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Molière

Le faux dévot serait plein d'espérances! Mais , depuis trois siècles, la France l'a trop de fois affligé... Le xyi6 siècle (Rabelais) le voue au ridicule , le xviii6 ( Voltaire ) lui arrache ses dernières victimes... Molière, entre les deux, lui trouve son vrai nom : Tartuffe!

Molière , âme vraiment loyale , ne put s'accoutumer au faux personnage qu'il voyait en tous lieux se répandre. Hypocrisie de langage ( dans les Précieuses ) , hypocrisie d'éducation ( dans YEcole des Femmes ) , hypocrisie d'amour ( dans

Don Juan ), hypocrisie religieuse ( dans Tartuffe), il le poursuivit partout avec une verve qui ne fit que s'accroître jusqu'à la mort. Son indignation fut au comble lorsqu'il vit Y Imposteur s'impatroniser au foyer domestique : pour le chasser, il devint plus puissant que le roi , et obtint une autorisation qui devait paraître impossible.

La gloire de Molière, c'est d'avoir fait Tartuffe. Avec ses autres pièces, son nom serait resté celui d'un grand artiste; mais, par Tartuffe, il est devenu celui d'un grand homme.

Il y aurait, sur le Tartuffe de Molière et sur le Tartuffe éternel de l'histoire, à disserter utilement; je ne l'ai pas fait. J'ai raconté sans observations, sans réflexions, la vie domestique de Molière , ses troubles et ses souffrances ; mais de quelle manière le grand écrivain dramatique fut préparé en lui par les influences lointaines du Théâtre Antique et du Théâtre Espagnol ; comment ce drame national de Tartuffe devait naî-

tre au xvne siècle dans l'âme de Molière ; comment il mit fin aux ténèbres du moyen-âge ; comment, après Rabelais , il prépara le siècle de Voltaire; comment tous les charlatans s'indignèrent de cette œuvre, voilà ce qu'il eût fallu dire. Mais à quoi bon tant de pages pour honorer le génie ! Molière n'a plus besoin de nos apologies; il demandait seulement, non pas pour lui, mais pour nous , que sa vie fut connue. Je l'ai racontée avec tendresse et respect. Ma pensée, en écrivant ces légendes, c'est que les grands hommes forment partout la patrie; et je m'instruis à respecter en eux la mémoire de nos pères.

Septembre 1852.

Molière naquit à Paris le 15 janvier 1622. Ses parents, nommés Poquelin, tapissiers de père en fils, l'homme et la femme, habitaient près des Halles, au coin de la rue des Vieilles-Etuves et de la rue Saint-Honoré, une maison ornée de sculptures représentant des singes qui se jetaient des pommes; au-dessus de la porte pendait , pour enseigne une sorte de tente avec cette inscription : AV PAVILLON DES CINGES.

Le père, très à son aise , mais se voyant huit

enfants en bas-age , n'avait point d'autre ambition pour l'aîné , qui devint Molière , que de le voir lui succéder un jour dans sa charge de Tapissier du Roi. Dans ces vues, il lui fit apprendre à lire, à écrire, et le mit, tout enfant, à garder la boutique.

La renommée des Poquelin , pour leurs tapisseries , attirait du beau monde au Pavillon des cinges , des Messieurs de la cour , beaucoup de belles dames que déjà le petit garçon contemplait en silence.

Élevé au milieu du peuple par le voisinage des Halles , en pleine bourgeoisie par sa famille , il pouvait , parmi tant de brillants acheteurs , observer déjà les manières , l'habit , le langage de ces marquis et précieuses qu'il voyait arriver dans leurs chaises au magasin de son père.

Dans cet état de choses , à dix ans , il perdit sa mère. Son père , l'année d'ensuite , se remaria. Le pauvre enfant vit donc sa famille non-seulement lui manquer, mais devenir, en quelque sorte, pour lui une famille étrangère. Par bonheur il lui

Il

restait un grand-père maternel qui l'aimait éperdument; aussi ne se quittaient-ils jamais. Cependant le petit Poquelin tombait dans un abattement qui inquiétait bien le grand-père : il aurait voulu lui rendre un peu de cette sérénité naturelle à son âge , mais il ne savait comment faire. Comme ce bonhomme aimait la comédie, il essaya, pour lie distraire , de le mener souvent au spectacle. Le théâtre le plus en vogue alors était celui de l'Hôtel de Bourgogne ; la cour et la ville y couraient applaudir, dans leur nouveauté, les pièces de Corneille.

