Voy. Shakespeare et les Tragiques grecs, chap. vi
d'une imagination hors ligne ; c'est une création idéale, et c'est en ce sens glorieux quelle n'est point vraie. Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée \
Poursuivons notre œuvre de destruction.
Lors même que la critique pourrait avoir une idée a priori et positive du comique parfait, elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophai, j'entends un principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite.
Nous avons cité d'Uranie, dans la Critique de rÉcole des femmes, une remarque bien fine et bien juste : « J'ai remarqué une chose, disait cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne trouve belles. » S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que le Roi de Cocagne est plus parfait que le Misan-
1. M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie des grands métaphysiciens originaux : « Quand on lit les grands métaphysiciens, Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à leurs hypothèses, une impression puissante comme celle que donne la grande poésie. On se sent sur une haute montagne, dans un air très raréfié, à peine respirable, mais en vue d'un immense horizon. » Schopenhauer, p. 176.
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thrope; mais le Roi de Cocagne n'en resterait pas moins une platitude, et le Misanthrope une merveille. Nous dirions bien : Rien ne manque à Vénus, ni les lys, ni les roses ; rien ne manque au Roi de Cocagne, ni la folie, ni la bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il lui manque ce charme secret dont r œil est enchanté ^ nous ne saurions nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins comique, moins folle et moins bête, mais plus belle.
La. pe?Yection d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui conviennent à son idée. Mais la beauté est essentiellement un charme secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir. Semblable à ces déesses d'Homère et de Yirgile qui apparaissaient aux mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs ; mais si nous voulons la saisir, nous embrassons une nuée.
Kant dit dans son langage exact et sévère : « La finalité objective interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le concept du beau et celui du
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parfait il n'y ait qu'une différence logique, p'pstà-dire que l'uu soit confus et l'autre clair... ta différence est spécifique... Un jugement de gput ne nous donne aucune connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le x oncept d'une fm déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objej;, au moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet, ^t au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination. Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le principe qui le détermine est purement subjectif- >^
}Ve disons dpnc pas qup npus comparons les ph!Bfs-d'ceuy^^ de Molière à nnp certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car pette hypothèse est fausse et ce langage incorrect. H est contradictoire de poser comme terme d'unp cpmparaison nne idée aussi indéterminé^j dans l'esprit du compun des hommes, que pelle de lia beauté ; quant aux py losophes qui l'ont définie, il font les plaindre, si le fantôme de leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du Misanthrope. Se laissent-ils aller an plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir de leur formule? Il est démontré alors que le senliiftPi^t
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(Ju beau a'est pas le résultat d'uue opératipn logique.
Il n'y a point d'idée du beau; il u'y a point de notion rationnelle et a priori du comique m de la comédie. — Voyons maintenant ce qu'il faut penser d'une définition plus naodeste, qui serait a posteriori et en^pirique.
Un certain nombre d'oeuvres à 1^ fois seinblabl^s et diverses sont comprises sous la dénomination commune de comédies. Il senible donc que, sous 1^ diversité des formes particulières, toutes ces nsuvres doivent avoir une (essence commune, et que, pour dégager ce caractèfe général qui constitue le fond de chacune d'pHes, Tanalyse et l'abstraction soient suffisiantes.
Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr que le langagp humain ne se trompe pas, ^t que toutes les mnvres qui portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe m'afSrmie que le Misanthrope est une tragédie et le Tartuffe une satire. Le monde a beau se récrier et dire : a C'est absurde ! » je n'en sais rien ; Quillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles. Voilà deu^ autorités considérables qui se contredisent. Pour décider entre elles la question, il faudrait que
j'eusse une notion a 'priori du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel étrange embarras I Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me trouve en plein cercle vicieux.
Passons sur cette première difficulté ; supposons que rien ne fasse obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise.
Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que du commencement à la fm du monde, des bords de l'Atlantique et du grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des discours ridicules, des personnages ridicules, enun mot, le petitcôtédelanature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en suis pas
aussi sûr. Voilà ma profession de foi ; voilà mon idée a posteriori an comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur cet article.
Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne. Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété d'après lui, que « la comédie représente une actioc de la vie commune que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition privée » : voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique de Shakespeare. M"'^ de Staël écrit : « Le comique exprime l'empire de l'instinct physique sur l'existence morale. » Elle oublie donc Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Yadius, les pédants de Molière en général, et Alceste : rien que cela. Boileau définit la comédie : une peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas ou ne voulant pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère dans beaucoup de pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne comédie n'étaient assurément ni fidèles ni fines.
Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens et modernes, sont des hommes ; si les poètes sont des hommes aussi, s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur
lettre œuvres ce beau vers, devenu banal, de Térencë :
Homo sum, humani nihil a me alienum pulo,
on doit pouvoir noter dans leurs comédies Utt certain nombre de traits, d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour toutes les nations. Certes^ ce travail aurait son utilité, et j'estime que Molière eti retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est point la tâche la plus instructive que puisse se proposer la critique.
Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide, ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant que Strepsiade, son père^ compte en gémissant ses dépenses, serait encore comique sur uUe scène française * ; ou que ce valet espagnol éûM* mérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit tout fait, aurait pu être Un personnage de Ménandre ^ ; ou que les amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse, font valoir pour justifier leur abandon des excuses que MoHèré aurait signées''; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une