LA VIE
L'homme et l'auteur ne font qu'un chez Molière. On comprendrait mal son œuvre, si Ton ne connaissait bien sa vie. Gomme Rutebeuf et Villon, plébéiens railleurs, Gringoire et Boileau, bourgeois satiriques, Voltaire et Beaumarchais, penseurs militants, le plus grand de nos poètes comiques, Jean- Baptiste Poquelin, dit Molière, est un gamin de Paris. Il est né en plein cœur de la grande ville frondeuse, tout près des Halles, à deux pas du Pont- Neuf, le 15 janvier 1622; il y grandit dans une boutique, près d'un atelier, parmi les rumeurs et les caquetages des marchands et des commères, les lazzis et les boniments des charlatans et bateleurs.
Son père, Jean Poquelin, maître tapissier, avait vingt-sept ans, sa mère, Marie Cressé, fille et nièce de tapissiers, vingt à peine. Jean-Baptiste, premier né, leur était arrivé vite et gaîment au neuvième mois de lune de miel. Cinq autres enfants, Louis, Jean, Marie-Madeleine, Nicolas, Marie, allaient régulièrement lui succéder, presque tous les ans. Le vieux logis, à colombages, du xve siècle, où croissait la nichée, au coin des rues Saint-Honoré et des Vieilles-Etuves, portait le nom de « Maison des Singes. » Sur son poteau cornier, sculpté et peint, grimpait, en grimaçant, au tronc d'un oranger, une bande joyeuse de ces quadrumanes imitateurs. Le grand Molière, devenu, pour ses contemporains, le « Singe de la Nature », se souviendra, non sans gratitude, de cette naïve enseigne : il fera figurer, dans son blason, à côté du masque de la Comédie et des miroirs de la Vérité, les animaux malins dont les gambades, amusant ses yeux, avaient encouragé, dès l'enfance, ses instincts d'espièglerie observatrice et moqueuse.
A dix ans, Jean-Baptiste eut le malheur de perdre sa mère, le 15 mai 1632. D'après l'inventaire, après décès, l'intérieur des Poquelin était des plus confortables. Meubles sculptés, belle argenterie; dans la chambre nuptiale, grand lit à pentes brodées, tentures en tapisserie, miroirs et tableaux; dans la garde-robe de la défunte, bon nombre de costumes et riches parures, de fines lingeries, des bijoux, quelques livres parmi lesquels une Bible et un Plutarque « le gros Plutarque à mettre les rabats » qu'on retrouvera tous deux chez Molière à sa mort.
La jeune mère était une femme d'ordre, aimant le luxe, la toilette, les bonnes compagnies, avec une certaine et solide culture. On se plaît à l'imaginer vive, généreuse, enjouée et franche. Tout porte à croire que, si son fils hérita visiblement de ses goûts pour une vie large, l'ordre intérieur, l'élégance personnelle, il lui reste aussi redevable de cette promptitude et chaleur d'émotion, de cet impérieux besoin d'amour et de tendresse, de cette persistance de bon sens à travers les plaisirs et les douleurs de la vie, qui devaient devenir à la fois le tourment fatal de son existence aventureuse et l'aliment le plus heureux de son génie.
Marie Gressé laissait à son mari, depuis peu tapissier du roi, trois enfants en bas âge, dont le commerçant affairé ne pouvait s'occuper. Il ne tarda pas à leur donner une belle-mère. En avril 1633, Jean Poquelin épousa une autre fille de gros tapissier, Catherine Fleurette. Quelques moliéristes exaltés ont voulu retrouver, dans l'œuvre du beau-fils, lg portrait de la belle-mère. Pour les uns, c'est Béline, l'odieuse marâtre du Malade imaginaire, pour les autres, Elmire, l'affectueuse amie de ses beaux-enfants, dans le Tartuffe. On sait ce qu'il faut penser de la valeur de ces clefs, au moyen desquelles on prétend pénétrer le mystère de la gestation imaginative chez les créateurs de poésie et d'art. Rien n'autorise à parler bien ou mal de cette jeune femme, morte, elle aussi, prématurément, victime de deux accouchements trop rapprochés, le 12 novembre 1636. Ce qui reste probable, néanmoins, c'est que le vide précoce d'affection maternelle autour de
son enfance, a laissé une lacune dans les analyses morales du poète. Les rôles de mères seront aussi rares dans ses comédies que ceux de pères y seront fréquents, et ces pères seront presque toujours des veufs.
Il est, en revanche, naturel et vraisemblable, que certains traits du bonhomme Poquelin aient pu et dû. plus ou moins volontairement, servir au comédien dans la confection de ces derniers personnages. Le portrait du papa qu'a tracé Larroumet, d'une pointe fine et vive, d'après les documents, semble assez exact. Vrai type de bon bourgeois parisien que ce commerçant, laborieux et rangé, retors en affaires, d'une probité scrupuleuse, qui transmit aussi à son fils une bonne part de son esprit pratique et de son activité infatigable. Il dirigea, naturellement, l'éducation de ses enfants, avec la prudence d'un honnête chef de famille.
Jean-Baptiste, futur successeur de son père dans son négoce et dans ses fonctions officielles, ne fréquenta, comme tous ses petits voisins, jusqu'à l'âge de quatorze ans, que l'école paroissiale de Notre- Dame, où l'on enseignait, avec le catéchisme, le calcul, le plain-chant, un peu de latin. Le reste du temps, Jean-Baptiste, mêlé aux ouvriers et commis, travaillait au magasin. Il y apprenait, avec le métier, le maniement des affaires, s'initiait déjà aux manières et au langage d'un autre monde par ses rapports avec les clients et débiteurs du maître tapissier, presque tous gens de robe ou gens de cour.
Aux heures de repos, c'étaient avec ses camarades, sur le Pont-Neuf ou la Place Dauphine, de longues
stations parmi les badauds ébahis devant les tréteaux de Bruscambille, Gaultier-Garguille, Guillot-Gorju et autres farceurs, paradistes, saltimbanques, charlatans opérant en plein air. Aux jours de fête, c'était parfois la journée dans un vrai théâtre. Ses parents eux-mêmes en raffolaient, comme tous les marchands du quartier, et l'y conduisaient. L'hôtel de Bourgogne, le seul régulièrement ouvert, rue Mauconseil, était tout proche. Les maîtres de la Confrérie de la Passion, anciens propriétaires de la salle, y avaient conservé une loge. Louis Cressé, le grand-père maternel, ami du doyen, y avait ses entrées. Le petit Jean-Baptiste y put entendre les tragédies et tragi-comédies du fécond Hardy, celles de ses premiers successeurs, Théophile de Viau, Racan, Mairet, Pichon, et des récents novateurs, Rotrou, du Ryer, Tristan, Scudéry, Pierre Corneille, Boisrobert, etc Des parades, soties et
farces précédaient toujours et suivaient la pièce de résistance, d'autant plus gaies et libres, que celle-ci était plus héroïque, guindée et précieuse, grandiloquente et romanesque. La famille Poquelin occupait en outre, deux boutiques aux grandes foires extramuros de Saint-Laurent et de Saint-Germain, où des farceurs et bateleurs cosmopolites battaient la caisse, chaque année, durant plusieurs semaines. Jean- Baptiste y put de bonne heure goûter le répertoire italien, pantomines, mascarades, Commedia delf Arte . avec le répertoire gaulois des tabarinades.
Sur le coup de ses treize ans, après la mort de sa belle-mère, l'enfant, dit-on, sans goût pour son métier, demanda lui-même à son père « de le faire
étudier ». Si le fait est vrai, ce serait déjà chez lui cette vivacité de décision, cette franchise de parole qui devinrent un des traits les plus saillants de son caractère. Son père se rendit de bonne grâce à sa prière. De 1636 à 1640 environ, Jean-Baptiste suivit les leçons des Jésuites au Gollège de Clermont (plus tard Louis-le-Grand) fréquenté par dix-huit cents élèves, presque tous nobles. On y enseignait moins bien le grec qu'à Port-Royal, on y étudiait plus à fond latin et français. L'un des professeurs les plus estimés était le P. Lemoyne, auteur du Poème de saint Louis et des Entretiens poétiques. Les élèves y jouaient, à certains jours, des tragédies et comédies latines, anciennes et modernes , souvent écrites dans la maison. Une Suzanne, en 1640, y eut un tel succès, qu'on dut la représenter à la cour. Que d'excitations, là encore, pour l'admirateur des bateleurs et des Grands Comédiens! Il en sortit « fort bon humaniste, encore plus grand philosophe, lisant les poètes avec un soin tout particulier et les possédant parfaitement, surtout Térence ».
