‹ MolièreChapitre 29 sur 104 · C( LE MÉDECIN MALGRÉ LUI · texte numérisé non relu

C( LE MÉDECIN MALGRÉ LUI

Tout cela flatte nos instincts romanesques ; mallicureusement, tout cela est peu exact. Le Misanthrope n'a certes pas eu le succès qu'il méritait (et la faute en est en partie à l'allure peu dramatique de la pjèce, en partie à ce que la cour, en deuil de la Reine-mère, n'a pu la voir et l'applaudir), mais il n'a pas fait non plus la chute que se ligurait Voltaire. Le Médecin malgré lui n'a pas paru dès la quatrième représentation du Misanthrope, c'est-à-dire dès le II juin, mais le 6 août. Il n'a été joué avec le Misanthrope qu'à partir de la vingt-deuxième représentation, le 3 septembre, et seulement d'une façon tout exceptionnelle, car Molière jouait à la fois Alceste et Sganarelle, et c'était là pour une même soirée un fardeau écrasant. Enfin, la gaieté du Médeciti malgré lui est trop sincère, trop dé-" bordante, pour que Molière ait eu, en écrivant cett«^ œuvre, le rictus sardonique de l'auteur trahi par le succès / et qui se venge en méprisant son public : « Ris donc, parterre, ris donc ».

La vérité, c'est qu'en donnant une pièce d'une gaieté lolle deux mois seulement après son austère Misanthrope, Molière fournissait une nouvelle et éclatante preuve de son incroyable facilité. Et la vérité, c'est. aussi qu'on courut voir Sganarelle avec plus d'empressement qu'Alcestc :

L'estime qu'on en fait est une maladie

Qui fait que dans Paris tout court au médecin,

<lit le journaliste Subligny ; et son confrère Robinet :

Les amateurs do la santé

Sauront que dans cette cité

Un médecin vi(!nt de paroître,

Qui d'Hlppocrate est le grand maîlnv

On peut guérir en le voyant,

En l'écoutant, bref, en riant.

11 n'est lujjs maux en la nature

Dont il ne fassr ainsi la cure.

Ne nous hâtons pas de condamner le public du xvirsiè-

cle. Tous les publics qui ont suivi ont fait comme lui ; ils ont admiré le Misanthrope, mais ils ont pris plus de plaisir, au théâtre, à voir le Médecin malgré lui. De 1680 à 1906, le Misanthrope a été joué à la Comédie-Française I 233 fois ; le Médecin malgré lui l'a été i 626 ; c'est, après le Tartujje, la pièce la plus jouée de Molière. Et, en effets si « rire est le propre de l'homme », comme le voulait Rabelais, et si le rire est bienfaisant, rien n'est plus humain, rien n'est plus bienfaisant que ce chef-d'œuvre sans prétentions. Quelle qu'y puisse être dans le détail la part de l'imitation espagnole, le Médecin malgré lui c'est la vieille farce française, mais la vieille farce agrandie, animée par une verve intarissable, illuminée par des éclairs de génie, et, sous la fantaisie la plus extravagante en apparence, laissant voir la réalité, la vérité, la vie, saisies sur le vif.

La vieille farce française, quand elle ne faisait pas son sujet du scandale du jour, puisait dans le riche fonds des facéties populaires qui avaient aussi donné naissance aux fabliaux. Cherchons le sujet du Médecin malgré lui : nous le trouverons, partie dans un fabliau qui a pris diverses formes, mais dont la version la plus connue a pour titre : le Vilain mire, le vilain devenu médecin, — partie dans une farce que le bon Rabelais avait jouée à Montpellier et dont il riait encore longtemps après. Se peut-il sources plus gauloises?

