L'AMOUR MÉDECIN
Si, dans les luttes qu'avaient suscitées le Tartuffe et le Festin de Pierre, le Roi avait dû accorder quelque satisfaction aux adversaires de Molière, il n'entendait pas pour cela leur sacrifier un homme dont il appréciait fort le génie inventif, l'esprit fertile en ressources, l'aptitude surprenante à s'accommoder, sans rien perdre de son originalité et de sa gaieté, à toutes les fantaisies du maître et uix conditions diverses où l'on plaçait sa muse. Le i^juin, à Versailles, Molière faisait précéder d'un prologue plaisant une pièce nouvelle de. Mlle des Jardins, Ir Favori ; le 1 4 ou le 1 5 septembre, il y donnait V Amour médecin, fait à la hâte sur l'invitation du Roi, et cette pièce plaisait tellement, qu'elle fut jouée trois fois pendant If^s trois journées que la cour avait encore à passrr à Vorlilles.
L'Amour médecin est une comédie-ballet^ comme les Fâcheux, le Mariage forcé, la Princesse d'Elide, comme un bon nombre des œuvres qu'il nous reste à étudier : le Sicilien, Georges Dandin, M. de Pourceaugnac, les Amants magnifiques, le Bourgeois gentilhomme, la Comtesse d'Eacarhagnas, le Malade imaginaire. Car il ne faudrait pas croire
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que CCS sortes de compositions ont été tout exceptionnelles dans la carrière de notre poète. Au contraire, ainsi que l'a dit M. Font *, « les. comédies-ballets sont la partie la plus considérable de l'œuvre de Molière », et celui-ci a été sans cesse sur le point de devenir le vrai créateur de ce qu'on a appelé le genre national, de l'opéra-comique.
En quoi consiste essentiellement ce genre? Il y a opéracomique quand les personnages, après avoir parlé en vers ou en prose, se mettent brusquement à cbanter, et quand, après avoir chanté, ils se remettent à parler en vers ou en prose, sans que ni ces personnages, ni ceux qui les écoutent sur la scène, ni les spectateurs qui les écoutent dans la salle paraissent s'étonner de ces changements. Il y a opéra-comique, en d'autres termes, quand, par convention, le chant est regardé comme un langage naturel au môme titre que les vers récités ou que la prose, et quand les deux langages, chanté et parlé, se mêlent librement au gré de l'auteur ou des auteurs de la pièce. Peut-être Molière a-t-il composé un véritable opéra-comique : la Pastorale comique de 1667, dont les parties chantées seules nous ont été conservées. Mais d'ordinaire il se contente de donner l'idée de ce genre, dont l'éclosion ne devait se faire véritablement qu'au xvni*^ siècle ; tantôt il fait chanter dans l'intérieur d'un acte, comme dans le Sicilien ou le Malade imaginaire : mais il est entendu alors que le chant n'est pas le langage naturel des personnages, il sert à des sérénades ou à des leçons données par un maître de musique ; tantôt il fait chanter à la fin des actes, comme dans la Princesse d'Elide, le Mariage forcé, le Bourgeois gentilhomme : mais il est entendu alors qu'on a affaire à des intermèdes que l'action a justifiés et amenés de son mieux. En outre, la danse, qui seule se mêlait à la comé-
I . Essai sur Favart et les origines de la comédie mêlée de chant,. Toulouse, 1894, in-8, p. 22.
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(lie dans les Fâcheux, se mêle à la comédie et au chant depuis le Mariage Jorcé pour compléter le charme de ces spectacles, dont Louis XIV ralVolait et où souvent il jouait un rôle actif : il se peut qu'il ait dansé dans rAmour médecin, mais la chose n'est pas certaine ; ijL est bien sur au contraire qu'il a dansé dans Je Mariage forcé en i6G4. Pourquoi Molière est-il ainsi resté sur le seuil de l'opéracomique sans y pénétrer? Peut-être la composition de sa troupe ne se prêtait-elle point à une innovation complète : Armandc, sa femme, pouvait à l'occasion chanter agréablement un air, et, non moins agréablement, le jeune premier, La Grange, pouvait lui donner la réplique: on le vit bien en 1678 pour la leçon de chant du Malade imaginaire. Mais ils étaient seuls dans la troupe à posséder ce talent, et à eux-mêmes, d'ailleurs, on ne pouvait songer à confier un rôle chanté trop important. De plus, si Molière était prêt à fournir aux maîtres de ballets et aux musiciens les moyens d'exercer leur art dans ses comédies, il était sans doute moins disposé à s'effacer humblement derrière eux, comme il l'eut fallu faire dans des opérascomiques. Disons enfin que Molière a pu, tout simplement, ne pas voir où la logique le conduisait, qu'il a pu préparer les voies à l'opéra-comique sans le savoir.