Le petit Poquelin reçut là ses premières consolations, et il ne l'oublia jamais. Le théâtre en resta pour lui comme un lieu enchanté. Cela , dès à présent, nous explique en partie comment nous le verrons y chercher , jusqu'au dernier jour , un soulagement à ses plus amères tristesses. Car nous n'en sommes ici qu'au commencemen^de ses peines ; celui qui fit tant rire n'eut guère en partage que les larmes et la mélancolie ; mais il ne voulut point ajouter ses tristesses aux tristesses

du monde. Au milieu de ses malheurs, il ne pensa aux autres hommes que pour les faire rire , les consoler, les rendre meilleurs. Mais , chose admirable ! il les fit rire en leur parlant sérieux.

Puisse au moins le récit de sa vie rendre chère à tous , en sa personne , la mémoire de tant d'hommes qui, malgré leurs tristesses, n'ont voulu, en prenant la parole en ce monde, que faire entendre une voix consolante !

Outre les pièces de Corneille , outre Bellerose , le premier acteur du temps, le petit Poquelin voyait, à l'Hôtel de Bourgogne, trois comiques célèbres et de talent : Gauthier-Garguille , Gros- Guillaume , Turlupin , trois pauvres garçons qui , précisément , moururent dans ce temps-là d'une manière tragique et touchante : Gros-Guillaume s'étant moqué d'un certain magistrat, fut arrêté et mis dans un cachot; le saisissement qu'il en eut lui causa la mort , et la douleur que Gauthier- Garguille et Turlupin en ressentirent, les emporta aussi dans la même semaine. Molière avait douze ans alors ; d'avoir vu disparaître ainsi ses trois

acteurs favoris , cela lui rendit plus cher encore le lieu où il avait recueilli un souffle de leur amitié , de leur gaîté naïve et courageuse.

Cependant de nouveaux enfants naissaient du second mariage , et le petit Poquelin, assis à son comptoir, devenait de plus en plus triste et rêveur.

Rentrant un jour de la comédie , il ne put résister au désir de tout expliquer à son père ; il lui confessa en tremblant (heureusement le grandpère était là) , qu'il lui était impossible de s'accoutumer à sa profession , et qu'il désirait qu'on le fit étudier. Le grand-père ayant pris la parole à son tour, le père fut obligé de se rendre , et il consentit, après quelques explications, à l'envoyer comme externe au collège des Jésuites.

Mais au fond , que demandait l'enfant ? c'était de fuir cette sombre boutique , cette marâtre , ces nouveaux venus préférés... Et puis il avait ses quatorze ans , et il s'y mêlait ce vague besoin de connaître. Il ne pouvait se contenter de la vie de marchand. Comment, d'ailleurs , ne pas se sentir

attiré vers ce théâtre où les hommes lui apparaissaient dans un si noble idéal par les pièces de M. Corneille, par Rodrigue et Chimène, en même temps que dans une réalité si touchante par l'aventure de ces deux comédiens morts ensemble de la mort d'un ami ?

Plein de courage , allant et revenant tous les jours du Pavillon des cinges au collège , ayant à la fois pour l'instruire son grand-père , les rues, les Halles et ses régents , le petit Poquelin fit des progrès si rapides qu'en cinq années il acheva ses humanités et sa philosophie. Il eut pour condisciples et amis Chapelle, Bernier, Hesnault , le jeune prince de Conti, qui fut son premier protecteur, et Cyrano de Bergerac. Mais son plus grand bonheur au collège fut de recevoir, avec Chapelle et Bernier , les leçons particulières de l'illustre M. Gassendi. M. Gassendi, outre sa science, outre

les charmes de son esprit et de son caractère , avait encore , pour augmenter son autorité sur ses jeunes élèves , d'être en relations avec les plus savants hommes de l'Europe. On parlait de sa correspondance avec Galilée qui , précisément dans ce temps là , était persécuté pour avoir dit que la terre tournait. M. Gassendi , de son côté, proclamait l'existence du vide , découvrait cinq satellites de Jupiter, attaquait les sectateurs d'Aristote , et osait défendre, contre les médecins et les théologiens , le système de Harvey sur la circulation du sang.

