d'une main inconnue n'a rien de certain. Personne n'a encore publié spécialement la biographie de Lonchamp; les renseignements que l'on trouve sur cet acteur sont épars, et ne sont pas toujours d'accord ; d'où il résulte que l'on ne peut établir son histoire que d'une manière hypothétique : la voici telle qu'on la suppose.

Lonchamp naquit en France, et Jean IHtel de Beauval était sou frère cadet. Lonchamp aurait débuté au Théâtre du Marais où il serait resté quelque temps; il serait ensuite entré dans la troupe de Molière (1659-1660), puis il l'aurait quittée pour aller jouer en province. IJ devint directeurd'unetroupe qui joua longtemps à Rouen, où il eut do grands succès, surtout dans le genre tragique. De là il conduisit sa troupe à Lyon où il fut personnellement peu goûté, à cause de son âge qui était un peu avancé. En 1676 ou 1677, il la mena à Londres, où il resta quinze à dix-huit mois, et revint ensuite en France. Enfin, il est probable qu'à son retour il entra à l'Hôtel de Bourgogne, où jouèrent son gendre et sa fille cadette jusqu'en 1680, et qu'il passa comme eux au théâtre Guénégaud; toutefois il n'y fut pas sociétaire .

La femme de Lonchamp était actrice en province avec son mari ; et ses filles furent du Théâtre-Français. L'ainée, Anne Pitel de Lonchamp, épousa Michel Durieux; la cadette, Françoise, dite Fanchon Lonchamp, se maria à Jean-Baptiste Raisin : le talent et la beauté rendirent ce dernier couple célèbre. Sur plusieurs anciens portraits de ces acteurs le nom est écrit Roisin.

MARTINE, la propre servante de MoUère, joua le rôle de la Servante de cuisine, dans les Femmes savantes, le 11 novembre 1672.

MOLIÈRE (Armande-Grésinde-Claire-Elisabeth Béjarï, Madame), tel est le nom que les historiens lui ont toujours donné. D'après son acte de mariage et son acte de décès, elle aurait été la sœur de Made-

leine Béjart, et serait née en 1645 ; mais, d'après de nombreux indices, il paraît certain qu'elle était la fdle du comte de Modène et de Madeleine Béjart, comme l'ont dit tous les contemporains ; que, trèsprobablement, elle naquit le 3 juillet 1638, et qu'elle se nommait Françoise de Modène : on ne peut rapporter ici tout ce qui a été dit sur ce sujet de discussion, qui a déjà donné lieu à plusieurs débats; on se bornera à citer plus loin quelques faits. Enfin, quoi qu'il en soit, les actes authentiques, c'est-à dire passés devant témoins, doivent prendre le pas sur les conjectures.

Ainsi, en 1657, suivant l'histoire, Armande rejoignit sa «œwr Madeleine à Lyon , ou , plus probablement , à Nîmes , comme on le verra par la suite ; puis, elle la suivit à Grenoble et à Rouen : dans cette dernière ville, d'après les dessins de la représentation de Psyché, dont il est parlé à l'article de M™® Hervé, on voit qu'elle aurait joué le rôle de Vénus de cette pièce.

En 1658, elle vint à Paris, et, soit alors, soit plus tard, elle fit partie de la troupe de Monsieur et de la troupe du Roi; enfin, le 20 février 1662, elle épousa Molière, et dès qu'elle fut mariée elle mena un train de duchesse. On croit généralement qu'elle ne monta sur le théâtre qu'après son mariage ; mais il est probable quel'on se trompe : elle est citée comme ayant joué dans F Ecole des maï'isetdans les Fâcheux, en 1661 ; de plus, on a sept vieux dessins à la sanguine, qui semblent être du temps, qui représentent des scènes de théâtre, et sur lesquels elle est désignée par le nom à' Armande liéjart, ce qui donne à penser qu'elle n'était pas encore mariée ; enfin, si elle avait déjà commencé à jouer à Rouen, comme on l'a dit précédemment, il est à supposer qu'elle aura continué. Toutefois, on conteste qu'elle ait joué dans lesFàcheux, parce que, dans la Vengeance des marquis, en parlant de la nayade de la Coquille, on dit : Beaucoup de jeunesse dans un vieux poisson, ce qui désigne Madeleine Béjart. Mais Loret, dans sa lettre du 20 août 1661, en parlant de cette nayade, dit une belle fille, ce qui convenait tout à fait à Armande qui était jeune et charmante, etfortpeu à Madeleine, qui jouait depuis vingt-quatre ans, et qui avait alors quarante-trois ans. De plus, Loret dit que la nymphe de la Coquille remplissait un rôle dans la pièce : or, Climène était jouée par M™® Debrie ; Orante, par M"*^ Duparc ; donc la nayade représentait Orphise, pupille de Damis , et ce rôle n'était pas de l'emploi de Madeleine. Ainsi, on pense qu'il convient de tirer l'interprétation dont il s'agit de Loret qui avait vu, plutôt que d'un critique qui ne cherchait qu'à dire des malices, et qui, peut-être, n'ayant pas vu, aura été

Içompé par la conformité des noms, d'autant mieux qu'Armande n'était pas encore connue. Une lettre de Lafontaine à M. de Maucroix, et une chanson, font aussi mention de la nayade ; mais les conjectures que l'on en peut tirer sont assez vagues ; toutefois elles sont plutôt à l'avantage d'Armande qu'à celui de Madeleine : l'un dit : Peut-on voir nymphe plus gentille ; l'autre : Voici la mère d'Amour.

Après la mort de son mari, en 1673, M™« Molière devint la directrice de la troupe, qui recommença ses représentations le 24 février 1673, par le Misanthrope, dont le rôle principal fut joué par Baron. Le l'"* mars suivant, M™« -Molière reparut sur la scène. Enfin, le 3 mars, on reprit le Malade imaginaire : Rosimont y remplit le rôle d'AiiGAN ; il sortait du théâtre du Marais, et s'était engagé pour reprendre les rôles de Molière. La salle du Palais-Royal ayant été retirée à M™« Molière, à la clôture de Pâques, 21 mars 1673, et la société de l'hôtel de Bourgogne lui ayant refusé de recevoir les débris de la troupe de son mari, elle eut recours aux bontés du roi, qui lui accorda l'autorisation de s'établir à la salle de la rue Mazarine, dite théâtre Guénégaud, construite pour l'Opéra, en 1671, en ordonnant en même temps que sa troupe se réunit à celle du théâtre du Marais, qui fut démoli. Le théâtre Guénégaud ouvrit le 9 juillet 1673 par le Tartuffe ; il était sur l'emplacement du passage actuel du Pont- Neuf.

Le 31 mars 1677, M™^ Molière se remaria à Isaac-François Guérin d'Estriché, comédien qui, comme elle, faisait partie du théâtre Guénégaud, et dont elle eut un fils en 1678. A la réunion des théâtres, du 25 août 1680, M'"^ Guérin fut conservée : la nouvelle troupe ouvrit par Phèdre et les Carosses d' Orléans ; la lettre de cachet qui confirma cette réunion fut du 22 octobre 1680 ; M'"^ Guérin se retira le 14 octobre 1694, et mourut, rue de Touraine, le 30 décembre 1700; on l'inhuma à la paroisse Saint-Sulpice. Après la mort de Molière, la légèreté de sa conduite et son second mariage lui attirèrent la déconsidération publique. Son nouveau mari l'obHgeait de vivre à Meudon, où elle n'avait que ses enfants pour toute distraction.