Il s'était fait, dans le collège, d'agréables et utiles camaraderies. La liaison dès cette époque avec le prince de Conti, frère du duc d'Enghien, beaucoup plus jeune, et qu'il devait revoir plus tard, reste, il est vrai, assez douteuse. L'amitié est plus certaine qui l'unit dès lors et l'unit jusqu'à la mort avec Chapelle, fils naturel d'un conseiller libre-penseur, Luillier. Celui-ci, lui ouvrant sa maison, lui permit d'y suivre les cours de Gassendi, qu'il chargeait de compléter l'éducation philosophique de son lils. Poquelin s'y trouva avec Hesnault, Cyrano de
Bergerac, Bernier, etc.. Hesnault et lui, dans leur enthousiasme pour les doctrines épicuriennes, traduisirent en vers le poème de Lucrèce. On était au plus fort de la querelle entre Gassendi et Descartes. Ce dernier, à bout d'arguments, accusant son contradicteur de matérialisme, lui reprochait « de n'être que chair, tandis que lui était V esprit ». « En m'appelant chair, lui répondit le fin bonhomme, vous ne m'ôtez pas l'esprit, comme, en vous appelant l'esprit, vous ne quittez pas votre corps; en sorte que vous n'êtes pas au-dessus de la condition humaine, ni moi au-dessous, bien que vous reniez ce qui est humain, et que moi je ne m'y croie pas étranger. » C'est ce qu'avait dit Térence, c'est ce que répétera sans relâche Molière. L'enseignement positif et sage, fondé sur l'observation et l'expérience, du respectable Gassendi (correspondant de Galilée), devait laisser chez l'auteur dramatique, comme chez tous ses condisciples, des traces ineffaçables.
En même temps que ces leçons de libre critique, Poquelin suivait-il des cours de théologie en Sorbonne? Tallemant l'a dit, mais Tallemant parle fort en l'air, au sujet de « ce garçon ». Ses études en droit à Orléans, où il prit sa licence, sérieuses ou bâclées, sont plus certaines. On croit même qu'il fit quelque début au barreau. En tout cas, en 1642, par précaution, le voici, pour s'assurer la survivance des fonctions paternelles, tapissier du roi en exercice; il accompagne Louis XIII à Narbonne. D'après une tradition douteuse, il aurait, dans cette tournée, risqué sa vie par une généreuse imprudence en
cachant le conspirateur Cinq-Mars dans un cabinet de l'Archevêché. D'après une autre, moins invraisemblable, c'est à Montfrin, près de Nîmes, qu'il aurait rencontré, dans une troupe de comédiens nomades, la belle et déjà fameuse Madeleine Béjart, la maîtresse-femme, qui devait avoir sur sa vie et sa carrière une si étonnante influence.
C'était une grande et belle fille, d'allure franche et hardie, un peu virile, avec une magnifique chevelure d'un blond ardent. Elle avait débuté, de bonne heure, en quelque troupe errante. En 1636, à dix-huit ans, elle a déjà si bien fait ses affaires qu'elle achète une petite maison avec jardin, pour 2 000 livres, dont moitié comptant et moitié emprunté. En 1638 elle est maîtresse en titre d'un gentilhomme avignonnais, le Seigneur de Modène et autres lieux. Quoique marié, ce noble aventurier lui reconnaît une fille, Françoise, baptisée à Saint-Eustache, à laquelle il donne pour parrain son propre fils légitime; la marraine est Marie Hervé, mère de Madeleine. Singulier personnage que ce Seigneur de Modène, qu'on voit courir fortune à travers complots, intrigues, duels, champs de bataille, en France, en Allemagne, en Italie, en Hongrie! Il revient, d'ailleurs, de temps à autre, à Madeleine. Au déclin de cette existence fantaisiste, c'est Madeleine qui le recueillera et lui épargnera une fin misérable en prenant le soin de ses affaires. Voilà le monde étrange où le jeune avocat, le philosophe convaincu, le lettré délicat, le poète franc et sen- 1 honnête fils de bourgeois réguliers va se trouver, tout d'un coup, jeté, entraîné, emporté à
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la lois par sa vocation impérieuse pour l'art dramatique ('t par sa passion pour Madeleine.
Y eui M, .1 Montfrin, entre la comédienne et le jeune tapissier, encore novice, nu coup de foudre qui lia des lors leurs existences? Est-ce seulemenl au
petOUr, à l'aris, que s'opéra la liaison par loules
Bortes d'affinités d'intelligence el d'ambitions? Peu
iniporle. Toujours est il que, le '■'> janvier L643,
quelques jours avanl ses vingt el un ans, le jeune homme avertit par écrit sou père qu'il renonçait à la charge de tapissier royal, Il le priait d'en assurer la survivance a l'un de ses cadets. En même temps il sollicitait « tant sur ce qui pouvait lui appartenir de
la succession de sa mère, qu'en avanceuienl d "hoirie
future ",1a somme de 830 livres « pour l'employer à l'effet mentionné ». Quel effet? Une association pour une entreprise dramatique avec la Béjart, sou frère Joseph, sa sœur Geneviève, et quelques uns de leurs
amis. La Iroupe prenail Iimidiii d' « Illustre Théâtre ». Oue le père INupielin, <pie sa famille, <|ue son
entourage aient poussé les hauts cris à L'annonce de cciie équipée, quoi de surprenant? Observations,
supplications, lamentations, tout échouait devant
l'entêtement du jeune homme. En désespoir de
»ause, .Iran IVxpielin aurait même prié Jean l'inel, un vieux maître de Jean -Baptiste, d'intercéder auprès de son élève, l'inel avait accepté la mission, mais, à la suite d'un entretien (resuit, il imprévu,
déplorable et grotesque!) ce lui le magister, converti par le disciple, qui s'engagea lui-même dans la
troupe pour v jouer les pédants, D 'autre part,
ohei les Béjart, la situation devenait chaque jour
plus pressante. En mars, le chef de famille, huissier aux eaux et forêts, meurt insolvable; la mère, matrone féconde et sans scrupules, renonce à la succession, « comme tutrice de Joseph, Madeleine, Geneviève et d'une petite non encore baptisée » (la future femme de Molière). Le père Poquelin, en grognant, se résigna, s'exécuta, finança; c'était la première fois, ce ne devait pas être la dernière.
La société de V « Illustre Théâtre » fut constituée le 30 juin 1643, par acte dressé dans la maison de Marie Hervé. Les obligations des sociétaires y sont rigoureuses. « Nul ne pourra se retirer, avant ses débuts, sans un dédit de 3 000 livres tournois, et après, sans prévenir quatre mois d'avance, à peine d'hypothèques pour dommages-intérêts sur tous ses biens présents et à venir (même ses équipages, en quelque lieu et en quelque temps qu'ils puissent être trouvés). » Les pièces nouvelles sont distribuées par les auteurs « sans contredit », sans qu'aucun se puisse plaindre du rôle donné. Seule, Madeleine Béjart a la prérogative de choisir le rôle qu'elle voudra. En fait, on le sent bien, c'est Madeleine qui mène l'aventure. Elle est la forte tète de la troupe, elle en restera toujours l'administratrice et la caissière. Son jeune commanditaire, l'auteur acteur, est à bonne école.
L' « Illustre Théâtre » eut, d'abord, quelque peine à s'assurer le plus modeste gîte. Sauf Madeleine, et peut-être Denys Beys, tous les comparses de la troupe étaient des débutants : le vieux Pinel, sous le nom de La Couture, les deux autres Béjart. Joseph et Geneviève, Bonnenfant, clerc de procu-
reur, Clérin, frère d'une actrice du Marais, la belle Catherine de Terlis, fille d'un commis au greffe, Madeleine Malingre, fille d'un menuisier, tous des échappés de famille, en rupture de bourgeoisie, dont les noms ne disaient rien au public. Une vieille salle de Jeu de Paume, très délabrée, sur un fossé du rempart, près de la Porte de Nesle (aujourd'hui rue Mazarine) leur fut enfin louée pour trois ans, moyennant 1 900 livres tournois. Sans rancune, par l'entremise même du traître Pinel, le vieux Poquelin fit une nouvelle avance de 160 livres.
En attendant le nettoyage et les réparations, on alla s'exercer à Rouen, en octobre et novembre, durant la foire de Saint-Romain. Au mois de janvier 1644, on revient, on s'installe, on débute. On ne donne d'abord que des tragédies. Madeleine y triomphe et Jean-Baptiste en raffole. Auprès des pièces en vogue, par Mairet, Rotrou, Pierre Corneille, s'étalent, sur l'affiche, des titres flambants d'œuvres nouvelles : Scœvola, par du Ryer, Mort de Chrispe et Mort de Sénèque par Tristan l'Hermite, Artaxerce par Magnon. L'un des fournisseurs les plus féconds de la compagnie, et qu'elle s'associe, le 28 juin, en même temps qu'un danseur, c'est Nicolas Desfontaines. Tous ses héros, à lui, sont illustres : Perna, ou la Suite de V Illustre Bassa, Saint- Alexis ou V Illustre Olympie , le Martyr de Saint- Genest ou V Illustre Comédien. Malgré tant d'illustres tragédies et malgré le succès de Madeleine dans les pièces de Tristan où elle jouait les rôles passionnés de l'impératrice Fauste, cette Phèdre romaine, et de l'héroïque Epicharie, les résultats de la saison
furent lamentables. Le 9 septembre, il fallut emprunter 1 100 livres à Louis Baulot, conseiller et maître d'hôtel du roi, le 17 décembre 2 000 livres à un certain Pommier. On résilie, en même temps, le bail de la Porte de Xesle, on déménage au galop et, repassant la Seine, pour se rapprocher du quartier aristocratique, le Marais, on s'installe dans un autre Jeu de Paume, dit de la Croix-Noire, rue des Barres, près du port Saint-Paul. Ici, nouvel emprunt, sur gages, à une marchande à la toilette (291 livres tournois) par M. de Molière, dont il ne pourra, hélas! s'acquitter avec les intérêts, que quatorze ans après, lors de la première représentation de l'Étourdi,
En attendant, la misère continuait. Le 2 août 1645, le marchand qui fournit les chandelles à la compagnie, Maître Fausser, pour une somme de 142 livres, et le sieur Pommier, sus-nommé, pour son prêt de l'année précédente, font emprisonner le pauvre Molière au Ghàtelêt. Il demande et obtient sa liberté provisoire, sous caution, mais deux jours après, sur requête de Dubourg, linger, créancier pour 150 livres, il est remis en geôle. On ne sait par quelles transactions il en put sortir.