Ajoutons ce point remarquable que Gassendi était petit neveu de Guillaume Budé; et que Guil laume Budé avait été l'ami de Marot, de Bonaventure Despériers, de Louis Berquin, de Tiraqueau, des frères Dubellay et de François Rabelais. Budé avait été ambassadeur du roi François Ier auprès du pape Léon X; et , par tradition de famille, Gassendi savait, sur tous ces hommes, des anecdotes qu'il racontait à ravir. La mémoire de l'oncle Budé lui était restée si chère qu'il voulut être

enterré près de lui. Gassendi semblait, en effet, avoir hérité de l'esprit de libre causerie et de libre recherche qui avait animé les grands esprits du siècle précédent. Ame douce et candide , il avait en lui déjà tous les pressentiments deVoltaire. « 0 l'heureux temps , écrivait-il un jour à ses amis , ô l'heureux temps où nous nous moquions de la comédie que joue le monde entier, où nous philosophions ensemble , où nous avions le plaisir de dire souvent : nous sommes seuls , nous pouvons , sans craindre les envieux , nous appliquer sérieusement à la recherche de la vérité !... Mais Gassendi ne voulut pas troubler le monde avant l'heure, et il écrivit en latin.

Emu d'enthousiasme aux leçons d'un tel maître , le jeune Poquelin traduisit en vers , sous ses yeux , le poème de Lucrèce ; ce fut son premier essai poétique. Il est vrai que déjà , au milieu de ses occupations sérieuses, il composait avec Cyrano de Bergerac des comédies qu'ils lisaient et jouaient ensemble dans les récréations.

Il sortit des Jésuites à dix-neuf ans. Son grandpère était mort il y avait trois ans déjà; son père se trouvant infirme, il fut obligé d'exercer pendant quelque temps sa charge de tapisssier -valet de chambre du, roi, et d'accompagner Louis XIII à Narbonne. Dans ce voyage, au milieu d'un monde de courtisans , il avait l'honneur d'aider, quelquefois, à préparer le lit de Sa Majesté. Quelle comédie! quel champ d'observations! Mais, quoique jeune , il était déjà moins attentif aux choses du dehors, souvent trompeuses, qu'à celles qui se pouvaient passer au fond des cœurs.

Après ce voyage , qui dura près d'un an, la plupart des biographes laissent une lacune de trois années, trois années, sans doute, d'isolement et d'études, durant lesquelles , suivant les mieux informés , le jeune Poquelin alla faire son droit à Orléans.

Ce furent les années de Rocroy, de Fribourg et

de Nordlingue ! Tout respirait la gloire alors Condé dans les batailles , et Corneille au théâtre étaient dans leur éclat. De grands esprits partou se préparaient.

Poquelin, en 1645, à vingt-trois ans , est de retour à Paris et reçu avocat, suivant toute apparence ; mais au lieu de plaider, il joue la comédie à la Porte-de-Nesle , au milieu d'une troupe bourgeoise organisée depuis peu par les deux frères Béjart et leur sœur Madeleine. La comédie, pour les jeunes gens d'alors , était un divertissement fort en vogue. Ceux-ci s'étant bien divertis, ayant pris goût à ce jeu et se croyant devenus, en quelques mois , des acteurs consommés , s'imaginèrent de tirer profit et gloire de leurs représentations , et d'ouvrir leur théâtre au public. Le projet était sérieux, si sérieux, qu'ils s'établirent à grand bruit dans le jeu de paume de la Croix-

Blanche au faubourg Saint-Germain, où les voilà jouant, tant bien que mal , les chefs-d'œuvre du temps.

Cris , emportements , reproches , cela va sans dire, dans la famille du petit Poquelin. Père, frères , beau-frères , oncles , cousins , grandes tantes , tous se scandalisèrent. Il allait les déshonorer, ternir à tout jamais leur nom, leur beau nom de tapissiers , déjuges , de consuls. 11 leur laissa leur nom , prit son nom de Molière ; ils dirent et firent ensuite tout ce qu'ils voulurent.

.N'avait-il pas pour lui, au fond de sa tombe, son vieux grand-père? N'était-ce pas là toute sa famille, sa vraie famille? Qui l'avait aimé, caressé, élevé; qui l'avait connu seulement, si ce n'est son grand-père? Et n'était-ce pas son grand-père luimême qui l'avait induit , encouragé à se plaire en ce noble métier , comme disait M. Corneille dans sa belle comédie de Y Illusion ?

