I. Scène viir
CIIAPITHE \
LES FE.ytMES SAVANTES
Nous voici en 1O72. Le .') janvier. Racine poursuit sa triomphante carrière par la première représentation de Bajazet à l'Hôtel de Bourgogne. \'ers la même date. Corneille, encore imposant dans son mélancolique déclin, lit chez La Uochefoucauld son avant-dernière pièce, sa Pul chérie^ qui devait échouer au Marais. Et, le 2 mars, Molière lit chez le même La Uochefoucauld les Femmes savantes, qu'il allait faire applaudir le 1 1 au Palais-Hoyal. Lui aussi, comme Racine, se renouvelait et se perfectionnait sans cesse. Mais la fin approchait. Le 17 février, il avait mis au cercueil Madeleine Béjart et, avec elle, si je puis dire, toute sa jeunesse. Un an après, jour pour jour, c'était lui-même qui devait mourir.
En attendant, et comme pour comparaître en meilleure posture devant la postérité, Molière continuait à reprendre et à agrandir les œuvres de ses déhuts. De la Jalousie du Barbouillé il avait fait George Dandin, du Médecin volant V Amour médecin^ du Fagotier le Médecin malgré lui, de Don Garde de Navarre le Misanthrope. Il y avait plus de hardiesse certes à reprendre l'œuvre qui avait définitivement installé sa troupe à Paris, qiii avait provoqué le rire et en même temps l'admiration de la cour aussi bien que de la ville, qui l'avait pour la première fois consacré grand
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auteur comique : je veux dire les Précieuses ridicules. Les Précieuses ridicules., si applaudies depuis douze ans, ne pouvaient être absorbées, supprimées par une œuvre nouvelle, comme un simple Fagotier ou un Barbouillé. Mais, à côté des Précieuses, et inspiré par elles, n'était-il pas bon de construire un édifice plus vaste et plus solide ? L'esquisse avait son prix : mais pouvait-elle empêcher de faire un vrai tableau ?
Depuis i65g, Molière n'avait perdu de vue ni la préciosité, ni la pruderie': à celle-ci il en voulait parce qu'il était un Gaulois, comme La Fontaine ou Rabelais ; à cellelà il avait peut-être un reproche plus délicat à adresser : c'était de se glisser souvent dans son style à lui pour le gâter (rappelez- vous toutes les expressions et toutes les métaphores précieuses que Somâize, au dix-septième siècle, et tous les commentateurs depuis ont relevées dans le style si français de Molière) ; de toutes deux enfin il était l'ennemi, parce qu'elles fardaient, parce qu'elles déguisaient la nature. Aussi, dans les Fâcheux, dans la Critique de lÉoole des femmes, dans V Impromptu de Versailles, dans le Misanthrope, dans la Comtesse d'Escarhagiias, il avait escarmouche contre ses vieilles ennemies. C'était la dernière bataille, la bataille décisive qu'il s'agissait maintenant de livrer ; d'autant plus que bien des choses avaient changé depuis 1659, et qu'une lactique nouvelle s'imposait. Les précieuses, autrefois ennemies des pédants, ne se contentaient plus de parler un langage ridicule et d'admirer de petits vers ou des romans. Elles étaient érudites comme Mme Dacler, philosophes comme Mme de Grignan, physiciennes comme Mme de La Sablière. Elles se préparaient à traduire Newton comme Mme du Ghâtelet, ou à soutenir les Encyclopédistes comme Mme d'Épinay.
Et, si les précieuses avaient changé, leur ancien adversaire ne s'était pa.^ moins modifié depuis lôSg. Tout aussi préoccupé d'amuser son public et de le faire rire, plus
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habllo iHÔnie à conslruirc une pièce et à manier le comique, il savait maintenant subordonner le mouvement dramatique et le comique même à des intérêts plus liants; il était devenu un g;rand peintre, peintre de mœurs, peintre de caractères ; il s'était habitué à exposer des idées, à les mettre en conflit, à soutenir ce qu'on appelle (improprement, d'ailleurs, quand il s'agit de lui) des thèses; et surtout il avait appris à placer ses personnages dans un ( ertain milieu, à étudier la répercussion des vices ou des ridicules, de l'égoïsme, de l'avarice, du bigotisme, sur ime famille entière. C'est en tenant compte de ses aptitudes nouvelles que Molière se propose de refaire ses Pré-
ià'AwiQ sans prétention, la iaree de itj.jç) était déjà sin- :,ailièrement mordante, et l'on y voyait à merveille comment l'amour du lanr^age rafliné et la lecture des romans avaient pu tourner certaines tètes. Mais ce qu'on y entrevoyait à peine, c'est comment la précieuse manquait à la nature en ce qui concerne la vocation de la femme, et à «juelles aberrations variées la lemme pouvait être conduite par un souci indiscret de cultiver son esprit ou de rivali- -er a"vec l'homme. Ce qu'on n'y voyait pas du tout (car, t lorgibus ne nous intéressant point, Magdelon et Calhos étaient pour nous des personnes indépendantes, isolées), c'est quelle action pouvait avoir sur une famille ce raiïincmenl, ce « féminisme », comme nous disons aujourd'hui ; et que, sans cesser d'être^ ridicule, il pouvait alors devenir odieux. (Jue Molière reprenne en sous-œuvre ses f*récieus€S avec la préoccupation de marquer l'influence ^ur la famille du défaut qu'il a autrefois ridiculisé, et du 1 oup la matière abondera pour le peintre, pour le philosophe, pour le discuteur d'idées, en même temps (pi'on aura une pièce plus riche et plus vaste, d'une composition plus savante, d'un comique moins facile et plus profond .
Le personnage le plus humble de la farce était la servante Marotte. Elle était déconcertée par le langage de ses maîtresses, et ne jouait pas d'autre rôle. Or, la domesticité elle-même doit se ressentir du défaut qui sévit dans la maison ; la domesticité se divisera donc en deux classes : il y aura ceux qui hurleront avec les loups, je veux dire qui feront les savants et ne s'acquitteront point de leur tâche ; il y aura ceux qui ne s'occuperont que de leur tâche et ne seront pas mieux vus pour cela, au contraire. Entendez les plaintes de Ghrysale :
Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, ^-r Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire ;
Raisonner est l'emploi de toute ma maison, I Et le raisonnement en bannit la raison :
f -, L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire ;
\f L'autre rêve à des vers quand je demande à boire ;
Enfin je vois par eux votre exemple suivi, Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi. Une pauvre servante au moins m'étoit restée, Qui de ce mauvais air n'étoit point infectée, Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, A cause qu'elle manque à parler Vaugelas * .
Qui parle ainsi? Le maître de la maison, le coq devant lequel ne devrait pas chanter la poule (à ce que dit précisément la servante que l'on vient de lui enlever). Hélas ! ici c'est la poule qui, d'ordinaire, empêche de chanter le coq. Et, en effet, puisque Molière remplace le fantoche Gorgibus par un personnage vivant, par un vrai père et par un vrai mari, quel caractère peut-il lui donner? Si Ghrysale était ferme, il aurait mis bon ordre aux abus qui / se sont établis dans sa demeure ; il n'y aurait pas de r famille précieuse ; il n'y aurait pas de pièce. C'est parce \ qu'il est faible que la pédanterie s'est installée céans, et, / une fois installée, elle a fait considérer de plus en plus Ghrysale comme un personnage insignifiant. Sa faiblesse