Quoi qu'il en soit, voici comment Molière s'y était pris y)Our introduire dans sa pièce « les agréments », c'est-à-
llre la musique et la danse. Lucinde, fille de Sganarellc. «tant malade, Sganarelle, à la fin du premier acte, envoie un valet chez quatre médecins. Le valet danse, les médecins dansent : c'est un ballet. — A la lin du second acte, la visite des médecins a laissé Sganarelle un peu plus embarrassé qu'il n'était auparavant. 11 va donc acheter de I orviétan à un opérateur, (|ui chante en vendant ses dro- :nes ; l'opérateur est entouré de trivclins et de scaramou-
lies, ses valets, qui se réjouissent en dansant : il y a donc i liant et ballet. — De ni<'!uo à I • On du iroî<i.''Mi.. ;i<»i.
Un soi-disant médecin a amené des voix et des instruments pour dissiper la mélancolie de la malade : on chante, on danse ; Sganarelle regarde de tous ses yeux, écoute de toutes ses oreilles, lorsque brusquement il s'aperçoit que sa fdle est partie. Il veut s'élancer à sa recherche, mais les danseurs le retiennent de force, comme autrefois des, fâcheux, en dansant, empêchaient fJraste d'aller là où il brûlait de se rendre :
a Ce n'est ici », dit Molière au lecteur en publiant sa pièce, « qu'un simple crayon, un petit impromptu, dont le Roi a voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de tous ceux que Sa Majesté m'ait commandés; et lorsque je dirai qu'il a été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, je ne dirai que ce qui est vrai. Il n'est pas nécessaire de vous avertir qu'il y a beaucoup de choses qui dépendent de l'action. On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées; et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes cjui ont des yeux pour découvrir dans la lecture tout le jeu du théâtre. Ce que je vous dirai, c'est qu'il serait à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer à vous avec .les ornements qui les accompagnent chez le Uoi. Vous les verriez dans vm état beaucoup plus supportable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M. Lully, mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs, leur donnent sans doute des grâces dont ils ont toutes les peines du monde à se passer. »
On voit avec quelle modestie Molière parlait de sa pièce. Mais, si toutes les « grâces » de V Amour médecin lui étaient venues « des airs et des symphonies de l'incomparable M. Lully, mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs » , cette comédie n'aurait pu avoir de succès qu'à Versailles; et sur le théâtre du Palais-Royal, où les intermèdes étaient supprimés, elle aurait ennuyé les spectateurs. Ôr, le succès fut grand à la ville comme à la cour,
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et il se maintint pendant toute la vie de Molière/ 11 fallait donc que la pièce eût en elle-môme de quoi plaire.
On peut dire, il est vrai, que l Amour médecin eut pour lui de l'aire scandale. 11 s'appela bientôt pour tout le monde les Médecins, et ce titre est assez caractéristique. Il signifie que ce qui attirait surtout l'attention dans l'œuvre, c'était la scène de la consultation, où le Roi avait autorisé, où peut-être il avait invité Molière à peindre des docteurs connus et pourvus de fonctions ofticielles. La malignité pîiBlTque pouvait fort bien prendre plaisir à cette ^Jtire aristophancsque, ou plutôt elle y prenait plaisir certainement. Mais les succès de scandale s'épuisent vite, et, si lai pièce n'avait pas eu autre cbosc pour se soutenir, ellej serait tombée. Ce qui fait qu'elle charmait, c'est tout slm-[ plement qu'elle était charmante.
Comment donc s'y prenait Molière pour improviser une œuvre aimable avec une telle rapidité, qu'en cinq jours elle était conçue, écrite, apprise et représentée? 11 y aurait plaisir et profit à l'étudier en détail. Donnons du moins quelques indications.
D'abord, à quoi bon s'alambiquer le cerveau pour trouver une intrigue bien neuve et bien compliquée? Molière a dans son tiroir les canevas de ses vieilles farces provinciales: il J»'y a qu'à reprendre l'intrigue de l'une dalles. Dans le Médecin volant, le valet Sganarelle, déguisé en^ médecin, favorisait l'enlèvement de Lucile par son amant Valère, et le père, Gorgibus, était obligé de consentir au mariage des deux jeunes gens: ici encore, il y aura un faux médecin, un enlèvement et un mariage. Seulement, il sera plus piquant de déguiser en médecin Famant lui-même, afin de le mettre en présence de son amante. Rien n'est plus commode que des déguisements et des rencontres de ce genre, et Molière ne s'est pas fait faute d'en user à plusieurs reprises. Clitandre est docteur dans r Amour médecin, mais Adraslc^ ost poÎTifr^^
dans le Sicilien, Léandre apothicaire dans le Médecin malgré lui, et Cléante maître de musique dans le Malade imaginaire.
Si Glitandre se déguise en médecin, c'est que sa bienaimée Lucinde est malade ou feint de l'être ; on aura donc commencé par appeler auprès d'elle des médecins à>^thentiques, on aura essayé de divertir par divers moyens sa mélancolie.
A l'imitation du Médecin volant ajoutez des réminiscences, plus ou moins volontaires, du dramaturge espagnol Tirso de Molina et peut-être de Lope, du comique français Cyrano de Bergerac, du romancier GhaiTes Sorel. Fondez tout cela avec une logique bouffonne, et la pièce, dans son ensemble, est faite, A vrai dire, c'est une farce.
Et voici les jeux scéniques, les plaisanteries de la farce qui se multiplient. Sganarelle, père de Lucinde, se plaint que sa fille ne lui révèle pas la cause de sa tristesse; elle la lui révèle cependant, et Lisette, la suivante, la crie dans les oreilles de Sganarelle: Sganarelle arpente la scène en feignant de ne rien entendre, et Lisette l'arpente après lui en criant de plus en plus fort. — Dix minutes plus tard, cette scène a une contre-partie: Lisette a une mauvaise nouvelle à annoncer à Sganarelle, et cette fois c'est elle qui feint de chercher partout son maître pendant que son maître la suit en criant: Lisette! Lisette! me voici. — Le contrat de mariage, si vite bâclé au dénouement par un notaire que Glitandre présente au père comme un secrétaire chargé d'écrire ses ordonnances, est aussi un moyen de farce sur lequel il est difficile de se faire illusion. — Et voulez-vous une plaisanterie caractéristique?
Lisette. — Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans sa chambre, et, pleine de désespoir, elle a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière.
Sgana.relle. — Hé bien !
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LisETTK. — Alors, lovant les yeux au ciel : « Non, a-L-*;llc dit, il m'est impossible fie vivre avec le courroux de mon père, et puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir. »
Sganarelle. — Elle s'est jetée.
Lisette. — Non, Monsieur, elle a fermé tout doucement la f(!nétrc, et s'est allée mettre sur son lit '.
Les facéties ont la vie dure, et vous avez certainement entendu celle-ci dans maints vaudevilles et dans maintes opérettes.
La partie de la pièce où sont satiriscs les médecins a le même ton et la môme allure. C'est Lisette disant aux médecins: « Quoi? Messieurs, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort qu'on vient de faire à la médecine? Un insolent a eu l'eiTronterie d'entreprendre sur votre métier et, sans votre ordonnance, il vient de tuer un homme d'un 1,'rand coup d'épée aii travers du corps -. » C'est Sgana- I elle payant d'avance nos quatre docteurs, qui empochent l'argent en faisant de grands gestes de refus. Ce sont nos docteurs se faisant force politesses, refusant de parler avant leurs collègues, enfin se décidant et parlant tous quatre à la fois. C'est Clitandre tâtant le pouls à Sganarelle afin de reconnaître, '< par la sympathie qu'il y a entre le père et la fille », jusqu'à quel point Lucinde est malade.
Ce n'est certes pas là de la haute comédie; mais il y a des scènes d'une drôlerie impayable. Quand M. Macroton et M. Bahys délibèrent devant Sganarelle effaré, l'un fait un sort à chaque syllabe, l'autre bredouille lamenlablement: « l'un va en tortue, l'autre court la poste ». Ce qui est remarquable surtout, et ce qui distingue une farce comme l Amour médecin d'oeuvres aussi plaisantes auxquelles on pourrait la comparer, c'est que la forme adoptée par Molière ne l'a nullement empoché de peindre çà et là les mœurs avec une vérité profonde cl de jeter dans l'àmc