LE MÉDECIN MALGRÉ LUI » S
juMluau plus élevé, — j'entends : jusqu'au plus ôleNéipu' puisse supporter la farce.
Tout d'abord, il s'agit de maintenir les traditions du théâtre populaire et de faire rire les grands enfants du parterre. Il nous est arrivé à tous de nous arrêter devant le modeste théâtre de Guignol, et nous avons entendu les éclats de rire qui s'élevaient de l'auditoire enfantin quand les coups de bâton pleuvaient sur la femme de Guignol ou sur le commissaire ; nous avons même, en ce cas, pris part à l'hilarité générale. Or, est-il une pièce du théâtre de Guignol où les coups de bâton soient distribués plus ■ libéralement que dans le Médecin malgré /«i PSganarellc bat Martine, Sganarelle et Martine battent M. Robert, Sgana-C relie est battu par Valère et Lucas et, à son tour, il bat) Géronte. Lucas fait une belle démonstration à sa femme, ♦•t avec des gestes si exubérants, que Géronte en reçoit maints coups de poing, dont il se serait passé. D'autres jeux de scène ne sont guère moins significatifs. Sganarelle, encore fagotier, est en train de caresser sa chère bouteille, quand Valère et Lucas s'approchent de lui. Valère le salue à droite, et Sganarelle, craignant qu'on n'en veuille à sa bouteille, la met à gauche ; Lucas salue à gauche, et Sganarelle la serre sur sa poitrine. Ailleurs, Sganarelle, devenu médecin, a remarqué la belle nourrice Jacqueline, femme de Lucas ; à plusieurs reprises il feint <rembrasser le mari, et c'est la femme qu'il embrasse; Lucas pousse Sganarelle et le fait pirouetter sur lui-même ; Jacqueline pousse Lucas et le fait pirouetter à son tour. Va, lorsque le feint apothicaire, l'amant, parle à Lucinde, Sganarelle tient d'assourdissants discours au père pour i empêcher d'entendre ; il fait de grands gestes avec sa robe de docteur pour l'empêcher de voir. Lui-même se perd dans ses raisonnements, se démènr. vi'<»<sniimi' et Jombe dans le plus étonnant des galimatiii
Voilà un prçmief élément de la farce, cl en vuici un
go MOLIÈRE
second. Quand les enfants sont devenus majeurs (et quelquefois auparavant), la facétie populaire leur paraît fade, si elle n'est pas relevée par le sel de la gauloiserie. Aussi Sganarelle a-t-il la langue un peu vive et le geste un peu risqué. Sur ce point aussi il a de qui tenir, et Rabelais, l'entendant parler à Martine ou surtout le voyant cajoler la nourrice, reconnaîtrait en lui son Panurge. Nos vieux farceurs de i6ioou de i5oo ne se trouveraient pas moins en pays de connaissance: la nourrice était un des personnages traditionnels de l'ancienne farce française.
Et la langue que parlent tous ces personnages, comme elle leur paraîtrait savoureuse ! C'est le patois de Lucas et de Jacqueline ; — ce sont les queues de phrase de cette dernière : « Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian... » ; — ce sont les coq-à-l'âne du paysan Thibaut exposant la maladie de sa femme: « Aile est malade d'iiypocrisie, Monsicu..., c'est-à-dire qu'aile est enflée par tout... Aile a, de deux jours l'un, la fièvre quotiguenne, avec des lassitules et des douleurs dans les mufles des jambes » ; — ce sont les proverbes populaires employés de la façon la plus imprévue : « s'il ne tient qu'à battre, la vache est à nous », disent Valère et Lucas se préparant à aborder le fagotier ; « où la chèvre est liée, il faut bian qu'aile y broute», dit Jacqueline se plaignant d'être liée pour la vie à son butor de Lucas ; — ce sont des mots familiers qui prennent une nouveauté piquante ; Sganarelle vient de couper du bois : « Ma foi, c'est assez travaillé pour un coup (c'est-à-dinï pour boire un coup)... Voilà du bois qui est salé comme tous les diables ». Lucas parle à Géronte du nouveau médecin qu'il lui amène: « Oui, il aime à bouflbnner ; et l'an diroit par fois, ne v's en déplaise, qu'il a quelque petit coup de hache à la tête » ; on dit d'ordinaire un coup de marteau, mais c'est plutôt un coup de baclie que doit avoir reçu un bûcheron. — Et partout enfin quelle verve !