^me Molière était fort jolie, gracieuse, avait une voix charmante, chantait avec goût et parlait l'italien ; elle joua même dans, cette langue en 1682. Elle avait la taille médiocre, mais bien prise; un air nonchalant, mais très-engageant ; les yeux petits, pleins de feu et touchants ; la bouche grande et plate, mais attrayante ; une conversation charmante, et se distinguait par le bon goût et par la magnificence de ses parures. Enfin, elle remplissait les rôles de distinction

dans la comédie avec un grand talent, elles seconds rôles dans la tragédie, tels que : Léonore dans l'Ecole des maris, à Vaux, le 12 juin 1661 ; UNE NAYADE adressant au Roi un compliment de quarante vers, etORPHiSE dans les Fâcheux, k Vaux, le 16 août 1661 ; Elise dans /a Critique de V Ecole des femmes ; Mademoiselle Molière dans /7mpromptu de Versailles, 16 octobre 1663 ; la Princesse d'Élide, à Versailles, le 8 mai 1 664 ; Dircée dans les Plaisirs de Vile enchantée, à Versailles, le 9 mai 1664 ; Charlotte dans le Festin de Pierre ; Cléophile dans Alexandre de Racine, 12 décembre 1665; Célimène dans le Misa?ithrope\ EROXÈNEdans Mélicerte et Zaïrfe dans le Sicilien, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1666 ; Flavie, dans Attila de Corneille, vers la fin de février 1667 ; Orphise dans la Veuve à la mode, 9 mai 1667; Orphise dans Délie, 25 octobre 1667 ; Angélique dans Georges Dandin, à Versailles, le 18 juillet 1668 ; Elise dans l'Avare; Elmire dans le Tartuffe, 5 février 1669 ; Julie dans M. de Pourceaugnac, à Chambord, le 6 octobre 1669 ; Eryphile dans les Amants magnifiques, à Saint-Germain-en-Laye, le 7 septembre 1670; Lucile dans le Bourgeois gentilhomme, à Chambord, le 14 octobre 1670 ; Bérénice de P. Corneille, 28 novembre 1670; Psyché, aux Tuileries, en janvier 1671 ; Hyacinthe dans les Fourberies de Scapin : une bergère, en homme et en femme, dans la pastorale de la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint- Germain-en-Laye le 2 décembre 1671 ; Henriette le 11 mars 1672, puis Armande, dans les Femmes savantes ; Angélique dans le Malade imaginaire ; Cirgée de T. Corneille, 17 mars 1675 ; Olimpie dans l'Inconnu, de T. Corneille, en 1675; IsMÈNEdans le Triomphe des dames, 7 août 1676; Elmire dans le Parisien, le 7 février 1682, et ce rôle, tout en italien, fit le succès de la pièce. Léonore dans l'Homme à bonnes fortunes de Baron, 30 janvier 1686. Enfin, suivant trois anciens dessins, elle aurait encore joué : Mariane dans le Tartuffe, en 1694; Meligerte en 1680; Zerbinette dans les Fourberies de Scapin. jyjme jviolière, après la mort de son mari, n'a plus brillé dans les rôles qu'elle a créés, sb,iiî dans \g Parisien ; mais elle était toujours parfaite dans son ancien répertoire.

Il y avait à Paris une femme nommée Latourelle, qui ressemblait parfaitement à M™® Molière, et qui, dans ses galanteries et à l'aide d'une entremetteuse nommée Ledoux, s'était fait passer plusieurs fois pour M™® Molière. Un président de Grenoble, nommé Lescot, fut pris à ce piège. Un jour le Président rencontrant M™^ MoHère au théâtre, lui parla comme il pensait avoir le droit de lui parler ; M"*' iMolière, trouvant qu'il l'insultait, se fâcha ; le président se mit en co-

1ère, et il en arriva un grand scandale. Enfin, on finit par s'expliquer, le fait fut connu de la police, et les deux intrigantes furent mises en prison (17 septembre 1675).

On a gravé deux portraits de M™^ Molière. Le premier, sans nom de graveur, est intitulé Armande liéjart, femme de Molière ; cette gravure, bien certainement, a été tirée d'un véritable portrait de jyime Molière, qui devait la représenter vers 1670 , mais on a sans doute mal rendu le modèle : la figure en est trop guindée et les yeux sont trop grands. Le second portrait, gravé parBoutrois, est douteux ; on ne trouve à l'intercaler nulle part dans la suite des portraits de M™^ Molière placés par rang d'âge.

CONJECTURES

En commençant l'article de M™^ Molière, on a annoncé que l'on rapporterait plusieurs faits tendant à prouver qu'elle était la fille de Madeleine Béjart, et qu'elle se nommait Françoise de Modène, dite Armande-Gresinde-Claire-Elisabeth liéjart; voici ces faits qui sont au nombre de vingt : isolément ils sont plus ou moins concluants ; mais en les considérant tous ensemble réunis, on croit pouvoir regarder avec certitude que l'hypothèse que l'on vient de rappeler est une vérité. On y verra que si M"^ Molière naquit en 1645, il faut que les faits que l'on va citer se soient tous passés dans des cas trèsrares, extraordinaires ou invraisemblables ; tandis que si elle naquit en 1 638, ils se sont présentés dans les circonstances les plus communes et les plus naturelles.

I. — La mère des Béjart, née en 1600, eutsept enfants, dont on a trouvé les actes de baplême de 1618 à 1632 ; Armande serait née en 1645 suivant son acte de décès, c'est-à-dire, treize ans aprèsle dernier de ces sept enfants : ce serait un cas assez rare, surtout chez une femme de quarante-cinq ans ; mais il peut arriver. On ne doit donc conclure de cela qu'une chose, c'est que le hasard aurait été bien favorable à l'opinion de ceux qui regardent Armande comme étant la sœur de Madeleine Béjart.

IL — On n'a jamais pu découvrir l'acte de naissance d' Armande, malgré les nombreuses recherches que l'on a faites à ce sujet sur les anciens registres des paroisses ; ce qui semble prouver qu'elle n'est pas née à Paris, où la mère des Béjart, Marie Cressé, résidait ; ou bien, si elle y est née, que c'était sous un nom autre que celui qu'on lui connaît ; ou encore que M'"'^^ Béjart aurait fait ses couches hors

de Paris. Mais celte dernière supposition n'est guère admissible; car, sauf le cas de force majeure, une femme demeure chez elle pour faire ses couches; et la mère des Béjart, vu la position de son mari, procureur au Châtelet, ne devait pas être exposée à des déplacements obligés.

III. — Une fdle du comte de Modène et dé Madeleine Béjart naquit à Paris le 3 juillet 1638, et reçut le nom de Françoise. Il n'est resté aucune trace de cette fille, ni à Paris, ni dans le pays de son père oii les recherches à ce sujet n'ont pas fait défaut. Or, il n'y a guère que deuxmanières de faire disparaître un enfant : à l'aide d'un crime, ou bien en le dépaysant sous un faux nom. Le comte de Modène, homme honorable, était incapable d'employer le premier de ces moyens ; ni lui ni Madeleine n'avaient aucune raison pour en user; il faut donc que l'on se soit servi du second : c'est-à-dire que le comte de Modène aura emmené sa fille dans son pays, et que là, il l'aura fait élever sous un faux nom. M™^ Molière se nommait Gresinde, ce nom n'est en usage que dans le midi delà France; on peut donc penser que c'est dans ce pays qu'elle aura été nommée.

IV. — Les prénoms de M^^^Molière, au nombre de quatre, Armande- Gresinde-Claire-Elisabeth, doivent faire croire qu'ils furent donnés après le baptême ; car, en parcourant les anciens registres des églises de Paris, on remarque qu'à l'époque dont il s'agit, on ne donnait généralement qu'un seul nom à chaque enfant ; les enfants ayant deux noms y sont très-rares : en donnant quatre noms à M""^ Molière, on aurait commis une grande infraction à l'usage, ce qui est peu probable.

