LES MÉDECINES, LA MÉDECINE ET LES MÉDECIN
breuses, parfois fort luxueuses, les chaises percées jouaient un grand rôle à Versailles, et quelques-unes de nos pudeurs les plus naturelles y étaient à peu près inconnues. Citerai-je un passage de Saint-Simon touchant la duchesse de Bourgogne? Je ne l'oserais pas, s'il n'était si caractéristi- (|ue et si instructif :
J'ai décrit ailleurs la position ordinaire où le Roi et Mme de Maintenon étoîent chez elle. Un soir qu'il y avoit comédie à Versailles, la princesse, après avoir bien parle toutes sortes de langages, vit entrer Nanon, cette ancienne femme de chambre do Mme de Maintenon dont j'ai déjà fait m(uition plusieurs fois, et aussitôt s'alla mettre, tout en grand liabit comme elle étoit et parée, le dos à la cheminée, debout, appuyée sur le petit paravent entre les deux tables. Nanon, «pii avoit une main comme; <lans sa poche, passa derrière elle et se mit comme à genoiix. Le Roi, qui en étoit le plus proche, s'en aperçut, et leur demanda ce qu'elles faisoient là. La princesse se mit à rire, et répondit qu'elle faisoit ce qu'il lui arrivoit souvent de faire; les jours de comédie. Le Roi insista. « Voulez-vous le savoir, reprit-elle, puisque vous n(î l'avez point encore remarqué ? C'est ([ue je prends un lavement d'eau. — Comment ! s'écria le Roi, mourant de rire, actuellement, là, vous prenez un lavement? — Eh ! vraiment oui, dit-elle, — Et comment faites-vous cela ? » Et les voilà tous les quatre à rire de tout leur cœur. Nanon apportoit la seringue toute prête sous ses jupes, troussoit celles de la princesse, qui les tenoit comme se chauffant, et Nanon lui glissoit le clystère. Les jupes retomboient, et Nanon remportoit sa seringue sous les siennes ; il n'y paraissoit pas. Ils n'y avoient pas pris parde, ou avoient cru que Nanon rajustoit quelque chose à riiabillcment. La surpris»; fut extrême, et tous deux trouvèrent cela fort plaisant... Depuis la découverte, elle ne s'en contraignit pas plus (pTauparavant*.
S'étonnera-t-on maintenant que le grand Roi fût dispose à rire de ce qui ferait plutôt pleurer M. Bergerat ? et frouvcra-t-on encore que le goût de Molière pour la scalogie est inexplicable? Après lui, le théAlre comique a xploité la môme veine. Le Géronte du Légataire universel médicamente autant qu'Argan, et il est infiniment moins plaisant, parce que sa maladie n'est nullement ima-
I. Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, éd. Chéruel, t. X, 1807, p. 86.
ginaire ; M. Purgon, M. Fleurant et les deux Dia foi rus avaient des noms assez expressifs, mais que dire du Clistorel de Regnard, et surtout de cet apothicaire du dramaturge magistrat Nolant de Fatou ville : M. Visautrou, « le premier homme du monde pour mettre un lavement en place » ?
Ainsi les facéties médicales de Molière ne sont pas plus risquées que celles de ses successeurs, elles ont été tout à fait natu-relles en leur temps, et elles nous amusent aujourd'hui. A bon droit? Oui, parce qu'elles sont relevées par des caractères remarquables, dont je dois ici indiquer un certain nombre en quelques mots.