En tout cas, à peine dehors, le 13 août, il signe un second contrat de société avec les trois Béjart, deux nouvelles camarades, Catherine Bourgeois et Germaine Rabel, et Clérin, le seul resté fidèle des premières recrues. Les autres avaient fui sous la bourrasque. Tous les Béjart, mère et fils, étaient ruinés. Quant à Molière, la meute de ses créanciers n'allait pas cesser, de près ou de loin, durant toute sa jeunesse, de le poursuivre. Ce fut encore
son père, comme l'atteste un inventaire posthume, qui dut, à plusieurs reprises, les apaiser par des acomptes ou satisfaire par règlements.
Mais la Béjart et Molière n'étaient pas gens à désespérer. Paris ne les nourrit plus? Eh bien! On quittera Paris. Quelle joie, d'ailleurs, de reprendre la vie aventureuse et libre des comédiens nomades, de courir les provinces sur le moderne char de Thespis, la charrette pittoresque que va bientôt immortaliser l'ami Scarron dans son Roman comiquel... Dans leur malchance obstinée, les deux associés s'étaient, l'un et l'autre, par leur droiture et leur activité, leur intelligence et leurs talents, conquis déjà des sympathies nombreuses et des. amitiés confiantes. Peu de temps après leur déconfiture à Paris, on les trouve à Bordeaux protégés par le gouverneur, le duc d'Epernon. Bientôt la troupe s'associe à celle de Du Fresne. Sa réputation grandit vite. L'auteur du Roman comique fera bientôt l'éloge de celle qui enchante les Manceaux, en la déclarant « aussi complète que celle du prince d'Orange et de Son Altesse d'Epernon ».
Dans l'automne de 1647, après un séjour à Toulouse, la voici à Albi et à Garcassonne, en 1648, au printemps , à Nantes et à Fontenay-le-Comte , en 1649, à Poitiers, Angoulème, Limoges, puis de nouveau à Toulouse, pour les fêtes données par les Capitouls au comte de Rouvre, lieutenant général, qui va ouvrir les États, le 1er juin, à Montpellier. Durant la session, on reste sans doute à Montpellier. En novembre, on passe à Xarbonne, avec le désir de retourner dans l'ouest. Mais les circon*
stances sont fâcheuses, la France entière est agitée par les troubles de la Fronde. Le maire de Poitiers refuse la visite des comédiens, « attendu la misère du temps et la cherté des blés ». Ils errent de nouveau et triment dans le Midi, jusqu'à ce que le duc d'Epernon (février 1650) leur donne l'ordre de quitter Narbonhe pour se rendre à Agen où ils séjourneront jusqu'à sa disgrâce, en juillet ou septembre. La session des États du Languedoc s'ouvrant alors à Pézenas, on s'y transporte pour trois mois. Au printemps suivant (14 avril 1651) Molière fait un vovage à Paris, probablement seul, et pour affaires personnelles (un nouvel emprunt à son père par acte notarié) mais regagne vite son Midi. Il court de Lyon à Vienne, à Carcassonne et à Pézenas - --ions des États en 1651 et 1652), en d'autres stations encore. Néanmoins, c'est à Lyon que se font les haltes les plus fréquentes, les recettes les plus fructueuses. Lyon est alors, dans le Midi, le grand centre commercial et financier, cosmopolite et lettré. Depuis longtemps, pour la nombreuse colonie étrangère, v fonctionne un théâtre italien.
C'est a Lvon, en 1653 ou 1655 au plus tard, que lacteur-poète obtient enfin son premier succès avec i Etourdi. Le sujet en était déjà familier aux amateurs de la ville. L Inavvert'uo , comédie de Xiccolo Bardieri. dit Bellrarne, dont s'inspire Molière, y avait été joué d'abord par l'auteur lui-même et sa troupe des Gelosi avec grand succès, puis reprise par ses successeurs en même temps que d'autres pièces célèbres de L. Grotto et de Nice. Secchi, que Molière n'oubliera pas. La renommée de la troupe grandi>-
sait. Elle lit alors une heureuse recrue : Marquise- Thérèse de Gorla, fille d'un charlatan des Grisons, qui, en épousant Du Parc, s'engage avec lui. C'est cette « Belle Marquise » qui eut l'honneur, successivement ou conjointement, d'être courtisée par les trois plus grands génies du théâtre français, Corneille, en son déclin, qu'elle dédaigna, Molière, en sa première gloire, dont elle se joua, Racine, en ses débuts, qu'elle aima peut-être. Quinze ans plus tard, après s'être brouillé avec Molière, son premier protecteur, et lui avoir enlevé l'une de ses trois étoiles, l'auteur d'A/ulromaque et de Britannicus suivra son cercueil en pleurant.
Les séjours à Lyon furent interrompus, la même année, par des excursions à Dijon, Grenoble, Montbrison, etc., puis par une longue halte à la Grange des Prés, résidence du Prince de Conti. en disgrâce après la Fronde, durant la session des Etats. L'ancien condisciple de Molière au collège de Clermont était, pour l'instant, entre les mains d'une superbe et hautaine maîtresse, Mme de Calvimont, devant laquelle on doutait « laquelle des deux était plus surprenante, de sa beauté ou de sa sottise ». C'était de plus, une « femme à cadeaux d, et comme le directeur d'une autre troupe errante, Cormier, lui avait déjà graissé les doigts, Molière, bien qu'appelé, sur l'ordre du prince, par l'abbé de Cosnac, l'ut assez mal reçu. Le prince refusa même de payer aux comédiens leurs frais de voyage : Ce mauvais procédé me touchant de dépit, dit Cosnac, je résolus de les faire monter sur le théâtre à Pézenas et de leur donner mille écus de mon argent, plutôt que de
leur manquer de parole ». Mais, dès qu'il les sut prêts à jouer pour des bourgeois, Conti, « piqué d'honneur par cette manière d'agir, et pressé par Sarrazin, son secrétaire », accorda une représentation à La Grange. Pour Mme de Galvimont, naturellement, la troupe est détestable. Les hôtes du prince en jugent autrement. Il faut plusieurs jours encore d'insistances pour que Sarrazin et Cosnac, remportent la victoire. Sarrazin, amoureux de la Du Parc, qu'il veut retenir, a trouvé le bon moyen de « gagner » Mme de Galvimont. Revanche complète, alors : Molière reçoit une pension, en attendant qu'il suive à Montpellier, quelques mois après, son capricieux protecteur qui, après avoir lâché la Galvimont, s'est mis en route pour aller épouser à Paris Anne Martinozzi, nièce de Mazarin.
A Montpellier, quelques jours, Gonti fait la noce, Molière joue pour les Messieurs des Etats. Le 6 janvier 1654, nous l'y trouvons encore, parrain d'un nouveau-né dans sa troupe, avec Madeleine de l'Hermitte pour commère. Le 7 mars, rentré à Lyon, il y baptise un enfant des Du Parc, et le 26 du même mois, un autre enfant de camarades, cette fois avec la Du Parc pour commère. C'est plaisir de voir combien la joyeuse compagnie, à travers tous ses déplacements, travaille à la repopulation. Ces actes de naissances, semés sur sa route comme les cailloux blancs du Petit Poucet, sont les plus sûrs indices qui nous permettent de retrouver ses traces. Un autre baptême, où figure encore la Du Parc, marraine infatigable, avec un de ses camarades pour compère, nous les montre en novembre, toujours à Lyon
JEUNESSE ET APPRENTISSAGE. 2t
En décembre, rappel à Montpellier par Conti, qui, marié, assagé, amnistié, y vient, avec sa jeune femme, une Mazarine délurée, présider en personne les Etats. Cette fois, grand accueil et grand su< s. < >n y raccole une autre troupe de danseurs et musiciens, on y enrôle bon nombre d'amateurs, marquis, barons, ofticiers , robins, bourgeois, pour y jouer, devant le couple princier, l'étrange ballet-moralité des Incompatibles. C'est une suite d'entrées, avec des couples allégoriques de danseurs, symbolisant des êtres ou idées contradictoires, Fortune et Vertu, Vieillards et Jeunes Gens, Philosophes et Soldats, Charlatans et Campagnards, le Sage et l'Amoureux, la Vérité et le Courtisan, le Silence et les
Femmes, etc., etc Suivant l'usage, quelques vers,
avec allusions personnelles, inscrits sur le programme, expliquaient chaque entrée. Molière y figure deux fois, comme Poète, compagnon du Peintre et de Y Alchimiste , dans l'incompatibilité avec Y Argent, et comme la Harengère, dans sa rencontre hostile avec Y Éloquence. Travesti en femme des Halles, annonçant l'association des contraires, de la crudité gauloise et de la gravité classique, de la Farce et de la Poésie, le comédien y révèle déjà ses espérances et les ambitions de l'auteur :
Je fais d'aussi beaux vers que ceux que je récite...
