CATHOS
■ Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâ- « tit furieusement à entendre prononcer ces mots-là ; et le nom « de Polyxène que ma cousine a choisi et celui d'Aminte que « je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeu-
« riez d'accord
La pièce se terminait par cette apostrophe plaisante du bonhomme Gorgibus aux précieuses.
«... Voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagante ces. Allez vous cacher, vilaines ; allez vous cacher pour ja- « mais. Et vous qui êtes cause de leur folie, sottes billeve- « sées , pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, « chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les « diables ! »
Les critiques ne manquèrent pas , comme on peuteroire, à tantde vérité : c'était, à les ouïr, une
charge trop grossière , une intolérable bouffonnerie.
Molière alla son chemin, écouta peu les critiques , continua d'étudier Plaute et Térence , et de lire dans son cœur. Hélas ! s'il donnait la comédie aux autres , la contemplation de ses propres passions la lui donnait à lui-même bien autrement profonde ! À peine sur le théâtre en osait-il redire quelques traits! Il l'essayait cependant : au temps où nous sommes , sa pensée de tous les instants , c'était la petite Armande : elle était dans sa seizième année. Il la surveillait avec un soin extrême, l'instruisait dans son art, admirait son talent, sa beauté , ses charmes, qui déjà fixaient d'autres regards que les siens. Il lui sembla qu'il devenait jaloux. L'idée cruelle que tous ces soins pourraient être perdus , que ces moyens de plaire, ces grâces , cet esprit qu'il avait développés en elle tourneraient , peut-être , contre lui , le troubla quelquefois ; mais un sourire de la belle petite le rassurait et le faisait s'égayer ensuite de ses propres terreurs. Pour s'en punir, il écrivit et joua
en personne le rôle de Sganarelle Cocu Imaginaire.
Cette pièce fut un nouveau succès pour Molière, quoique jouée au milieu de l'été, et pendant que le mariage du roi tenait toute la cour éloignée de Paris; mais la ville, pendant ce temps, n'en fit que mieux connaissance avec les nouveaux comédiens ; et quarante représentations ne suffirent point à l'empressement du public.
Après ce succès , il y eut, dans les représentations de Molière, une suspension : il lui fallut déménager son théâtre, aller du Petit-Bourbon au Palais- Royal , le Petit-Bourbon se trouvant sur le point d être démoli pour construire le portail du Louvre . Molière prit cette occasion pour demander au roi la salle du Palais-Royal , qui lui fut accordée , tant il avait su promptement s'acquérir l'estime de toutes les personnes qu'il approchait à la cour. Il eut aussi la prudence de conserver la charge de Tapissier-Valet de chambre que lui avait laissée son père. Cet emploi lui donna, au près du roi, des entrées fréquentes qui furent sa force contre bien des intrigues.
Etabli dans sa nouvelle salle , il semble qu'il ait voulu s'élever à un ton plus noble ; au mois de février 1 661 . Neuf mois après Sganarelle , il donna Don Garcie de Navarre ou le Prince jaloux ; même sujet que le précédent , mais cette fois pris au sérieux.
La pièce n'eut aucun succès , et Molière y fut sifflé dans le rôle de Don Garcie. Il ne voulut jamais la faire imprimer, et elle ne le fut qu'après sa mort, parles soins du comédien Lagrange. N'en voulant pas tout perdre, cependant, il y puisait de temps en temps quelques vers , pour ses autres pièces ; et des passages entiers s'en retrouvent dans le Misanthrope , dans Tartuffe , dans les Femmes Savantes; mais il eut pu y puiser encore, entre autres ces beaux vers :
Un soupir, un regard , une simple rougeur, Un silence est assez pour expliquer un cœur. Tout parle dans l'amour.
Molière avait écrit pour lui le rôle de Don Garcie : c'était un peu lui-même , mais dans des circonstances qui n'étaient point les siennes , voilà pourquoi il s'en tira gauchement. Il s'y était arrangé en prince , en personnage d'Etat , et ce rôle lui allait mal.
