‹ Molière et SahkespeareChapitre 35 sur 48 · Écrit en · texte numérisé non relu

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lière a suivi, il faut que le poète ait la naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé, sceptique, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un affaiblissement de l'idéal. Yoilà le vilain côté de V humour, le revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare est un plus grand humoriste que Molière^ je ne saurais attribuer à ce mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d*un blâme quelconque pour le second.

U humour universel de Shakespeare a peutêtre été moins utile à la civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux; mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour la haute indifférence du philosophe et de l'aftiste, et Molière est plus aimé que Shakespeare.

L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand rival, j'aime mieux dire de son frère aîné ; cela n'est vraiment pas contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son apologiste allemand, M. Humbert,

dans l'ardeur un peu indiscrète de son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.

Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause. Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme font des libéraux qui se trompent de siècle.

Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait Vhumour d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est beaucoup^ qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer Tartuffe. La critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que la comédie, la poésie et Vhumour se passeraient bien de cette froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le nom de Cléante : mais le rôle et les discours de Cléante étaient

le laissez -passer indispensable du Tartuffe. Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son manque total à! humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne, ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni FÉglise même, qui osait s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de l'École des maris définit fort prosaïquement en ces termes :

Toujours au plus grand nombre on doit s*accommoder,

Et jamais il ne faut se faire regarder.

L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage

Doit faire des habits ainsi que du langage,

N'y rien trop affecter, et sans empressement

Suivre ce que l'usage y fait de changement.

Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode

De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,

Et qui dans ses excès, dont ilé sont amoureux,

Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux;

Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde.

De fuir obstinément ce que suit tout le monde.

Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous

Que du sage parti se voir seul contre tous.

h'IIUMOUR DANS SHAKESPEARE. 317

Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la société ; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé, non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de Vhumaine folie. Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant par l'organe de Panurge que « tout le monde est fol » . Le spoctacle actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur, absorbait uniquement soji attention; il n'avait pas le loisir ou le goût de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de l'éternité.

En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se dédoubler et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était pas averti par l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans plusieurs de ses œuvres. « Il s'est joué le premier », écrit son camarade Lagrange, « en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui regardaient ce qui se passait dans son domestique. »

Ce n'est pas tant dans Vïmpromptu de Versailles (la seule pièce de Molière louée expressément par Jean-Paul) que j'admire cette puissante objectivité humoristique du poète, que dans George Dandin, le Malade imaginaire et le Misanthrope. Voilà les œuvres où Molière s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs, et il n'y arien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle à' humour a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste comme la mort :

Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,

Vains et peu sages médecins; Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins

La douleur qui me désespère!...

Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec Vhumour de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie à' Antoine et Cleopâtre\ et nous avons signalé la scène qui se

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