Est-ce alors que furent composées et jouées, sous
un autre titre, les Précieuses ridicules? On l'a pensé. 11 semble aussi qu'après la mort de Sarrazin le prince de Conti ait alors offert une place de secrétaire au comédien. Molière, heureusement, refusa.
Au printemps de 1655, retour à Lyon où l'on marie deux camarades. Succès de gloire, succès d'argent. Le burlesque d'Assoucy, poète-musicien, yagabond de nature, joueur et noceur de profession, devient « dans cette Cocagne » durant trois mois, le commensal de la troupe hospitalère :
En cette douce compagnie Je passais doucement la vie.
Jamais plus gueux ne fut plus gras !
Quand ces bons compagnons, en novembre, redescendent vers Pézenas où Contiles rappelle, le bohème ne les lâche pas. A Avignon, il se fait décaver dans un tripot, et ce sont eux qui le tirent d'affaire. Il ne les quitte qu'à Narbonne, pour son malheur. A son arrivée à Montpellier, on l'emprisonne comme athée.
Impossible d'ailleurs, de suivre, dans ses déplacements continuels, la troupe partout fêtée, à Carcassonne, Castelnaudary, Toulouse, Agen, etc., on ne sait où. En 1656, Béziers applaudit, pour la première fois, le Dépit amoureux, dont le succès se poursuit en Languedoc, Dauphiné, Bourgogne jusqu'à Dijon. En 1657, même tournée dans les mêmes régions, avec retour à Pézenas, à l'automne, pour les Etats. Mais tout cela n'est point Paris! Quand donc pourra-t-on y remonter vers ce Paris si tristement abandonné, toujours regretté, un Paris enfin pacifié, le séjour du roi, de la cour, des bons juges? N'est-ce pas là, pour le comédien et ses compagnons, que sourient la gloire et la fortune? N'est-ce
pas là, pour le poète en gestation de génie, que fermentent les idées propices à son éclosion? L'apaisement des esprits, l'approche d'un nouveau règne, un besoin général d'ordre, de clarté, de vérité, de naturel, de gaité, dans la littérature comme dans la société, le succès des œuvres de la pensée qui répondent à cette aspiration nouvelle, tout semble lui montrer une place à prendre.
Enfin, enfin, en mai 1658, on peut se transporter do Grenoble à Rouen, se rapprocher du Paradis perdu ! A Rouen, le trio des étoiles, la Béjart, la Du Parc, la De Brie, éblouissent les Normands. La Du Parc en alfole quelques-uns, parmi lesquels les deux frères Corneille, le vieux et le jeune. On sait avec quelle verve orgueilleuse l'auteur du Cid se vengea des mépris de la comédienne. De Rouen, Molière put aisément pousser des pointes vers Paris. Il n'y apparaissait plus en déclassé besogneux, en débutant. Une réputation, patiemment conquise, l'y précédait. Beaucoup d'amis l'y attendaient. Ses qualités exceptionnelles d'homme actif, de beau parleur, de fin diplomate, firent le reste. Le duc d'Anjou, frère du roi (plus tard duc d'Orléans), lui accorda, à lui et à sa troupe « l'honneur de sa protection, avec 300 livres de pension pour chaque comédien ». Plus tard, il est vrai, Lagrange ajoutera, sur son registre, en marge : « Nota que les 300 livres n'ont 'pas été payées. » N'importe! L'honneur suffisait. Molière avait été présenté par le jeune duc à sa mère, la régente Anne d'Autriche, à son frère, le roi Louis XIV. Les portes de la cour, celles de l'avenir étaient entrebaillées. C'était à Molière de les ouvrir
2't MOLIERE.
toutes grandes. Il était trop avisé, trop résolu, trop bien armé, pour y manquer.
Il avait trente-six ans. Au physique, nous le connaissons par divers portraits, peints ou gravés. Les plus parlants sont ceux de la Comédie-Française et du Musée Gondé, à Chantilly. A Paris, c'est le comédien en scène, l'acteur tragique, sous figure de héros, dans un de ses grands rôles préférés, celui de César (Mort de Pompée). Presque à mi-corps, cuirassé, drapé de pourpre, à-la romaine, le bras nu, il étreint, d'un geste tragique, son bâton de commandement. La tête, presque de face, chargée d'une lourde perruque et d'une grosse couronne de lauriers, se tourne, un peu relevée, d'un air de défi. Peinture théâtrale, un peu déclamatoire, qui fait penser à la diatribe caricaturale du venimeux Montfleury, son rival et concurrent de l'Hôtel de Bourgogne :
Un héros de romans! ... Il vient, le nez auvent, Les pieds en parenthèse et l'épaule en avant, Sa perruque, qui suit le costé qu'il avance, Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayence, Les mains sur ses costés, d'un air peu négligé, La teste sur le dos comme un mulet chargé, Les yeux fort égarés, puis débitant son rôle, D'un hoquet éternel sépare ses paroles.
C'est une caricature malveillante. Mais il n'y a rien de tel que la caricature et la malveillance pour fixer, par excès, les traits d'une physionomie. Portrait et caricature sont évidemment tirés d'après le vif; la seconde confirme l'exactitude du premier. On suppose, avec quelque vraisemblance, cette toile peinte par Mignard, à Avignon ou à Paris, dans les
premiers temps de leur liaison, lorsque Molière n'était guère connu que comme acteur.
A Chantilly, en revanche, dans ce simple buste en médaillon, d'une date un peu postérieure, comme dans d'autres portraits de Mignard, aujourd'hui perdus, mais dont les gravures nous restent, c'est bien l'homme lui-même, le poète et le penseur. Mêmes traits caractéristiques que dans le César. Yeux saillants, noirs et vifs, aux regards droits et fermes, gros sourcils, le teint brun, le nez fort, les narines frémissantes, des lèvres épaisses et sanguines. Rien d'un bellâtre, ni dans l'un, ni dans l'autre. Dans tous les deux l'impression d'une virilité forte et franche. A Paris, chez le comédien plus jeune, une attitude résolue, fière, militante, provocante, qui n'est pas tout entière peut-être exigée par le rôle. A Chantilly, chez l'homme plus mûr, déjà fatigué par le travail et les soucis, toute la gravité simple d'une expérience amère et résignée, avec un effort de vague sourire singulièrement touchant. D'autres effigies, en pied, dans la toile des Farceurs italiens et français, à la Comédie-Française, ou sur les frontispices de quelques pièces improvisées, nous ont conservé, sous un troisième aspect, celui de l'acteur comique, la figure complète du grand homme. Toutes ces images nous permettent de le faire revivre devant nous, tel que nous l'a décrit la fille de son camarade Croisy, Mlle Poisson : « Ni trop gras, ni trop maigre; la taille plutôt grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait gravement, l'air sérieux ».
Sérieux, il pouvait l'être. Par ces quinze années
de vagabondage aventureux et laborieux à travers la France, il avait acquis, à ses dépens, une rare expérience des choses et des gens. De toutes les humiliations subies, de toutes les vicissitudes traversées, de toutes les luttes affrontées, il rapportait, avec un esprit très dégagé des conventions mondaines et bourgeoises, des habitudes d'observation libre et personnelle, qui le rendaient de beaucoup supérieur à tous les lettrés de cabinet. Dans l'agitation de ces voyages, il n'avait pas, d'ailleurs, recueilli que de l'expérience. Infatigable travailleur, il avait accumulé les projets, études, ébauches. Qui saura ce que contenait cette fameuse malle, bourrée de manuscrits, où Vinot et Lagrange, retrouvèrent, après sa mort, Don Garde, C Impromptu de Versailles^ Don Juan, Mélicerte , les Amants magnifiques, la Comtesse cUEscarbagnas. le Malade imaginaire, et dont la trace se perd chez les héritiers de Lagrange? Elle était déjà bien garnie à la rentrée dans Paris, car on Fy verra puiser, dans les moments de presse, jusqu'à sa mort. Rien ne lui manquait donc plus que les occasions pour réaliser, dans leur plénitude, ses rêves et ses ambitions de comédien, de poète, de penseur. Aussi, de quelle ardeur saisit-il la première qui se présenta!
Le 24 octobre 1658 marque, dans la carrière du poète et dans l'histoire des lettres, une date décisive. Ce jour-là, dans la Grande Salle des Gardes, au Vieux Louvre, le comédien ambulant, avec sa troupe, débute devant Louis XIV. Le roi avait 20 ans. Ardent au plaisir, ardent au travail, il se préparait à saisir les rênes de l'Etat lorsque le vieux cardinal les laisserait tomber, et sa sagacité précoce choisissait déjà, en silence, autour de lui, les hommes qui lui pourraient servir en ses amusements comme en ses ambitions.
La première pièce représentée fut Nicomède, de Pierre Corneille. Le choix était habile ! Dans cette apologie de la royauté absolue et magnanime, plus d'une tirade, lancée par l'acteur principal, dut frapper au cœur le jeune souverain, comme un appel vers la gloire. Le gros succès, en apparence, fut pour les trois Grâces, la Béjart, la Du Parc et la De Brie.
