‹ MolièreChapitre 82 sur 104 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

l'on a béni ou maudit noire poète, et on l'a fait de telle façon que, sans doute, dans la région des esprits où il habite maintenant, il a eu souvent envie de dire, comme Socrate commenté par Platon : « Que de choses on me fait dire, auxquelles je n'ai jamais songé ! »

Ce n'est pas notre affaire ici d'opposer ou de concilier ces assertions discordantes : il faut bien laisser quelque matière aux discours de distribution de prix ! Contentonsnous, à titre de document curieux, de citer quelques vers d'Augustç Vacquerie :

Molière, que dis-tu de tes Femmes savantes ? Trouves-tu que ce soit une bonne leçon ? Les femmes, en effet, sont-elles des servantes Dont l'esprit ne doit pas sortir de la maison ?

Maître, leur dirons-nous : il ne faut pas qu'on lise ! Voir (c comme va le pot » est-ce tout leur destin ? Est-ce que leur science a vraiment nom Bélise, Et que leur poésie est vraiment Trissotin ?

Molière, si tu viens quelquefois dans la salle. Quand la foule, emplissant ton Théâtre-Français, Bat des mains aux beaux vers monstrueux de Ghrysale, Est-ce que tu n'es pas navré de leur succès ?

Avec CCS vers on fait de toi, pauvre génie. Le complice du vieux préjugé bestial Qui voudrait empêcher l'ascension bénie Des femmes vers le beau, l'azur et l'idéal.

Il y a là de bien grands mots, et qui pourraient nous troubler. Heureusement, Vacquerie nous rassure : non, Molière n'a pu avoir de si sombres desseins : génie est synonyme de lumière,

Et l'on n'est pas soleil pour faire de la nuit.

A la bonne heure I Mais il n'en reste pas moins qu'on a discuté et qu'on discute encore la question de savoir si ce soleil a lui pour les femmes, ou — laissons de côté les

« LES FEMMES SAVANTES » 2ôÇ)

laphorcs — si Molière a été favorable ou contraire à l'instruction et à l'émancipation des femmes. Est-ce la r..,»,. .1,. \ï,>]i,.,«o? et a-t-il manqué (!(» clailé nu de fran-

Ce qui lui a surtout manqué — et nous ne nous en étonnerons guère — c'est le don de divination, et c'est t de donner à ses spectateurs de 1G72 une œuvre qui, incompréhensible pour eux, repondît aux préoccupations des spectateurs de 1908. Le fait même que le xvii'' siècle n'a paru frappé que du côté dramatique et comique de la Vl / / "''Ve, en négligeant les idées qu'elle contient et qu'elle !| cite, montre que spectateurs et lecteurs étaient peu ' préparés à voir ces idées discutées au théâtre. Voudrait-on (lue, rompant plus encore en visière avec son temps et iigeani un regard profond dans l'avenir, il eût exainmé : quel doit être le rôle de la femme dans une société démocratique ; s'il est bon que la femme soit pharmacienne, receveuse des postes ou même avocat, parce qu'elle ne trouve pas toujours à être mère de famille ; si, les hommes votant ou jugeant parfois assez mal, il n'y aurait pas un intérêt social à faire voter ou juger les femmes ; ou, inversement, si, l'évolution dans la nature tendant à différen-

I de plus en plus les sexes, le féminisme, qui a la prétention de les assimiler, n'est pas une monstrueuse erreur biologique? Demander h un poète comique du xvii" siècle de s'expliquer sur de telles questions, ce serait sans doute une étrange exigence. Et, de plus, cela témoignerait d'une intelligence médiocre de ce qui convient à la comédie en ^, général, et à la comédie classique en particulier. /

Dans les pièces à thèse, en ellet, la thèse a parfois, de la nature même des choses, un caractère de netteté tout particulier : démolir une théorie, c'est alors en édifier une autre; combattre l'indissolubilité du mariage, comme dans Madame Caverlet ou la Femme de Claude, c'est dem-'uirlcr ]<• divorce; s'attaquer à la loi qui iiifndli bi

recherche de la paternité, comme dans le Fils naturel, c*esl demander que cette recherche soit permise. Et de même, dans les Femmes savantes, Molière combattant les théories nobles mais dangereuses d'Armande, Molière raillant la « vierge forte » qui veut vivre en dehors de la nature el faire l'ange de peur de faire la bête, Molière plaide nettement pour le mariage. Mais, dans d'autres cas, la critique à laquelle se livre le poète n'implique pas une théorie parfaitement nette : il est mauvais que des femmes soient trop exclusivement adonnées à la science, à la philosophie, au bel esprit, fort bien ; mais dans quelle mesure devront-elles être instruites ? Devons-nous exiger que l'auteur nous le dise? Non pas ; à chacun son œuvre, el nous ne pouvons pas attendre de Pailleron, écrivant /^ Monde où l'on s'ennuie, ce que nous attendons de Jules Simon écrivant la Femme au xx*' siècle, ou du Conseil supérieur de l'Instruction publique rédigeant les programmes de nos lycées de jeunes filles, w

