‹ MolièreChapitre 4 sur 8 · LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER

Et moi je juge que ce n'est ni l'un , ni l'autre ; vous êtes fous tous deux de vouloir vous appliquer ces sortes de choses , et voilà de quoi j'ouïs l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des personnes qui le chargeaient de même chose que vous. Il disait que rien ne lui donne du déplaisir comme d'être accusé de

regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait que tous les

personnages qu'il représente sont des personnages en l'air etdes fantômes proprement qu'il habille à sa fantaisie , etc., etc.

Les ennemis , cependant , n'en avaient pas fini encore ; il leur restait à frapper le coup de grâce.

Dans les derniers jours de décembre \ 663 , un Montfleury, de l'Hôtel-de-Bourgogne , présenta au roi une requête contre Molière , dans laquelle il

l'accusait d'avoir épousé sa propre fille , après avoir vécu en concubinage, autrefois, avec la mère, qui était, disait-il, Madeleine Béjart. Et l'infâme bruit aussitôt se répandit par la ville , courut, grandit... Que se passait-il, cependant, dans l'âme déjà blessée du poète ? Tous attendaient sa réponse, la demandaient à grands cris... Molière gardait le silence.

Mais le roi , qu'en pensait-il?

Il ne venait de réponse de nul côté, et l'on commençait à être fort surpris ; mais , le 28 février suivant (1664), deux mois après la requête de Montfleurv, la France vit son roi, Louis-le- Grand, avec la plus belle et plus aimée princesse du monde , Henriette d'Angleterre , tenir sur les fonds baptismaux , le premier-né de son grand comédien. L'enfant reçut le nom de Louis!

Molière, par cela même qu'il osait chaque jour interroger ses propres sentiments, sentit plus

qu'aucun autre sa solitude , ses faiblesses , les contradictions de son âme... Pourtant c'était, de mœurs, un homme doux et simple. Quand ses amis lui faisaient de la peine avec leurs sages paroles , il ne leur répondait guère. D'ailleurs , ils avaient tant d'esprit; c'étaient des hommes si raisonnables, M. Rohault surtout, le savant physicien ! Si quelquefois , dans une causerie intime , il laissait entrevoir son chagrin, si un mouvement lui échappait contre quelque injustice, aussitôt une sage personne, avec un beau discours :

Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie Des moyens d'exercer notre philosophie ; C'est le plus bel emploi que trouve la vertu.

Molière se sauvait à Auteuil.

Lui qui aurait tant voulu s'épancher, se confier, qui toute sa vie ne chercha que cela, il lui fallait rester seul avec ses misères ! Retiré à Auteuil , ou caché dans son cabinet de travail à Paris, que

faisait-il? il pleurait le grand divertisseur de la France, il pleurait sans contrainte...

Aussi voyez , lorsque Le Vayer perdit son fils (1664), comme il lui écrivit :

Aux larmes , Le Vayer, laisse tes yeux ouverts : Ton deuil est raisonnable encor qu'il soit extrême ; Et lorsque pour toujours on perd ce que tu perds , La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même.

Vous voyez bien , Monsieur, que je m'écarte fort du chemin

qu'on suit d'ordinaire en pareille rencontre Mais j'ai cru

qu'il fallait en user de la sorte avec vous, et que c'est consoler un philosophe que de lai justifier ses larmes, et de mettre sa douleur en liberté.

Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour affranchir votre tendresse des sévères leçons de la philosophie , et pour vous obliger à pleurer sans contrainte, il n'en faut accuser que le peu d'éloquence d'un homme qui ne saurait persuader ce qu'il sait si bien faire.

Il pleurait donc, mais les larmes passées et la réalité peu à peu s'éloignant, vacillant, amis , en-

neiriis , lui-même , le monde entier, lui apparaissaient sous formes mystérieuses, étranges

L'inspiration alors reprenait le dessus ; il s'épan chait avec elle , lui confiait son âme et continuait son œuvre. Alors venaient les réponses aux Philintes , aux Aristes... Cependant Philinte, Ariste étaient eux-mêmes partie de Molière, et il le sentait bien , car ce qu'ils lui disaient , que de fois il se l'était dit à lui-même !

II est vrai , ma raison me le dit chaque jour , Mais la raison.. ..

En sorte que , bien souvent , ces conversations avec ses amis , lorsqu'il en transportait quelque chose au théâtre , ne se trouvaient guère être au fond que la mise en scène naïve du dialogue intérieur.

Ce qui affligeait Alceste dans la sagesse de ses amis, c'était qu'ils crussent qu'il eût besoin de morale , lorsqu'il ne demandait qu'un peu d'épanchement; mais ce qu'il ne pouvait pas leur dire , il le mettait dans ses pièces , le disait sur

son théâtre; là du moins on l'écoutait. Tout ce qui lui avait manqué dans sa vie, il se plaisait aie réaliser sur la scène. Aussi n'aurons-nous pas à nous étonner de le voir , malgré Boileau , jouer la comédie tout malade, persistant jusqu'à son dernier jour, jusqu'à son dernier souffle. La comédie, c'était la consolation pour Molière , il y donnait cours à tous ses sentiments , la fiction était le côté vrai , le côté éternel de son âme, tout le reste était éphémère.

Au commencement de 1664, il donna au Louvre, le Mariage Forcé, avec grand spectacle; Louis XIV et ses courtisans y dansèrent. La pièce, représentée en trois actes devant la cour , fut réduite en un seul pour être jouée à la ville. Molière y faisait Sganarelle : encore un pauvre homme tourmenté par la coquetterie de celle qu'il aime.