Don Garcie fut le tâtonnement d'un esprit qui cherche sa forme ; il avait employé , pour ses pre mières pièces, la langue plébéienne, âpre, forte, hardie : ce langage pouvait aller, au sortir de la Fronde ; mais devant cette cour polie de Louis XIV, il fallut que ce style changeât : la sève resta la même , mais la forme fut contenue. Sans cesser de plaire au peuple qu'il aimait, il sut charmer les hommes éciairés. L'art de parler à tous , de faire accepter à tous sa pensée fut justement un des grands secrets de Molière. Il avait senti qu'il ne suffisait pas d'avoir en soi le sentiment du vrai, qu'il fallait encore le savoir communiquer aux hommes de toutes les classes; qu'il fallait , lorsqu'on est dans le bon sens quant au fond , rester aussi dans le bon sens quant à la forme. Doué
d'une àme ardente, d'un esprit par-dessus tous novateur, il eut cependant toujours un langage si riche de sens commun et de simplicité , qu'il semble, quand on l'entend, qu'un chacun eût pu dire tout ce qu'il dit.
Il n'hésita pas longtemps : en juin , quatre mois après Don Garcie, il représente Y Ecole des Maris. Il se décida enfin à faire paraître la petite Armande sur son théâtre , à côté de lui. Le véritable confident de sa passion jusqu'à la fin de sa vie , ce fut le public, ce public , qui chaque soir accoucourait, avide de l'entendre : il voulut lui montrer quelle charmante élève il avaite faite ; il écrivit pour elle le court et joli rôle de Léonor , qui lui ressemble tant.
Les plus savants commentateurs prétendent que la pièce est tirée des Adelphes deTérence; n'en croyez rien : Molière l'a tirée de lui-même. Qu'importe le cadre? Sans doute , quand il mit au jour cette page de sa vie, il était imbu de Térence, et c'est la plus antique de ses pièces ; mais qu'il me paraît peu intelligent de ne voir là qu'une imila-
lion littéraire! S'il se plut tant aux Adelphes , s'il les relut souvent et entreprit de les faire revivre, c'est qu'il sentait qu'ils revivaient en lui. La ressemblance, d'ailleurs, est-elle donc si grande? Les deux vieillards, dans Térence, élèvent deux garçons : cela seul ne change-t-il pas tout?
Il tira donc sa pièce , non de la pièce antique « mais de la comédie éternelle du cœur humain qu'il lisait en lui et hors de lui , comédie immense, inépuisable, d'où Térence lui-même avait tiré son théâtre, tout en s'aidant des grecs.
L'Ecole des Maris est la première pièce imprimée du consentement de Molière ; pour la première fois, sans doute, il avait approché de sa pensée. Cette forme est bien la sienne , en effet , franche , hardie , vigoureuse , c'est la fresque aux brusques fiertés. La correction et le poli du vers de Boileau (le procédé à Y huile) l'avait d'abord séduit , et il avait essayé de ce style pour Don Garcie , mais il reconnut bien vite que cette forme, quelqu'élégante qu'elle fût , lui allait mal et convenait peu
au théâtre où il fallait peindre d'un seul coup, à grands traits non tâtés.
Par cette pièce, il se releva de la chute de Don Garcie , acheva d'emporter les bonnes grâces du roi et celles de la foule. Mais entre le roi et la foule, que de Messieurs , que de dames, que de graves auteurs , que d'importants seigneurs blessés, piqués, outragés, que d'honneurs à venger ! . . .
J'imagine que c'est vers ce temps qu'il faut placer la petite anecdote du grand monarque déjeunant en tête à tête avec le grand comédien, et le relevant ainsi aux yeux de tous du mépris de ses nobles valets de chambre.
On voit , en effet, combien , dès cette époque , Molière était en faveur auprès du roi , puisque Sa Majesté elle-même daigna lui indiquer le sujet d'une scène des Fâcheux.
Cette pièce des Fâcheux fut arrangée à la hâte pour la célèbre fête de Vaux , donnée par Fouquet , à la veille de sa disgrâce , au mois d'août 1661 , deux mois après Y Ecole des Maris.