Un jour que son père avait grondé le bonhomme de mener si souvent son petit-fils au spectacle : — Avez-vous envie , lui dit-il , d'en faire un corné-

dien? — Plut à Dieu, avait répondu le grandpère , qu'il fut aussi, bon comédien que Bellerosc !

Eh ! que lui fallait-il davantage? Ajouterai -je avec Corneille, que tous les bons esprits commençaient à se tourner du côté du théâtre , que Richelieu lui-même, cardinal et ministre, avait écrit pour le théâtre?

A présent îe théâtre

Est en un point si haut que chacun l'idolâtre ,

disait Corneille. Toutes les jeunes âmes étaient emportées par le succès du Cid. De plus , le roi avait publié, en 1641 , une déclaration par laquelle il défendait que Yétat de comédien pût être désormais imputé à blâme, et préjudicidt à la réputation du comédien dans le commerce public. Il n'en fallait pas tant pour affermir nos jeunes gens dans leur résolution. Ils s'établirent donc sous le nom de Ylllustre Théâtre. Mais ils ne s'illustrèrent qu'en se faisant siffler ; ce qui n'arriva , disent les biographes , que parce qu'ils ne voulurent pas sui

vre les conseils de Molière qui avait pourtant de bien meilleures vues qu'eux sur leur art. Heureusement, le gouvernement de la troupe, après cet échec, passa dans ses mains; et, sous sa direction , l'on s'en alla jouer en province.

Caravane joyeuse l un peu folle peut-être ; mais quel chef ils avaient! Habile, méditatif et sérieux. Ils allèrent de ville en ville et de châteaux en châteaux, jusqu'aux extrémités du royaume, si mélangé alors de provinces , de mœurs , de langages. Ils portaient avec eux le génie de la France, et ils adoucirent, au fond de leurs donjons , ces vieux tyrans de nos provinces lointaines.

« Nous jouâmes un mois devant cette noblesse, « dit une comédienne dans le Roman Comique, «le baron nous faisait manger à sa table; ses « gens nous servaient avec empressement , et « nous disaient souvent qu'ils nous étaient obligés « de la bonne humeur de leur maître, qu'ils trou- « vaient tout changé depuis que la comédie l'a- « vait humanisé. »

A ce qui précède il faut ajouter un seul point ,

mais essentiel. Molière, dit-on , en formant sa troupe, lia mie forte amitié avec la Be'jart. . . . C'était une femme de beaucoup d'esprit , vive , active , entendue à tout, mais qui n'avait pas les grâces naïves qu'il eût fallu pour charmer Molière. Il ne pouvait placer en elle l'espoir d'une famille comme il l'eût voulue ! Mais Madeleine avait auprès d'elle une petite sœur de quelques mois seulement. Molière, devant cette enfant, se prenait à rêver... Des projets lui vinrent, vagues d'abord , mais qui peu à peu s'affermirent.

Cheminant en voiture , assis au milieu de ses décorations de théâtre, tout pensif, il tenait la

petite sur ses genoux Quelle était alors sa

préoccupation secrète , mystérieuse , outre ses essais comme acteur et auteur? C'était de se faire une famille, un ménage, une innocente vie. Mais dans quelles régions trouverait-il une femme selon son cœur, pauvre comédien qu'il était , rebuté de sa propre famille?... Chaque jour il se plaisait davantage aux sourires de la petite Armande ( c'était son nom); et l'enfant , de son côté, n'était

heureuse qu'avec Molière. Elle n'avait pas dans la troupe d'autre famille que lui. Lui seul , en effet , semblait veiller sur elle.

« Cette petite fille , accoutumée avec Molière « qu'elle voyait continuellement, dit Grimarest, « l'appela son mari dès qu'elle sut parler , et , à « mesure qu'elle croissait, ce nom déplaisait moins « à Molière. »

On a peu de détails sur les cinq premières années de ses pérégrinations en province; on sait seulement qu'il passa par Bordeaux, qu'il y fut favorablement accueilli par M. d'Epernon, gouverneur de Guyenne , et qu'il y représenta une tragédie de sa façon , intitulée la Thébaïde , la même dont il donna plus tard le plan à Racine.