V. — En 1638, Madeleine Béjart se trouvait enceinte et jouait alors en Provence ou en Languedoc, dans une troupe de campagne ; elle quitta son poste momentanément pour venir à Paris faire ses couches, et le comte de Modène, son amant, l'y accompagna. Ce déplacement donne à penser que, dès l'origine, les auteurs de cette grossesse avaient l'intention de cacher la naissance de leur enfant. Car, Madeleine accouchant dans la ville où se trouvait la troupe dont elle faisait partie, et rien ne l'en empêchait puisqu'elle pouvait y recevoir les soins de son frère, tout mystère devenait impossible ; de plus, la présence de M. de Modène à Paris était nécessaire pour mieux assurer le secret : il fallait éviter que Madeleine eût besoin de secours étrangers ; et il était bon que l'enfant fût dépaysé promptement, sans que Madeleine fût obligée de le ramener avec elle dans l'endroit où se trouvait la troupe dans laquelk^ elle était engagée. Il

est peu ordinaire qu'un homme qui a compromis une actrice dans ime province très-éloignée de Paris, se décide à l'accompagner quand elle vient à Paris pour y faire ses couches : pour qu'il fasse une telle démarche, il faut qu'il y ait un motif plus puissant que celui d'une amourette.

Or, il y en avait un et très-puissant ! le comte de Modène était marié, comme on l'a dit à l'article de Madeleine Béjart, et celle-ci pouvait l'ignorer. Car, ayant quitté Paris en 1637, et accouchant le 3 juillet 1638, elle n'était que depiiis peu en Provence ou en Languedoc, quand elle fit la connaissance du comte de Modène ; de plus elle n'avait pu le rencontrer qu'à Avignon, Nîmes, ou dans une autre ville, et M"« de Modène habitait très-probablement sa campagne, Sarrians, à cinq lieues d'Avignon. Le comte de Modène, ayant fait sans doute à Madeleine la promesse de l'épouser, puisque l'histoire parle d'un mariage clandestin, devait prendre toutes les précautions possibles pour cacher cette affaire à sa femme, et peut-être à Madeleine qu'il était marié : si Madeleine le savait, il avait pu promettre de l'épouser en cas de veuvage. Ce sera pour ces raisons qu'il l'aura amenée à Paris, la ville où l'on peut cacher un secret avec le plus de facilité.

Quant à la reconnaissance qu'il fit de l'enfant dans l'acte de baptême, d'abord c'était l'usage du temps, ensuite il y était à peu près forcé. La mère de Madeleine était marraine, elle devait être informée de la promesse qui avait été faite, et, dans l'hypothèse d'un mariage futur, M. de Modène devait reconnaître sa fille ; autrement Madeleine devenait furieuse, elle prenait des informations à Avignon, si elle n'était pas déjà instruite, et faisait un esclandre. De plus, le comte de Modène pouvait avoir le désir de continuer ses relations avec Madeleine, ou de l'épouser même s'il devenait veuf, et, dans ce cas, il ne devait pas l'indisposer contre lui.

Du reste, on fera observer que pour le baptême de Françoise, M. de Modène ne pouvait pas prendre des témoins plus discrets que ceux qu'il choisit : pour le parrain, son fils Gaston, âgé de huit ans, qui ignorait sans doute le rôle qu'on lui faisait jouer ; et, pour le représenter, M. Jean-Baptiste de l'Hermite, le père de M"^ de Modène, qui avait grand intérêt à cacher cette affaire à sa fille ; quant à la marraine, Marie Hervé, mère de Madeleine, son silence était indubitable.

La présence de M. de l'Hermite au baptême d'une fille illégitime de son gendre, a fait douter qu'il fût alors réellement le beau-père de

M. de Modène; et M. de Forlia d'Urban lui-môme qui, dans un premier ouvrage, avait dit M. de Modène marié en 1631 ou 1632, revient plus tard sur ce fait, quand il a connaissance de l'acte de baptême de Françoise, en disant : « N'ayant pas vu l'acte de ma- « riage de M. de Modène, je ne puis affirmer qu'il était marié en « 1638. » Mais, quelque doute que l'on ait émis à ce sujet, en y réfléchissant, on voit que le mariage devait alors être fait.

Au commencement de 1640, et peut-être auparavant, M. de Modène partit pour l'étranger, et s'engaga dans une guerre et dans des affaires politiques oii il risquait sa tête; il est peu probable que pendant cette absence de France il se soit marié avec M'^*^ de Souliers, qui habitait le Dauphiné ou le comté d'Avignon, et à son retour, en 1643, on dit qu'il oublia sa femme au milieu des plaisirs de la capitale: donc alors il était marié ! Il quitta ensuite Paris pour aller en Italie; les Espagnols l'y firent prisonnier, et quand on le mit en liberté, en 1650, il revint, dit-on, habiter sa seigneurie avec sa femme: alors il était donc encore marié ! Or, il n'est pas probable que cela se soit fait pendant qu'il guerroyait, ou lorsqu'il était prisonnier en Italie. S'il n'était pas encore marié le 3 juillet 1638. jour du baptême de sa fille, il faudrait donc qu'il se fût marié entre cette époque et le commencement de 1640 ; ce qui est peu probable par les raisons que voici.

M. de Modène eut toujours, dit-on, une conduite très-légère, et même dès sa jeunesse, lorsqu'il était page de Gaston d'Orléans qui lui en donnait l'exemple; il n'avait aucune tendance au mariage, et ne se maria que par condescendance pour son père. En 1638, son père étant mort, M. de Modène n'était plus obligé d'agir contrairement à ses goûts ; de plus, il était, depuis peu de temps, amoureux de Madeleine Béjart, et ordinairement un amour qui commence dure quelque temps ; il est donc fort douteux qu'après la naissance de Françoise, M. de Modène ait immédiatement abandonné Madeleine pour aller se marier, surtout ayant fait à cette dernière la promesse de l'épouser : d'ailleurs, si M. de Modène eût voulu se marier en i 639, Madeleine, qui était alors en Provence, l'aurait su et aurait fait un esclandre cpi, sans aucun doute, eût empêché le mariage ; d'oii on conclut que c'est réellement en 1631 ou 1632 que M. de Modène se maria, ainsi que M. Fortia d'Urban l'a dit primitivement.

Les parents de Madeleine, en 1632, demeuraient depuis peu de temps sur la paroisse Saint-Merry; ils étaient toujours restés sur cette paroisse ou sur la paroisse Saint-Paul; Françoise naquit rue

Saint-Honoré, paroisse Sainl-Eustaclie ; donc il a pu arriver que Madeleine ait fait ses couches à Paris à l'insu de son père.

VI. — L'histoire dit qu'Armande fut élevée par une dame de distinction; ce n'était pas, à coup sûr, la mère des Béjart, mais peutêtre une parente ou une amie du comte de Modène. On dit que cette dame, qui habitait Nîmes, avait pris pour Armande, dès son enfance, une amitié des plus tendres : un détail de ce genre ne s'invente pas, il fallait qu'il en fût quelque chose.

YII. — Armande rejoignit Madeleine à Lyon en 1657; tout le monde est d'accord sur ce fait. Si elle était née en 1645, elle avait alors douze ans; c'était pour une jeune fdle toute seule, et venant de Paris, un bien long voyage à faire , d'autant plus qu'à l'époque» dont on parle il n'était pas facile. Cependant elle aurait pu le faire en compagnie d'une personne de confiance ; mais dans quel but l'aurait-elle fait? Ce n'était pas pour devenir actrice, puisque, par hypothèse, elle n'avait que douze ans. Ce ne pouvait être pour recevoir de l'éducation, puisque la vie errante de Madeleine empêchait de lui donner des professeurs; tandis qu'à Paris, au contraire, près de Marie Hervé, supposée sa mère, elle en pouvait avoir.