Ici les ridicules arrivent en foule : c'est une col lection vivante d'originaux, une suite de satires à la manière de Despréaux, arrangées pour la scène, vives et franches, mais point liées entre elles.
Est-ce chimère ? j'ai cru quelquefois sentir dans cette pièce la joie expansive d'un homme qui va se marier...
Il y eut grand spectacle, ballet, décorations splendides... La Fontaine y était, il en écrivit à son ami Maucroix les détails :
D'abord aux yeux de l'assemblée
Parut un rocher si bien fait
Qu'on le crut rocher en effet ; Mais insensiblement se changeant en coquille ,
Il en sortit une nymphe gentille ,
Qui ressemblait à la Béjart,
Nymphe excellente dans son art
Et que pas uiie ne surpasse.
Aussi récita-t-elle avec beaucoup de grâce Un prologue estime, l'un des plus accomplis,
Ou'pii ce genre on pût écrire ,
Et plus beau que je ne dis , Ou bien que je n'ose dire , Car il est de la façon De notre ami Pélisson.
Dans ce prologue la Béjart (Armande) , qui re présente la nymphe de la fontaine où se passe cette action, commande aux divinités qui lui sont soumises , de sortir des marbres qui les enferment, et de contribuer de tout leur pouvoir au divertissement de Sa Majesté : aussitôt les termes et les statues se meuvent , et il en sort, je ne sais comment, des Faunes et des Bacchantes
Tout cela fait place à la comédie dont le sujet est un homme arrêté par toutes sortes de gens , sur le point d'aller à une assignation amoureuse,
C'est un ouvrage de Molière , Cet écrivain, par sa manière, Charme à présent toute la cour.
De la façon que son nom court ,
Il doit être par de là Rome :
J'en suis ravi car c'est mon homme.
Te souvient-il bien qu'autrefois
Nous avons conclu , d'une voix ,
Qu'il allait ramener en France
Le bon goût et l'air de Térence ?
Plaute n'est plus qu'un plat bouffon,
Et jamais il ne fit si bon
Se trouver à la comédie ;
Car ne pense pas qu'on y rie
De maint trait jadis admiré ,
Et bon in illo tempore.
Nous avons changé de méthode ;
Jodelet n'est plus à la mode ,
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la nature d'un pas.
Molière joua le rôle d'Eraste , amoureux d'Orphise , et le rôle d'Orphise fut rempli par Armande :
J'ai de l'amour encor pour la belle inhumaine , Et ma raison voudrait que j'eusse de la haine ,
disait Eraste , et puis il ajoutait ;
Trompez , si vous voulez , un malheureux amant , Maltraitez mon amour, refusez moi le vôtre ; Exposez à mes yeux le triomphe d'un autre; Oui , je souffrirai tout
Huit mois après Y Ecole des Maris, nous arri vons enfin au temps de son mariage
On peut le dire , les trois années ( 1 658-61 ) qui viennent de s'écouler depuis son retour à Paris , furent les moins troublées de sa vie , et nous ne retrouverons plus jamais ce beau calme de YEcole des Maris,
Etabli sur le premier théâtre de France , honoré applaudi, protégé par l'amitié du roi, ayant, seul en son temps peut-être, conquis et mérité le noble droit de dire à tous librement sa pensée , il fut content quelques jours.
D'un autre côté la petite Armande était allée, de treize à seize ans , dans cet intervalle , et Molière heureux de sa charmante élève , de son es-
prit, de sa grâce, confiant dans l'avenir, écrivit tout d'inspiration ce beau rôle d'A riste, pour enseigner à tous, naïvement, son secret d'être heureux :
Il nous faut , en riant , instruire la jeunesse ,
Reprendre ses défauts avec grande douceur,
El du nom de vertu ne pas lui faire peur.
Mes soins pour Lèonor ont suivi ces maximes,
Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes ;
A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti ,
Et je ne m'en suis point , grâce au ciel , repenti.
Il ne faudrait pas croire pourtant qu'il n'eut , ainsi qu'un autre , ses heures d'hésitation : il était homme :
Je sais bien (pie r.os ans ne se rapportent guère, se disait-il quelquefois; mais
Une grande tendresse et des soins complaisants pourront, peut-être»
Reparer entre nous l'illégalité d'âge.