Mais, quand la tragédie fut achevée, Molière, « qui aimait la harangue », s'avança sur la scène « pour « remercier Sa Majesté de la bonté qu'elle avait eue d'excuser ses défauts et ceux de la troupe ». Il ajouta que « l'envie qu'ils avaient eue de divertir le plus grand roi du monde leur avait fait oublier que Sa Majesté avait à son service d'excellents originaux, dont ils n'étaient que de très faibles copies, mais puisqu'Elle avait bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la suppliait très humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque réputation et dont il régalait les provinces ».
Ce compliment, d'une modestie maligne, où l'orgueil naissant du roi et la vanité des Comédiens de la Troupe Royale, assistant aux débuts de leurs rivaux, devaient trouver leur compte, fut débité avec tant d'aisance et de grâce que les applaudissements retentirent. La farce annoncée, le Docteur amoureux, jouée encore par Molière, en déchaînant le rire, compléta la victoire.
Dès ce moment, y eut-il, entre l'humble fils du tapissier, inquiet et déclassé, mais « possédant et exerçant toutes les qualités d'un parfait galant homme », et le superbe héritier du trône de France, comme un pressentiment de l'alliance prochaine qu'allait nouer entre eux la communauté des goûts littéraires, des ambitions glorieuses, des instincts personnels? Chez l'un et l'autre, monarque apprenti, comédien expert, même intelligence pratique de la vie, même promptitude à juger les hommes, estimer les circonstances et s'en servir. En tout cas, ils se
comprirent vite et s'entendirent, franchement ou à demi-mot, le plus souvent. C'est bien à Louis XIV que la France doit Molière. Sans le roi, sans sa protection fidèle, nous n'aurions peut-être qu'un seul Molière, celui du rire, farceur incomparable, farceur unique, sans doute, mais enfin un Molière réduit, exclusivement comique et traditionnel. Nous n'aurions pas le grand Molière, si original et si personnel, à la fois satirique et moraliste, le vaillant poète, créateur des grands types humains de vice et de vertu, Tartufe, Don Juan, le Misanthrope.
Toujours est-il que le lendemain, avant de partir pour Lyon, le roi voulut témoigner à la troupe son contentement. Il mit à sa disposition la salle du Petit Bourbon, attenante au Louvre, et communiquant avec les appartements royaux. Les représentations, alternant avec celles de Scaramouche et de ses acteurs italiens, y commencèrent huit jours après. D'abord, rien que des tragédies, Héracllus, Cinna, Rodogune, le Cid, Pompée et peu de succès. L'accent plus simple que Molière et ses compagnons s'efforçaient d'introduire dans l'éloquence cornélienne, étonnait et scandalisait des oreilles accoutumées aux déclamations ronflantes des Grands Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne. Mais lorsque ce jeu naturel apparut dans les « deux Nouveautés », l'Etourdi puis le Dépit amoureux , que Facteur-auteur se hâta de leur offrir, la surprise du Parterre tourna vite en joyeuse admiration. Le succès de Molière dans le rôle de Mascarille fut étourdissant, au dire même de ses plus violents détracteurs. Treize ans après, l'ignoble Boulanger de Chalussay, dans son Elomire
Hypocondre, mettant Molière en scène, lui fera dire :
J'affiche, je harangue et fais tout de mon mieux,
Mais inutilement je tentai la fortune.
Après Héraclius on siffla Rodogune...
....Dans ce sensible affront, ne sachant où m'en prendre
Je me vis mille fois sur le point de me pendre..
...Où je devais périr, je rencontrai le port.
Je veux dire qu'au lieu des princes de Corneille,
Je jouai l'Etourdi, qui fut une merveille,
Car à peine on m'eut vu, la hallebarde au poing,
A peine on eut ouï mon plaisant baragouin,
Vu mon habit, ma toque, et ma barbe et ma fraise,
Que tous les spectateurs furent transportés d'aise...
Le roi, sur ces entrefaites, était rentré à Paris. Le Maréchal de la Meilleraye lui offrit une petite fête à son château de Chilly, le 28 avril. Molière, appelé, pour sa seconde rencontre avec le souverain, lui donne l'étrenne du Dépit amoureux. Quelques jours après, on demande au Louvre l'Étourdi, déjà applaudi au Petit-Bourbon. Gomme les bourgeois et vilains de Paris, la noble assistance, mise en joie, réclame encore, réclame surtout d'autres farces. Le Médecin volant, Gros-René écolier (lune retrouvée dans les papiers de Jean-Baptiste Rousseau, l'autre, en cinq actes, perdue), le Dépit amoureux, préparent la cour et la ville à l'éclat d'une prochaine escarmouche autrement hardie.
Le 18 novembre 1659, la Farce des Précieuses, déjà connue aussi dans le Midi, apparut sur la scène parisienne avec Cinna. Le succès fut aussi rapide qu'imprévu. Les acteurs, contre l'usage, n'avaient même osé doubler les prix pour la première représentation. On dut le faire dès la seconde, et l'on put
le faire pendant longtemps. Cette première attaque contre le pédantisme et le maniérisme dont la littérature était empoisonnée depuis près d'un demisiècle, répondait trop à l'état général des esprits, après les folles équipées de la Fronde, pour n'être pas saluée, comme un bon présage, par la génération nouvelle. Après les régences agitées de Marie de Médicis et d'Anne d'Autriche, les luttes de Richelieu et Mazarin contre l'anarchie et l'insolence nobiliaires, l'écrasement de la littérature indépendante et populaire par le formalisme des grammairiens, la préciosité des salons, la sentimentalité factice des pastorales, l'emphase et la grossièreté des imbroglios tragi-comiques, c'était dans toute la nation, surtout à Paris, un besoin irrésistible d'ordre et de paix, de bon sens, de vérité, de raison et de gaieté, dans les plaisirs comme dans la vie. Descartes, par le Discours de la Méthode (1637) et le Traité des Passions (1649), avait puissamment orienté dans ce sens les esprits réfléchis. Pascal, par les Provinciales (1656-1657), venait de déclarer la guerre à toutes les hypocrisies et à tous les mensonges. Tous les espoirs se tournaient vers le jeune roi, qu'on sentait viril, impatient de briser les freins imposés à ses appétits de gloire et de popularité par les prétentions des courtisans et les chicanes des parlementaires.
Lorsque furent données les Précieuses, le roi et son frère étaient dans les Pyrénées. Si le premier jour ce fut la victoire, ce fut aussi le scandale. Tout l'Hôtel de Rambouillet était là! Cette grosse pierre lancée brusquement dans le tranquille étang des
vanités littéraires y souleva aussitôt un immense coassement de grenouilles. Un vieux bourgeois eut beau crier : « Courage, courage, Molière, voilà de la bonne comédie! ». Précieux et Précieuses s'agitent, chuchottent, complotent. Par l'influence d'un alcôviste de qualité, les représentations sont suspendues. Sans perdre la tête, Molière envoie la pièce au roi. Lorsqu'elle lui revient avec l'approbation attendue, il la remet le 2 décembre sur l'affiche, avec un titre plus noble, mais déjà plus provocant : Les Précieuses Ridicules, Comédie. Le succès fut énorme et ne se ralentit pas durant quatre mois. Outre les trois représentations par semaine au Petit-Bourbon, il en fallut donner beaucoup d'autres durant le Carnaval et le Carême, en visite. « On est venu à Paris de vingt lieues à la ronde, dit Gui Patin, et ceux qui font profession de galanterie et n'avaient pas vu les Précieuses n'osaient l'avouer sans rougir. »
Dès que le roi fut rentré à Paris avec sa jeune femme, Marie-Thérèse, il se fit jouer la pièce discutée à Vincennes le 29 juillet, puis les 21 et 26 octobre, au Louvre et chez Mazarin. Le Cardinal était déjà très malade. On remarqua que le roi se tint, tout le temps, debout, respectueusement, comme un invité, derrière le fauteuil de son vieux ministre. On était alors en train de démolir l'Hôtel du Petit-Bourbon pour commencer la Colonnade du Louvre. La troupe allait se trouver sans gîte. Le Cardinal lui témoigna sa sympathie par un don de 3000 écus, le roi par un ordre envoyé à M. de Ratabon, surintendant des bâtiments, très hostile aux comédiens, celui de mettre en état, pour eux, la Salle de Théâtre au
Palais-Royal (ancien Palais -Cardinal), construite par Richelieu et abandonnée depuis sa mort.
Décidément, Molière était bien en cour. Sa renommée s'établissait, mais avec la renommée, s'amassait, grossissait, s'irritait, de tous côtés, contre lui, la meute d'ennemis qui ne cessera d'aboyer à ses trousses. La guerre ouverte par les Précieuses, n'était encore qu'une petite guerre, professionnelle et littéraire, à la fois contre les comédiens rivaux de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais , les auteurs attardés des amphigouris et vociférations héroïques, les vanités du pédantisme féminin et de l'infatuation mondaine. Léger combat d'escarmouche, brève mêlée d'avant-garde ! Mais le beau lutteur est mis en train par ce premier avantage. On va bientôt le voir, par des attaques hardies, entrecoupées de retraites prudentes, s'avancer patiemment, opiniâtrement, vers un but, d'abord indécis peut-être, mais qui, peu à peu, s'éclaire, s'agrandit, se rapproche.