Après ces cinq années de courses , en 1 650 , il -eparaît à Paris, et s'y essaie de nouveau par quelques représentations chez le prince de Conti, xère du grand Condé et son ancien condisciple.

C'était la Fronde, c'était le règne des Matamores, les Jodelets et des Capitans. Scarron , l'écrivain •omique à la mode, dut voir Molière, en entendre

beaucoup parler tout au moins. D'ailleurs , il com mençait à être bruit de la troupe ambulante , Mo lière«urtout attirait l'attention par son esprit, pa son noble savoir-vivre et par sa probité. Mill< anecdotes bizarres se répandaient de leurs cin( années de vie aventureuse. Scarron ne puisa- t-i point là l'idée de son Roman Comique ? Je ne sais mais il me semble retrouver dans l'esquisse ina chevée du comédien Destin, quelques traits épart du caractère élevé de Molière.

« Il était excellent comédien, vaillant , honnête

« homme, entendu fort amoureux. Cependan

« il vivait avec la Létoile dans le plus grand res « pect du monde. Destin avait de l'esprit et faisaii

« voir qu'il avait été bien élevé Parlant peu ,

« généreux autant qu'on peut l'être, etc. »

Une conversation sur les femmes à esprit qu'il lui fait avoir dans une hôtellerie du Bas-Maine , avec un conseiller au parlement de Rennes , semblerait vraiment indiquer une conversation de Molière lui-même , occupé déjà des Précieuses.

Nos comédiens, cependant, ne restèrent point

à Paris. Qu'était-il besoin d'eux dans cette comédie de la Fronde où l'on avait pour bouffons les plus grands personnages ? Ils s'en retournèrent en province, et de nouveau les détails manquent jusqu'en 1653 ; mais on sait bien positivement que Molière demeura toute cette année là à Lyon, qu'il y eut le plus grand succès , qu'il y mit à bas deux autres troupes dont les meilleurs le suivirent, tels que Lagrange, Ducroisy , Duparc, M1,es Debrie et Duparc , et qu'il y donna Y Etourdi.

On voit dans cette pièce combien Molière, en province, organisa ses comédies en vue des populations au milieu desquelles elles devaient être représentées , et combien , pour réussir , il était attentif à tout. Lyon était alors , en grande partie, une colonie florentine. Pour plaire aux Italiens qui peuplaient cette ville, il plaça son action à Messine.

Qu'on se figure , au sortir des Jodelets de Scarron , quel charme dut avoir Mascarille ! Jodelet était

Un misérable

Qui préfère l'ail à l'honneur.

Mascarille, au contraire (et ce rôle était rempli par Molière lui-même) , Mascarille est plein de finesse : il gouverne son maître , remue tout à force d'esprit, et, dans ses fourberies, lui, c'est la gloire qui le pousse ,

Si je suis maintenant ma juste impatience ,

On dira que je cède à la difficulté ,

Que je me trouve à bout de ma subtilité ;

Et que deviendra lors cette publique estime

Qui te vante partout comme un fourbe sublime ?...

L'honneur, ô Mascarille !

Le rôle se terminait par ces vers risibles, qui pourtant allaient bien à Molière ;

N'est-il point quelque fille

Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ? A voir chacun se joindre à sa chacune ici , J'ai des démangeaisons de mariage aussi , Etc.

La troupe, après s'être fait applaudir dans VEtourdi , quitta Lyon; nos comédiens se rendirent

à Montpellier , auprès du prince de Conti qui tenait là les Etats du Languedoc ; ils y donnèrent le Dépit Amoureux. Le succès fut complet , et Monsieur le Prince , pour son compte, en fut si charmé qu'il confia à Molière la direction des spectacles et des plaisirs dont il régalait la province pendant les Etats. Mais bientôt Molière lui parut un garçon si intelligent, si honnête homme, qu'il le voulut faire son secrétaire.

C'était un très grand honneur pour un pauvre comédien de campagne ; cependant Molière pria, avec respect, Monsieur le Prince de permettre qu'il ne l'acceptât pas , et qu'il restât à la comédie qui était, disait-il , sa véritable vocation. Ses amis le blâmèrent de refuser un emploi si avantageux; il leur répondit que chacun avait son rôle en ce monde , que le sien était d'amuser le peuple , de divertir les princes , mais non de les servir. «Mon humeur sombre, capricieuse, m'enlève la flexibilité qu'il faut pour servir chez les grands. D'ailleurs , ces pauvres gens que j'ai amenés si loin , que deviendraient-ils? je ne les abandonnerai pas. »

Et puis , comment quitter Madeleine Béjart et la petite sœur Armande ?