C'est d'abord ce qu'il y a d'ample, de démesuré, j'allais dire d'épique dans quelques-unes de ces fantaisies. « Il ne faut jamais craindre d'être exagéré, a dit Flaubert, tous les très grands l'ont été, Michel-Ange, Rabelais, Shakespeare, Molière. Il s'agit de faire prendre un lavement à un homme (dans Pourceau g nac), on n'apporte pas une seringue, non, on emplit le théâtre de seringues et d'apothicaires ; cela est tout bonnement le génie dans son vrai centre, qui est l'énorme. Mais, pour que l'exagération ne paraisse pas, il faut qu'elle soit partout continue, proportionnée, harmonique à elle-même ; si vos bonshommes ont cent pieds, il faut que les montagnes en aient vingt mille, et qu'est-ce donc que l'idéal si ce n'est ce grossissement-là ? » Flaubert a raison : encadrée par les fourberies énormes des Sbrigani et des Nérine, par la naïveté énorme du gentilhomme limousin, par l'énorme clameur des soi-disant enfants de Pourceaugnac : « mon papa, mon papa », l'énorme poursuite des apothicaires devient quelque chose comme l'idéal de la grosse bouflbmierie gauloise.
Ailleurs, la fantaisie n'est pas dans la mise en scène, mais dans un trait, dans un mot, d'une drôlerie imprévue et irrésistible. « Allez, Monsieur », riposte Béralde à une impolitesse de M. Fleurant, « allez, Monsieur, on voit bien
«[lie NOUS n'avez pas accouliiiné de parler à des visages. » Ailleurs, c'est avec une sorte de poésie que le fanatisme <los médicastres s'exprime sur le compte de leurs préparalions. Quoi de plus délicat que le mémoire de M. Fleuiit: « Plus, du vingt-quatrième, un petit clystèrc insiluatif, préparatif, et rémoUient, pour amollir, humecter <t rafraîchir les entrailles de Monsieur » ! Et quelle majesté dans les plaintes de M. Purgon : « Je viens d'apprendre là-has. à la porte, de jolies nouvelles : qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avois prescrit... Voilà une har- <liesse bien grande, une étrange rébellion d'un malade 'ntre son médecin... Un clystère que j'avois pris plaisir composer moi-même..., inventé et formé dans toutes s règles de l'art..., et qui devoit faire dans des entrailles un elTet merveilleux » !
Et voici encore l'outrance, mais l'outrance dans la peinture de la naïveté, de la prévention, de la sottise. Avec quel regret Argan, cédant aux railleries de Béralde, (ait-il éloigner le clyslère que lui apportait M. Fleurant, et avec quelle passion le redemande-l-il quand les menaces de M. Purgon l'ont effrayé ! Quelle foi témoigne I apothicaire de Pourceaugnùc dans les remèdes de son ami le médecin, lequel pourtant a déjà expédié trois de ses enfants dans l'autre nionde ! « Il ne me reste plus que <l('ux enfants, dont il prend soin comme des siens; il les traite et les gouverne à sa fantaisie, sans que je me môle de rien ; et le plus souvent, (jnand je reviens de la ville, je suis tout étonné que je les trouve saignés ou purgés par son ordre. » Vous reconnaissez ce ton : c'est celui de la comédie « rosse » contemporaine ; et vous voyez ce que, sous cette fantaisie débordante, se cachent d'observations sur l'âme humaine, en même temps que de renseignements sur les médecins et sur la médecine, tels (|ue les •ncevait Molière.
