I. Acte I, scène i
Et le maître de philosophie se charge d'inculquer à son vieil élève, à défaut des connaissances les plus hautes, les plus modestes, comme l'orthographe et l'almanach. Ce n'est pas tout. Pourvu que l'heure se paie, il ne leur importe pas trop à quoi ils l'occupent, et, si le maître de musique et le maître à danser regardent avec une feinte admiration s'habiller M. Jourdain, le maître de philosophie revoit ses billets doux à une marquise. Ne croirait-on pas déjà se trouver en face de Pétition, l'ineffable répétiteur de droit dans jBé6e, lacomédie dedeNajacetd'Hennequin ? Mais ne pressons pas trop la comparaison ; car nos maîtres sont des convaincus, et Pétition est un sceptique.
C'est ainsi que la vie nous force à rabattre de nos ambitions. Et elle nous fait sentir quel abîme sépare la théorie de la pratique, et combien il est imprudent de compter trop tôt sur la raison pour forcer la passion à se taire. Molière, interprète de la vie, nous le montre à son tour en nous mettant sous les yeux l'illogisme du professeur de logique et combien est passionné celui qui, au nom de la morale, enseigne aux hommes à modérer leurs passions. Les prétentions du maître d'armes ont choqué le maître à danser et le maître de musique: les deux artistes se sont rués sur le bretteur. Mais leur conciliateur naturel, le philosophe, arrive, et, quand il a prêché le calme et vanté le dédain pour tout ce qui n'est pas la sagesse et la vertu, lui aussi pour la prééminence de son art s'échaulfe : il se montre plus que les autres violent, glorieux et disputeur.
Leçon piquante, leçon précieuse et que l(;s individus ne doivent pas être seuls à s'appliquer. Quand la poésie, le roman, le théâtre ont pendant un demi-siècle montré l'homme sensible, lamentablement sensible, brusquement la bête humaine se déchaîne, et ce sont les massacres de Septembre, c'est la terreur acclamée par les tricoteuses. Quand le peuple a longtemps crié avec ivresse : vive la liberté, brusquement il s'aplatit devant un coup de force :
un dix-huit brumaire ou un deux décembre. Et cela ne veut pas dire que l'éducation d'un peuple, comme celle des individus, ne sert à rien ; cela veut dire que l'éducation n'est jamais finie, et surtout qu'elle doit être sérieuse, profonde, nullement pédantesque et formelle.
La comédie de Molière corrige-t-elle en riant, conformé-^ ment à la formule de Santeul adoptée par les Italiens?^ C'est une grave question, et qu'il peut être malaisé de résoudre. En voici une qui est toute résolue et sur laquelle nous sommes tous d'accord : la comédie de Molière nous^ fait réfléchir en riant. ^