Ses amis non plus n'étaient pas sans le détourner de cette union :
Votre dessein pour vous me fait trembler de peur; Et, de quelque façon que vous tourniez l'affaire, Prendre femme est à vous un coup bien téméraire.
A quoi , peut-être , il répondait , au moins intérieurement :
A des charmes si doux je me laisse emporter Sa grâce est la plus forte
Molière se maria le 20 février 1662, à Saint- Germain-l'Auxerrois , la veille du Mardi-Gras : il avait quarante ans passés ; Armande n'en avait pas dix-sept.
« Celle-ci ne fut pas plutôt Mme Molière, dit « Grimarest, qu'elle crut être au rang d'une du- « chesse , et elle ne se fut pas donnée en specta-
« cle à la comédie , que le courtisan désoccupé « lui en conta. »
Molière lui fit les représentatious les plus tendres , les plus sensées , sur la conduite qu'elle devait tenir pour vivre heureux ensemble : elle ne l'écouta point. Assurée dans la voie funeste par son innocence même, les inquiétudes de son mari lui parurent des visions , et ses conseils des sévérités de vieillard. La toilette, le luxe , les conversations futiles , le plaisir de s'ouïr conter des douceurs , tout cela ne fit qu'augmenter. 31olière avait bien, avant le mariage, remarqué un peu ces tendances ; mais il avait cru que , devenue sa femme , elle comprendrait la nécessité d'une vie sérieuse; que, par amitié, par douceur, par raison , par respect d'elle-même et de lui , elle saurait montrer qu'elle n'avait ni méprisé , ni oublié ses leçons. Mais trop de séductions l'attendaient. La maison de Molière , son théâtre surtout , ouvert à cent sortes de gens, l'exposèrent, dès qu'elle fut mariée, à la lâche assiduité des marquis désœuvrés , qui même ne prenaient pas la peine de ca-
cher leurs poursuites , persuadés qu'une comédienne ne pouvait pas se montrer plus fière que
tant de grandes dames Molière, qui l'avait
élevée dans la liberté , avait cru que l'honneur suffirait pour la retenir. Quelle fut sa tristesse en voyant que tout avait été vain ! Quoiqu'elle ne se montrât encore que légère, il prévit où cette légèreté pouvait la conduire. Jl la supplia, cent fois, comme un enfant , d'être moins coquette, moins étourdie , moins dépensière , de vivre moins en dame de la cour, de se renfermer un peu plus dans son ménage; ses prières, ses larmes, tout fut inutile.
On dit que, dans les premiers temps de son mariage, il s'en alla en Lorraine, à la suite du roi , comme valet de chambre ; mais ce voyage est douteux. Ce qui est certain , c'est que de retour à Paris, s'il en partit, la première pièce qu'il donna fut l'Ecole des Femmes : elle parut en décembre 1662 , après dix mois de ménage.
Trompé dans sa femme qu'il avait élevée comme Ans te élevait Léonor, déçu dans ses plus
chères espérances , il n'en resta pas moins de cet avis, que les femmes doivent être élevées dans la liberté. Les verronx et les grilles , avait-il dit,
Ne font pas la verdi des femmes ni des filles ; C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir.
Voilà ce qu'il avait enseigné dans Y Ecole des Maris; malgré sa disgrâce , il y revint avec plus d'énergie encore d&nsY Ecole des Femmes. Le malheur n'ébranla point son bon sens. Mais cependant qu'il dut souffrir ! Quoi ! lui , Àriste , trahi par Léonor ! Lui qui avait été pour elle si généreux , si tendre ! qui lui avait donné treize années de sa vie , et qui, pourtant, avait laissé à son choix liberté tout entière! Loin de chercher, comme auraient fait tant d'autres peut-être, à prendre de l'ascendant sur son esprit , qu'avait-il voulu , sinon l'élever à sa propre hauteur, en faire son égale? Ah! s'il l'eût tenue dans l'abrutissement et l'esclavage, s'il eût cherché à la rendre idiote . à la bonne heure !
