DN GARDE
Seigneur?
LE ROI
Voyez là-dedans si j'y suis.
Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le théâtre de Molière : rien de plus logique^ c'est la conséquence de ses principes, — et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.
On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de Hegel, en ce q*ii concerne la comédie. Si la métaphysique hégélienne de la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la métaphysique hégélienne de la comédie est obscure et sans intérêt. Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine de Hegel — originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe, renversant toutes nos idées et tous les faits !
S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre et certaine, c'est que, pour
qu'un individu soit comique, il faut qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par son esprit, mais il a cessé d'être comique. Et cela est si bien senti par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement (nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire provoqué par l'esprit, nous rions avec le personnage ; dans le rire provoqué par le comique, nous rions du personnage, qui lui-même ne rit pas.
Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile dans Beaucoup de bruit pour rien., vient faire des lapsus de cette force : « La dissemblée est- elle au complet?... Qui devons est le plus indigne d'être constable?. . . Corbleu ! je voudrais vous faire part d'une affaire qui vous décerne » ; ou quand le paysan Thibaut, dans le Médecin malgré lui, consulte Sganarelle en ces termes : « Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur. — D'hypocrisie? — Oui. C'està-dire qu'aile est enflée partout... aile a de deux iours l'un la fièvre quoligiionne avec des lassitudes et des douleurs dans les mufles des
jambes, » cela est d'un comique assurément très vulgaire et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf, parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur do comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde encore : ce sont des jeux de mots, pointes, concetti, calembours, qui, étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument rien de comique à nos yeux.
Ducis, succédant à Voltaire commemembrc de l'Académie française, faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son discours de réception ^ : « Il y a quelquefois dans les comédies de M. de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il diminue l'efFet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le comique. » Ces véritéslà sont élémentaires en France; on peut dire qu'elles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains une feuille perdue de
1. Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique, dit-on au récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours académique.
l' Année littéraire^ j'^us la curiosité d'y jeter les yeux, et voici ce que je lus : « Les personnages de la comédie des Plumes du paon ne sont ni de la bohème, ni du demi-monde, ni d'aucune fraction du monde : ce sont, en argot d'alelier, des bonshommes impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins de contradictions dans Ifurs mœurs, leurs sentiments, leur langage, leur excentricité nest pas prise assez au sérieux pour nous en faire rire. » Lalangueest incorrecte, mais la pensée est juste.
Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne tranquillement que le personnage comique ne doit point se prendre luimême au sérieux !
« On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques pour eux-mêmes ou seulement pour les spectateurs. Le premier cas seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de son but et de sa volonté...
« Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute
et Térence, se développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton acre et repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant, est dans ce cas.
« Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont déçus ou déconfits parleur faute, ils ne peuvent rire comme les autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation si pénible, que pour la lever il faut un deus ex machina... De même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière, par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont rien,
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à proprement parler, de comique. L'avfirice, aussi bien quant à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi ; car elle prend l'abstraction liiorte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin suprême oii elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse, du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si le personnage s'absorde tout entier dans ce but, en soi faux, et cela sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout oh il n'y a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple moquerie et une joie maligne *. jy
Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel : c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est fagoteur de son état et qu'on l'a