De plus, les diverses conceptions de la comédie ne sont pas également favorables à cette mise en lumière de l'idée du poète. Aujourd'hiai, la comédie peut verser dans le drame, elle peut prendre tous les tons (au risque de manquer d'unité artistique), et le poète lui peut faire tout dire. Celle du xvii® siècle devait exciter le rire, et la critique plaisante des mœurs en pareil cas lui convenait à peu près seule. Dès lors, il était inévitable que l'impression positive, que la doctrine du poète, telle qu'elle ressort de son œuvre, fût un peu vague: et c'est ce qui se produit pour les Femmes savantes. Évidemment Molière n'a pas les idées de Philaminte ou d'Armande; a-t-il celles de Chrysale? on croit le sentir parfois, et certains l'ont affirmé nettement ; mais prenons garde que Chrysale outre la triviaHté pour faire contraste à Philaminte, comme M""^ Jourdain pour (aire contraste à son mari et à Dorante ; prenons garde que, lorsque Chrysale prononce

(' LES FEMMES SAVANTES » nij l

M r. iH.iUN uis monstrueux» dont parle Vacquerie, il |)ète l'Ariiolphe de l'Ecole des femmes, que Molière vou-

l.iil nous rendre ridicule et odieux.

Que disait Arnolpliel* Je veux que la feninie ne lise ni

M écrive jamais ;

En un mot, qu'ello soit d'une ignorance oxlrcme ; Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, Do savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer '.

\'A Ghrysale, à peu près de môme :

|1 n'est pas bien lionnèie, et pour beaucoup de causes,

Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Former aux bonnes mcjeurs l'esprit de ses enfants,

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens.

Et régler la dépense avec économie.

Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères sur ce point étoient gens bien sensés,

Qui thsoient fpi'vnie femme en sait toujoi.r^ assez

Quand la capacité de son esprit se hausse

A coimoître un pourpoint d'avec lui haut de chausse.

Les leurs ne lisoient point, mais elles vivoient bien ;

Leurs ménages étoient tout leur docte entretien,

Et leurs livres un dé, «lu fil et des aiguilles.

Dont elles travailloient au trousseau de leurs filles -.

Ml ne saurait dire que Molière accepte toute celte diatribe et qu'il approuve, avec les dires de Ghrysale, la boutade du ridicule Arnolphe,

Si Molière n'a pas lait de Ghrysale son porte-paroles, il

n'a pas davantage donné ce rôle à Ariste ou à Glitandre;

mais enfin il n'y a rien de trop hasardé à penser que

Molière approuvait ,Glitandre, quand celui-ci faisait sa

laration célèbre :

... Les femmes ducl«nr> nr sont j>oint de nioii goût. Je consens ([u'inie femrn(; ait <les clarlc's de tout ; Mais je ne lui veux point la passion choquante De se ren<ln' sdvanlr afin d'élre savant<> ; El j'aime tpn- sctiivciil. ;m\ «jiK^stioiis (jn'oii fait,

r \rh- I, .. , V ,,,.,-,,,..

^ ' ' ■■ Il . \ . 071 à ï)Sf\.

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait ;

De son étude enfin je veux qu'elle se cache,

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,

Et clouer de l'esprit à ses moindres propos *.

N'est-ce point, en somme, ce qu'en termes charmants J. de Maistre écrivait à sa fille: « Le plus grand ridicule pour une femme, ma chère enfant, c'est d'être un homme. Ga^de-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité matérielle, qui n'est rien. Ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle. 11 y a dans ce genre d'occupation une coquetterie très fine et très innocente. En te voyant coudre avec ferveur, on dira: « Groiriez-vous que cette jeune demoiselle lit Klopstock? » et lorsqu'on te verra lire Klopstock, on dira : « Groiriez- « vous que cette demoiselle coud à merveille ? »

Maintenant, que signifie le mot « avoir des clartés de tout » ? Vise-t-il des notions superficielles sur tout ? convient-il à une instruction vraiment sérieuse ? L'homme du monde Glitandre n'avait guère k s'expliquer là-dessus, et il en est résulté cjue nous sommes peu éclairés sur les intentions de Molière.

Et Henriette, que Molière aime évidemment, ne nous éclaire pas davantage. Jeune fille, elle hait la pédanterie; mais que sait-elle? et que veut-elle qu'on sache? Mariée, elle formera à coup sûr avec Glitandre un intérieur exquis par l'alfection mutuelle, par le devoir et le sacrifice sans cesse acceptés de bonne grâce, par l'élégance et le charme des deux époux ; mais de quoi s'entretiendra-t-elle avec son mari ? quelle part fera-t-elle à sa culture intellectuelle? comment instruira t-elle ses enfants ? Nous n'en savons rien. Peut être Molière, sans nous donner de dissertations froides, eût-il pu nous en dire plus long sur tous ces points. Mais, après tout, ce n'était pas son affaire.

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