Sur la valeur de la science médicale elle-même, nous trouvons dans les œuvres de Molière des textes contradictoires. « La médecine est un art profitable », dit la préface du Tartuffe en 1669, « et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons. » Mais Don Juan avait dit en i665 : « C'est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes » ; et Béralde devait répéter en 1673 : « Je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes. » Qui faut-il croire? Don Juan, étant impie en tout sauf en arithmétique, pouvait bien être aussi impie en médecine, sans que Molière prît son opinion à son compte ; mais, d'autre part, la préface du Tartuffe est un acte de politique, où le poète, enfin vainqueur de la cabale qui opprimait son chefd'œuvre, cherche à consolider sa victoire en amadouant ses ennemis ; encore ne le fait-il pas sans malignité, puisque la phrase à l'éloge de la médecine est aussitôt suivie de cette autre : « et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes ». — Béralde, en cette affaire, a le grand tort de parler à la veille de la mort de Molière, alors que le poète, à bout de forces, et ne trouvant dans la médecine aucun secours, devait naturellement en vouloir à une science qu'il trouvait aussi impuissante. Il semble que cette rancune se trahisse dans le passage où Béralde se permet de parler au nom de Molière lui-même. « Tant pis pour lui, dit Argan, s'il n'a point recours aux remèdes. » Et Béralde : « Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que,
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pour lai, il n'a juslemcnt de la force que pour porter son mal. » En dépit de cette amère boutade, Béraldc a les droits les plus sérieux h représenter l'opinion réfléchie de Molière, car, d'abord, il est ce qu'on appelle au théâtre un <c raisonneur », c'est-à-dire un personnage dont le langage est censé inspiré par le bon sens et la raison ; ensuite, dans ses invectives contre la médecine, il est d'accord avec un des maîtres préférés de Molière, avec Montaigne ; enfm, il soutient une théorie qui s'accorde on ne peut mieux avec la philosophie de Molière. Pour lui, la nature est toute-puissante, et c'est folie que de vouloir la dompter et la redresser ; elle est foncièrement bonne aussi, et n'a besoin que d'elle-même pour rester bonne autant qu'il est possible. Quand donc on est malade,
il ne faut qiio dcmourer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, s(^ tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notn; impaticMico qui gâte tout, et presque tous le^ hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
.Vrgan. — Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on [M Mit aider cette nature par de certaines choses.
Béralde. — Mon D'wa ! mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il seroit à souhaiter qu'elles fussent véritahh-s. Lors([u'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui iniit et lui donner ce qui lui mancjuc, d(! la . rétablir et de la remettrez <lans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rcctiBcr le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, d(! raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre; la vie à de longues armées : il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en
liez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout
la, et il en est comme (h; ces beaux songes qui ne vous laissent
I réveil que le déplaisir de le» avoir crus *.
Exagération évidente, et que nous n'avons p;is dr I. f.r \f..i;.i,. : .;...;.. ..,. |n --iv ui.
peine à remarquer après les immenses progrès qu'a faits la médecine depuis deux siècles ! Avons-nous affaire au roman de la médecine, quand, grâce à la percussion et à l'auscultation, nos praticiens peuvent diagnostiquer, pour les combattre, les lésions les plus cachées ; quand, grâce à l'antisepsie, ils enlèvent impunément une tumeur ou une portion enflammée de l'intestin ; quand, grâce à l'atténuation des virus, ils préviennent la rage ou guérissent la diphtérie? Mais Molière était excusable de ne pas prévoir tant de découvertes, et il n'aurait que trop de motifs aujourd'hui encore de mettre en garde les médecins contre la présomption, et les malades contre les folles espérances. Béralde a tort quand il dit des médecins : « Pour ce qui est de guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout » ; mais, pour une fois, c'est Argan qui a raison quand il riposte par cette formule modeste : « Mais toujours fautil demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres ».
Au reste, ce qui importe plus que l'opinion particulière de Molière sur la médecine, c'est le tableau qu'il nous trace de l'état de la médecine à son époque. Or, ce tableau, s'il est fortement coloré pour s'accommoder à l'optique de la scène, n en est pas moins fidèle et complet.
La médecine du xvii® siècle est étonnamment livresque ; elle jure par Hippocrate et par Galien, sauf à se contredire quandj sur le même cas, Hippocrate dit oui, alors que Galien dit non. « Il n'est pas possible que ce cocher soit mort, s'écrie M. Tomes. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu'au quatorze ou au vingt-un ; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade ». — Le malade est un sot de se plaindre de douleurs à- la tête, dit un des médecins de Pourceaugnac : « Dans la maladie dont il est attaqué, ce n'est pas la tête, selon Galien, mais la rate qui doit lui faire mal ». En même temps qu'à Galien et à Hippocrate, au « divin vieillard Hippocrate »,
LES MEDECINES, LA MEDECLNE ET LES MÉDECLNS 1»
cette médecine se rattache h. la scolastique. L'expériuioii-
tation y est inconnue, l'observation même a peu à lain^
•ans, mais « les qualités occultes » continuent à en
,,,,po>ior. *'t ]«>< mots sont volontiers j)ris pour (]e< c]\o<o< :
Mihi a docto Doctoro Duiuantlatur causam et ralioiicm «[uar<; Opium facit dormirc ; A quoi respondeo Quia est in oo Virtus dormitiva, Gujus est natura Scnsus assoupire.