Avant d'être expulsés du Petit-Bourbon, les « Comédiens de Monsieur » y avaient causé un nouveau scandale par un nouveau succès. Le 28 mai 1660, Molière, pour répondre aux gémissements des pruderies précieuses, y avait donné et joué en personne le Cocu imaginaire. Pouvait-on plus franchement s'affirmer comme l'héritier conscient et heureux des ancêtres gaulois, conteurs libres et goguenards du Moyen âge, farceurs et paradistes de la foire? Déjà, après les Précieuses on lui avait prêté ces paroles : « Je n'ai plus que faire d'étudier Piaule et Térence, je n'ai plus qu'à imiter le monde ». Ui itillià 'ic saurait être exacte dans ces tenue*
3'i MOLIERE.
absolus, car Molière ne cessa jamais de fréquenter les grands classiques; mais la pensée en est juste. Désormais, Molière, sans hésitation, va suivre ses instincts naturels, et s'il étudie, traduit, imite les Latins comme les Espagnols, ce ne sera jamais qu'en remaniant et refondant, au creuset de son génie personnel, les éléments qu'il y recueille.
La nouvelle bravade vis-à-vis de la pruderie précieuse fut accueillie avec une joie bruyante. La plupart des gens de qualité, autant que les robins, marchands, artisans, applaudirent cette remontée de gaîté populaire et de libre langage, sur les tréteaux d'un Palais. Bien que le Cocu fût joué en plein été, durant les fêtes d'un mariage royal, il fallut le donner quarante fois de suite, devant une salle comble aussi bien clans les loges qu'au parterre. Parmi lesapplaudisseurs se trouvaient, sans doute, auprès du vieux Sorel, l'un des premiers adversaires du bel esprit et de la préciosité, quelques condisciples de Molière, Chapelle et Hesnault; parmi les lettrés, La Fontaine, Maucroix, Furetière, ses contemporains, Boileau et Racine, ses cadets. Dès ce moment se formait lavant-garde de ses défenseurs, de tous les dégoûtés à la fois par les excès de la préciosité et ceux du burlesque. Boileau entre en campagne avec sa première Satire. Racine soumet à Molière sa Théogène et Chariclée. Tout cela se prépare d'abord gaîment autour de la table, en de fréquentes réunions aux cabarets de « la Croix de Lorraine » et du « Mouton Blanc », d'où bientôt jaillira ce joyeux et irrévérenlieux manifeste, le Chapelain décoiffé.
Lorsque le Cocu se présenta à la cour, il n'effaroucha pas davantage son noble auditoire. Le roi y prit grand plaisir. A son exemple cardinaux, princes, grands seigneurs, financiers, appellent à qui mieux mieux, dans leurs salons, l'étonnant farceur et poète, le Molière-Sganarelle. Gomme les Précieuses, le Cocu est de suite imité, parodié, critiqué, accusé de plagiat, subit toutes les épreuves que la jalousie et la sottise infligent d'ordinaire aux révélations trop éclatantes d'un talent nouveau.
Molière, comme Shakespeare, homme de théâtre avant tout, sachant qu'une œuvre s'améliore, se complète, s'enrichit, à chaque représentation, par le jeu des acteurs et le contact avec le public, n'avait, en province, publié aucune de ses pièces. Les Précieuses avaient été imprimées, malgré lui, sur une copie dérobée, clandestinement vendue à un libraire : « C'est une chose étrange, écrit-il, qu'on imprime les gens malgré eux... J'avais résolu de ne faire voir ces Précieuses qu'à la chandelle pour ne pas faire mentir le proverbe (Elle est belle à la
chandelle mais le grand jour gâte tout) J'ai eu
beau crier : 0 temps, ô mœurs... » Toute sa vie, en noble artiste, il gardera cette peur de l'imprimerie qui fixe trop vite la pensée en pleine activité, et lorsqu'il publiera, ce ne sera que par nécessité, pour se défendre, presque toujours avec une incroyable négligence. Pour le Cocu, il avait ('vite la fuite des copies, mais inutilement. Un admirateur enthousiaste, M. de la Neufvillaine, suivit les représentations jusqu'à ce qu'il sut la pièce par cœur et la put livrer au libraire Jean Ribou. Quand Molière, averti,
fit saisir le tirage de douze cents exemplaires, on n'en trouva plus que quatre.
Ce fut par le Cocu que s'inaugura, le 20 janvier 1661 , la salle du Palais-Royal. On le donna plusieurs fois de suite avec les Précieuses. Amis ou ennemis, avec svmpathie ou jalousie, tous s'accordent alors à reconnaître, dans le chef de la troupe, le plus désopilant des farceurs, mais un simple farceur. Cela pouvaitil suffire aux ambitions du poète ? Conscient des forces supérieures qui s'agitaient en lui, l'auteur du Dépit, en montant sur une plus grande scène, entendait bien aussi s'élever vers de plus hautes destinées. La tragi-comédie, l'intrigue courtoise, la pastorale même, qui avaient amusé sa jeunesse, conservaient toujours pour lui, comme pour le roi, pour la cour et les amateurs lettrés, par leurs libertés imagînatives, mélanges de rires et de larmes, de sentimentalité, raillerie et poésie, un légitime attrait. Dans ses tournées provinciales, où il jouait constamment des rôles héroïques, il s'était essayé, lui aussi, à des compositions du même genre. On lui en verra, plus tard, sortir de ses tiroirs, en toute occasion, des canevas auxquels il donnera des formes nouvelles. Pour le moment, trompé peut-être par les efforts de labeurs que lui avait imposés cette ambition juvénile, inopportune ou prématurée, il crut frapper un grand coup en donnant Don Garcie de Navarre ou le Prince jaloux.
Le contraste de cette étude passionnelle, sérieuse, héroïque, élégiaque, avec les fines railleries et franches gauloiseries des Précieuse* et du Cocu était vraiment trop violent, Le public parisien^
LES PREMIERES RATAILLES. 37
dérouté, n'y reconnut plus son'amuseur déjà classé, et, par ses succès même, condamné au rire continu. Ce fut la chute à plat, complète. Mauvaise joie chez les envieux et les rivaux, consternation inquiète chez les amis. La mode n'était plus, décidément, à ces mélanges des genres, où la vie se présentait sous toutes ses variétés d'aspect. Nos vieux instincts, incurablement formalistes et doctrinaires, réveillés par la puérile et bruyante querelle des unités, exigeaient de l'unité apparente à tout prix, non seulement dans le temps, le lieu, l'action, mais encore dans la suite et la nature de l'émotion théâtrale. Quelques années auparavant le grand Corneille, rivé, lui aussi, par l'admiration, à la formule victorieuse, n'avait pu faire accepter son beau drame de Don Sanche d'Aragon par le préjugé public. Don Garcie, d'une exécution très inférieure, devait, à plus forte raison, subir le même sort. N'oublions pas, néanmoins, qu'avant les tragédies de Racine ce fut le plus sérieux acheminement vers le drame psychologique, uniquement fondé sur le jeu des passions.
Ce n'est pas un tel four (le mot est du bon Lagrange) qui pouvait, d'ailleurs, démonter un homme de ressources tel que Molière. D'abord, il en appela de la ville à la Cour, qui cette fois, protesta contre la ville, mais inutilement. Recommandé par Versailles et par Chantilly, Don Garcie essaiera bien de reparaître à Paris deux ans après, mais la froideur y restera la même, et la pièce ne sera imprimée qu'après la mort de Molière. Celui-ci, dans l'intervalle de ces deux chutes, n'avait pas, on le pense
bien, perdu son temps. Pour satisfaire à la fois tous ses spectateurs, courtisans et bourgeois, nobles et vilains, il leur avait servi un plat composite, mélange de farce et de morale, d'amusants quiproquos et de saines pensées, à l'usage du petit et du grand monde, V Ecole des Ma ris, jouée à Paris le 24 juin 1661, avait, en deux heures, fait regagner à l'auteur de Don Garcie tout le terrain perdu pour sa popularité. Elle avait fait mieux encore, elle avait fait regagner, suivant les bons juges, à l'art de la comédie, tout le terrain abandonné par la pensée humaine depuis l'antiquité gréco-romaine. Ménandre, Plaute, Térence avaient enfin un successeur qui, en s'inspirant d'eux, manifestait hardiment l'intention de les dépasser. La pièce fut représentée, sans relâche, au Palais- Royal, du 24 juin au 11 septembre, applaudie, avec la même chaleur, à Vaux et à Fontainebleau, par la Reine d'Angleterre, Monsieur et Madame, récemment mariés, le Roi, la Reine et toute la cour. Malgré sa répugnance pour l'impression, Molière dut se décider à la publier. Il la dédia au duc d'Orléans, son protecteur, en s'excusant de lui offrir « par nécessité absolue » cette « bagatelle ».
C'était, comme on l'a dit justement, une pièce à thèse. Deux frères, d'âge mûr, d'humeurs diverses, l'un jaloux et tvrannique , l'autre aimable et indulgent, sont tous deux à la fois tuteurs et amoureux, malgré la différence d'âge, de deux jeunes sœurs qu'ils veulent épouser. Lequel, par l'éducation qu'il leur a donnée, s'est mieux assuré leur affection et son bonheur? La réponse, on la connaît. C'est Ariste, le souriant, qui remporte sur Sganarelle, le
grognon. Or, à ce moment, chez les comédiens et les lettrés, on n'ignorait point que Molière, à quarante ans, se proposait d'épouser Armande Béjart, âgée de dix-neuf. L'occasion était belle de trouver sur la scène des allusions à la réalité, et d'autant plus piquantes que le futur mari, en Sganarelle, s'était réservé le rôle ridicule et antipathique. On n'y manqua pas. Dès lors, presque à chaque nouvelle comédie, se posa la question, comme elle se pose encore, de la part de sentiments personnels introduite par Molière en ses figures théâtrales, d'une apparence si impersonnelle.
