‹ Molière et SahkespeareChapitre 25 sur 48 · Reisebildeo · texte numérisé non relu

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de musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur; de même le dernier farceur se fait appeler humoriste ! Grands mots et petites choses : telle est la devise du noble siècle où nous vivons. »

L'esprit dans la bêtise, comme toutes les définitions sommaires qu'on a données et qu'on donnera encore de Vhumoiir, n'est qu'un côté de cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou supérieure^ entrent dans sa composition, et d'abord, l'esprit dans le sentiment.

C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable humour (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse que l'esprit : nous rions des personnages qu'il met en scène, mais notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les aimioîis^ à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux héros les plus chéris de la tragédie ou du roman.

Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique est l'oncle Toby, personnage de Sterne L'oncle Toby est un vieil

enfant qui a une manie très étrange, un dada^ et dans le cerveau duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit plus cber, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons de même, nous admirons, nous airfions don Quichotte, si loyal, si généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances. La grandeur « horrifîcque » des bons géants de Rabelais s'oppose seule à ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur.

Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité que Vhiimoiir. Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux, s'émeut sympathiquement à sa vue et,.]e cœur serré d'une pitié naïve ou étudiée, il en fait le tableau suivant :

« Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers sur le dos ; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds de

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devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue, ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je, mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron. Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron, je le pressai d'entrer ; la pauvre bête était lourdement chargée; ses jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: « Ne me frappez pas, semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez. »

Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu et bien décrit cet élément considérable de V humour: l'esprit dans le sentiment. Dans la préface d'un livre oii Carlyle donne la traduction de quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet :

« Uhumour vrai, V humour de Cervantes et de Sterne a sa source dans le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un esprit généreux verse sur les blessures de la vie.

et que seul un esprit généreux a le pouvoir de dispenser, h'humour ainsi entendu est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos yeux : nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien, vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire : voilà la marque de Y humour vrai. »

Dans un feuilleton du Journal des Débats, daté du 12 mai 4867, la femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie, a dit finement : « U humour fait que la griffade elle-même a quelque chose de la caresse. »

M. Taine, dans son Eutoire de la littérature

anglaise^ a défini partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de Yhiimour :

« Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des contrastes. Swift plaisante avec lamine sérieuse d'un ecclésiastique qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s y livre*. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves. — Un autre trait de V humour est l'oubli du pubHc. L'auteur nous déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être raffiné

1. Dans son livre sur Henri Heine, M. Ducros note naturellement cette singularité, mais sans prendre ga,rde que c'est précisément en cela que V humour de Heine consiste et en jugeant, avec la juste sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce qui lui fait l'effet d'une simple inconvenance : « Heine nie et raille lui-même l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au moment même oii il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement inspiré... L'auteur des Reisebilder n'a garde de se laisser aller bonnement et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la fin d'un développement ému ou d'une description enthousiaste, nous mystifier par une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et vulgaire. »

et original tout à son aise ; il est chez lui dans son livre et portes closes ; il se met en pantoufles, enrobe de chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise. — Un dernier trait de V humour est l'irruption d'une jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson ; puis tout rentre dans la solennité habituelle. — Ajoutez enfm les éclats d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou laid, il n'importe : il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique, Imaginatif, amateur de contrastes violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct physique, si diff'érent des races latines et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble naturelle. »

M. Taine dit encor : « U humour consiste à dire d'un ton solennel des choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase

ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. »

Il est très vrai que tel est souvent le style de X humour. Sterne, qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres : « Je suis persuadé que le charme principal de Vhumour de Cervantes consiste en ceci, que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute la pompe d'un grand événement. » Et ïhackeray cite comme le meilleur trait à' humour de Swift un passage des Voyages de Gulliver oii le style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M. Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le cheval : « Jepris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais, comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son pied, il me fit l'honneur de la lever luimême doucement jusqu'à ma bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets. Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature des

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Ilouyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment. »

Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray, et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne suffit pas pour distinguer et définir le style do V humour dans sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean- Paul a signalé : c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux hmites les plus extrêmes de la particularisation.

Rabelais écrit par exemple : « Il luy passa la broche un peu au-dessus du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgoth, Astaroth, Kapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus de peur pour plus de cinq sols. »

Sterne ne dit pas : « Mon père devint tout rouge » ; il ne lui suffit même pas de dire ; « Mon

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përe rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des yeux » ; voici comment il s'exprime : « Mon père rougit de six teiyites et demie, sinon d'une pleine octave, au-dessus de sa couleur naturelle. » Au lieu d'écrire : la patience de Jub^ il écrit : le tiers, le quart, la moitié ou les trois cinquièmes de la patience de Job, indiquant exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression « laveuse de vaisselle » a plus de couleur à ses yeux que celle de « fille de cuisine », et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage, il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes, il tiendra à nous apprendre qu'elle récure une poissonnière. La blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os pubis et le bord extérieur de la partie du coxendix appelée os ilium ont été horriblement écrasés, et « c'est un grand bonheur que le mal considérable fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile ».

M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement loin ce curieux pro-

cédé de style, voulant énoncer ce fait bien simple, que tous les sénateurs sont vieux, dédaigne les vieilles images dont un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies ; il écrit : « On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les v^agons de la compagnie d^'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et M. Nisard, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la colonne, pourrait serrer la main à Rhamsès IV. »

Sterne a rendu cette idée : Quand une femme est en couches, toutes les femmes de la maison prennent un air important, — dans une phrase qui est le nec plus ultra, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle :

« De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant le palier afin d'appuyer son dos contre le mui pendant qu'il exposerait son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de l'état de mariage — et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu porter, — il n'en est aucune qui me semble aussi pleine

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d'inextricables mytères que celle-ci : Pourquoi, dès l'instant où madame est portée dans son lit, toutes les femelles de la maison , depuis la femme de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble? »

J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles de V humour, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette longue revue préliminaire, c'est que Y humour est un genre d'esprit et de talent singulièrement complexe.

L'humoriste aime l'excentricité ; il se réjouit de déconcerter la logique et la raison ; il donne à ses personnages grotesques des qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques ; il a une prédilection de cœur pour les humbles, les' fous, les ignorants, les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en passant, sur une pauvre bête qui souffre, et au fond il estime qu'

Un âne, Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier*;

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