L'Avare, V, i
très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage. Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans une méthode infaiUible qu'il possède pour mettre à la raison la pire des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend et scandalise son entourage peu habitué ^à des allures d'une brusquerie aussi choquante.
Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter : « Petruchio, lui dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une
femme qui ne manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde ; son seul défaut, mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui, méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or. — Silence, Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa demande.
Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète nous la présente ellemême dans son intérieur domestique et nous fait assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur. Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette,
gronde Faînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio entre.
« Pardon ! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?
— J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.
— Yous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa manche. Procédez méthodiquement. »
Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue :
« Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge que j'ai entendu faire d'elle si souvent. »
Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.
« Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour... Abrégeons, et
veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en mariage?
— Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car tout dépend de là.
— Bah ! c'est la moindre des choses. Ecoutezmoi bien, mon père, je suis aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle un ouragan, et il faudra bien qu'elle mecède. Car j'ai de la poigne et je ne fais pas ma cour en enfant. »
Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise, n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le débarrasser de la mégère? Ils sont encore en conférence lorsqu'on voit entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio, sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca.
« Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si pâle ?
— Si j'ai l'air pâle, c'est de peur.
— Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne ?
— Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra mieux que le luth.
— Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth?
— C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement qu'elle se trompait do touches et je voulais prendre sa main pour lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience diabolique : « Ah I s'est-elle » écriée, vous appelez çades touches ? Vous allez » voir comment je touche, moi ! » et à ces mots, elle m'a frappé sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier, mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.
— Ahl s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers ! c'est une vaillante fille ! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde d'avoir avec elle une petite causerie ! »
Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original, et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et d'inquiétude qu'on éprouve au moment oii un dompteur de bêtes féroces se glisse dans la cage de l'hyène ou delà panthère. Car Petruchio est un dompteur, je veux dire un homme absolu-
ment froid, calme et maître de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner, intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement l'exécution.
Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la fme comédie. 11 s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne le comporte et que la nécessité ne l'ordonne ; mais, de même que ses manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.
Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il va faire sa cour, tam-
bour battant, s'annonçant dès l'abord en maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.
« Bonjour, Gâteau ; car c'est votre nom, m'at-on dit.
— Vous avez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me nomment Catherine.
— Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau, écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur, célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme... »
Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.
« Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau, ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage ; mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante, enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme font les filles d'humeur colère ; tu ne prends point plaisir à la
contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un langage gracieux, caressant et affable. »
La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel. Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi l'entretien :
« Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs. Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi, Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine pour femme. »
Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche prochain.-
« Je te verrai plutôt pendre dimanche ! » gronde Catherine entre ses dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite harmonie des fiancés ; mais Petruchio se hâle d'expliquer à son beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblantd'ôtre méchante. «Beau-père, je vous le
jure, on n'a pas idée comme elle m'aime. Oh ! la bonne et tendre Catherine ! Elle se suspendait à mon cou, elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau : je vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez les convives. Adieu jusqu'à dimanche! »
Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère^ plus ou moins comprimée d'abord par V ouragan de Petruchio, éclate après son départ eii mille imprécations. « C'est un fou ! un brutal ! » s'écrie-t-elle ; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles épithètes ne constituent point un refus ; elle consent à épouser ce brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour s'en étonner outre mesure. Tout le 'monde à Padoue est persuadé que Catherine coiffera la sainte, sa patronne : comment laisserait-elle échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient ; sa sœur Bianca, la péronnelle ! est courtisée par un tas déjeunes muguets : pourquoi donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre ; mais ses manières un peu rudes ne
valent-elles pas mieux, après tout, que les mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre d'un coup de poing? A la bonne heure ! voilà au moins un gaillard avec lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se mesurer avec elle, elle n*a pas encore reconnu son maître.
Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurbe et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement carrière.
Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents, tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de
Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage, disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance, porteur d'une grande nouvelle : Petruchio arrive enfin, mais dans quel attirail, grands dieux I
« Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville, avec une garde rompue et point de fourreau ; juché de travers sur une selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux, il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin, rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé de jaunisse, plein d'avivés incurables et absolument hébété par le vertige. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa selle est une croupière de velours pour femme , marquée des initiales de la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec de la ficelle.»
Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde
pas à paraître en personne aux yeux de toute Ja noce stupéfaite et consternée.
« Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène extraordinaire?
— Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage. Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas ; mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez vous marier.
— D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'estmoi qu'elle épouse, et non mes habits. Mais oiiestdonc Catherine? Lamatinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.»
Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement dramatique le spectacle de la chose même.
« Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?
— Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école.
— Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?
— Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en saura quelque chose.
— Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impos^ sible.
— Je vous dis qu'il est un démon.
— Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.
— Elle? mais c'est un agneau, une coloribe, une sotte auprès de lui. Je vais vous racoater l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait Catherine pour femme, oui, de par tous Jes diables, a-t-il crié, et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre , abasourdi , a laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre. Ei maintenant, a-t-il crié, qu'on vienne les ramasser, si Ton ose!
— Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?
— Elle tremblait de tous ses membres ; car il frappait du pied et disait en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après diverses cérémonies, il a demandé du vin. Une sa?ité/ a-t-il crié comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades après une tempête ; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant le fond du verre à la barbe du sa-
cristain, roide et sèche broussaille, disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant que Técho en a retenti dans toute Féglise. Et moi, à ce spectacle, je me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n*a vu de mariage si extravagant. »
Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence et se rendre « témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse épouse, si douce et si patiente, » il déclare son dessein d'emmener Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine elle-même, ô premier el surprenant effet de la cure qu'il a entreprise ■ Catherine, à son tour, le supplie humblement « C'est moi, dit-elle, qui vous en prie. »
Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît : « Je ne partirai pas ! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont fraîches. Mais moi, je resterai. Mes-
sieurs, en avant marche dans la salle du festin ! » Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de Tépousée, qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et l'autorité du mari est sur le point de subir un échec ; mais avec quelle prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio sait redevenir en un instant le maître de la situation! « Messieurs, dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner, Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres ;buvez, riez et réjouissez- vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi? qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes, Grumio ! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai ton bouclier contre un million d'ennemis! »
Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort eJ emmène Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.
Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la ligure de
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langage qu'on appelle en rhétorique prétention est employée d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. « Vous ne saurez pas, » dit, par exemple, un personnage de Molière,
Vous ne saurez pas qu'avec magnificence Le roi vient d'honorer Tempe de sa présence : Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour; Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour; Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue... Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien^
De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit : «Alors, raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une mare de boue ; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui Jusquelà n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment les chevaux se sont échappés;