On fera encore remarquer que Madeleine se rendant de Narbonne à Lyon, comme le dit l'histoire, savait que l'intention de Molière était de se rapprocher de Paris pour tâcher de s'y fixer. 11 est donc extrêmement douteux qu'elle ait fait faire à sa jeune sœur le voyage de Paris à Lyon pour la ramener à Paris peu de temps après, puisqu'elle était presque en route elle-même pour y venir : aucune raison ne justifiant ce voyage, on en conclut qu'Armande ne venait pas de Paris. D'où venait-elle alors? Nécessairement des environs de Lyon, de la Provence ou du Languedoc. Or, peut-on supposer que Marie Hervé, qui avait élevé tous ses autres enfants, ait envoyé sa fille Armande à plus de cent dix lieues de Paris pour la confier à des mains étrangères? Cela est impossible : d'où on conclut qu'Armande n'était pas la fille de Marie Hervé.

En admettant l'ancienne tradition, comme on vient de le faire, d'après laquelle Armande aurait rejoint Madeleine à Lyon, on vient de prouver qu'Armande ne pouvait être la fille de Marie Hervé; maintenant, à l'aide de nouveaux documents, fournis par M. E. Uaymond, on va faire remarquer que cette ancienne tradition n'est trèsprobablement qu'un mensonge inventé par les Béjart.

Le 3 mai 1657, la troupe de Molière était à Nîmes. Quelques jours après, elle se met en marche pour Montpellier, Avignon, Lyon et

Grenoble ; mais Madeleine Béjart ne la suit pas ; elle reste en arrière afin de pousuivre, à Narbonne et à Toulouse, le débiteur Martin Melchior Dufort. Le 1" avril 1658, elle touche les 3,750 livres que Molière attendait. Dès qu'elle les possède, elle les lui porte à Grenoble, et tout aussitôt la troupe se met en route pour Rouen, où elle arrive aux fêtes de Pâques : cette année-là, Pâques tombait le 21 avril.

Quand on songe aux lenteurs que l'on éprouvait en voyageant dans les anciens temps, on reconnaît que Madeleine dut se rendre de Narbonne à Grenoble directement et sans passer par Lyon. D'ailleurs, ce voyage se faisait en 1658 ; Madeleine, pendant toute l'année •1657, était restée dans le Languedoc; donc ce n'est pas à Lyon, en 1657, que la réunion de Madeleine et d'Armande put se faire. Ce n'était pas non plus dans le courant de cette même année 1657 qu'Armande, venant de Paris, aurait rejoint Madeleine ; car, au commencement de l'année, cette dernière se trouvant au milieu de sa troupe, les curieux n'auraient pas manqué de s'informer d'où venait Armande : or, personne ne le savait. Armande ne pouvait pas non plus rejoindre Madeleine pendant que celle-ci était en course à la suite de son procès, à Sigean, à Narbonne, à Toulouse et snrtout à Lyon, où Madeleine aurait dû venir l'attendre tout exprès : alors les chemins de fer n'existaient pas ; pour écrire à Paris et faire arriver Armande à un point de rendez-vous désigné, il fallait prévoir l'endroit de la réunion longtemps à l'avance; et, vu la poursuite du procès, Madeleine ne pouvait savoir, â aucun instant, où elle se trouverait à une époque un peu éloignée : donc, il faut que Madeleine ait rencontré Armande sur sa route. En arrivant à Grenoble, comme depuis huit mois les camarades de Madeleine ne savaient où elle était, elle aura pu dire qu'elle avait séjourné à Lyon pour y attendre Armande, et ce mensonge aura passé dans l'histoire.

Maintenant, si Armande était la fdle de Madeleine, le fait dont on s'occupe s'explique facilement. Madeleine, qui arrivait à Grenoble en venant de Narbonne, aura pris Armande en passant à Nîmes où, assure-t-on, elle fut élevée : Madeleine quittait le Midi pour n'y plus revenir ; il était donc tout naturel qu'elle se décidât à prendre sa fille avec elle, autrement elle ne la revoyait plus.

C'est probablement à cette époque, quand Armande arriva au milieu de la troupe dont ses parents faisaient partie, que Madeleine aura fait consentir les Béjart à présenter Armande comme étant leur sœur, soit afin de couvrir son propre déshonneur, soit pour ne pas désobli-

ger le comte de Modène avec lequel elle avait entretenu' de bonnes relations : c'était alors un mensonge sans conséquence et facile à soutenir, puisque Armande avait dix-neuf ans.

Mais un secret de cette sorte était difficile à garder, au milieu d'une troupe de comédiens qui avaient séjourné dans le pays même où Armande fut élevée ; et les indiscrétions des gens désintéressés dans cette affaire auront fait connaître la vérité aux anciens historiens, qui tous, sans exception et sans hésitation, disent qu' Armande était la fdle de Madeleine : or, il semble impossible que les gens qui vivaient avec les parents, ou de leur temps, se soient trompés sur ce sujet au point oîi on le suppose aujourd'hui ; de plus, ce fait ayant été écrit du temps de M™® Molière, comment se fait-il qu'il n'ait pas été démenti? Enfin, comme on l'a dit, il paraît certain qu'elle joua le rôle de Vénus dans Psj/c/ie, à Rouen, en 1658 ; si elle était née en 1645, elle avait alors treize ans, et l'on comprend difficilement qu'à cet âge elle ait pu représenter un tel personnage.

VIII. — Le comte de Modène, dit-on, donna son consentement au mariage de Molière en 1661 ; mais ce mariage ne put se faire que neuf mois après, par suite de l'opposition que Madeleine Béjarty apportait : l'un et l'autre avaient donc des droits sur Armande ! Enfin, à cette époque, soit que le comte de Modène, voulant détourner complètement les prétentions d' Armande à son héritage, ait posé pour condition de son consentement qu' Armande serait reconnue authentiquement comme sœur des Béjart; soit que ceux-ci, soutenant un mensonge dont ils avaient l'habitude, ou pour ne pas avoir la honte de l'avouer, ou pour ne pas donner à Molière une femme dont il eût à rougir, aient consenti à la reconnaître pour leur sœur, ils Tout reconnue pour telle ; car c'est ainsi qu'elle est désignée dans l'acte de mariage de Molière. Les prétentions d' Armande à l'héritage de M. de Modène étaient bien faibles, car il devait lui être difficile de prouver qu'elle se nommait Françoise, puisqu'elle n'avait jamais été connue que sous le nom d' Armande ; et quand elle y serait parvenue, cela ne pouvait pas aboutir à grand'chose, puisque l'acte de baptême n'était pas signé: elle pouvait tout au plus réclamer une indemnité. Enfin, quelles que puissent être ses prétentions, c'était toujours un éclat fâcheux pour la famille de Modène, principalement pour M"'« de Modène, qui vivait encore ; on devait donc tâcher de l'éviter.