D'autres raisons encore l'empêchaient d'accepter : il aimait le théâtre , il se sentait roi dans sa petite république, il se plaisait à faire des haran" gués. Son grand bonheur, c'était d'avoir à former, à élever des âmes. Nous le verrons faire l'éducation de sa femme, l'éducation de sa troupe, l'éducation de Baron. Aurait-il faitl'éducation du prince de Conti? Mais, outre ces motifs, comment était mort le dernier secrétaire du prince , le poète Sar rasin? Des suites d'un coup de pincettes que M. de Conti lui avait donné à la tempe. Cela ne rendait pas la place très enviable.

Il continua donc les représentations du Dépit Amoureux. Cette pièce est moins que YEtourdi, mêlée d'intrigues , de récits , d'aventures, mais en revanche, les cœurs s'y montrent mieux. Molière s'était dit qu'il fallait mettre plus en relief les passions de ses personnages , et entasser sous leur pas moins d'aventures romanesques. Il sentit que la vraie comédie ne se contente pas d'aventures

risibles; qu'elle doit surtout reproduire la comédie intérieure bien autrement comique que l'autre; aussi les détails extérieurs iront-ils se simplifiant de plus en plus dans ses pièces , tandis qu'au contraire les inextricables péripéties du dedans s'y produiront chaque jour davantage. Cependant, une partie du comique dans le Dépit Amoureux repose encore sur les saillies des valets. L'intérêt naissait, dans V Etourdi ', de mille contre-temps inattendus. On est charmé, dans le Dépit, par les propos de Marinette et de Gros-Réné. Quant à l'amour, voilà ce que Molière y sut peindre en maître , et c'était aussi la chose qu'il connaissait bien alors.

Il avait été quelque temps touché des charmes de Madeleine , mais chaque jour il s'apercevait davantage qu'il ne trouverait pas en elle la femme qu'il avait rêvée. Au temps où nous voici parvenu, la petite Armande, grave déjà dans son maintien , pleine de grâces et d'attraits dans ses yeux, dans sa voix, touchait à sa dixième année ; c'est pour elle, dont il faisait l'instruction, qu'il

avait élevée, aimée dès le berceau , qu'il «'éprit alors d'une passion si étrange.

Molière , dans le Dépit Amoureux , joua le rôle d'Albert ; pourquoi plus celui de Mascarille ou de Gros-Réné? Afin de permettre à deux de ses camarades de faire valoir leurs talents comme valets. Le rôle de Gros-Réné fut même écrit exprès pour Duparc , qui venait de sejoindre à la troupe. Il lui donna ce nom de Gros-Réné , parce qu'en effet cet acteur était gros et très large des reins ; de là ce vers :

Je suis homme fort rond de toutes les manières.

Au comédien Lespy, qui avait une voix de Stentor, il donnera le nom de Gorgibus.

De Montpellier, nos comédiens retournèrent à Lyon , d'où ils allèrent à Avignon , à Pézénas , à Narbonne ; et partout sur leur passage ils laissèrent des souvenirs charmants de leur aménité , de leur franchise, de leur cordialité joyeuse. Molière surtout plaisait par sa dignité , par son bon sens.

On se sentait avec eux comme en famille. Etant repassé par Avignon, en 1657, Molière y trouva Mignard qui revenait d'Italie, où il était resté vingt-deux ans, et ils lièrent ensemble une amitié qui dura toute leur vie.

Ces pérégrinations , ces succès en province durèrent treize années (tout le temps de la Fronde), après quoi l'on commença à se rapprocher de Paris. Molière voyait sa troupe assez formée pour oser la produire devant la cour. Il comptait, d'ailleurs , sur la recommandation de M. le prince de Conti. Toutefois, il ne se hâtait pas trop , il n'était pas fâché d'étudier à fond la province : il sentait combien il pouvait, par ces gentils hommes de campagne, donner à rire aux Parisiens. Il visita Béziers, Vienne, Limoges, patrie de Monsieur de Pourceaugnac.