Les syllogismes et le bel appareil de la logique sont touiirs en possession de nécessiter, d'opprimer la réalité; Pourceaugnac assurément est fou ; mais, « quand il ne le seroit pas, il faudroit qu'il le devînt pour la beauté des ( lioses que son médecin a dites et la. justesse du raisonnement qu'il a fait ». Et, dès lors, on comprend combien celte prétendue science de la médecine est peu accessible aux nouveautés./L'antimoine, autrement dit le vin émétic[uc, commence à « faire bruire ses fuseaux », et on conte de lui d'étranges merveilles ; mais, quelle lutte ce médicament, venu de Montpellier, n'a-t-il pas eu à soutenir à Paris, où d'abord de méchants empiriques l'ont uls adopt^! La circulation du sang, découverte par Harvcy, commence à s'imposer à tous les bons esprits, et le Roi va même la faire olïiciellement eiLseigner au Jardin des Plantes. Mais ce n'est pas seulement Thomas Diafoinis qui soutient encore des thèses contre les « circulal<'urs », c'est-à-dire contre les partisans d'Harvcy, c'est-àdire, selon l'étymologie latine, contre les charlatans, clrculalores. Devant la docte Faculté, on faisait, en i()7^}, liiompher des arguments de cette force : si le Sang circulait à travers le corps, la saignée pour guérir un malaise local serait inutile ; or la saignée ne saurait être inutile, donc la circulation du sang est une hérésie.
Quelle est donc, tout compte fait, la philosophie de cette Faculté si raisonnante? Dans son principe, elle ne s'éloigne pas de celle de Molière lui-même : pour la Faculté comme pour le poète, la nature est bonne et tend normalement au bien-être ; que si elle vient à tomber dans quelque maladie, elle se relèvera par un effort spontané, qu'il ne faut contrarier en aucune sorte : la médecine doit être essentiellement expectante./ Seulement, la Faculté cesse d'être d'accord avec Molière, en admettant que cet effort de la nature peut être légèrement aidé, et qii^qn peut user de remèdes anodins. « Il est bénin, bénin, bénin », chantent les apothicaires de Pourceaagnac; « un petit clystère insinuatif, — une potion anodine, — une prise de petit lait clarifié et dulcoré », écrit M. Fleurant.
Mais enfin, ces remèdes, si bénins et si anodins soientils, encore faut-il qu'ils aient un objet et qu'on fonde sur eux quelque espérance ? Que leur demande-t-on ? Écoutez encore le civil M. Fleurant : « d'adoucir, lénifier, tempérer et rafraîchir le sang de Monsieur ; — d'expulser et évacuer la bile de Monsieur ; — de balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de Monsieur », en un mot de combattre les « humem's peccantes », en attendant que la nature elle-même les « cuise.» et les anjiihile.
