MéUcêrtt, I
comment la bride s'est rompue et comment j'ai perdu ma croupière : avec mille autres circonstances mémorables, qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau avec toute ton ignorance. »
Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa propriété de campagne :
« Où sont donc ces drôles? Quoi I personne à la porte!... oii est Nathaniel, Grégoire, Philippe ?
Tous LES VALETS. — Voiià, voilà, monsieur, voilà !
Petruchio. — Voilà, monsieur, voilà, monsieur ! Têtes de bûches ! lourdauds que vous êtes I quoi I plus de service I plus de prévenance I plus de respect I où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant?
Grumio. — Me voici, monsieur.
Petruchio. — Manant ! espèce d'idiot ! est-ce que je ne t'avais pas ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper. »
Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à brutaliser ses valets. 11 en frappe un qui lui fait mal en lui tirant ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à
Catherine de l'eau pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par son maître, a laissé choir l'aiguière.
« Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute involontaire. » Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la bouche de celle qui la prononçait ! quel succès, quel triomphe de la méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de joie ! Catherine prêchant la patience ! Catherine intercédant pour un serviteur ! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie.
Les domestiques ont cependant servi le souper. « Allons, Cateau, asseyez-vous. Je sais que vous avez de l'appétit. Voulez-vous dire le Benedicite, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton I... mais il est brûlé ! Chiens que vous êtes ! où est ce gueux de cuisinier? comment, maroufles, avezvous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à moi qui n'aime pas la viande calcinée? »
Disant ces mots, il jette tout le souper par terre.
« Catherine. — Je vous en prie, cher mai i, ne vous emportez pas ainsi. Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté.
— Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la chambre nuptiale. »
Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit de noces : «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle. Conclusion : elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable. »
Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués, dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit être sur la scène
un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie :
« Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?
— C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. He kills her in her own humour. »
Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.
Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou, puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui crions : Assez! Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux successivement un mar-
chand de modes et un tailleur auxquels Petruchio a commandé divers objets de toilette pour Catherine.
« Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une soupière. G' est ri dicule! c'est indécent! enlevez ça.
Catherine. — Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et on ne me mène pas comme un singe.
Petruchio. — Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. 0 mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche ! ... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?
Le tailleur. — Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.
Petruchio. — Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la mode du jour. Allons ! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous, et 'vivement; car vous n'aurez point ma pratique.
Catherine. — Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une poupée?
Petruchio. — Bien tapél ma foi! cet homme voudrait faire de toi une poupée.
Le tailleur. — Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie qui voudrait faire d'elle une poupée.
Petruchio. — 0 monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque, chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du bavardage! »
La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à la maison paternelle.
Ace moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et c'est avec an bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée de Baptista qui, après tout, n'est pa.« un animal sauvage, mais une personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison, n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite ou faible : un éducateur
nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des parents, Catherine a trouvé son véritable maître, et chose admirable, mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle aime l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède ainsi d'un cœur joyeux : le triomphe de la force brutale n'a rien que d'affligeant; c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, fière de s'incliner. Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.
Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.
Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît : Catherine consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté maritale. Regardant le soleil, il s'écrie : « Grands dieux! comme la lune est brillante et sereine! — Soit, c'est la lune, répond Catherine après
une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité, c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle, désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi. )i Les deux voyageurs rencontrent un vieillard : « Charmante demoiselle, dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Oii allez-vous de ce pas? » Et s'adressant à Catherine : « Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille, encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrassela pour l'amour de sa beauté. » Et la spirituelle Catherine fait chorus ; elle ne veut pas rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait : « Jeune vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche ! » Brusquement, Petruchio fait cesser le jeu. « Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé,
fané, flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis. — Vénérable vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux leur absurde méprise ; ils ont été tellement éblouis par r éclat du jour, que tout ce que je vois me paraît vert. » Appréciez-vous la fine et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à l'heure par Petruchio?
Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette comédie morale.
Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista ; la douce Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, outre les nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient de pren* dre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'estcontentéd'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. « Çà, mon gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.
Petruchio. — Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus
obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix dont nous allons convenir.
IIoRTENsio. — D'accord. Quelle est la gageure?
LucENTio. — Vingt ducats.
Petkuchio. — Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon chien ; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.
LucENTio. — Eh bien! cent ducats.
HoRTENSio. — Accepté.
Petruchio. — Marché fait.
HoRTENSio. — Qui commencera?
LucENïio. — Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me parler. »
Biondello sort et revient un instant après eu disant :
(( Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment et qu'elle ne peut venir. »
C'est le tour d'Hortensio. « Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de venir me parler tout de suite.
— Oh ! oh ! prie ma femme. . . Comment pourrait-elle résister? » dit ironiquement Petruchio.
Mais Biondello rentre avec la réponse suivante : (c Elle dit que vous devez avoir quelque bonne farce en tête ; elle ne veut pas venir, elle vous fait dire d'aller la trouver. »
Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre : « Maraud, dit-il à son valet,
va dire à tamaîlresse que je lui ordonne de venir.
