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LES MÉDECINES, LA MÉDECINE KT LES MÉDECINS

la dyssenterle, de la dyssenleric dans rhytiropisie, cl de l'hydroplsie dans la privation de la vie. où sa folie l'aura conduit.

Dès lors, et l'esprit ainsi prévenu, les médecins ne règlent pas leur opinion d'après la maladie même : c'est la maladie qui doit se régler diaprés leur opinion. Ont-ils décidé <|ue le sujet doit guérir ? S'il soulVre beaucoup, tant mieux, excellent signe ; si les remèdes aggravent son état, tant mieux, les remèdes opèrent. Est-il entendu, au contraire, ([ue le cas est grave? Si le sujet mange bien et boit cn- <ore mieux, tant pis, «cette grande appétition du froid et de l'humide est une indication de la chaleur et sécheresse qui est au dedans » ; si le sujet déclare qu'il n'est pas malade, tant pis, c'est un « mauvais signe lorsqu'un malade ne sent pas son mal. » H a fallu que Molière fit des prodiges d'habileté pour ne pas laisser trop paraître ce qu'elle est, c'est-à-dire lugubre, la scène où les deux aliénistes examinent M. de Pourceaugnac et, de tout son air, de toutes ses paroles, de tous ses gestes concluent en conscience que cet homme sain est fou.

Quand ils s'enfoncent ainsi aveuglément dans leur opinion, il doit arriver que nos médecins, si convaincus soientils ([ue la paix doit régner entre tous les nourrissons de la même auguste Faculté, jentrent parfoisen conflit avec leurs collègues. M. Tomes est d'avis qu'on saigne Lucinde, M. des Fonandrès tient qu'on doit lui donner de l'éméti- (|ue. a Je soutiens que l'émétique la tuera. — Ft moi, que la saignée la fera mourir. — C'est bien à vous de faire l'habile homme. — Oui, c'est à moi ; et je vous prêterai le collet en lout genre d'érudition. — Souvenez-vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés. — Souvene/.-vous de la dame (jue vous avez envoyée dans l'autre monde, il y a trois jours. » Paroles regrettables ! imprudence souveraine ! Mais, pour être docteur, on n'en est pas moins homme, et l'on s'em-

porte quelquefois. IN'atait-on pas vu, au dire de Gui Patin, Guenaut, Valot, Brayer, des Fougerais, quatre médecins du roi, se disputer dans le bois de Vincennes au sujet de la maladie de Mazarin ? et le même Gui Patin ne disait-il pas du même Valot : « N'ayez pas peur qu'il prenne de l'émétique, quoiqu'il en ait tant donné; ildiroit qu'il n'en a pas besoin, et je le crois ; mais trois ou quatre mille personnes qu'il a tuées en diroient bien autant, si elles pouvoient parler »? Le scandale une fois produit, le meilleur est de le réparer. Il se trouve toujours un M. Filerin pour gronder, apaiser, réconcilier M. des Fonandrès et M. Tomes. Tous deux n'ont qu'à se faire des concessions réciproques, c'est bien simple : M. Tomes laissera M. des Fonandrès employer l'émétique pour le malade dont il s'agit, et M. des Fonandrès acceptera tout ce qu'on voudra pour le premier malade dont il sera question.

Peu à peu, le pli professionnel se prend ; une sorte de cal rend la conscience moins chatouilleuse; les scrupules qu'inspirait au médecin sa responsabilité vont s'apaisant, et l'on ne s'inquiète plus du malade que delà bonne sorte/ Une consultation, même dans les cas graves, devient une exquise comédie, qu'un Molière n'a garde de laisser perdre. Ils sont là quatre notables médecins, qui se sont mystérieusement retirés à l'écart pour pouvoir mieux concentrer toute leur attention sur l'alTaire qui leur est soumise. Ils s'asseyent et ils toussent gravement : il se peut qu'on les regarde ou qu'on les entende encore. Mais enfin, les voilà bien seuls, et l'un vante le cheval sur lequel il a pu faire toutes ses courses de la matinée ; l'autre réplique par l'éloge de sa mule ; tous se plaignent de ne pouvoir sulïire à leur clientèle ; on con^mente le dernier fait divers de la chronique médicale. « Messieurs, s'écrie en entrant le père, l'oppression de ma fille augmente ; je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu. »

L'argent surtout est le grand corrupteur. Fiers d'impo-

LES MEDECINES, LA. MEDECINE ET LES MÉDECINS <<j

r leur ministère à tous, même aux princes et^aux rois ;

heureux d'être payés par tous, même par ceux à qui ils

n'ont pu rendre aucun service, nos praticiens, avec plus

II moins de discrétion, finissent par entonnerjj» la gloire

le leur profession, le chant triomphal de Sganarelle :

(^ost le métier le meilleur de tous] car^ soit qu'on fasse hi.n il soTt quon fasse mal, on est toujours payé de même sorte : la èiiéchantc besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons, comme il nous plaît, sur l'étoffe où nous travaillons. Lu cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit giUer un morceau de ( iiir, (pi'il n'en paie les pots cassés ; mais ici l'on peut gâter un liumme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point poiuliousj et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon <!<' cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnètrtr. une discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n'eu voit >r^plaindre du médecin qui l'a tué '.