Qui n'eût voulu le voir avec sa troupe et tout son attirail de théâtre : costumes , décorations , engins de toutes sortes , voyageant par le coche , à pied , à cheval , en bateau , quelquefois en charrette, par les chemins et les campagnes d'alors,

faisant remarque de tout sur son passage, et apprenant jusqu'aux patois des pays qu'il traverse? à chaque nouvelle ville , nouveaux rôles à apprendre : comédies, tragédies, tout y passait; un public à haranguer , des acteurs à instruire , une troupe à conduire, que d'affaires! EtPlaute,et Térence , et Ménandre , et toute l'antiquité qu'il fallait étudier. Ce fut donc en courant , au milieu du bruit et des embarras , dans les hôtelleries , qu'il écrivit Y Etourdi, le Dépit, et vingt autres pièces dont je n'ai point parlé : Les Trois Docteurs rivaux, le Maître d'Ecole , Gorgibus dans le Sac, le Médecin volant, le Grand benêt de fils, le Docteur amoureux, toutes pièces maintenant perdues ou oubliées, ou devenues très rares. Malgré cela, doux et sociable envers tous , misanthrope avec lui seulement, bon, généreux, infatigable, plein de tendresse et de besoins d'aimer et d'être aimé surtout , il trouvait encore des heures de causeries a donner à ses camarades, à Madeleine , à Mignard, et des journées entières pour élever, embrasser et chérir sa belle petite Armande.

Partie du Languedoc, la troupe s'arrêta à Grenoble , y joua pendant le carnaval , puis vint à Rouen. Molière comptait bien que de là leur renommée ne manquerait pas de s'étendre à Paris, et même de les y faire désirer. Ce séjour , au milieu des Normands ( où il trouva le type du bon huissier à verge) , dura tout l'été de 1658, et Molière fit, dans cet été, plusieurs voyages seul à Paris , pour s'y préparer la protection de Monsieur.

Cette protection , par l'entremise du prince de Conti , lui ayant été assurée , il rentra à Paris au mois d'octobre de la même année , et sa troupe , présentée au roi par Monsieur , fut admise à l'honneur d'une représentation devant la cour.

Le théâtre, comme décorations et machines, était alors dans tout son éclat, depuis Corneille et Richelieu; mais c'était encore chose nouvelle. En

effet, «j'ai oui dire ùtles gens âgez, raconte Per- « rault, qu'ils avoient veu le théâtre de la comédie « de Paris de la mesme structure et avec les « mesmes décorations que celui des danseurs du « Pont-Neuf; que la comédie se jouoiten plein air * et en plein jour, que le bouffon de la troupe se « promenoit par la ville avec un tambour pour « avertir qu'on alloit commencer. Les pièces qui « nous restent de ce temps-là sont de la mesme « beauté que le lieu où l'on en faisoit la représen- « tation. Ensuite on les joua à la chandelle , et le « théâtre fut orné de tapisseries qui donnoient des « entrées et des sorties aux acteurs par l'endroit « où elles se joignoient l'une à l'autre.

« Ces entrées et ces sorties estoient fort incom- « modes , et mettoient souvent en désordre les « coeffures des comédiens, parce que ne s'ou- « vrant que fort peu par en haut , elles retom- « boient rudement sur eux quand ils entroient ou « quand ils sortoient. Toute la lumière consistoit « d'abord en quelques chandelles dans des pla- « ques de fer blanc attachées aux tapisseries ;

« mais comme elles n'éclairoient les acteurs que « par derrière et un peu sur les côtés , ce qui les « rendoit presque tout noirs , on s'avisa de faire « des chandeliers avec deux lattes mises en croix, « portant chacun quatre chandelles pour mettre « au-devant du théâtre. Ces chandeliers, suspen- « dus grossièrement avec des cordes et des pou- « lies apparentes , se haussoient et se baissoient « sans artifice , et par main d'homme, pour les al- « lumer et les moucher. La symphonie estoit d'une « flûte et d'un tambour, ou de deux méchants vio- « Ions au plus. »

Molière et les Béjart, en province, avaient joué bien des fois dans des loges du genre de celles que nous décrit Perrault ; mais ce fut au Louvre , sur un théâtre dressé par les ordres du roi, qu'eut lieu ce début devant leurs Majestés.