L'amitié , par les conseils les plus sages, a beau le détourner de ce mariage, il n'écoute que sa fantaisie. A la vérité, il n'est pas sans inquiétude sur les allures de Dorimène. Tout soucieux il rêve. . . la Beauté lui apparaît en songe et lui chante;

it

Si l'amour vous soumet à ses lois inhumaines , Choisissez , en aimant , un objet plein d'appas : Portez au moins de belles chaînes.

Oui ! — mais serai-je point cocu ?

11 s'en va prendre conseil de deux philosophes. Les pauvres gens, hélas ! sont bien en état de l'entendre ! Il trouve les docteurs Marphurius et Pancrace enflammés de colère, hébétés de systèmes , prêts à se déchirer pour des mots ; et l'un d'eux , au lieu de l'écouter , lui soutient qu'il faut dire , non pas la forme , mais la figure d'un chapeau.

Après cela il voit apparaître mille chimères dansant autour de lui : la jalousie , les chagrins , les soupçojis, plaisants et goguenards.

Il consulte, à la fin , le gr and magicien, et la triste réalité se montre au fond du théâtre.

Au mois de mai suivant , il représente la Princesse d'Elide , pièce de circonstance, improvisée comme la précédente , par ordre du roi , pour le magnifique divertissement des Plaisirs de l'Ile enchantée , fêtes admirables qui durèrent sept jours , avec cavalcades , jeux , courses; le roi y

remporta quatre prix. Après les courses, la nuit venue, il y eut des collations féeriques, éclairées par des milliers de flambeaux, et servies par deux cents officiers. Tout à coup un théâtre chargé de musiciens s'éleva derrière les tables , comme par enchantement , et la comédie commença à la clarté de cinq cents girandoles vertes et argent qui portaient des bougies.

La Princesse d'Elide , commencée en vers /faute de temps , fut achevée en prose. Molière , devenu le divertisseur du roi , y joua le rôle de Moron, plaisant de la princesse.

Malgré ces interruptions , le Misanthrope se continuait toujours ; mais cela ne suffisait plus à Molière : s'élevant au-dessus de ses malheurs , il méditait une œuvre dans laquelle il allait réfléchir, non plus seulement sa propre maison , mais la société tout entière, et montrer, malgré ses

chagrins (dans les types éternels de Cléante et d'Elmire) , que la nature humaine est bonne. Ceux qui l'avaient trahi, qui lui avaient enlevé Célimène , il semble qu'il ne les vît plus que pour avoir pitié d'eux , que pour entrer avec compassion dans leur propre démence. Sa femme , il ne cessa jamais de l'aimer; il n'en pouvait parler sans larmes d'attendrissement, sur l'impossibilité où elle était, disait-il, de vaincre sa coquetterie. Il sentait bien que de si faibles créatures emportées comme des atomes , n'étaient pas des ennemis pour lui. Il lui fallait un adversaire plus digne de sa force et de son génie. Il avait attaqué le faux dans les sociétés du grand monde , il l'avait attaqué dans l'éducation des femmes; tout à l'heure, dans le rôle de Don Juan, par le spectacle de done El vire en pleurs et des deux paysannes trompées , il allait flétrir à jamais l'hypocrisie d'amour. Il fallait l'atteindre dans les choses du ciel et de la religion. Aussi Molière ne préparait-il pas une œuvre de raillerie , mais une œuvre de fondation morale, où la vertu devait briller dans sa force

et sa grâce. Cette œuvre était , d'ailleurs , pour lui un bonheur. S'il n'avait pu jusqu'ici faire d'Armande la femme qu'il aurait voulue , au moins sur la scène il donnerait vie à son idéal. Il allait, par des fictions, se consoler de la réalité ; il allait voir sa femme un instant être Elmire. Il contenterait encore son amour, en la faisait être, sur le théâtre, aux yeux du public, ce qu'il n'avait pu la faire dans sa maison.

La joie d'élever le théâtre à ces hauteurs le soutint dans une telle entreprise ; autrement que de difficultés ! Comment soulfrirait-on que le théâtre s'immisçât, en quelque sorte , dans le domaine de la religion? S'il fallait le génie et la flamme d'en haut pour concevoir et pour exécuter une telle œuvre, quelle habileté, quelle insinuation, auprès du roi , auprès du haut clergé , serait jamais capable de la faire accepter? Mais rien ne le put décourager. Son cœur et sa conscience l'emportaient... Une fois lancé dans cette œuvre, les choses allèrent vite ; la pièce était attendue avec enthousiasme d'un côté , avec rage de l'autre ; il ne fallait

pas languir. Dès 1664 , les trois premiers actes du Tartuffe furent représentés à Versailles devant le roi.

Les dévots alarmés remuaient, prêchaient: il fallait brûler Molière, faute de quoi la famine, la peste, le déluge... Quelques-uns moins bruyants, âmes douces et bénignes , semaient, à petit bruit, le poison. Il venait de s'imprimer un livre terrible, dit Grimarest, dont l'auteur, s'il eût été connu , était perdu : ils insinuèrent doucement qu'il n'y avait pas à punir, puisque ce livre venait d'un impie protégé par Sa Majesté.

Molière en était alors au dernier acte du Misanthrope , il y mit ces vers :

Il court parmi le monde un livre abominable,

Et de qui la lecture est même condamnable ,

Un livre à mériter la dernière rigueur

Dont le fourbe a le front de me dire l'auteur!

Et là-dessus on voit Oronte qui murmure,

Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture ,

Lui qui d'un honnête homme à la cour tient le rang,

A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc.