IX. — Le consentement de Madeleine au mariage d' Armande fut forcé, par suite d'un esclandre fait par cette dernière. Si elle était née en 1645, elle avait alors dix-sept ans. Un esclandre est une ac-

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tion bien hardie pour une fille de cet âge ; mais si elle était née en 1638, cela n'a plus rien d'étonnant. Il est difficile de comprendre qu'une fille de dix-sept ans fasse un esclandre pour épouser un homme de quarante ou de quarante- deux ans ; mais une fille de vingt-quatre ans, qui a de l'ambition, qui veut briller, qui veut avoir le pas sur les autres femmes, et c'était le caractère d'Armande , peut avoir le désir d'épouser unhomme de cet âge qu'elle voit dans une belle position. X. — Molière, dit-on, vit élever Armande dès son enfance, et alors elle l'appelait son mari. Si Armande, née en 1645, fut élevée à Paris, Molière ne put la voir qu'à son retour, en 1650, et d'abord ce retour est contesté; néanmoins, comme il a paru certain, on l'a mentionné dans la biographie de Molière. Donc, en l'admettant, Molière aurait pu voir Armande pendant trois ans, ayant de cinq à huit ans, chez le père et la mère des Béjart; mais l'histoire ne dit rien des relations que Molière aurait eues avec eux , et il n'est guère probable qu'elles aient été fréquentes, surtout si, comme on le dit, Molière était l'amant de Madeleine. En 1653, Molière quitte de nouveau Pnris et ne revoit plus Armande qu'en 1657, à Lyon, par hypothèse, quand elle avait douze ans; il en devient amoureux et l'épouse à dix-sept ans. 11 ne semble pas que l'on puisse dire, d'après tout cela, que Molière ait vu élever Armande sous ses yeux, et qu'elle l'ait appelé son mari dès son enfance.

Tout au contraire, si Armande fut élevée à Nîmes de 1638 à 1657. Molière, qui restait toujours dans le Midi, dont Ninies est le point do communication central, en courant de ville en ville, aura dû trouver de fréquentes occasions de voir Armande, d'autant plus que Madeleine devait l'y entraîner : alors de l'âge de huit à dix-neuf ans, il put la voir élever ; et de dix -neuf à vingt-trois ans, quand il en devint amoureux, le consentement de la mère lui étant refusé, il se retourna du côté du père. On peut encore faire observer qu'un homme devient rarement amoureux d'une fille de douze à seize ans qu'il voit journellement ; mais qu'il est tout naturel qu'il le devienne d'une femme de dix-neuf à vingt-trois ans.

XI. — On a reproché à l'acte de mariage de Molière d'avoir des caractères de clandestinité, parce que les fiançailles n'ont pas eu lieu à l'avance, comme alors c'était la coutume ; que les bans n'ont pas été publiés; que le curé, qui a marié, n a pas signé; enfin qu'à la la suite de la désignation des témoins qui ont signé l'acte, on a mis les mots ei d'autres, ce qui veut dire qu'il y avait encore là des témoins qui n'ont pas signé : ce reproche est mal fondé.

Armande s'était enfermée dans l'appartement de xMolière, et déclarait qu'elle n'en sortirait pas qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme. Dans l'intérêt de la moralité, il était donc nécessaire que le mariage se fit le plus tôt possible ; et dès lors les dispenses de fiançailles et de bans devenaient obligatoires. Le curé n'a pas signé parce qu'alors ce n'était pas l'usage qu'il signât : on ne voit pas sa signature aux autres actes du registre. Quant aux témoins non désignés nominativement, leurs signatures étaient complètement inutiles , vu que trois témoins avaient signé, ce qui faisait déjà un de trop : elles n'auraient servi qu'à user du papier sur le registre. L'acte de mariage de Molière est donc parfaitement en règle. La seule observation à laquelle il puisse donner lieu, c'est que, s'il y avait occasion de mentir, tous les témoins qui ont signé y avaient intérêt : ce n'étaient que de très'proches parents. Du côté de la femme, les Béjart, dont l'intérêt est évident; du côté du mari, des Poquelin qui ne devaient pas être bien désireux de voir une fdle naturelle entrer dans leur famille, eux qui rougissaient déjà, dit-on, d'y avoir un comédien, ou un homme né avant le mariage de ses parents, puisque Molière n'a pas été compris dans l'arbre généalogique de lafamille des Poquelin : d'ailleurs le mensonge que l'on faisait convenait au mari, celui qui était le plus intéressé dans l'affaire ; par conséquent il devait satisfaire ses témoins. Quant au curé qui aurait toléré un mensonge sous ses yeux, il avait un motif pour agir ainsi : l'Église n'aime pas les faits immoraux, surtout à les voir consigner sur ses registres ; le curé devait donc préférer admettre un mensonge plutôt qu'une immoralité. Ainsi l'acte de mariage ne peut être sérieusement critiqué, et ne peut donner lieu qu'à l'observation hypothétique que l'on vient de présenter.

On fera encore remarquer que si Madeleine était la sœur d' Armande, il eût été bien dur pour elle de signer l'acte de mariage de sa rivale; il est à croire qu'elle s'y serait refusée; elle pouvait même s'y refuser comme sœur seulement, si le mariage lui déplaisait, et il paraît certain qu'il lui déplaisait; tandis que, comme mère, et voulant dénier le fait, elle y était obligée : sa signature, comme témoin, y était de trop ; et ce qui prouve qu'elle était dans une condition exceptionnelle à l'égard d' Armande, c'est que sa sœur, Geneviève Béjart, n'a pas signé.

XII. — En 1663, Molière est dénoncé au roi comme ayant épousé sa propre fdle, et son honneur demeure alors dans un grand embarras. Il avait cependant un moyen bien simple de s'en tirer, c'était de produire l'acte de naissance de sa femme. Puisqu'il ne l'a pas fait,

c'est que cela devait lui être impossible ; et en effet, si elle était la fille de M. de Modène, produire l'acte de naissance d'une fille nommée Françoise de Modène ne pouvait rien justifier à l'égard d'une , femme qui s'appelait Armande liéjart : Molière se sera sans doute contenté de s'expliquer en secret avec le roi.

XIH. — En 1664, le comte de Modène et Madeleine Béj art tiennent sur les fonts baptismaux le second enfant de Molière. La présence du comte de Modène, dans cette circonstance, semble bien singulière s'il n'était pas le père d' Armande. Molière ne pouvait guère choisir pour parrain de sa fille l'ancien amant de sa belle-sœur; ce titre de parenté, s'il était seul, parait inadmissible. Molière devait être plus difficile, lui qui avait eu pour parrain et marraine de son premier enfant le roi et la duchesse d'Orléans. Dans tous les cas, ce fait prouve au moins que le comte de Modène avait une grande amitié pour M™® Molière, et s'il n'était pas son père, on n'en devine pas le motif, puisqu'il né pouvait la connaitre que depuis 1659, depuis qu'ebe liabitait Paris.

XIV. — Madeleine Béjart possédait, près d'Avignon, une ferme nommée la Grange de la Souquette, qui avait apparfenu au comte de Modène. A la mort de Madeleine, M™« Molière entra en pourparler avec le frère du comte de Modène pour lui vendre cette ferme : comment pouvait- elle s'en croire l'unique propriétaire, si ce n'était à titre d'héritage de sa mère? Si elle n'était que la sœur de MslAvleine, elle n'avait droit qu'à une part de la ferme, puisque Geneviève Béjart vivait encore, et peut-être un frère et une sœur qui étaient nés bien après elle.

Si c'était comme héritière de son mari, mort un peu après Madeleine, et auquel cette dernière aurait pu vendre la Souquette, il ne lui en revenait encore que la moitié, et même rien, puisque la fille de Molière existait; de plus, elle ne pouvait peut-être pas vendre, car cette fille n'avait que dix ans. D'ailleurs, il est douteux que Molière, vu sa droiture, ait voulu acheter une ferme dont la possession était équivoque, ainsi qu'on va l'expliquer : voici les hypothèses que l'on peut faire à l'égard des droits de propriété de Madeleine sur cette ferme.