Qu'un enfant du peuple ait une bronchite, une entérite, une otite, une ophtalmie, une affection cutanée, vous entendrez également dire autour de lui : « il a des humeurs ». Ainsi disait la médecine officielle du xvii'- siècle. La Lucinde de i Amour médecin dépérit-elle, M. Tomes déclare qu'u il y a beaucoup d'impuretés en elle. — Ma fille est impure ? — Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impureté dans son corps. » La Lucinde du Médecin malgré lui est-elle muette, Sganarelle tient « que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humours qu'entre nous autres savants nous appe-
LES Mt;Di:ciM:s, la mlueci.nl Lr lls mldlclns i -^
Ions humeurs peccanles, c'est-à-dire. , . luuncurs pcccantes». — Est-il entendu que M. de Pourceaugnac doit être fou pour la beauté des choses qu'a dites son médecin, « la cause de tout le mal est une humeur crasse et féculente, on une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux ». — Et eniin, Argan se rendil indigne par sa désobéissance des secours de la médecine, M. Purgon renonce à nettoyer son corps et à en évacuer entièrement les mauvaises humeurs ; il ne lui donnera [)as la douzaine de médecines qui était encore nécessaire [)our vider le fond du sac ; il l'abandonne à sa mauvaise constitution, à l'intempérie de ses entrailles, à la corruption de son sang, à l'âcreté de sa bile et à la féculence de ses humeurs. Pauvre Argan ! c'est à peu près tout ce (ju'il peut y avoir de vicieux dans le corps humain que M. Purgon aura la cruauté de laisser en lui, car^tous les maux viennent qu^de l'excès ou de la corruption de ces <|uatre humeurs : le sang, la bile, la pituite et l'atrabile ou mélancolie ; et comment se tirera-t-on d'affaire, je vous le demande, si, une fois le bel équilibre de la santé détruit, on ne combat pas la corruption des humeurs par la purgation et leur excès par la saignée ? Ah ! certes les manuels de thérapeutique trouvent au xvii" siècle moyen d'être étendus, parce qu'on varie avec un soin rafliné la (omposition des clystères et des médecines ; mais, qu il agisse de guérir l'hydropisie, l'étisie, la ptliisie, l'asthme nu les fièvres malignes, les procédés à employer ne sont [)as des plus variés : il faut saigner, à moins qu'il ne faille purger, à moins qu'il ne faille avoir recours auxjicux ( Iioscs ,'i la fois :
Clystorium donarc, Postca soignarc, Ëiisuitla purgarc.
Purgation et saignée sont même utiles avant que la maladie vienne, comme il est bon de boire avant d'avoir
lO MOLIERE
soif. Mais jusqu'à quel point faut-il saigner ? Jusqu'à quel point faut-il purger ? C'est la question la plus malaisée à résoudre, et la façon dont elle est généralement résolue a de quoi faire frémir. Une fois le principe de l'intervention médicale accepté, l'autre principe — celui qui était commun à la Faculté et à Molière — , celui de la bonté de la nature, qu'il ne faut aider c^u'avec une extrême discrétion, ce principe salutaire est bien vite oublié, et le corps humain, s'il est médica mente d'une façon monotone, l'est avec une insistance d'autant plus farouche.
Il vous a souvent paru sans doute que Molière s'amusait quand il parlait des douze médecines et des vingt lavements absorbés par Argan en un mois ; quand il faisait établir pour M. de Pourceaugnac cet aimable traitement, où de libérales phlébotomies alternent avec des purgations copieuses; ou quand il instituait entre un médecin et une cliente ce dialogue instructif : a La Paysanne : Mon père, Monsieur, est toujours malade de plus en plus. — Le Médecin : Ce n'est pas ma faute. Je lui donne des remèdes ; que ne guérit-il P Combien a t-ii été saigné de fois? — Quinze, Monsieur, depuis vingt jours. — Quinze fois saigné? — Oui. — Et il ne guérit point? — Non, Monsieur. — C'est signe que la maladie n'est pas dans le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle n'est pas dans les humeurs ; et si rien ne nous réussit, nous l'enverrons aux bains. » Mo-^ lière cependant n'exagère point, et voici, pour joindre à ce que j'ai dit tout à l'heure des traitements infligés à Louis XIII et à Louis XIV, quelques chiffres que j'emprunte au D/ Maurice Raynaud^ Gui Patin saigne douze fois sa femme pour une fluxion de poitrine et vingt fois son fils pour une fièvre continue ; il use de la lancette
I. Les Médecins au temps de Molière. Ai-jc besoin de dire que j(î dois beaucoup à ce savant livre pour la rédaction du présent cliapitre ?