Les choses en étaient à ce point lorsque l'attention du public fut détournée par une comédie que les Italiens se mirent à jouer, intitulée le Festin de Pierre. Us avaient imité cette pièce de l'Espagnol Tirso de Molina ; elle fit fortune pendant quelque temps sur leur théâtre et les remit en vogue. Aussitôt toutes les autres troupes comiques et tragiques (et il y en avait alors cinq à Paris) , se prirent à jouer à l'envi des Festin de Pierre. Les Comédiens de Monsieur voulurent en avoir un comme les autres , et ne donnèrent pas de repos à Molière qu'il ne les eût satisfaits. Il mit donc de côté, pour quelques jours, le Misanthrope, qui s'achevait lentement, Tartuffe, qui s'avançaità grands pas , et, d'une main hardie, esquissa Don Juan. Seul, sous Louis XIV, il s'éleva dans cette pièce au-dessus des règles de l'école. D'abord c'était une chose inouie qu'une grande comédie en prose. Les

unités , de lieu, de temps; l'usage de n'introduire les personnages qu'après les avoir fait connaître à l'avance, tout cela fut mis à néant. On vit sur la scène un fantôme , un spectre , une statue marchante et parlante. Ici le lieu de l'action n'était plus un salon , une antichambre , l'angle d'une rue , mais le monde entier : le bord de la mer , un palais, une forêt, un tombeau.

Molière voulait préparer le public au Tartuffe , il commença, dans le Festin de Pierre, à démasquer l'hypocrisie religieuse.

Qu'était-ce, cependant, que le rôle de don Juan, si non la critique devenue plus sérieuse de ces marquis déjà châtiés peu après son mariage (dans la Critique de l'Ecole des Femmes, et dans Y Impromptu de Versailles)? Cette fois il avait réuni, en un seul personnage, pour les flétrir d'un coup, les vices de tous ces courtisans désœuvrés qu'Alceste voyait avec effroi tourbillonner autour deCélimène.

Mais à côté de l'impie Don Juan, il eut besoin d'écrire pour lui , comme un rafraîchissement de

l'âme , le charmant rôle de Sganarelle : « Pour « moi Monsieur , disait-il , je n'aj point étudié «comme vous, Dieu merci; mais avec mon petit « sens, mon petitjugement, je vois les choses mieux « que tous les livres , et je comprends fort bien « que ce monde que nous voyons n'est pas un « champignon qui soit venu tout seul en une « nuit... »

Peu de temps auparavant , dans cette même année 1 664 , le fils de Lamothe Le Vayer , un de ses amis, était mort. Molière aimait ce jeune homme, il le faisait venir à Auteuil de temps en temps, avec Chapelle et ses plus particuliers amis. Mourut^il de maladie? il aurait vu là les médecins, leur forfanterie à quelques-uns , leur impuissance à tous. Dans le Festin de Pierre il commença de signaler leur dangereuse ignorance.

On lit , en effet , dans Guy-Patin , que les médecins de Le Vayer lui ayant donné trois fois le vin émétique , l'envoyèrent au pays d'où personne ne rerient.

Molière, peu de temps après, perdit son petil

Louis; de là, encore, la terrible critique de Y Amour Médecin. C'est un cri, comme ses autres pièces, parti du fond de ses entrailles.

Tartuffe , malgré ces interruptions , n'en avançait pas moins ; mais quel scandale pour les zélés ! On les voyait courir, tout hagards , par mille souterrains, et même en plein soleil , assiégeant le Louvre , Versailles , debout à toutes les portes.

Louis XIV ne les laissait pas sans réponse : il dotait les comédiens de Molière d'une pension de sept mille livres , leur faisait de magnifiques présents : machines de théâtre , meubles , riches costumes ; et , la même année , conférait à la troupe le titre de Troupe du Roi.

Molière désirait ce titre depuis longtemps : il prévoyait, au moment de représenter Tartuffe, qu'il serait pour lui la meilleure sauvegarde, et c'est en effet ce qui eut lieu. Louis XIV voulut

montrer à tous que son comédien ne devait rece voir d'ordres que de lui-même. Molière se sentit enveloppé dans la puissance royale.

Ce titre , à la vérité , ne fut pas sans lui causer d'abord un singulier embarras. Les mousquetaires , les gardes-du-corps , les gendarmes , les chevau-légers s'imaginèrent, comme faisant partie de la maison du roi , qu'ils pouvaient entrer à la comédie sans payer, en sorte que tous les soirs ils venaient emplir le parterre de leurs colossales et tumultueuses personnes , ce qui était aux comédiens d'un tort considérable. Ceux-ci, qui toujours harcelaient Molière pour qu'il demandât des grâces au roi , le pressèrent d'obtenir un ordre qui interdît toute entrée gratuite chez eux. Molière fit cette demande avec quelque regret , peut-être : il avait tant besoin pour Tartuffe de toute la protection royale, qu'il lui déplaisait de l'user à ces bagatelles; mais considérant que ses comédiens , en effet, par ces entrées , étaient privés d'une partie de leur gain, il demanda cet ordre et l'obtint.

Mais Messieurs les mousquetaires, les gardes-

du-eorps , les gendarmes , les chevau-légers se fâchèrent, prirent cela pour un affront... Ils pérorent, mettent la mainà leurs sabres, s'ameutent, courent en troupe à la comédie , brisent les portes , attaquent, tuent le portier, lui marchent sur le corps, le mettent en lambeaux et se ruent dans la salle, l'arme au poing, prêts à tout massacrer.

Les comédiens effrayés sautaient par les fenêtres , se cachaient, criaient miséricorde.

Molière seul , s'avançanl au-devant des furieux, sut les apaiser : son attitude noble et calme , les ordres du roi qu'il leur rappela avec sévérité , les firent rentrer en eux-mêmes, de sorte qu'ils se retirèrent un peu confus.