Question inévitable et légitime, question complexe et, le plus souvent, insoluble, si l'on veut une réponse précise. Qui déterminera jamais, dans les créations du génie et de l'art, la quantité d'éléments que les créateurs ont tiré fatalement d'euxmêmes, de leurs passions et de leur vie, et ce qu'ils ont extrait du monde et des êtres extérieurs par l'observation et l'expérience? Il n'est point d'oeuvre, si personnelle ou impersonnelle qu'elle veuille ou puisse paraître, qui ne soit un amalgame de ces divers éléments dans des proportions infiniment diverses. La gestation d'un poème ou d'un roman s'accomplit dans le cerveau producteur par une suite d'opérations plus mystérieuses et involontaires encore que la gestation de l'enfant dans les entrailles de sa mère. L'homme de génie est incapable de s'analyser lui-même avec précision et certitude. S'il est impossible d'éviter l'attrait de semblables problèmes et d'en contester l'intérêt cl l'utilité, on ne saurait donc apporter dans leur étude
trop de prudence pour les hypothèses, trop de rves pour les conclusions.
Que Molière, avec l'ardeur de son tempérament, la vivacité de ses sentiments, la franchise de son caractère, la hardiesse de sa pensée, ait dû mettre, sciemment ou inconsciemment, beaucoup de luimême dans son œuvre, qui donc en pourrait douter? Combien de ses contemporains nous l'ont affirmé! Par Lagrange et Vinot, ses premiers éditeurs, par Baron, inspirateur de Grimarest, témoins et compagnons de sa vie, ne connaissons-nous pas bien sa façon de travailler?
Quoiqu'il fût très agréable en conversations lorsque les gens lui plaisaient, il ne parlait guère en compagnie... Cela faisait dire qu'il était rêveur et mélancolique, mais s'il parlait peu, il parlait juste... Il observait les manières de tout le monde, il trouvait ensuite moyen d'en faire des applications admirables dans ses comédies, où on peut dire qu'il y a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier sur des affaires de sa famille et qui regardaient ce qui se passait dans son domestique. C'est ce que' ses plus particuliers amis ont observé bien des fois.
On peut donc croire qu'en composant ou achevant V École des Maris, durant la crise qui précéda la célébration de cette union disproportionnée, Molière dut, plus d'une fois, songer à lui-même, aux difficultés de son présent, aux incertitudes de son avenir, et se faire répéter, par Ariste, les conseils d'indulgence, de tendresse, de douceur qu'il se donnait à lui-même in petto, dans l'espoir d'assurer son bonheur. Que de vers optimistes ou pessimistes, désespérés ou attendris, que de mots charmants ou douloureux, retentissent, comme les échos alternants
d'un cœur agité, dans les dialogues contradictoires des deux barbons et de leurs pupilles !
A peine l'École des Maris avait elle paru, le succès battait son plein, quand le roi lit demander, d'urgence, à l'auteur une fantaisie quelconque, ce qu'il voudrait, pourvu qu'il y eût des intermèdes, et qu'on y put intercaler des ballets. Les Fâcheux furent joués, le 17 août 1661, au château de Vaux, lors des fêtes magnifiques données à la cour par le surintendant Fouquet, qui devait être emprisonné quelques jours après. « Jamais entreprise, dit la Préface, ne fut si précipitée que celle-ci; c'est une chose, je crois, toute nouvelle, qu'une comédie ait été conçue, faite, apprise, représentée en. quinze jours. » Malgré l'extraordinaire virtuosité dont Molière fît preuve en d'autres occasions, on peut penser, qu'en la circonstance, il se vantait un peu. Si la façon de présenter et d'encadrer les divers portraits, si vrais et si amusants, qui font de cette pièce à tiroirs une délicieuse galerie de peintures vivantes, fut rapidement improvisée, en fut-il de même pour chaque épisode en particulier? C'est à ce propos que Grimarest-Baron fait cette observation :
Quoiqu'il dise qu'il ait fait cette pièce en quinze jours, j'ai de la peine à le croire. C'était l'homme qui travaillait avec le plus de difficulté, et il s'est trouvé que des divertissements qu'on lui demandait étaient faits plus d'un an auparavant... On ne lui a jamais donne de sujets. Il en avait un magasin d'ébauches, par la quantité de petites farces qu'il avait hasardées dans les provinces: et la Cour et la Ville lui présentaient tous les jours des originaux de tant de façon s. qu'il ne pouvait s'empêcher de travailler de lui-même sur ceux qui le frappaient le plus.
Rien de plus vraisemblable que cette habitude, pour un notateur infatigable, de puiser dans ses réserves et de se trouver ainsi prêt à toute réquisition.
Quoi qu'il en soit, et comme le temps ne fait rien à l'a. îaire, plus ou moins improvisés, les Fâcheux o .raient un admirable défilé de types et de caractères, avec une verve endiablée d'esprit et de style. C'était tout l'entrain satirique, descriptif, bouffon de Mathurin Régnier, Saint-x\mant, Desmarets, Scarron, avec une intensité de précision, une profondeur d'analyse, une sûreté de goût bien supérieures. Ce ne fut qu'un long éclat de rire. S'il ne s y reconnaissait pas lui-même, chacun y croyait reconnaître un voisin. Le roi, victime obligatoire chaque jour de tant de fâcheux, voulut collaborer à la vengeance des amants toujours troublés dans leurs rendez-vous; il fournit, pour la seconde représentation, un type d'importun supplémentaire, celui du chasseur. Les applaudisseurs du poète grandissant ne se tiennent pas d'aise. On sait ce, jour-là, avec quelle joie d'allié, dans la campagne menée contre le maniérisme romanesque et la naïveté artificielle, La Fontaine écrivait le soir même à l'ami Maucroix :
C'est un ouvrage de Molière.
Cet écrivain, par sa manière
Charme à présent toute la Cour.
De la façon dont son nom court
Il doit être par delà Rome :
J'en suis ravi, car c'est mon homme.
Te souvient-il bien qu'autrefois
Nous avons conclu d une voix
Qu il allait ramener en France
Le bon goût et l'air de Térence?
LES PREMIERES BATAILLES. t3
Piaule n'est plus qu'an plat bouffon,
Et jamais il ne lit si bon Se trouver à la Comédie :
Car ne pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré Et bon in illo tempore ; Nous avons changé de méthode, Jodelet n'est plus à la mode Et maintenant il ne faut pas Quitter la Nature d'un pas.
Les Fâcheux, revus et augmentés, reparaissent quelques jours après, devant la cour, à Fontainebleau. A l'hiver, au Palais-Royal, ils font la joie du grand public. Ce seront les Fâcheux, farce aristocratique, qui, avec le Cocu, gauloiserie populaire, tiendront le plus souvent l'affiche du vivant de Molière.
Il va sans dire que tant de portraits comiques, où se pouvaient reconnaître tant de spectateurs, allaient déchaîner contre « le Peintre » de nouvelles rancunes et de nouvelles attaques. Et, cependant, les Fâcheux n'avaient encore été qu'une opération de soudage dans l'esprit du roi. Jusqu'à quel point la raillerie, jusqu'alors limitée aux précieuses et aux valets parés des plumes des marquis, pourrait-elle directement s'adressera leurs maîtres? Louis XIV avait répondu sans tarder. En offrant lui-même aux coups du satirique son grand-veneur, il lui donnait le champ libre. Dès lors, tous les marquis allaient y passer, du petit au grand. Trop spirituels, il est vrai, trop bons courtisans, la plupart, pour ne pas faire de nécessité vertu, ou trop suffisants et trop sols pour se vouloir reconnaître tout en reconnaissant leurs voisins, ils vont, d'ailleurs, s'empresser autour du favori royal, afin de s'assurer ses lionnes grâces.
Molière n'avait-il pas, lui aussi, un office à la cour? N'était-il pas « Valet de Chambre du Roi » en survivance de son père? Il devenait donc un homme à la mode et jouait ce rôle, comme tous les autres, avec tact et dignité. « Ces messieurs lui donnent souvent à dîner, mais il rend tous les repas qu'il reçoit, son esprit le faisant aller de pair avec beaucoup de gens qui sont beaucoup au-dessus de lui ». Le 20 février 1662 fut célébré, à Saint-Germain lAuxerrois, le mariage de J.-B. Poquelin, et d Armande-Grésinde Béjart. Les témoins étaient Jean Poquelin, père du marié, A. Boudet, son beau-frère, la dame Hervé, Louis Béjart, Madeleine Béjart, frère et sœur de la mariée Armande. Celle-ci, âgée de quelques mois lors de la fondation de Y « Illustre Théâtre », avait été élevée par sa sœur et par Molière, dans la troupe. Il semble même qu'elle ait joué, de bonne heure, quelques rôles enfantins sous le nom de Mlle Menou. De bonne heure aussi, par sa gentillesse et son intelligence, elle avait inspiré à son éducateur une tendresse d'affection qui changea de caractère à mesure que la jeune fille grandissait et s'embellissait- Dès 1659, une réponse de l'ami Chapelle à l'imprésario se plaignant des chagrins continuels que lui donnent ses Trois Déesses, Pallas- Béjart, Junon-Du Parc, Cypris-De Brie, pour la distribution des rôles, révèle, sous forme allégorique, l'état déjà douloureux de son âme inquiète. Mlle Menou y est comparée à un jeune arbrisseau qui n'a pas
Encor la vigueur et la force De pénétrer la tendre écorce
LES PREMIERES RATAILLES. 45
Du Saule qui lui tend les bras.