La Souquette avait été achetée par le père du comte Esprit de Modène, le 23 octobre 1 621 , et, selon toute apparence, son fils ou lui l'avait revendue à Marie Courtin, femme de Jean-Baptiste de THermite, puisque cette dame, par un acte du 12 septembre 1644, reconnaît les droits de suzeraineté du prieuré de Saint-Martin sur la Souquette.

Le coiiile Esprit de Modèiie se maria, le 19 janvier 1630, à Marguerite Labaume, veuve de Henri de Beaumanoir, qu'elle avait épousé en 1614 ; donc Marguerite Labaume devait être beaucoup plus âgée que M. de Modène. En 1630, elle en eut* néanmoins un fils nommé Gaston, et mourut des suites de cette couche tardive ; Gaston mourut en 1650. Peu après la mort de sa première femme, le comte de Modène épousa Madeleine de l'Hermite de Souliers, dont il n'eut pas d'enfant; elle était fille de Jean-Baptiste de l'Hermite de Souliers, gentilhomme ordinaire du roi, et de Marie Courtin de la Dehors, son épouse.

Le comte de Modène, après avoir assuré le secret de la naissance de sa fille Françoise, aura quitté probablement son pays, à une époque que l'on ne connaît pas exactement, pour rejoindre le duc de Guise à la personne duquel il était attaché. Vers 1640, il quitta la France pour suivre le duc à Cologne. Là ils entrèrent dans la ligue confédérée pour la paix universelle de la chrétienté, à l'occasion de laquelle, en 1641 , le duc fut condamné en France, par contumace, à avoir la tête tranchée. De Cologne, ils vinrent à Bruxelles, où le duc se maria le 1 1 novembre de cette année. A l'avènement de Louis XIV, 1643, le duc, ayant été gracié, rentra en France, où le comte de Modène le suivit; puis, en octobre 1645, ils allèrent en Italie, où le comte de Modène fut nommé à Naples, en 1646, mestre-de-camp général de l'armée du peuple. Plus tard, s'étant brouillé avec le duc de Guise, ce dernier le fit arrêter le 13 février 1648, et à la prise de Naples, le 6 août de cette dernière année, il tomba entre les mains des Espagnols qui le retinrent en prison pendant deux ans; de sorte qu'il ne rentra en France qu'en 1650.

A partir de cette époque, le comte de Modène, étant attaché à la cour, dut habiter Paris. En mai 1661 , lorsqu'il consentit au mariage d'Armande, il aura voulu donner une dot; il n'aura pas osé l'offrir en argent à Molière qui, vu la noblesse de son caractère et l'aisance dans laquelle il se trouvait, trente mille livres de revenus, dit Voltaire, l'aurait peut-être refusée; alors il la donna indirectement en assurant la propriété d'une ferme à Madeleine. Peut-être la seigneurie du comte de xModène ne permettait pas d'en distraire une partie, peut-être n'osait-il pas en distraire quelque chose de peur que sa femme, qui administrait la seigneurie, ne vint à découvrir le secret qu'il lui cachait; mais il pouvait impunément, en s'adressant à M. de l'Hermite, son beau-père, qui connaissait la position du comte de Modène, puisqu'il avait tenu Françoise sur les fonts baptismaux, en

obtenir la Soiiquette, petite ferme indépendante des autres propriétés, la lui payer, demander une procuration pour passer le contrat à Paris, et user de cette procuration pour vendre la Souquette à Madeleine : ce qu'il y a de certain, c'est que cette ferme lui fut vendue par un contrat notarié, passé à Paris le 7 juin 1661, en vertu d'une procuration de M™^ de l'Hermite autorisée par son mari. Il esjt encore possible que la Souquette ait été donnée à Madeleine dans le but d'obtenir son consentement au mariage d' Armande .

M™® de l'Hermite mourut le l^'' mars 1662, peu après son mari, et M™® de Modène, voulant recueillir l'héritage de sa mère, apprend seulement que la Souquette a été vendue en secret à une personne dont le nom est inconnu; mais, nonobstant cet avis et en l'absence du propriétaire, M"^ de Modène revendique ses droits sur la Souquette et s'en empare : on ne sait alors ce qui s'est passé pendant plusieurs années; sans doute des discussions entre M. de Modène et Madeleine, qui, n'ayant pas satisfait cette dernière, l'auront décidée à se faire donner l'investiture de la Souquette le 18 avril 1669; néanmoins, malgré cette formalité, M™^ de Modène continua à jouir de la Souquette, puisque, le 9 janvier 1674, elle la donnait encore à bail pour six années.

On fera remarquer que, si M™® de l'Hermite n'eût épousé le comte de Modène qu'en 1 666, comme le dit la généalogie citée à l'article de Madeleine Béjart, la vente de la Souquette ne pouvait élever, en 1662, aucune difficulté, puisqu'elle appartenait légalement à Madeleine Béjart depuis 1661. Pour que Madeleine de l'Hermite en restât l'usufruitière jusqu'en 1674, il fallait qu'on lui fît mystère de cette vente, et le mystère était complètement inutile en 1662, si elle n'était pas la femme du comte de Modène : donc, la date de la généalogie, 1666, est évidemment fausse. Enfin, on cachait à M"'^ de Modène un secret qui était complètement inutile si M. de Modène ne l'eût épousée qu'après 1638; ce qui prouve, de rechef, qu'elle était mariée quand Françoise vint au monde.

Madeleine Béjart mourut le 17 février 1672; M. de Modène, le 1®^ décembre 1672; sa femme, environ deux ans après, et Charles de Raymond, frère du comte de Modène, devint, vers la fin de 1674, l'unique héritier des biens de M. de Modène. Sans doute, dès cette époque, des relations auront commencé entre Charles de Raymond et ]yjme Molière, qui devait être embarrassée de la gestion de sa ferme. Ce« relations sont connues par une lettre de M"® Molière, datée du 26 mai 1676, dans laquelle elle semble se méfier des promesses que

Cliaiies de Raymond lui a laites, et demande, assez impérieusement, une procuration et de l'argent comptant, à l'effet de passer à Paris le contrat de vente de la Souquette. Maintenant voyons s'il serait possible d'expliquer la vente de la Souquette à Madeleine, en supposant qu'Armande n'eut pas été la fdle du comte de Modène.

Madeleine fut rarement à Avignon, et le plus souvent seulement en passant; il n'est donc pas probable, n'étant que comédienne de campagne, qu'elle ait pu y faire la connaissance de M™*^ de l'Hermite, noble dame qui habitait le Daupliiné . Il est encore moins probable que Madeleine, fixée à Paris depuis 1658, ait songé, en 1661, à acheter, de cette dame, la Souquette, dont elle ne devait pas toucher les. revenus, puisqu'elle ne les toucha jamais, et dont la gestion, vu le grand éloignemeut de cette ferme, n'eût été pour elle qu'un embarras, même en supposant qu'elle en eût pu jouir. Si Madeleine avait de l'argent à placer, évidemment il lui était plus avantageux d'acipiérir à Paris une propriété qui fut à sa disposition.

Si Françoise de Modène existait, Madeleine pouvait avoir adressé des plaintes contre M. de Modène, au beau-père de ce dernier, qui aurait pu se décider, d'accord avec sa femme, à donner une ferme à Madeleine pour obtenir son silence, et assoupir une affaire qui aurait fini par arriver à la connaissance de leur fille ; mais il fallait pour cela que Françoise existât, autrement toute réclamation de Madeleine tombait d'elle-même : or, si Françoise existait, précisément à l'époque du mariage d'Armande, qui pouvait être alors cette Françoise liont on n'a jamais entendu parler, si ce n'était Armande elle-même ? Cette seconde conjecture est moins probable que la première ; mais on voit que l'une et l'autre amènent toujours à la même conclusion : à savoir, qu'Armande était la fille du comte de Modène, condition sans laquelle le fait authentique de la vente de la Souquette est inexplicable; enfin, à la mort du comte de Modène, lorsque sa femme, qui en était la légataire universelle , voulut recueiUir l'héritage, M""^ Molière figura sur une liste de créanciers à la succession, pour une somme de trois mille écus que Madeleine avait confiés au comte de Modène.