Les pauvres comédiens , assiégés ainsi à l'improviste , étaient encore tout transis ; les femmes se croyaient pourfendues. Le plus effrayé de tous fut un certain garçon nommé Hubert. Pour se sauver, sa femme et lui avaient fait un trou dans le mur du Palais-Royal, mais ils se disputaient à qui passerait le premier. Hubert laisse sa femme prier, se nie dans le trou ; mais sa tête seule et ses

épaules purent passer , ce fut tout , le reste ne pouvait suivre. On le tirait pourtant de dedans le Palais-Royal jusqu'à le déchirer , rien n'avançait. Il poussait des cris et faisait des gesticulations effroyables, dans l'attente horrible où il était d'un coup de sabre dans le derrière. Tout s'apaisa. On agrandit l'ouverture, il en fut quitte pour la peur et pour être moqué.

Louis XIV, instruit de ces désordres, s'emporta, voulut punir; Molière lui conseillant d'user plutôt de douceur, se chargea d'accommoder lui-même l'affaire.

Ordre est donné à Messieurs les mousquetaires de se réunir le lendemain à midi précis . en un lieu désigné , pour s'y entendre admonester par- Monsieur de Molière. Celui-ci vint, en effet, leur faire la harangue. Il leur donna à entendre , avec beaucoup d'adresse, que tous les jours nombre de malheureux abusant du nom et de la bandoulière de Messieurs les gardes-du-corps , venaient emplir le parterre... ; qu'ils ne croyait pas que des gentilshommes nui avaient l'honneur Àe servir le roi ,

dussent favoriser ces misérables contre les Corné (liens de Sa Majesté; que d'entrer à la comédie sans payer, et pour ainsi dire par charité, était une faveur qui pouvait plaire, sans doute, à des indigents; mais que ce n'était point assurément une prérogative que des personnes de leur caractère dussent ambitionnerjusqu'à répandre du sang pour se la conserver, etc., etc. Cette harangue eut son effet à la satisfaction des comédiens , et personne n'entra plus sans payer.

Voilà au milieu de quelles scènes Molière achevait d'écrire le Tartuffe, et préparait les représentations du Misanthrope. Personne, plus que lui , cependant, n'aimait la vie tranquille ; il le disait quelquefois à ses amis en se plaignant de ces agitations qui l'enlevaient à la libre disposition de lui-même. Mais, quoi qu'il survînt , tout lui était sujet d'observation. Ainsi , le désordre occasionné dans son théâtre par les mousquetaires servit i\ lui faire mieux comprendre un de ses comédiens; ce fut ce brave Hubert, dont nous venons d'entendre les prouesses.

Le pauvre garçon ne pouvait guère passer pour l'aigle de la troupe , bien qu'il y cumulât plusieurs emplois; mais de sa vie il n'avait réussi à s'attirer le moindre encouragement de la part du public : il était gauche , sans naturel. Molière , qui toujours chercha et s'entendit si bien à adapter ses personnages au caractère même de ses comédiens, ne savait jamais que faire de celui-ci. Mais à la journée des mousquetaires, sa poltrotronnerie le frappa , et il vit où était le comique en cet homme ; il comprit dès lors tout le parti qu'il pouvait en tirer. Aussi eût-il bientôt fait d'Hubert un de ses plus excellents acteurs. Le premier rôle qu'il écrira pour lui , après cette aventure , sera celui de Maître Jacques (dans Y Avare), ce risible cumulateur d'emplois (cuisinier, cocher), toujours tremblant, toujours battu, et voulant toujours, bien ou mal , arranger les affaires, de peur des coups.

Plus lard, l'ayant mieux connu encore , il lui fera jouer des rôles de femmes : de Madame de Soltenville , de Lucelle dans Poitrceau&nwjs de

Madame Jourdain , de la comtesse d'Escarbagnas , de Philaminte. Hubert, dans tous ces rôles, était inimitable, et il s'y attira les applaudissements unanimes.

Cependant tout n'était pas gai dans l'histoire de Messieurs les mousquetaires : le pauvre portier y avait perdu la vie. Il semble que le sombre devait se mêler à toutes choses autour de Molière.

Le roi lui avait promis toute sa protection pour Tartuffe; on voit néanmoins dans la préface combien d'avanies il lui fallut subir !

Il laissa l'intrigue et la ruse à ses adversaires, auxquels , d'ailleurs , il ne pensait pas , et se plaça ( comme Cléante dans sa scène avec Tartuffe ) , sur un terrain où ils ne pouvaient être que vaincus, celui de la probité. Dans sa conduite, dans ses démarches , dans ses paroles , pas une réticence. Voilà pourquoi , auprès du roi , auprès

du légat, auprès de plusieurs évêques, auprès des hommes véritablement pieux , il l'emporta sur toutes les machinations tortueuses.

La cabale, cependant, ne cessait pas d'agir: Un Monsieur de Rochemont, tout tremblant de Tartuffe , quoique ne l'osant dire , publia des Observations sur une comédie de Molière, intitulée le Festin de Pierre. Titre hypocrite! c'était à Tartuffe qu'il pensait. Il faut l'entendre s'écrier contre la hardiesse d'un farceur qui fait plaisanterie de la religion; qui fait métier de libertinage ; qui rend la majesté de Dieu le jouet d'un valet de théâtre!... La colère du gentilhomme , chose étrange ! éclate contre le bon Sganarelle , par la raison que Molière jouait ce rôle, et que c'était lui, au théâtre, que ces Messieurs auraient voulu foudroyer du regard. La pièce enfin est déclarée un attentat contrela souveraineté de Dieu ; et, si on laisse vivre l'auteur, si le roi ne protège pas le ciel contre sa rébellion , tout est perdu ! . . .

Déjà quelques honnêtes gens effrayés à leurs cris , aveuglés comme Orgon , séduits par la ca~

baie, tournaient contre Molière. (Iroirait-on que plusieurs prétendaient, avec naïveté, que la fausse et la vraie dévotion ayant au-dehors beaucoup de ressemblance , on ne devait pas railler l'une par respect pour l'autre? Mais on leur répondait par les vers de Molière :

Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion.

Jamais il ne s'était vu un tel spectacle : le comédien prenant contre les dévots la défense de la vraie piété, flétrissant l'hypocrisie avec les pères de la Foi , avec les apôtres , et déclarant aux ténébreux docteurs qu'il ignore leur art de confondre ensemble le bien et le mal.

Les vers de Cléante étaient dans toutes les mémoires , circulaient de bouche en bouche , et faisaient que la pièce était de jour enjour plus désirée du public ; mais la cabale n'en était aussi que plus épouvantée et plus violente.

Ils n'avaient rien à répondre; ils publièrent

que l'auteur du Tartuffe était m démon vêtu de chair, habillé en homme , un libertin, v?i impie digne d'être brûlé publiquement.

L'archevêque Harlay de Champvallon , homme de mœurs perdues , excommunia Molière, dans un mandement fait exprès , et quiconque lirait, entendrait lire ou verrait jouer Tartuffe.

Reportons-nous au temps : les bûchers n'étaient pas tous éteints encore ; on venait de brûler vif en grève le normand Sinfon Morin , pour quelques pensées mystiques. Boileau, sentant le danger, vint à l'appui de Molière ; il écrivit au roi sa noble Epitre où parlant de ceux

Qui tout blancs au dehors sont tout noirs au dedans, il ajoute :

Ce sont eux que Ton voit , d'un discours insensé

Publier dans Paris que tout est renversé ,

Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace

De jouer des bigots la trompeuse grimace :

Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux ;

C'est offenser les lois , c'est s'attaquer aux cieux.

Mais bien que d'un faux zèle ils masquent leur faiblesse ,

Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse :

En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu,

Se couvre du manteau d'une austère vertu ;

Leur cœur, qui se connaît et qui fuit la lumière ,

S'il se moque de Dieu , craint Tartuffe et Molière.

Molière restait en dehors de cette polémique. Sa pièce , s'il arrivait à la jouer, voilà où serait sa réponse :

Allez , tous vos discours ne me font point de peur, Je sais comme je parle et le ciel voit mon cœur.

11 tenait seulement à bien faire connaître son intention dans cette pièce , et par les explications qu'il en pouvait donner , et par des lectures fréquentes chez ses amis et chez les personnes puissantes , démarches auprès du roi , conférences réitérées avec les dignitaires de l'Eglise, il n'épargna rien.

Quelle avait été sa pensée? Il avait vu Tartuffe menacer de s'asseoir à tous les foyers , il voulut le

chasser. Un sentiment sacré, le respect de la famille, l'avait seul inspiré.

Au milieu de la variété des personnages , rien de plus simple que le fond du sujet : Orgon a été autrefois un homme d'activité et de droit sens ; mais il a vieilli un peu , et , dans une position bourgeoise, il jouit, se repose et s'endort. Alors Tartuffe arrive et s'en empare. Molière le dit fort bien :

Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage ; Et pour servir son prince il montra du courage. Mais il est devenu comme un homme hébété Depuis que de Tartuffe on le voit entêté.

mais la loyauté veille dans Elmire et Cléante,..

Ce que Rabelais disait de son Pantagruel , on peut le dire de la comédie de Molière : Bon espoir y gît. La nature humaine y est encouragée, elle s'y voit par tout ce qu'elle a de bon et d'éternel , dans les rôles de Cléante , de Damis , de Valère , d'Elmire, de Marianne, de Dorine et même dans

celui du bonhomme Orgon, toul crédule qu'il est.

Ce qui fit l'importance de la pièce et excita les cris , c'est que ce n'était plus seulement une étude profonde du cœur humain , mais une protestation contre les charlatans religieux, contre tous les esprits de ténèbres et d'hypocrisie. Cela seul les blessait; que leur eût importé la religion, dont ils faisaient tant de bruit? Eh! que leur importait-il que Scaramouche insultât Dieu sur ses tréteaux? Mais qu'on osât les jouer eux-mêmes , leur arracher le masque, voilà ce qu'ils ne pouvaient souffrir.

Molière ne les attaqua pas seulement dans une compagnie; il vit qu'ils existaient partout, dans tous états , sous tous habits. Aussi se contenterat-il de nous montrer Tartuffe s'impatronisant dans la famille d'Orgon, ayant ses relations depuis l'huissier jusqu'au trône ; mais d'où vient-il? qui est-il? à quelle classe appartient-il? — Mystère.

Molière écrivit pour lui le rôle d'Orgon : il avait été sauvé par le roi de l'imposture de Montfleury ,

il sauva Orgon de la même manière des manœuvres de Tartuffe.

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.

Il fit du tout puissant monarque le Deus ex machina de sa pièce. Elle n'en est pour nous que plus profondément historique , et peut-être y pourrionsnous voir l'avertissement le plus fort qu'ait reçu la royauté en France , sur le rôle qu'elle avait à jouer.

Molière n'avait lu de Tartuffe, à ses amis, que jusqu'à l'endroit où Orgon est caché sous la table. • Comment le ferait-il sortir de dessous cette table? Cela excitait au plus haut point la curiosité , tant la chose paraissait à tous impossible. Elmire ferait-elle voir à Orgon? Ceci était bien fort.

Au moment où nous sommes , le problème était résolu, la pièce est terminée. Seulement quand

serait-elle jouée? Là était l'embarras. La cabale prenait autour de Molière, autour du roi lui-même un développement formidable ; l'hypocrisie enlaçait le monde de ses inextricables réseaux.

Tant que Molière fut occupé de la composition de sa pièce, il fut peut-être le plus heureux des hommes; mais maintenant qu'elle était achevée, il se sentait dans une sorte de solitude et de malaise.

L'âme veuve de cette grande œuvre , il eût eu besoin de trouver dans son domestique quelques consolations ; mais , hélas ! son foyer était vide , plus que vide; Armande, de plus en plus coquette et indiiïérente, entourée d'amants, n'avait plus en elle, pour lui , que raillerie amère et critique. Accablé de chagrins , de rebuts, il s'était vu forcé, quoiqu'il l'aimât encore, de rompre tout à fait avec elle. Ils ne se voyaient plus que le soir à la comédie,, mais, à la comédie même, dans le rôled'Alceste, il lui dira ces vers :

Puisque vous n'êtos plus en des liens si doux

Pour trouver tout en moi , comme moi tout en vousT

Allez

Lui qui eût été si heuceux de se sentir aimé , entouré, compris chez lui; lui qui avait tant fait pour cela, qui s'était, durant seize années, préparé avec tant de soins une compagne suivant son cœur, il se voyait réduit à vivre seul , sans repos , sans consolations domestiques , excepté , peutêtre, le souvenir de son vieux grand-père; mais qu'était-ce que des souvenirs, lorsque tout lui manquait à la fois dans le présent? Son petit Louis, qu'il eût tant aimé , était mort. . . Armande , à la vérité , était enceinte; mais de cruels soupçons

. . . une lettre écrite pour Oronie ( C'était le comte de Guicke.) A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte.

L'inspiration elle-même , cette divine consolatrice, semblait l'abandonner. Il n'y avait plus dans sa tête aucune grande œuvre, rien que des scènes décousues , bizarres , sans apparence de liaison entre elles. Tartuffe était fini , le Misanthrope était fini... Les Femmes Savantes étaient loin encore dans l'avenir et bien imprévues alors. Il fallait , avant que d'arriver à ce retour de jeunesse ,

à cette création pure et sereine du rôle d'Henriette, traverser six années encore de souffrance.

Accablé de tristesse, de solitude, Molière tomba malade. Sa poitrine, qui avait toujours été faible, et qu'il avait tant fatiguée au théâtre , devint naturellement le siège de la maladie. Toux, oppression, crachement de sang ; il ne pouvait plus supporter autre nourriture qu'un peu de lait mêlé d'eau.

Malgré ces embarras et ces^souffrances , nous l'avons vu donner coup sur coup des chefs-d'œuvre, pour suivre de front, et le Misanthrope, et Tartuffe, et le Festin de Pierre; cependant ses comédiens se plaignaient: il les laissait languir, disaient-ils; sans cesse ils lui reprochaient sa lenteur à produire.

Molière , pour les contenter , autant que possible , leur arrangea en cinq jours sa comédie de Y Amour Médecin.

La pièce plut, fut applaudie, tout Paris y courut. Les médecins étaient depuis longtemps un grand sujet de rire : ils couraient crottés par la ville, en longues robes noires, ne parlaient que latin; et quelles belles choses disaient-ils?... Ils

se battaient chez leurs malades au sujet de \a circulation et du vin êmëtique. De plus, il venait d'y avoir, à propos de lavements et de seringues , deux grands procès ridicules des médecins de Rouen et de Marseille contre les apothicaires, dont toute la France avait ri.

V Amour Médecin fut joué en septembre 1665; Molière y remplissait le rôle de Sganarelle , ce père dans l'embarras...

« Champagne ! Champagne ! Champagne! vite , qu'on m'aille « quérir des médecins , et en quantité. On n'en peut trop avoir f dans une pareille aventure. Ah! ma fille ! ma pauvre fille ! »

Ils arrivent à quatre , en grande cérémonie ; ils ta tent la malade, s'assayent, toussent, causent: l'un de sa mule, l'autre de son cheval.

SGANARELLB.

«Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous « prie de me dire vite ce que vous avez résolu. »

« — Saignons , saignons , dit l'un.

« — Moi, fait l'autre , je dis que sa maladie est une pouni- « ture d'humeurs causée par une trop grande réplétion : ainsi , « je conclus à lui donner de Pèméfiquè.

«< — Je soutiens que l'émétiqtie la tuera. « — Et moi que la saignée la fera mourir. »

Grands débats :

Un troisième prétend (c'est Monsieur Macroton) que la malade

... a u-ne ma-la-di-e chro-ni-que , et qu'el-le peut pé-ri-cliter, si on ne lui don-ne du se-cours, d'au-tant que lessymp-tômes qu'el-le a sont In-di-ca-tif» d'u-ne va-peur fu-Ii-gi-neu-se qui lui pi-co-te les mem-bra-nes du cer-veau. Or, cet-te va-peur que nous nom-mons en grec at-mos , est cau-sé-e par des humeurs pu-tri-des , te-na-ces , con-glu-ti-neu-ses, etc.

Les pauvres gens ! que de raisonnements ! que de science perdue là où il suffirait d'un regard...

Un regard de celui qu'elle aime, voilà ce qui guérit Lucinde, ce qui lui rend sa gaîté, sa santé. L'esprit a grand empire sur le corps et c'est de lui bien souvent que procèdent les maladies (dit Clitandre).

Environ ce temps-là une coureuse , nommée la Raisin , directrice ambulante d'une troupe d'en-

fants , ruinée par suite de désordres , comptant sur la générosité de Molière, vint le prier de lui prêter son théâtre pour trois représentations seument, afin de pouvoir, par le gain qu'elle espérait y faire , remettre sa troupe en état.

Molière y consentit. On annonçait , dans cette troupe, un petit miracle de treize à quatorze ans , nommé Baron. La ville entière le courut voir , et la Raisin , en une seule fois , tant il y vint de monde , fit plus de mille écus.

Molière , un peu malade , n'était pas allé voir le petit Baron dans les deux premiers jours; mais on lui en dit tant de merveilles , qu'à la dernière représentation, quoique souffrant, il se fit porter au Palais-Royal. Il fut étonné , ravi plus que personne du jeu naïf de cet enfant; aussi, après la pièce , il le retint à souper , puis il envoya chercher son tailleur (carie pauvre enfant était fort mal accommodé) , et lui fit faire un habit complet, en recommandant bien qu'il fût prêt pour le lendemain. Molière, après cela, interrogea le jeune homme et le fit causer , et il ajouta aux habits six

beaux louis d'or. Le pauvre enfant croyait rêver , lui qui avait été toujours si durement traité par les gens au milieu desquels il avait vécu jusqu'alors. Mais Molière était touché de voir un jeune homme né avec d'aussi belles qualités, perdu aux mains de ces gens. Il voyait en lui poindre un grand comédien , et il voulut l'ôter de la misère. Au souper, il lui demanda quelle chose il souhaitait le plus. — De rester avec vous toute la vie , répond Baron. — ■ Eh bien ! lui dit Molière, c'est une chose faite.

Cette adoption fit du bien à Molière ; dans sa solitude, il avait éprouvé toujours le besoin de sentir près de lui une âme pure et sereine : la petite Béjart d'abord , puis le petit Baron. Le grand comique fut, par excellence, un génie éducateur, et de la foule et des individus. Outre sa femme et Baron , ne forma-t-il pas un à un tous les acteurs de sa troupe , ainsi qu'on le voit dans Y Impromptu de Versailles? Et qui, plus que lui, a élevé la foule en France , partant de Mascarille pour arriver à Cléante ( dans Tartuffe ) , et à Clitandre ( dans les Femmes Savantes) ? Qui , plus que lui , a vulgarisé

le bon sens et fortifié le sentiment du vrai dans le peuple? Aussi le peuple ne l'a-t-il jamais oublié.

Molière éleva Baron comme s'il eût été son propre fils ; l'éducation de ce jeune homme fut, pendant quelque temps , son meilleur délassement. Il ne l'instruisait pas seulement dans son art ; il cherchait à développer en lui un caractère noble , généreux et vrai. Il lui enseignait que le théâtre même doit être l'expression de la vérité : aucune occasion n'était négligée par lui de joindre, en toutes choses , les bons exemples aux bons conseils.

On raconte qu'un jour , un pauvre comédien nommé Mondorge , réduit au dénûment, vint à Auteuil où était alors Molière, sachant bien qu'il y trouverait quelque secours. Il s'adressa à Baron ; lui dit sa misère , qu'il était père de famille , et qu'il avait joué autrefois , en Languedoc . avec M. de Molière.

Baron , tout ému, lui fait servir à manger, puis il monte trouver Molière. Celui-ci fut charmé de son bon cœur: « Il ne vous a pas trompé , lui <lii

il ; je me le rappelle très bien , et c'est un fort honnête homme. Que croyez-vous que je lui doive donner?» Baron s'excusait. « Non, dit Molière, je veux que vous déterminiez vous-même ce que je lui dois donner. » Baron dit qu'il croyait quatre pistoles suffisantes. Eh bien! dit Molière, je vais lui donner quatre pistoles pour moi; mais en voici vingt autres que je lui donnerai de votre part : je veux qu'il sache que c'est à vous qu'il doit le service que je lui rends. On peut ajouter à cette somme, continua-t-il , cet habit de théâtre dont je crois que je n'aurai plus besoin. Il sera encore à ce pauvre garçon de quelque ressource pour sa profession.

« Cependant, cet habit que Molière donnait « avec tant de plaisir , dit Grimarest , lui avait « coûté deux mille cinq cents livres , et il était « presque neuf. Il assaisonna ce présent d'un « bon accueil qu'il fit à Mondorge. »

Il le consola et l'embrassa, dit un autre biographe.

L'année 1665 s'était ainsi écoulée sans que le Misanthrope eût encore paru ; mais dans les premiers jours de 1 666 , Molière se disposait à le donner au public , lorsque sa meilleure protectrice auprès du roi , la reine mère , Anne d'Autriche , mourut.

Il voulut, pendant le deuil, s'abstenir de nouveautés, et le Misanthrope fut remis au mois de juin. Peut-être aussi fut-il bien aise de pouvoir se préparer longtemps au rôle d'Alceste , si différent de tous ceux où il s'était montré jusque-là. C'est ici l'occasion de dire que , pour beaucoup de ses contemporains , il fut admiré surtout comme acteur. A la vérité , le] public d'alors ne le connaissait pas par la lecture autant que le public d'aujourd'hui ; mais on allait le voir. Sa figure , son jou , sa voix entrecoupée , sa toux même, dans les rôles de vieillard, ne se pouvaient oublier. Quoi-

que grand et bien fait, quoique doué d'un visage sérieux et très doux , personne n'avait une physionomie plus comique. Son nez et sa bouche , dans les moments de surprise, sans qu'il parlât, étaient seuls tout une comédie.

« Il était, dit un contemporain , tout comédien « depuis les pieds jusqu'à la tête. Il semblait qu'il « eût plusieurs voix; tout parlait en lui; et d'un « pas , d'un sourire , d'un clin-d'ceil , d'un re- « muement de tête, il faisait plus concevoir de « choses que le plus grand parleur n'aurait pu « dire en une heure. »

Dans les pièces qui n'étaient point de lui , il faiblissait quelquefois , surtout dans le tragique, qui allait mal à sa voix saccadée , à sa volubilité d'expression. Sa figure conservait quelque chose de risible jusque dans le sérieux; mais c'est dans le comique , c'est dans ses rôles à lui qu'il savait reproduire

Ces mouvements du cœur, peints d'une adresse extrême Par des gestes puisés dans la passion même.

Jamais homme , dit Lagrange , n'a si bien entré que lui dans ce qui fait le jeu naïf du théâtre : « Il « n'était pas seulement inimitable dans la manière « dont il soutenait les caractères de ses comé- « dies , mais il leur donnait encore un agrément « tout particulier par la justesse qui accompagnait « le jeu des acteurs ; un coup-d'œil , un pas , un , « geste , tout y était observé avec une exactitude « qui avait été inconnue jusque-là sur les théa- « très de Paris. »

Que devait-être une troupe de comédiens , habiles d'ailleurs , dirigée par un tel chef, qui savait si bien faire valoir leurs moindres qualités, et qui tirait parti de leurs défauts mêmes ?

Molière avait beaucoup d'ordre ; il se faisait un revenu de plus de trente mille livres, fortune considérable pour l'époque , et qui pouvait équivaloir à cent vingt mille francs de rente de notre temps. Cela lui permettait de vivre grandemeut et d'avoir, à Auteuil , une maison fort jolie, où il allait souvent, car il aimait la campagne; il composait, à Auteuil , ces jolis couplets que

Lulli et Charpentier mettaient en musique pour ses intermèdes. La vue des prairies, le chant des oiseaux, auquel il était très sensible, rendaient le calme à son âme. Théocrite, Virgile, Horace lui revenaient en mémoire ; il improvisait alors en Italien, en Espagnol, en Français, des poésies pastorales, quelquefois pleines de fraîcheur :

Vous chantez sou9 ces feuillages , Doux rossignols, pleins d'amour;

Puis , il imaginait des bergères endormies sous l'ombrage :

Silence , petits oiseaux , Vents , n'agitez nulle chose ; Coulez doucement, ruisseaux , C'est Caliste qui repose.

Ah sin che florida

Ride l'età Che pur tropp' orrida

Da noi sen va ,

Su Cantiamo !

Ma poichè frigida Langue l'età

Più l'aima rigida

Fiamme non ha.

Su Cantiamo (1).

Molière allait à Auteuil , quelquefois en bateau, quelquefois en voiture. lien revenait un jour avec le musicien Charpentier, lorsqu'un pauvre se présente à la portière en demandant l'aumône : Molière lui donne; mais un instant après le pauvre reparaît : « Monsieur , lui dit-il , vous n'aviez peut-être pas l'intention de me donner un louis d'or , je viens vous le rendre. » — « Tiens , mon ami , dit Molière, en voici un second. » Puis, se

(1) Tant que l'âge des fleurs nous rit , qai , las ! de nous trop tôt s'enfuit , allons chantons !

Mais quand l'âge glacé languit , l'âme engourdie n'a plus de flammes , allons chantons!

tournant vers Charpentier, il ajoute : « Où diable la vertu va-t-elle se nicher ! »

Il donna au jeune Racine , dont il joua les essais sur son théâtre , autant que Louis XIV et Colbert.

Le plus grand ordre était exigé dans son intérieur; et, en toutes choses, il pratiquait la régularité jusqu'à la symétrie. Absorbé dans une contemplation continuelle, étudiant et méditant sans cesse , accablé d'affaires , acteur , auteur , directeur, valet de chambre du roi , cent personnes à conduire et les trois quarts du temps malade , il fallait bien que tout chez lui fût arrangé , régulier. (Tétait son côté intraitable. Une fenêtre ouverte ou fermée mal à propos, un livre déplacé, suffisaient pour le mettre en colère, comme cet excellent M. Jourdain , dont il joua le rôle et auquel il fait dire si plaisamment, lorsque le maître de philosophie lui veut enseigner à modérer ses passions : « Non... je suis bilieux comme tous les diables, et il n'y a pas de morale qui tienne , je me veux mettre en colère. »

Malgré cela, aimé de tous ceux qui l'entou-

raient , jusqu'aux moindres enfants, ses corné diens , Boileau, La Fontaine, Ninon, Mme delà Sablière , le grand Condé , tous se plaisaient avec lui. Le vieux Corneille lui-même , si pauvre et si fier, venait le voir ; et l'aimait, et l'on dit qu'il ne fut point insensible à la beauté d'Armande.

Chapelle avait un appartement dans la maison d'Auteuil, et lorsque Molière y recevait ses amis , c'était lui qui en faisait les honneurs , car depuis la rentrée de Molière à Paris , ils ne s'étaient plus quittés. Malgré sa vie légère, Molière aimait Chapelle. Celui-ci amena un jour, à Auteuil, grande compagnie : c'étaient MM. Lulli , Jonsac , Nantouillet, Boileau et quelques autres; ils venaient, disaient-ils , pour se bien divertir. Molière , qui était malade, but son lait devant eux et alla se coucher, en ayant soin de faire retirer Baron ; mais les convives le réclamèrent si fort qu'il fallut le laisser avec eux , à la condition, toutefois, qu'ils ne feraient pas boire cet enfant. Voilà Chapelle de mauvaise humeur; il se meta faire de la philosophie , et prononce , en se versant rasade ,

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