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héritage latin. IL y a sur ce parallélisme — ou cet autagonisme — des deux traditions la matière d'un développement à perte de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des Nouveaux lundis.
Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le premier, l'esprit gaulois, quoique différent de Vhumour des peuples du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien avec lui ; le second, l'esprit latin, a pour Vhumour une profonde antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause de notre éducation latine, que Vhumour est devenu pour nous quelque chose d'étranger et d'étrange. « Mot intraduisible, car la chose nous manque, a dit M. Taine : Vhumour est le genre de talent qui peut amuser des Germains, des hommes du Nord ; il convient à leur esprit comme la bière et F eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre race, il est désagréable ; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer. »
Le xvH^ siècle nous montre la victoire de l'esprit latin sur presque toute la ligne, et M. Nisard loue la « discipline » de ce grand siècle, de ce qu'elle était « plus jalouse de perfectionner dans chacun la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de Fin-
dividii ». Mais à d'autres moments l'esprit celtique a pris sa revanche, et même au xvii" siècle il n'a pu être complètement étouffé.
L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple français : l'éducation venant corriger et transformer la race; elle expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte révolution de notre existence tant politique que littéraire.
Comment ce peuple si bien morigéné estil capable, par instants, de tels accès de violence et de folie ? Pourquoi le voit-on se révolter soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition ? C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y a un fond à^ humour celtique sous notre politesse et notre gravité latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la France et des Français*, M. Hillebrand propose de modifier à notre usage le dicton populaire : « Grattez le Russe, et vous trouverez le Tartare. » On pourrait dire plus justement, assure-t-il : « Grattez le Français, et vous trouverez l'Irlandais. » Or, l'Irlande est la terre classique de V humour ; elle a donné naissance ou asile aux plus grands humoristes
1. Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des XJXten Jahrhunderts.
de la littérature anglaise, notamment à Swift et à Sterne.
Un Irlandais, au xv*" siècle, le comte de Kildare, accusé d'avoir commis un sacrilèire en brûlant la cathédrale de Gastel, répondit, pour s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. Voilà une plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son originalité, et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait comique ou spirituel.
Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie : a Tout beau ! holà ! doucement ! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare ! » Nous rions ici d'une naïveté pure, d'une bêtise.
A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente d'elle* même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment à une histoire incroyable, ajoutait: a Mais je ne la répéterai pas, à cause de mon accent. » Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la piquante épigramme du Gascon,
Dans Xhumour^ la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte qu'il est impossible de les séparer; ce n'est pas assez de dire, avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à Tautre : l'union est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime, présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait. Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de Maître Pathelin^ appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.
L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que, « qiioiqiiil n'eût point pris part au combat, il avait le mérite d'avoir conservé son navire intact » . Je pourrais, comme les Philaminte et les Bélise des Fetmnes savantes , me pâmer d'admiration sur ce quoique. Ce quoique vaut un poème. Ce quoique m'ouvre l'infini. L'absurdité profonde de ce quoique est précisément ce qui en fait le sublime.
Enfin, ce quoique en dit beaucoup plus qu'il ne semble. Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, Mais j'entends là-dessous un million de mots.
La gloire de Vhvmoiir, c'est de faire ouvrir de
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grands yeux ronds à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants, comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en eut pitié « Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable n'avez- vous pas dans la boutique un jeune com pagnon, bien fait de corps, actif au travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du défunt? — Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole, c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques. »
Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet : c'est bien; mais M. Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur une malle. « De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon pour voir s'il faisait quelque sottise qui pût lui donner un motif pour le battre ; comme le petit garçon no
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faisait rien du tout, il se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas recommencer ^ »
Dans la fable du Loup plaidant contre le renard par devant le singe ^ il y a im trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux parties, prononce l'arrêt en ces termes :
Je vous connais de longtemps, mes amis, Et tous deux vous paîrez l'amende :
Car toi, loup, tu te plains quoiqu'on ne t'ait rien pris, Et toi, renard, as pris ce que l'on te demaude.
Ce qui fait V humour de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme, plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la fable n'a rien d'humoristique :
Le juge prétendait qu'à tort et à travers
On ne saurait manquer, condamnant uu pervers.
Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre imagination des perspectives infinies.
1. Much vexed by this re flexion, Mr. Squeers looked at the little boy to see whether he was doing any thing he could beat him for : as he happened not to be doing any thing at ail, he merely boxed his ears, and told him not to do it again.
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On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine : « M. de La Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit que lui. » Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition logique ! c'est impossible ; les éléments en sont réfractaires à toute espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme particulier de V humour. En ce sens on peut dire que Yinfini est au fond des plaisanteries de Vhumour, à la différence des traits simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours nette et la portée limitée*.
Yoici quelques exemples à' humour consistant dans une contradiction infinie entre la situation 011 se trouvaient certains personnages et les sentiments qu'ils ont exprimés.
Le colonel Turner fut pendu après la Restau ration, comme coupable d'un vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la mul-
1. On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, Aimé de son concierge, un personnage se vante de ressembler à Henri IV ; un autre, voulant flatter sa manie, lui dit : a Serait-il quelqu'un qui osât nier votre ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas...- C'est même à dire que de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus ressemblant! «
litude qu'une réflexion le consolait puissamment : c'était qu'il avait toujours ôté son cha peau en entrant dans une église.
Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne voulait pas passer par une certaine rue, « car il y avait danger qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. » Dans les Essais de antique et d* histoire de Macaulay, nous rencontrons une anecdote toute pareille : un voleur, marchant au supplice, demandait aux shériff's de lui tenir un parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer.
La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui entrent comme éléments dans Y humour ont fait croire à trop de gens qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent une excentricité quelconque. « Quoil s'écrie-t-il, un drôle, en portant des
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plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple étage , trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du ridicule ! » Wn philistin berlinois vantait devant Henri Heinele grand nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et,à cause de cela, nommait sa ville lamoderne Athènes. Heine lui dit : « Mon bel ami, V humour est une invention des Berlinois, le peuple le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre. Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire? Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens disaient : « Voilà un sot ! » C'était désagréable. A Berlin, cette ville de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya d'employer des mesures sérieuses contre le fléau : la presse seule eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation dut se contenter des petites, — avec un privilège spécial, toutefois, pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des basses
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classes on n'accorda lo droit de dire tout haut des sottises que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable, lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en sagesse. Ce moyen est très simple : il consiste à déclarer que toutes les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par humour qu'on les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde : la sottise devient de l'ironie ; la plate adulation qui a manqué son but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit persiflage, l'absurdité pure et simple en humour, la sotte ignorance en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de la moderne Athènes *. »
Schopenhauor condamne, lui aussi, « la tendance qui nous porte à donner aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie