‹ MolièreChapitre 6 sur 8 · ARMANDE · texte numérisé non relu

ARMANDE

Je sais combien je dois vous paraître coupable , Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. Faites-le , j'y consens.

Eh ! le puis-je , traîtresse ?

Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse? Et quoiqu'avec ardeur, je veuille vous haïr, Trouvé-jc un cœur en moi tout prêt à m'obéir?

Ensemble et détails, tout était vrai : c'était sa vie , sa maison , son cœur , que Molière livrait ainsi en pâture au public.

La sincère E liante, c'était Mlle Debrie. — Elle joua elle-même ce rôle.

La prude Arsinoë, c'était Mlle Duparc. — Elle joua elle-même ce rôle.

L'ami du genre humain, Philinte, c'était Chapelle , qui pour être trop à tout le monde n'était point assez à un véritable ami.

La pièce fut écoutée en silence , sans éclats , sans applaudissements. L'étonnement, cette fois, se mêlait à l'admiration : jusque-là Molière , comme acteur , ne s'était guère montré que dans le burlesque, et l'on ne pouvait point revenir de le voir, dans ce noble rôle d'Àlceste , si pathétique , sans cesser, cependant, d'être comique encore ! c'était là le prodige.

Tout alla d'enthousiasme et alla bien pour Molière , tant que la foule accourut; mais quand l'empressement se fut peu à peu refroidi , il s'aperçut qu'il était au bout de ses forces. Les émo-

tions coup sur coup répétées du rôle d'Alceste , toutes ses plaies rouvertes et remuées avaient tout à fait altéré sa santé. Il fallut suspendre les représentations; il s'enferma chez lui, se mit au repos, et écrivit, durant cet intervalle , le Médecin malgré lui.

Cela fait, il reprit le Misanthrope , mais il ne le joua plus seul , il le faisait suivre toujours de son Fagoteux.

Emu et pale encore des dernières paroles d'Alceste , il endossait à la hâte V habit jaune et vert de Sganarelle , et venait , la bouteille à la main , se consoler dans un charmant refrain des tristesses d'Alceste, et il pouvait ainsi aller se coucher sans la fièvre.

A cette gaîté si franche et si française , qui , chaque soir , venait égayer les esprits rendus sérieux par le Misanthrope , les applaudissements éclatèrent , et l'on ne pouvait point se lasser de deux chefs-d'œuvre si différents.

N'imaginons pas , toutefois , que Molière ait été, dans sa vie, exactement ce qu'est Alceste dans sa pièce ; il était trop maître de son cœur pour cela. N'imaginons pas davantage que son intention ait été de faire de ses pièces , à proprement parler, des mémoires; il ne voulait que faire des comédies ; mais qui dit comédie , dit vérité , et pour les rendre plus vraies, il puisait dans sa vie , dans celle de ses amis , chez tout le monde : Lagrange, là-dessus , ne nous laisse aucun doute: « Molière, « dit-il , observait les manières et les mœurs de « tout le monde , et il trouvait ensuite le moyen « d'en faire des applications admirables dans ses « comédies , où l'on peut dire qu'il a joué tout le « monde, puisqu'il s'y est joué le premier, en « plusieurs endroits , sur les affaires de sa fa- « mille, et qui regardaient ce qui se passait dans « son domestique ; c'est ce que ses plus particu- «. liers amis ont remarqué bien des fois. » Ainsi ,

munie pour Alceste, il ne lui avait pas suffi de sa passion , de ses chagrins , de sa propre maison , il avait pris jusques chez Boileau. En effet le mot d'Alceste :

Hors qu'un commandement exprès du roi ne vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine , Etc.

N'était que la reproduction d'une boutade qui , un jour avait échappé, en sa présence, à l'auteur, des Satires.

Mais ce qu'il n'avait pris qu'en lui-même , c'était cet amour malheureux d'Alceste pour Célimène : ici rien d'emprunté ; tout est bien de Molière , c'est bien lui avec sa passion qu'il observe, dont il rougit et qu'il ne peut vaincre. C'est bien Molière, mais ce n'est pas lui tout entier... Il y avait en Molière une autre passion que celle qu'il éprouvait pour sa femme , plus vive , plus durable, qu'il avait apportée en naissant, et qui s'accrut sans cesse à mesure que tout le reste lui manqua. Je veux parler de son amour pour le

vrai. Dès qu'il s'était vu trahi , abandonné , raillé par cette Célimène cruelle , il ne s'était pas , comme Alceste , enfui dans un désert; il avait écrit Don Juan et Tartuffe.

Molière , au milieu de son activité de ses triomphes et de ses souffrances , trouvait encore chaque jour quelques heures pour s'occuper de Baron. Celui-ci, qui en était à sa quinzième année, grandissait à vue d'oeil ; doué de toutes les grâces possibles : beau, bienfait, charmant d'esprit, précoce en tout, avec les dispositions les plus merveilleuses pour la comédie ; il était l'enfant gâté chez Molière; et lui, de son côté, n'avait point de plus grand plaisir que de le produire à ses amis : il aimait à leur en raconter l'histoire, à le faire causer devant eux et réciter des vers. Mais c'était au grand ami , c'était au public qu'il aspirait de montrer son élève. Le voir à ses côtés partager

avec lui les applaudissements de la foule, c'était où il tendait. Chaque soir déjà il le faisait assister à la comédie , dans sa loge , vêtu comme un petit seigneur.

Vers la fin de 4666, Louis XIV voulant donner à sa cour le grand divertissement du Ballet des Muses (arrangé par Benserade), Molière fut chargé , pour cette fête , de faire une comédie ; il se mit aussitôt à Mélicerte. Baron devait y jouer le rôle du petit Myrtil, et lui-même celui de Lycarsis [le père adoptif).

On y disait de Myrtil :

Il n'est pas tant enfant qu'à le voir chaque jour, Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour.

Et trois bergères se disputaient son cœur (Molière avait-il déjà le pressentiment que Baron deviendrait Y Homme à bonnes fortunes ?)

Cette pièce [pastorale héroïque) étant d'un genre peu naturel , Molière , qui n'était à son aise que dans le vrai, y avançait lentement, et, dans l'intertàllé , voici ce qui arriva :

La Molière , qui n'aimait point Baron , eut une difficulté avec lui , et elle s'emporta jusqu'à lui donner un soufflet. Le jeune homme humilié, raillé, d'avoir été souffleté par une femme en conçut un ressentiment si vif, qu'il ne voulut plus rester chez Molière. Celui-ci tâcha de l'apaiser, mais rien n'en fut capable. Seulement, comme Baron devait jouer le rôle de Myrtil , il déclara à Molière qu'il ne voulait pas mettre d'entrave à la pièce promise à Sa Majesté , et qu'il jouerait son rôle; mais qu'immédiatemeut, quelque peine qu'il en ressentît, il se voyait obligé de prendre congé de lui.

Il représenta , en effet , son rôle de Myrtil ; mais Mélicerte n'était point finie , et Molière n'avait plus voulu y travailler. On la représenta donc devant le roi telle qu'elle était , c'est-à-dire les deux premiers actes seulement. Au lieu de l'achever, Molière écrivit et représenta à la suite la Pastorale comique... Navré du départ de Baron, il voulut jouer lui-même cet effréné rôle de Lycas (dont plus tard il brûla le manuscrit). Il se montra de-

vaut toute la cour, abattu, pâle, entouré de démons , de magiciens chantants et dansants, et se servit, pour exciter le rire, de sa propre figure amaigrie par les travaux, les chagrins et la maladie.

Deux magiciens commencent, en dansant, un enchantement pour embellir Lycas ;

Six démons dansants habillent Lycas d'une manière ridicule et bizarre, pendant que des magiciens chantent autour de lui :

Ah ! qu'il est beau

Le jouvenceau !

Ah ! qu'il est beau ! Ah ! qu'il est beau ! Qu'il va faire mourir de belles.

Qu'il est joli,

Gentil , poli, Qu'il est joli , qu'il est joli , Est-il des yeux qu'il ne ravisse ?

11 passe en beauté feu Narcisse , Etc., etc., etc.

Molière paraît s'être plu dans ces rôles grotesques; Mais Boileau ne l'y pouvait voir ; cela lui faisait mal.

La représentation du Ballet des Muses terminée, Baron «persista, dit Grimarest , à ne point rentrer chez Molière. En effet, il eut la hardiesse de demander au roi , à Saint-Germain , la permission de se retirer , et , incapable de réflexion , il se remit dons la troupe delà Raisin. »

Molière , malgré ces chagrins domestiques, cependant, avait besoin, plus que jamais, à cause de Tartuffe , de contenter le roi. Le temps où nous sommes est celui du premier placet. L'horizon commençait à singulièrement s'assombrir ; les bigots croissaient en audace ; il fallut donc satisfaire, avec empressement, aux fantaisies royales. Aussi, Sa Majesté , au commencement de la nouvelle année, — 1667, — ayant demandé , pour une deuxième représentation du Ballet des Muses , une autre comédie d'un nouveau genre, où il y eût des Turcs et des Maures , Molière , en quelques jours, improvisa le Sicilien.

Cette fraîche comédie , ou pour parler plus juste, ce premier des opéras-comiques fit le plus grand plaisir à toute la cour : Molière y remplissait le rôle du jaloux don Pèdre. Mais la pièce ne put être jouée de sitôt à la ville , parce qu'après cette première représentation , qui eut lieu à Saint-Germain , Molière tomba malade.

Il fut repris de sa toux , de sorte que le Sicilien ne put être joué à Paris qu'au mois de juin , c'est- àdire cinq mois plus tard. Molière fut tout ce temps incommodé : l'excès du travail et le départ de Baron en avaient été cause. Celui-ci, qui s'était remis chez la Raisin , ne put point rester avec cette aventurière : il se joignit à une autre troupe ambulante un peu meilleure , mais il regrettait bien Molière. Au reste, il ne s'en cachait pas; il se reprochait devant tout le monde d'avoir, en le quittant, manqué à ce qu'il lui devait de reconnaissance. Mais il ne cherchait pas, ajoutait-il, à se remettre avec lui, parce qu'il s'en trouvait indigne. Ces propos furent rapportés à Molière; il en fut si heureux, que tout de suite il écrivit à son jeune

élève, à Dijon , où il était alors, une lettre très affectueuse pour l'engager à revenir. Il accompagna cette lettre d'un nouvel ordre du roi, qui le replaçait parmi les comédiens de Sa Majesté, et lui mandait de prendre la poste pour arriver plus tôt.

Baron fut enchanté et partit sur-le-champ. Il était si empressé , si joyeux, qu'à la dernière couchée il oublia sa bourse et tout ce qu'il avait d'argent, et ne retourna pas le chercher. Molière, de son côté, était allé l'attendre à la porte Saint Victor ; mais le grand air , la fatigue et surtout quelques mois à cet âge avaient si fort changé le jeune homme , qu'il ne le reconnut pas et le laissa passer.

Baron avait préparé tout du long du chemin un beau discours pour demander pardon à son bienfaiteur ; mais en voyant Molière le premier lui tendre les bras , il ne put que pleurer.

Molière le reprit en affection plus que jamais ; il redoubla de zèle à l'instruire dans son art. Baron (''fait si sémillant do jeunesse , il avait tant de

charmes que Molière bientôt écrira pour lui, dans Pysché, le rôle de l'Amour.

Molière avait une autre joie encore que celle du retour de Baron: il allait jouer Tartuffe.

Le 5 août 1667, le roi étant en Flandre, la pièce fut représentée en public , à Paris, devant un auditoire immense. Molière en avait obtenu du roi , avant son départ , la permission , mais permission verbale seulement : Molière crut que cela lui suffisait. Le roi avait exigé, toutefois , que le titre fut changé (Molière afficha V Imposteur ) , que Tartuffe s'appellerait autrement (il le nomma Panulphe) ; mais toutes ces précautions ne servirent de rien : la cabale remua de telle sorte que Molière , n'ayant pu produire sa permission , la pièce , dès le lendemain , fut supprimée.

« Si on avait connu sa droiture et sa soumis* « sion , dit Grimarest , on aurnit été persuadé

« qu'il ne se serait point hasardé de représenter « le Tartueffc sans en avoir auparavant pris l'or- « drede Sa Majesté. »

Toutefois , il ne perdit pas de temps ; deux jours après, le 8 août, il dépêcha vers le roi , devant Lille , deux de ses comédiens , Lagrange et Lathorillère , porteurs de son second placet : « Ma « comédie , sire , n'a pu jouir ici des bontés de « Votre Majesté... »

Louis XIV fit réponse : qu'à son retour il ferait de nouveau examiner la pièce et qu'ils la joueraient.

Molière , à partir de la suppression de Y Imposteur, avait fermé son théâtre; il ne le rouvrit qu'après cette réponse du roi, le 25 septembre.

La polémique, durant cet intervalle, ne devint que plus vive. En présence de son théâtre fermé , brochures , libelles , mémoires , satires , sermons , mandements et chansons se croisèrent. Tartuffe , pour les uns était une invention de l'enfer ; pour les autres , une œuvre sainte , une œuvre de piété. Quelques hommes tombés dans l'inné-

dulité se prétendirent ramenés par Molière à la vraie religion. Saint Évremont, quelques années plus tard , écrivait d'Angleterre , où il était en exil : « Je viens de lire le Tartuffe de Molière. Je ne « sais comment on a pu en empêcher si longtemps « la représentation. Si je me sauve , je lui devrai « mon salut. La dévotion est si raisonnable dans « la bouche de Cléante , qu'elle me ferait renon- « cer à toute ma philosophie, et les faux dévots « sont si bien peints que la honte de leur pein- « ture les fera renoncer à l'hypocrisie. Sainte « piété, que vous allez apporter de bien au « monde ! »

Mais voici bien plus : au dernier acte, l'exempt, par ordre du roi , emmène Tartuffe en prison ,

alors Orgon s'écrie : Eh lient te voilà, traître

mais Cléante l'interrompt :

Ah ! mon frère , arrêtez

Et ne descendez point à des indignités.

A son mauvais destin laissez un misérable ,

Et ne vous joignez point au remords qui l'accable ;

Souhaitez bien plutôt que son cœur en ce jour, Au sein de la vertu fasse un heureux retour ; Qu'il corrige se vie en détestant son vice.

CONCLUSION DIGNE D'UN OUVRAGE SI SAINT! disait un défenseur anonyme , la pièce, n'étant, suivant lui, QU'UNE INSTRUCTION TRÈS CHRÉTIENNE.

Molière , ne pouvant jouer sa pièce, se remit tranquillement au travail : il reprit l'étude des anciens , et donna au mois de janvier 1668, Amphitryon , sujet antique cette fois , mais forme nouvelle,, toute française, naïve et savante, que Molière seul etLa Fontaine ont connue. Voyez si, dans le rôle de Sosie , l'on ne croit pas entendre le fabuliste lui-même :

En nous créant , nature a ses caprices , Divers penchants en nous elle fait observer.

Tous les bons mots sont des sottises Partant d'un homme sans éclat ; Ce seraient paroles exquises Si c'était un grand qui parlât.

Pour chacune de ses créations, Molière éprouvait le besoin d'une forme nouvelle ; tous les genres de comédie ont été par lui mis en œuvre : comédies à intrigues , comédies à saillies , simples farces de foire , et sans que rien s'y ressemble. En quoi , par exemple , le Misanthrope ressemble-t-il à Tartuffe , Y Ecole des Maris à Amphitryon , Y Ecole des Femmes aux Femmes Savantes ? et, parmi ses pièces en prose, comparez Don Juan au Bourgeois-Gentilhomme, Y Avare au Médecin malgré lui, etc.; et dites s'il y eut jamais un génie plus divers.

Il se chargea, dans Amphitryon, du rôle de Sosie, mari de Cléanthis, dont l'humeur le fait enrager... Il lui allait, par d'autres côtés encore, de jouer ce rôle. Auteur et acteur, rêvant sans cesse à tous ces personnages qu'il créait et qu'il représentait lui-même ; ayant ainsi , chaque soir , à

mettre en action sur la scène les rêves de son esprit solitaire, ne lui arriva-t-il pas quelquefois de sentir, ne sais comment, vaciller sa propre existence? car où était, au milieu de toutes ces chimères, son véritable moi?... Etait-ce le rêve qui était sa vraie vie , ou la réalité; mais la réalité, où finissait-elle? où le rêve commençait-il? Tout n'était-il pas rêve? La comédie, d'ailleurs, n'étaitelle pas pour lui la chose la plus réelle? Etait-il Alceste , était-il Molière? était-il un personnage multiple, ou n'était-il qu'un, et qu'était-il?

Car encor faut-il bien que je sois quelque chose !

Révé-je ? est-ce que je sommeille?

Ai-je l'esprit troublé par des transports puissants?

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