Le fabliau du Vilain mire nous entretient d'un paysan,

qui, ayant épousé la fille d'un chevalier, craignait d'être

trompé par elle, et qui, pour l'empêcher de songer à mal,

a battait comme plâtre tous les matins. Au moment où

elle désirait le plus se venger, la femme voit arriver deux

« r.E MÉDECIN MALGRÉ LUI 87

messagers du roi, qui cherchaient un médecin ^xjur sa fille. « Mon mari est un grand médecin, dit-elle aux messagers; mais il n'avoue sa science cjue quand on l'a bien battu. » Les messagers prennent le mari, le battent, le font médecin, et il guérit par des bouffonneries la fille du roi. Molière ne connaissait pas le Vilain mire, mais ce conte, cette galéjade était partout ; on en avait peut-être déjà fait quelque farce de tréteaux, et Molière lui-même (il ne semble pas qu'il y ait de doute à avoir à ce sujet) en avait tiré à son tour une farce, qu'il jouait encore en i664 sous les titres : le Médecin par force, le Fagolier (car le paysan était devenu chez lui un fabricant de fagots), le Fagoleiw. C'est celte farce que Molière reprit en 1666, en y introduisant quelques réminiscences de son Médecin volant, el qui devint le Médecin malgré lui, appelé aussi çà et là le Médecin par force, le Médecin forcé, le Facjolier. Le fabricant de fagots Sganarelle rosse sa femme Martine ; Martine veut s'en venger, et, quand Valère et Lucas, envoyés par Géronte, lui disent qu ils cherchent un inédçcin pour Lucinde, la fille de Géronte, elle leur dénonce les talents de son mari, qui devient docteur à coups de bâton et qui, bien entendu, guérira Lucinde.

Mais de cjuelle maladie Lucinde est-elle atteinte ? C'est ici qu'intervient Rabelais et sa vieille farce de Montpellier :

J<' iM- vous avois <)nc(|ucs puys voii que jijiiaslrz à Montpellier avec<{Ufs nos anli«iu<'s amys Aiit. Saporta, Guy Bouguicr, Bal- Ihasar Nover, ToUct, Jan Quentin, François Hohinct, Jan Per- (Iricr et François Rabelais, la morale comœdie <le relluy qui avoit espousé une femme mute. — Je v estois (tlist Kpislemon). (le f)on marv voulut quNIie parlast, Klhî parla par l'art flu Medieiii <t (iu Chirurgi<Mi, <pii luy ccjupperent un encyliglotlc qu'elle avoit soubs la langue. La parolle recouverte, elle parla tant et tant, que son marv retourna au Medicin pour reme<le «le la faire taire. Le Medicin respondit en son art bie-n avoir reme<les propres pour faire parler les femmes, n'en avoir pour les faire taire ; remède unicque cstre surdité du marv contre cesluy iiitcrinina})Ie

parlement de femme. Le paillard devint sourd par ne sçav quelz charmes qu'ilz feirent. Sa femme, voyant qu'il estoit sourd devenu, qu'elle parloit en vain, de luy n'estoit entendue, devint ein-aigée. Puys, le Medicin demandant son salaire, le mary respondit qu'il esloit vraycment sourd, et qu'il n'entendoit sa demande. Le Medicin luy jecta on dqurs ne sçay quelle pouldrc, par vertus de la quelle il devint fol. Adoncques le fol mary et la femme enragée se raslierent ensemble, et tant bastircnt les Medicin et Chirurgien, qu'ilz les laissèrent à demy mors. Je ne riz oncques tant que je feis à ce patelinage.

Gomme la femme de ce « patelinage », c'est-à-dire de cette farce à la Paihelin, Lucinde est muette et, quand Sganarelle lui aura rendu la parole, elle en abusera tellement, que Géronte redemandera son mutisme ; mais Sganarelle lui proposera seulement de le faire sourd, et Géronte ne se souciera guère d'accepter la proposition.

Maintenant, pourquoi Lucinde est-elle muette ? Nous avons récemment vu une autre Lucinde, celle de l Amour médecin, qui était malade par amour. Molière ne se pique pas beaucoup de varier ses intrigues, sûr que dans un même cadre son génie saura assez varier les tableaux. La seconde Lucinde, comme la première, est malade, ou plutôt fait semblant de l'être, parce qu'on ne veut pas lui donner celui qu'elle aime. Son amant pénètre auprès d'elle comme dans l'Amour médecin ; seulement, cette fois, il n'est pas médecin, il est apothicaire, et c'est Sganarelle qui l'introduit chez Géronle. Comme dans l'Amour médecin, elle se laisse enlever par son amant ; mais elle revient, car sans cela Sganarelle serait pendu, ce qui serait un dénouement fâcheux pour une farce. Elle obtient le consentement de son père, parce que son amant vient justement de faire un héritage. Et Sganarelle retrouve Martine, qu'il ne battra plus et qui ne le fera plus battre.

Un tel sujet est déjà plaisant. Mais surtout rien n'est plus plaisant que la mise en œuvre, et Molière y a prodigué tous les genres de comique, depuis le plus bas et le plus fait pour désopiler la rate sans fatiguer le cerveau,

Page 1