Dans cette situation d'esprit, il écrivit le rôle d'Arnolphe. L'Ecole des Maris avait été l'œuvre d'un homme heureux, content tout au moins. Mais , en lisant YEcole des Femmes , on sent au fond je ne sais quelle douleur. Peut-être crut-il que , par le contraste de ce rôle d'Arnolphe et de sa propre conduite , il ferait sentir à sa jeune épouse ce qu'il y avait de cruel dans sa vie légère, et qu'il la ramènerait ainsi à de meilleurs sentiments. Il ne voulut point, chose bien remarquable , lui donner de rôle dans VEcole des Femmes. Elle assista donc à cette pièce en simple spectatrice, et put ainsi en mieux sentir la portée, le sens intime. Le rôle d'Agnès fut confié à Mlle de Brie; quant au rôle d'Arnolphe, Molière le joua lui-même. Dirai-je qu'il avait mis dans ce rôle plusieurs allusions à sa propre situation , que quelques-uns des ridicules qu'il y montre étaient des ridicules qu'il sentait parfois remuer sourdement en lui? Qu'enfin dans la passion d'Arnolphe, c'était sa propre passion qu'il exposait aux rires de la foule ! On dit qu'il était admirable dans ce
rôle; cela se conçoit assez lorsqu'on songe qu'il y disait ces vers :
Quoi .' j'aurai dirigé son éducation
Avec tant de tendresse et de précaution ,
Je l'aurai fait passer chea moi , dès sou enfance ,
Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance ,
Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants ,
Afin !
chose étrange d'aimer!
Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse, Et cependant je l'aime !
Molière atteignit, dans cette pièce, à une profondeur, à une naïveté, à une force comique dont il n'avait point donné d'exemples encore.
Il n'avait cessé, jusqu'à Y Ecole des Maris , d'étudier assidûment les anciens ; mais tout annonce qu'après cette pièce , il passa à nos vieux français (voyez le long sermon d'Arnolphe, le portrait de la vieille, etc. Tout empreints de Rabelais , de Régnier, de Rrantôme) , c'était alors la forme qu'il cherchait , la vraie forme française. Je n'ai plus r/ue faire, disait-il, d'étudier Plante et Térence, ni
d'éplucher les fragments de Ménamdre ; je n'ai plus qu'à étudier la nature.
Ce fut le monde intérieur surtout , ce fut son propre cœur qu'il étudia. Non pas qu'il n'ait observé toute sa vie , avec une extrême attention , la comédie qui se joue sur la terre entre les hommes ; mais c'est moins dans cette étude qu'il s'instruisit que par une longue et douloureuse contemplation de ses propres infirmités. Il sentait ses pauvretés humaines , les observait sans cesse. Ce fut peut-être là la cause de ce grand sérieux qu'on remarquait en lui. Dans ses premières pièces, il est vrai , avant les malheurs de son mariage , ce sont plutôt les ridicules observés en autrui qu'il nous montre. Nous le voyons jeter un coup-d'œil rapide sur la société qui l'entoure, et l'esquisser à grands traits. Le malheur le fait rentrer en luimême. Trouvant dans son âme, au milieu de tant de grandeurs , de si inexplicables faiblesses , ce ne fut plus seulement avec les ridicules d'autrui qu'il fit rire, mais avec les siens propres. Il se vit et se montrera , désormais, luttant et s'efForçant
contre lui-même, aspirant à s'élever au-dessus de la vie commune :
Ah ! bourreau de destin , vous en aurez menti ! jusqu'à ce qu'il arrive à cette conclusion :
. . . que c'est à tort que sages on nous nomme ,
Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme .
Il ne faut pas croire, toutefois, malgré cette observation assidue de la nature , qu'il ait dédaigné jamais de s'éclairer des travaux et des expériences de ceux qui l'avaient précédé dans la vie; il lisait sans cesse , fouillait et furetait partout. Latins , vieux Français , Italiens , Espagnols , point de bouquin, dit un contemporain, qui se pût sauver de ses mains. Rien ne lui était indifférent de ce qui tenait au grand art qu'il aimait. Polichinelle , Arlequin , Tabarin , Scaramouche l'eurent souvent pour spectateurs devant leurs tréteaux , au milieu de la foule , dont il observait avec soin
les moindres mouvements. Tout lui servait ; son génie trouvait partout à puiser :
Homo sum , et nihil humani à me alienumputo.
L'Ecole des Femmes fit scandale ; les dévots se plaignirent : le sermon sur l'enfer et les chaudières bouillantes les révoltait. Mais ce qui les offusquait le plus , c'était peut-être ce qu'ils disaient le moins. Arnolphe et la naïve Agnès, au deuxième acte, font ensemble un dialogue qui devait peu leur plaire.
L'apparition de cette comédie fut, dans Paris ,. comme une sédition : il y eut des querelles , des gageures ; on se battit presque. Les dames se scandalisèrent, les délicats se récrièrent. Les gazetiers y suffisaient à peine.
Molière fut joué, insulté en public, indignement moqué parles comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Comédies , satires , épigrammes , sonnets,
triolets, pauvretés de tous genres, de toutes parts bruissaient contre le grand comédien.
Mais , au plus fort du scandale , au premier jour de l'an 1663, Boileau lui adressa ses stances :
En vain mille jaloux esprits , Molière , osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage ; Sa charmante naïveté , Etc.
Le roi lui-même ne voulut pas rester neutre : il se déclara par une pension de 4,000 livres à Molière. De là, le Renie r ciment au Roi , causerie simple et sereine du poète avec sa muse , dans laquelle se trouvent ces charmants vers sur Louis XIV :
Dès que vous ouvrirez la bouche
Pour lui parler de grâce et de bienfait , Il comprendra d'abord ce que vous voulez dire ,
Et se mettant doucement à sourire , D'un air qui sur les cœurs fait un charmant effet ,
Il passera comme un trait.
Mais loin que cette protection du monarque apaisât la cabale , les cris n'en éclatèrent que plus fort; à tel point que ses camarades, indignés, voulaient qu'il imprimât, en tête de sa comédie de l'Ecole des Femmes , quelque longue préface en réponse aux censeurs. Mais Molière sentait , mieux que ses conseilleurs , qu'une froide et morte dissertation serait peu son fait; ce qu'il lui fallait, c'était une réponse sur son théâtre; il la fit et la fit admirable.
La petite comédie de la Critique , tissue de fine badinerie, amusa les amis, divertit le public, mais irrita davantage.
Les libelles se remplirent d'imprécations ; le lépit, la jalousie se changèrent en rage, en sourdes menées; ce ne furent plus seulement bons nots et quolibets , mais des guet-à-pens et des 30ups.
Un duc , le duc de Là Feuillade , ayant cru se -econnaître dans le marquis Tarte-à-la-Crême de a Critique , voyant un jour passer Molière dans in appartement, lui fit signe, comme s'il eut voulu
l'embrasser. Molière s'étant incliné, il lui prit la I tête entre ses mains , et s'écriant : Tarte-à-la- > Crème, Molière, Tarte-à-la-Crcme ! Il le frotta con- | tre ses boutons et lui mit le visage en sang.
Rentré chez lui , l'âme malade et tout en pleurs, qtri trouvait-il pour pleurer avec lui ; quelles consolations? D'abord c'était Chapelle, son ancien j. condisciple , poète agréable , qui aimait bien Mo- I lière , mais homme de plaisirs, qui lui reprochait ta toujours son humeur rêveuse , qui voulait que sans s'embarrasser de rien, il fût to ujo urs disposé à la joie .
Eperdu, il courait à sa femme... Spirituelle et coquette Célimène, peu soucieuse des chagrins de son mari , mais occupée seulement du désir de montrer aux yeux de tous les grâces qui brillaient en elle , quel accueil en recevait-il? à peine l'écoutait-elle !
Au moment où il allait s'épancher: Parlons à cœur ouvert... Un domestique entrait :
ARMANOE.
Qu'est-ce?