Ils avaient choisi, pour cette circonstance, Nicomède de Corneille, et ils s'en acquittèrent aux applaudissements de la cour. Après la tragédie , Molière , qui aimait la harangue , s'avança sur le bord du théâtre , salua avec une grâce infinie , fit

un discours au roi, à toute l'assemblée (c'était l'usage) , et demanda la permission de représenter un de ces petits divertissements à la manière

des Italiens Le discours fut charmant, plein

d'adresse, et plut beaucoup.

Cette première représentation se termina donc par le Docteur Amoureux. Après avoir montré tant de bonne grâce dans le petit discours, Molière fut ravi de paraître sous l'accoutrement du docteur. 11 y eut un si grand succès que le roi , dès cejourlà , le prit en estime. Le discours, d'ailleurs, plein d'une flatterie fine, l'avait charmé. Aussi donna-t-il des ordres pour que la salle du Petit- Bourbon fut mise à la disposition des nouveaux comédiens; et ils y jouèrent alternativement avec les Italiens jusqu'en 1660, époque à laquelle ils s'établirent au Palais-Royal , sous le titre de Comédiens de Monsieur.

Molière, jusqu'ici, avait marché dans les voies de ses devanciers et contemporains. Il s'était conformé, mais en maître, au genre un peu factice du temps : des amoureux sous le balcon d'une

belle , à la manière espagnole , puis des valets rusés jouant mille bons tours à de risibles Gérontes, leur enlevant filles , nièces , etc. Ce sont des co médies amusantes, pleines de verve et bien inventées, mais ce n'est point la vie. Tout cela, c'est l'extérieur de l'homme ; il y a dans son âme de bien autres comédies, pensait Molière. « Je ne comprends pas , disait-il un jour à ses camarades , en Languedoc , comment des personnes d'esprit prennent du plaisir à ce que je leur donne; mais je sais bien qu'à leur place je ri y trouverais aucun goût. » Il sentait combien son art était encore au-dessous de son cœur. Oh ! s'il venait jamais à exprimer ce cœur, on verrait ce que c'est que la vraie comédie !

Dès son établissement à Paris , il s'essaie dans des voies nouvelles ; il donne les Précieuses. Son premier coup-d'œil dans ce beau monde avait été pour les femmes. Occupé d'élever sa petite Armande, la fausse éducation qu'on leur donne et leur désœuvrement le frappèrent. A quoi donc passez vous le temps, mesdames , leur demandait-il

dans le rôle de Mascarille. A rien du tout, répond Cathos. Leurs minauderies, leur jargon inintelligible , le pathos des pédants, furent à jamais couverts de ridicule ; au galimatias des ruelles , il opposait cette prose vraie et de bon sens que lui seul a eue.

On s'étouffait aux premières représentations : il fallut doubler , tripler le prix des places pendant quatre mois. On accourait de vingt lieues à la ronde. Du milieu du parterre un vieillard s'écria : Courage, courage, Molière! voilà la bonne comédie ! Ménage s'en prétendit guéri du style amphigourique.

Ici plus d'intrigues, plus de saillies; mais seulement la conversation reproduite des sociétés du temps ; or , la conversation , dans le beau monde où l'on avait pour règle de parler autrement que le peuple , en était arrivée à un degré de puérilité difficile à croire. Les objets les plus simples, une chaise , un chou , ne s'appelaient plus par leurs noms. On avait donné à tout des appellations merveilleuses. Les noms propres eux-mêmes, ceux

des rues et ceux des personnes , n'avaient point été respectés. On leur substituait des noms de roman. On disait la place de Délos , pour l'île Notre- Dame; le quartier des Scholies, pour le Marais. Madame Daligre et madame Daragonnais , grandes précieuses , étaient devenues Thélamire et la princesse Philoxène; Sarrasin, Conrard, Saint-Aignan, c'étaient Polyandre, Théodamas, Artaban. Godeau, le petit évêque de Grasse, s'appelait le Mage de Sidon ou le Nain de Julie ( à cause de ses relations avec Julie d'Angennes). Catherine de Rambouillet, la reine de ce monde , ne fut-elle pas louangée en chaire , par Fléchier , sous le nom de t 'Incomparable Arthénice ?

« Cathos et vous Madelon, disait Gorgibus.

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