Tel est, en raccourci, le tableau qu'a peint Molière de la médecine et des médecins de son temps. Je l'ai remis sous vos yeux sans inquiétude, parce que sur bien des points il a vieilli et n'olTrc [)lus (pTun intérêt rétrospectif., Aujourd luii la chirurgie, qui n'est plus en lutte confre la médecine, a fait des progrès merveilleux et mer- \eilleusement rapides ; la médecine, moins favorisée, est cependant beaucoup mieux outillée r(u'aulrefois pour lutter contre la maladie ; et, par leur éducation plus prali- (jiie, par leur largeur " d'esprit, par leur zèle pour la science, par leur dévouement aux malades, la plupart de nos médecins contemporains dilTèrent singulièrement (les des Fonandrès, des Purgons et des Diafoirus. Est-ce 1 dire qu'ils ne leur ressemblent plus du tout, et qu'ils M ont rien à retenir des leçons données par le poète comi-

I, Le Médecin malgré lui, act"- MF. xi-wr i.

3o MOLIÈRE

que? Ce serait chose bien extraordinaire, en vérité, car ni l'humanité n'a coutume de se transformer ainsi complètement, ni Molière n'axait la maladresse de s'arrêter à ce qu'il y a en elle de plus éphémère. Les médecins étant restés des hommes, il est probable qu'il y a encore parmi eux des charlatans et des âmes mercenaires ; il est probable que quelques jeunes docteurs, plus familiers avec leurs livres et leurs cahiers qu'avec les hôpitaux, jurent par le professeur X ou par le professeur Y, comme autreibis on jurait par liippocrate ou par Galien, sans être jDOur cela plus sûrs de leurs diagnostics et de leurs ordonnances ; il est probable que certains croient avoir fait quelque chose pour leurs malades quand ils ont dit à celui qui respire dilTicilement : vous avez de la dyspnée, à celui qui digère mal : vous avez de la dyspepsie, et : . vous avez de la céphalalgie à celui qui se plaint de douleurs à la tête ; il est probable, puisqu'on écrit des traités de déontologie médicale, que çà et là des médecins manquent aux égards qu'ils doivent à leurs confrères, et que çà et là aussi d'autres médecins sont plus préoccupés de leurs confrères que de leurs malades. Nous avons vu, dans un roman d'Alphonse Daudet, un médecin de ville d'eaux qui toujours se frotte les mains d'un air satisfait : « Docteur, je ne dors pas..., je crois que le traitement m'agite. — C'est ce qui faut ! — Docteur, j'ai toujours sommeil..., je crois que ce sont les eaux. — C'est ce qui faut ! » et, en revanche, il a été question ailleurs que dans les romans d'Hector Malot d'aliénistes dont l'œil scrutateur trouvait de la folie chez les plus calmes. J'aurais cru volontiers que des médecins appelés en consultation ne pouvaient parler que de leurs malades ; mais ai-je le droit de m'inscrire en faux contre cette remarque d'un médecin lettré : « Un autre Molière, sans que nous nous en doutîôns,"h*e pourrait-il pas encore faire son profit de habitudes actuelles ; et si, invisible, il lui était possi

LES MÉDECINES, I.V KÉDECIM: Il 11^ MÉDECINS '.\ l

assister à certaines consultations, n'aurait-il jamais à gloser sur tout ce qu'il entendrait, non sur nos mules, mais sur une foule de choses tout à fait excentriques ? » l n autre médecin, et qui a écrit de beaux et courageux mémoires, le docteur russe Véressaïef, nous fait même <Mitendre que Molière, s'il revenait en ce monde, n'aurait pas trop à effacer de ses anciennes satires et qu'il pourrait écrire des scènes nouvelles, dont, à vrai dire, il aurait de la peine à faire jaillir de la gaieté. Au xvii^ siècle le grand n^al était la routine ; et, sans que la routine ait complètement jlisparu, le grand mal au xx*^ siècle pourrait bien être la témérité : essayer des^ remèdes nouveaux sans trop savoir ce qu'ils contiennent ; ouvrir le corps sans raisons péremptoires, et un peu pour voir ce qu'il y a dedans ; inoculer h de pauvres diables des maladies affreuses, afin d'avoir le plaisir de les guérir... si on y parvient, voilà, paraît-il, ce qui se fait et ce qui manque aux peintures de Molière. — Ce qui y manque ? est-ce bien certain ? et dans ces expérimentateurs à la physionomie si moderne M. Tomes ne parviendrait-il pas à reconnaître ses héritiers?

Aux qualités que nous nous sommes plu tout à l'heure

leur reconnaître, nos médecins contemporains en joignent une autre : ils ont assez d'esprit pour lire, pour applaudir, pour étudier Molière, et, si l'on rappelle devant eux les attaques du poète contre la médecine, aucun n'est ]j1us capable de répondre avec solennité comme ce docteur iiialouin dont parle Grimm : « Voyez aussi comment il est mort! » C'est qu'ils savent bien, en hommes de goût qu'ils sont, que les aHirmatlons téméraires de Héralde sur l'impuissance de la médecine ne sauj|HB|^j2>)r personne être prises à la lettre au temps des Charcot, des Lister, des Tirchow et des Pasteur ; que la para^H^Mi^^isages

té légitime, a été utile, et ne les tou^^^pï^n^^iuo railleries qui portent encore il est pins snge certes de

tirer profit que de s'irriter. Ils savent que tous, à quelque profession et à quelque catégorie sociale que nous appartenions, nous sommes les justiciables de Molière et que nous lui devons quelque chose. Philosophes, songeons à Marphurius ; érudits ou lettrés, songeons à Vadius ou à Trissotin ; médecins, songez à Purgon : nous ne pourrons, les uns et les autres, que nous en trouver bien ; et peut-être est-ce aux plus raillés qu'il incombe de montrer le plus de reconnaissance. Ce sont, dit-on, les enfants les plus châtiés qui doivent le plus à leurs parents...

Mais arrêtons-nous : j'en viendrais peut-être à dire que Molière a montré aux médecins une affection toute particulière,-et je ne puis me dissimuler qu'il y aurait là quelque paradoxe.

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