XV. — Une grande et jolie miniature à l'huile, sur cuivre, de M'ne Molière, a été trouvée à Nîmes, et l'on ne peut douter que ce ne soit son portrait , attendu que l'on a acquis à Paris, du cabinet de M. D*", qui l'avait achetée à la vente du chevaher de Mouhy, une seconde miniature de M"« Molière, qui donne évidemment la figure de la môme femme que la première miniature, peut-être avec une année de plus. La miniature de Nimes a été obtenue de M. P. de C*".

conseiller à la cour impériale et descendant de Tune des plus anciennes familles de Nîmes. Cette miniature semble être le portrait d'une femme de dix-neuf à vingt ans. Le portrait d'une actrice célèbre peut se trouver partout; mais M""® Molière à vingt ans, si elle naquit en 1645, ne jouait peut-être que depuis trois ans, et. dans tous les cas, elle ne commença à être remarquée que le 8 mai 1664, dans la Princesse d'Elide , attendu qu'avant cette époque elle n'avait joué que des rôles très-secondaires. Si elle naquit en 1638, à vingt ans elle n'avait pas encore débuté. Dans l'un comme dans l'autre cas, à vingt ans, elle ne devait pas encore avoir de renommée, d'oîi on conclut que la miniature de Nîmes n'a pas été faite et acquise comme étant celle d'une célèbre actrice , mais bien comme un souvenir d'amitié. Donc on ne voit pas d'autre manière d'expliquer la présence de ce portrait à Nîmes, qu'en admettant que M™« Molière, née en 1638, et élevée par une dame de cette ville, qui lui aurait tenu lieu de mère jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, en se séparant de cette dame, pour venir se fixer à Pari^, lui aurait laissé ou lui aurait envoyé son portrait, lequel sera resté dans le pays.

Sur la figure d'un portrait, il est impossible de mettre exactement l'âge de la personne qu'il représente ; toutefois, quand il s'agit d'une jeune femme, on ne peut pas se tromper de beaucoup. Or, on a un portrait à l'huile de grandeur naturelle, représentant M™^ Molière dans le rôle de Dirgée, joué le 9 mai 1664, et sur la figure duquel on ne peut mettre moins de vingt-cinq ans. Si elle naquit en 1638, elle avait alors vingt-six ans, ce qui cadre fort bien avec cette peinture; mais si elle était née en 1645, comme on le prétend, l'âge de dix-neuf ans, qu'elle aurait eu alors, ne peut convenir au portrait en aucune manière. Dans ce portrait elle a déjà perdu l'air de jeunesse, l'embonpoint, la fraîcheur, la mignardise que l'on remarque dans la miniature de Nîmes dont on a parlé précédemment ; on voit évidemment que ces deux portraits ont été faits à six ou sept ans de distance l'un de l'autre ; or il est impossible que la miniature soit le portrait d'une fille de douze ans ; donc M™® Molière n'est pas née en 1645, mais bien six ou sept ans auparavant (1638). C'est ce rôle de DiRCÉE et celui de la princesse d'Élide, jouée la veille, qui attirèrent sur M"'' Molière tous les regards de la cour, et qui furent l'origine des chagrins qu'elle donna à son mari.

Le portrait de W^^ Molière, joint à cette brochure, est une imitation de la miniature de Nîmes dont on vient de parler ; il est tout à fait de la même grandeur.

XVI. — M""^ Molière savait la musique et l'italien. Il n'est guère probable qu'elle ait appris tout cela près de la mère des Béjart, qui semble avoir très-mal élevé ses autres enfants ; et, lorsqu'à l'âge de douze ans, par hypothèse, Armande eut rejoint Madeleine, il est moins probable encore qu'elle ait pu apprendre ces deux choses au milieu d'une troupe de comédiens ambulants ; tandis que si elle resta entre les mains d'une dame de noble famille jusqu'à l'âge de dixneuf ans, elle put s'instruire et recevoir l'éducation distinguée dont l'histoire fait mention. Enfin, pendant les trois années passées à Paris, qui ont précédé son mariage, elle dut au moins apprendre à jouer la comédie, et il est même à peu près certain qu'elle la jouait : ce qui devait lui donner suffisamment d'occupation, pour ne pas songer à l'italien et à la musique qui étaient du superflu .

XVII. — L'âge de cinquante-cinq ans donné à M"*^ Molière, dans son acte de décès, pourrait avoir quelque poids; mais encore faut-il s'en méfier. A l'époque où il fut fait, depuis vingt-cinq ans il n'existait plus de liéjart ; l'acte de baptême de M™^ Molière était inconnu, ses parents avaient fait un mystère de sa naissance ; donc ce n'était que par elle-même qu'on pouvait savoir son âge. Or beaucoup de femmes se disent plus jeunes cju' elles ne le sont; surtout les coquettes, et M™« Molière l'était fortement. Elle avait mis sa fille au couvent pour qu'elle fût rehgieuse ; elle ne l'en retira que par force ; sa fille avait alors quinze ans, et n'osait avouer son âge de peur de fâcher sa mère : donc M™^ Molière, qui était alors M°»« Guérin, tenait à cacher des années !

XVIÏI. — Le premier ouvrage oh. l'on ait dit qu' Armande était la fille de Madeleine, semble être celui que l'on attribue à M™^ Boudin, comédienne, et qui est intitulé la Fameuse Comédienne; libelle ordurier publié en 1688 : cet ouvrage dut avoir un grand retentissement, car il fut réimprimé cinq fois en huit années.

Cet ouvrage diffamait M"« Guérin (Armande Béjart) ; s'il renfermait des mensonges, comment se fait-il qu'il n'ait pas été démenti par M. ou par M"^ Guérin? S'il ne l'a pas été, c'est qu'il devait dire des vérités, et qu'alors il était difficile de le réfuter, vu que toutes les personnes citées dans l'ouvrage, à quelques exceptions près, étaient encore vivantes.

Dans cet ouvrage il est souvent parlé d'une femme nommée Chateauneuf, dont le mari, en 1688, était concierge du théâtre Guénégaud, cù M"« Guérin était la principale actrice. Cette femme, suivant l'histoire, aurait été la confidente intime de M™<^ Molière, dès les

premières années de son mariage; M"'® Molière n'aurait jamais rien fait, en galanterie, sans la consulter, sans avoir reçu d'avance son approbation, et, après la mort de Molière, elle l'aurait prise avec elle. Mais enfin cette intimité cessa, elles se brouillèrent complètement, et c'est alors que la Fameuse Comédienne parut. 11 est évident que ce libelle fut une vengeance de la Chateauneuf qui, n'ayant pas assez de talent pour le faire elle-même, l'aura dicté à une de ses amies, à M™® Boudin ennemie, de M™^Guérin qui était peu aimée de ses camarades.