HoRTENSio. — Jo sais sa réponse.
Petruchio. — Quoi?
HoRTENSio. — Qu'elle ne veut pas. »
Catherine paraît. « Par notre damel s'écrie le vieux Baptista qui n'en croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.
Catherine. — Que voulez-vous, monsieur?
vous m'avez fait appeler.
PETRucmo. — Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?
Catherine. — Elles causent dans le salon, assises près du feu.
Petruchio. — Allez les chercher. Si elles refusent de venir, houspillez-les-moi vigoureusementjusqueentreles mains de leurs maris. Allez, vous dis-je, et. ramenez-les ici sur-le-champ. »
Catherine sort. « Yoilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.
Hortensio. — Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.
Petruchio. — Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, Famour, une vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a de doux et d'heureux.
Baptista. — Gloire à vous, brave Petruchio I vous avez gagné la gageure. Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est une autre dot que je donne à une autre
fille, car elle est changée comme si elle commençait une seconde existence.
PETRucmo. — Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance et de sa palience nouvelles. Tenez I la voilà qui revient et qui vous amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds. »
Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.
« Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir à des ordres pareils!
LucENTio. — Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fût aussi folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats depuis le souper.
Bianca. — Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon obéissance.
PETRucmo. — Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et leurs maîtres.
La femme d'Hortensio. — Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas besoin de leçon.
Petruchio a Catherine. — Allons, fais ce que je te dis, et commence par elle.
Catherine. — Fil fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître,
de votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence, personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain; celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement au logis en paix et en sécurité ; et en retour de pareils services, il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une cordiale obéissance : faible rétribution pour une dette aussi grande! Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à ge-
noux; assez insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur destinée est de servir, d'aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes.
— Ahl s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui s'appelle une femme 1 Viens m'embrasser, Catherine. »
Telle est la comédie de La Méchante Femme mise à la raison.
Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme, comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère de l'homme à qui revientl'honneurd'une guérison simerveilleuse. Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort nous fût expressément donné aussi pour un homme excellent, non moins supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et de la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du Maître de forges, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des poètes du xvi° et du xvn^ siècle d'introduire dans leurs comédies un élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du côté de la farce que du côté du drame, et Shakespeare se proposant d'abord d'amuser les spectateurs,il suffisait à son dessein de faire briller chez Petruchio les qualités purement intellectuelles des héros ordinaires de
comédie: la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse,le sang-froid, la possession de soi-même.
Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne Fempêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil de Rabelais, « rompre l'os et sucer la substantifique moelle ». Le système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann, devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps, h' homéopathie^ quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue, législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de l'ivrognerie.
Dans la fable intitulée le Dépositaire infidèle, La Fontaine nous offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer :
J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison.
Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église.
Le premier se moquant, l'autre reprit : Tout doux;
On le fit pour cuire vos choux.
Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur De vouloir par raison combattre son erreur : Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.
Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux. Ne prenez point cette peine inutile ; durant les heures maussades qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des philistins, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère, salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous les amateurs de gravelures restèrent bouche close : il avait éteint leur feu d'un seul coup.
L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris (car je ne voudrais
pas avoir l'air de donner à entendre que dans tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint.
L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où l'on devrait être raisonnable.
Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme ; vous savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se répandra en lamentations assommantes, que sa
mauvaise humeur la rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder, une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allezvous pour la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame ? mais vous savez bien que c'est inutile ; et puis, c'est si ennuyeux ! Essayez donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants : feignez un violent désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide, cela ne lui fait rien du tout ; étonnez votre femme par l'excès de votre absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle s'éveiller glorieusement au spectale de cette folie ; alors, fière d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de comédien.
Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le vôtre ? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les soirs au bal, au théâtre : elle criera grâce avant le huitième jour, et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une se-
maille perdue, un hiver de travail paisible et tranquille.
Vos femmes , enfin , ont la tête près du bonnet (c'est toujours une simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos épouses : quelle naï* veté ! que cela est pauvre ! c'est la vieille médecine allopa thique ; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent.
Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez l'impatiente vivacité de vos femmes et rendezles muettes par l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes ; si elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table, et si elles trépignent rageu-
s<«ment, faites voler le plat à la tête de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio : « Patience, cher mari, c'est une faute involontaire. » Elles commenceront par là si vous savez vous y prendre.
Tel est renseignement pratique, aussi juste qu'original, qui ressort de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie oii les questions d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à deux.
Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de soumettre et de dompter les hommes ; mais c'est de tous les arts le moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont une exception des plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie,
elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès constant jusqu'à la fm. Comptons sur leur adresse naturelle pour rester nos maîtresses ; elles n'ont pas besoin de nos leçons.
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Un apologiste allemand de Molière. — Des comédies de Shakespeare en général. — Universalité de Molière. — Les disputes de goût. — Shakespeare et Aristophane. — Shakespeare et Plante. — Shakespeare et Molière 1