Quant au sujet de la maternité, auquel se rapportent les présentes conjectures, il en est parlé aussi peu que possible dans ce libelle. Au commencement du livre, on dit que M'"^ Molière était la fille de Madeleine, que cette dernière en devint enceinte en Languedoc ou en Provence, où elle était fort courtisée par les jeunes seigneurs, et qu'il était très-difficile de dire qui en était le père; puis on ne reviejit plus sur cette affaire, et, tout le long du livre, on les désigne l'iiiie et l'autre par les titres de mère et de fille, comme si ces désignations eussent été celles qui étaient en usage à l'époque où l'on écrivait: d'où on conclut que ce fait était généralement reconnu. Enfin le livre dont il s'agit, qui doit renfermer des méchancetés inventées, paraît être néanmoins une histoire véridique, tout au moins par le fond.

XIX. — 11 reste encore un cas à examiner, c'est de savoir si Madeleine et le comte de Modène ont eu deux filles. Après la naissance de Françoise, le comte de Modène n'aura pu rester près de Madeleine que peu de temps, probablement durant 1639, puisqu'il était attaché au duc de Guise et qu'il accompagna ce prince en pays étranger, vers 1640, comme on l'a dit précédemment. De 1643 à 1645, lorsqu'il revint en France, il était toujours attaché au duc; il resta près de lui à Paris, oubliant sa femme au milieu des plaisirs de la capitale, et s occupant seulement de l'éducation de son fils. Madeleine, pendant ce temps, courait la province; elle revint à Paris en 1645; mais à cette époque Molière, dit-on, fut son amant : il est donc peu probable qu'à cette seconde réunion dans une même ville, Madeleine et le comte de Modène, qui partit pour l'Italie en octobre 1645, aient renoué leur ancienne liaison. Cependant le cas n'est pas impossible; mais comme M. de Modène ne resta près d'elle que très-peu de temps, qu'elle était alors directrice et qu'elle ne quitta pas sa troupe, elle serait accouchée au vu et au su de tout le monde, et la naissance d'Armande n'eût pas été un mystère; d'où on conclut que ce ne serait qu'en 1639 qu'ils auraient pu avoir une seconde filbs

JVfeis quand cette seconde fille serait venue au monde, il est douteux que le comte de Modène, vu le peu de temps dont il pouvait disposer, puisqu'il était prêt de partir pour Cologne, ait pu, comme pour la première, accompagner Madeleine à Paris ; et s'il l'eût fait de nouveau, il est probable, dans cette supposition, que l'on en aurait découvert l'acte de baptême; or, comme on ne l'a pas trouvé, on doit en conclure, s'il est arrivé une seconde fdle, qu'elle sera née où Madeleine se trouvait. Mais Madeleine accouchant dans l'endroit où jouait la troupe dont elle faisait partie , la naissance de l'enfant devenait un fait parfaitement connu de tout le monde ; tandis que la naissance d'Armande, tout au contraire, était un mystère pour les contemporains : l'auteur même de la fameuse Comédienne n'en nomme pas le père, et pour que l'on ait accusé Molière d'avoir épousé sa propre fdle, il fallait que la naissance d'Armande fût inconnue. En conséquence, on conclut de là qu'Armande n'est pas venue au monde en province, et comme elle ne semble pas être née à Paris, ainsi que l'on vient de le dire, il faut qu'Armande ait été la Françoise pour la naissance de laquelle on a pris des précautions mystérieuses.

On fera encore observer qu'Armande venant au monde dans l'endroit où Madeleine était avec sa troupe, son origine eût été tellement connue que les Béjart, à l'époque du mariage d'Armande, n'eussent jamais osé la faire passer pour leur sœur; pour qu'ils en vinssent là, il fallait que la naissance d'Armande fût un secret ou tout au moins un fait douteux. Enfin, si Armande était venue au monde peu de temps après Françoise, l'âge de cinquante-cinq ans, dont son acte de décès fait mention, serait encore faux.

Quand Molière fut accusé d'avoir épousé sa propre fille, plusieurs personnes essayèrent de le justifier, et prouvèrent qu'Armande était née avant que Molière n'eût connu Madeleine ; or, leur connaissance se fit en 1645, donc Armande ne vint pas au monde cette année-là, mais auparavant : l'acte de naissance d'Armande étant inconnu, on ne voit pas quelle preuve on aura pu fournir, si ce n'est l'âge que l'on pouvait mettre sur la figure d'Armande, et dans ce cas il fallait une différence marquée; telle, par exemple, que celle qui existe entre une femme de dix-sept ans et une de vingt-quatre.

XX. — Dans une aflaire qui se traita le 13 novembre 1676, on produisit un testament de Madeleine Béjart, par lequel elle charge P. Miniard, dit le Romain, de recueillir tout Vargent qu elle pourra laisser à sa mort, et, à mesure que la somme se trouvera de vingt à

trente mille livres ou plus, de l'employer à rachat d'un hériRige, c'est-à-dire d'un immeuble, dont le revenu sera remis à Gresinde Béjart; en outre, elle prie son frère Louis et sa sœur Geneviève^ quand il y aura lieu, de nommer des experts pour choisir l'héritage que l'on devra acquérir. Madeleine ne dit pas si Gresinde était sa fille ou sa sœur, mais il est difficile de douter, d'après un tel acie. qu'elle n'ait été sa fille. Si elle était sa sœur^ Madeleine déshéritait Louis ainsi que Geneviève, et^ par conséquent, elle ne les aurait pas chargés de surveiller les intérêts d'Armande. De plus, si Armande était sa sœur, c'était sa rivale, et pour l'enrichir elle n'aurait pas déshérité un frère et une sœur avec lesquels elle avait toujours vécu dans une parfaite intelligence. On a dit que Madeleine avait remis trois mille écus à M. de Modène ; probablement elle avait encore placé de l'argent ailleurs.

On voit par ce testament c[ue Madeleine se méfiait des goûts dépensiers d'Armande ; car il n'a d'autre but que de faire transformer sûrement raro:ent comptant en immeubles. Par ce testament elle n'institue pas Armande sa légataire universelle, elle n'y parle d'aucun bien fonds, pas môme de la Souquette, ce qui prouve, de rechef, qu'Armande était de droit l'unique héritière de Madeleine.

PRÉVOST (Marin) joua le rôle de Lycas, suivant d'I])hitas, dans la Princesse d'Elide, à Versailles, le 8 mai 1G64. Cet acteur avait épousé Anne Brillard, . ancienne actrice de la troupe de Molière en province. Le 29 novembre 1661, il en eut une fille nommée Jeanne- Madeleine-Gresinde; le parrain fut Molière qui, dans cette occasion, prit le titre de J.-B. Poquelin, valet de chambre du roi; la marraine, M^'^ Béjart, qui s'y donna le nom de Madeleine-Gresinde. La distribution des billets, au bureau d'entrée du théâtre de Molière, était faite par une femme du nom de Prévost, dite la Provost, qui avait pris ces fonctions en 1662 : d'oii il est probable que la buraliste était la femme de l'acteur, c'est-à-dire, Anne Brillard. Chapuzeaux, dans le Théâtre Français, 1674, et dans la troupe française du duc de Savoie, cite un nommé ,Provost : il est probable que cet acteur était celui qui nous occupe.

SOISSON (Mademoiselle de). Parmi les portraits de cette actrice, il s'en trouve un au bas duquel il est écrit : « Mademoiselle de Soisson jouait les rôles de grande coquette au théâtre du Petit-Bourbon. » Une écriture manuscrite, d'une main inconnue, ne prouve pas grand"

chose ; cependant on s'est décidé îi comprendre cette actrice dans la troupe de Molière ; mais il est bien entendu que c'est à titre de conjecture, d'autant plus que le mot jouait indique que l'écriture n'est pas du temps où l'actrice était au théâtre : probablement le dessin est une copie, mais dont le papier est très-vieux. 11 fait partie d'une nombreuse collection de dessins analogues, qui tous sont des portraits d'acteurs da temps de Louis Xlll ou de Louis XIV.

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