...La branche amoureuse et fleurie Dans cinq ou six jours se promet De l'attirer à son sommet.
« Vous montrerez ces beaux vers à Mlle Menou seulement : aussi bien sont-ils la figure d'elle et de vous ».
Quatre mois après son mariage, Mlle Molière (le titre de Madame était réservé aux femmes de qualité) entrait dans la troupe avec une part de sociétaire, réservée, d'ailleurs, pour elle depuis un an. Toutefois, elle ne devait débuter que l'année suivante, après son premier accouchement. En attendant, durant la lune de miel, le poète laborieux n'avait point perdu son temps. Sous l'action d'une idée fixe, celle d'être heureux dans son ménage, de l'être par sa tendresse et son indulgence, il avait repris V École des Maris pour en faire V École des Femmes. En fait, c'est la même thèse, avec mêmes contrastes dans les caractères et les sentiments, aboutissant aux mêmes conclusions, mais avec une force d'analyse et de pensée toujours grandissante, une verve de plus en plus abondante et communicative, une perfection plus soutenue de style théâtral, vif, clair, souple, coloré, vibrant dans l'amertume comme dans la gaîté.
A l'heure où l'on commençait à l'accuser de s'endormir dans les félicités ou de se laisser accabler par les désillusions du mariage, il reparaissait donc sur la scène, le 26 décembre 1662, plus militant que jamais. Amis et ennemis, ce jour-là, purent se compter, se mesurer, aiguiser leurs armes, On n'avait jamais vu tant dû visages souriants, ni tant de mines décon«
fîtes, ni tel triomphe, ni tel tumulte. L'École des Femmes, sans désemparer, allait tenir chaque soir, de Noël jusqu'à Pâques, l'affiche du Palais-Royal et, presque tous les autres jours, se transporter en ville. Mais à travers quelles protestations, quels orages, quels échanges violents de paroles et d'écritures 1
Les attaques par le livre ou le théâtre ne pouvaient alors se produire aussi vite qu'aujourd'hui, à cause des lenteurs et difficultés du permis d'imprimer ou déjouer. Tandis que les adversaires jasaient, complotaient, griffonnaient dans l'ombre, les amis n'hésitèrent pas à se déclarer. Quatre jours après la première représentation, le jeune Boileau, connu seulement, dans le petit cénacle, par quelques satires non imprimées, envoyait son salut de nouvel an « à M. Molière » :
Ta muse avec utilité Dit plaisamment la vérité, Chacun profite à ton école; Tout en est beau, tout en est bon, Et ta plus burlesque parole Vaut souvent un docte sermon.
Nature, Vérité, Moralité, voilà décidément ce que réclament, avec les précurseurs, La Fontaine, Sorel, Furetière, Chapelle, les nouveaux combattants, Boileau et Racine. C'est le temps où les réunions de ces Jeunes-France, soit au cabaret, soit chez Boileau, rue du Vieux-Colombier, furent les plus fréquentes, cordiales et fécondes pour l'avenir.
Boileau terminait ses stances par le conseil de laisser « gronder les envieux ». Ils allaient gronder,
en effet. Dès le mois de février, un jeune arriviste, Donneau de Visé, le futur journaliste, fondateur du Mercure galant, ouvrit le feu dans ses Nouvelles Nouvelles contre « cette pièce que tout le monde a trouvée méchante, mais où tout le monde a couru... le sujet le plus mal conduit qui fût jamais... » Il se déclarait « prêt à soutenir qu'il n'y a point de scène où l'on ne puisse faire voir une infinité de fautes ». Force lui est bien, pourtant, d'avouer que « jamais comédie ne fut si bien représentée; chaque acteur sait combien il doit faire de pas, et toutes ses œillades sont comptées ». Aveu naïf et intéressant des qualités exceptionnelles de Molière comme metteur en scène, instructeur des comédiens, acteur lui-même. Donneau terminait son pamphlet par l'éloge de l'Hôtel de Bourgogne « où l'on préparait une pièce pleine de ces tableaux du temps qui sont présentement en si grande estime... Elle est, à ce que l'on assure, de celui qui a fait les Nouvelles Nouvelles ». Cet « à ce que l'on assure » est charmant et d'une saveur de réclame assez moderne.
Aux environs de Pâques, le dépit des jaloux et des envieux dut s'exaspérer à l'annonce d'une nouvelle faveur royale. Molière, recevait pension « en qualité de bel esprit ». Il était couché sur l'état pour la somme de 1 000 livres « comme excellent poète comique » à côté du vieux Pierre Corneille « premier poète dramatique du monde » pour 2 000 livres, et du jeune Racine pour 800 livres. Parmi les autres portes, un seul était plus favorisé que Corneille, « le sieur Chapelain, le plus grand poète français qui ait jamais été et du plus solide jugement ». C'était
Chapelain, sans modestie comme sans rancune, qui avait dressé les listes et rédigé les notes.
Molière « s'empressa de remercier le roi en vers ». Avec quelle joie il semble avoir saisi l'occasion de pousser une nouvelle pointe, légère encore, mais droite et franche, contre ces Marquis, dont il avait trop souvent essuyé les mépris plus ou moins dissimulés! Avec quelle verve d'ironie, en vers libres, d'un tour libre, costumant la Muse en Marquis, il lui enseigne les façons de s'habiller à la mode, de se pousser au lever du roi, parmi la cohue des courtisans, de s'y faire valoir, par sa jactance et son impertinence !
Vous savez ce qu'il faut pour paraître Marquis,
N'oubliez rien de l'air ni des habits... Arborez un cbapeau chargé de trente plumes
Sur une perruque de prix, Que le rabat soit des plus grands volumes
Et le pourpoint des plus petits.
Jetez-vous dans la foule et tranchez du notable : Coudoyez un chacun, pas du tout de quartier :
Poussez, poussez, faites le diable
Pour vous mettre le premier.
Quelques jours après, V École était reprise avec mêmes applaudissements. De tous côtés aussi grondaient de nouvelles menaces d'hostilité. Mais avant même que Donneau de Visé, Boursault, Robinet, Montfleury et d'autres aient eu le temps de démasquer leurs batteries souterraines, Molière, ouvrant le feu, avait forcé les assaillants à se découvrir. La Critique de V École des Femmes éclate au Palais- Royal, le vendredi 1er juin 1663. La pieuse reinemère, Anne d'Autriche, en accepte la dédicace
« Elle qui prouve si bien que la véritable dévotion n'est point contraire aux honnêtes divertissements, Elle qui, de ses hautes pensées et de ses importantes occupations, descend si humainement dans le plaisir de nos spectacles et ne dédaigne pas de rire, de cette nie me bouche qui prie si bien Dieu... »
C'est alors que toutes les rancunes se déchaînent. Nombre de gens se crurent visés, quelques-uns avec raison, dans ces portraits, gravés à la pointe sèche, de poètereaux envieux, de critiques aigres, d'amateurs prétentieux et ignorants. Le duc de la Feuillade, l'homme du « Tarte a la crème, morbleu ! tarte à la crème », rencontrant Molière dans une galerie de Versailles, « l'aborde avec les démonstrations d'un homme qui voulait lui faire caresse », lui frotte le visage contrôles boutons de son pourpoint « fort durs et fort tranchants », et lui met tout le visage en sang. Une pareille insulte ne pouvait, naturellement, qu'exciter l'indignation du roi. Nous ignorons comment le duc fut réprimandé, mais il le lut, et peu de temps après, Racine écrivait à l'abbé Le Vasseur : « Je n'ai pas trouvé aujourd'hui le comte de Saint-Aignan au lever du roi, mais j'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui; il a été bien aise aussi que j'y fusse présent. » La publicité de cette faveur lui devenait, en effet, de plus en plus nécessaire.
La Zélinde par Donneau de Visé n'avait pu. il « -i vrai, être représentée, mais sa venimeuse brochure courait partout, et Ion annonçait la représentation du Portrait du Peintre ou Contre-Critique de C Ecole
des Femmes, par Boursault. Encore une fois, Molière n'attend pas l'attaque. V Impromptu de Versailles, joué à Versailles, le 14 octobre, riposte d'avance au coup monté par l'Hôtel de Bourgogne, où l'on ne fut prêt que le 17 novembre. C'est en vain que, sous cette cinglante volée d'une bastonnade impitoyable, Visé s'efforce encore de regimber par la Vengeance des Marquis, Robinet, par le Panégyrique de V École des Femmes, Montfleury par l Impromptu de t Hôtel de Condé. La bataille du bon sens, la cause de la liberté satirique est définitivement gagnée. Les vaincus, aux abois, en sont réduits à se servir d'armes empoisonnées. Visé accuse hypocritement le souverain de trahir sa fidèle noblesse, et le vieux Montfleury adresse au roi une requête où il accuse Molière d'avoir épousé la fille de sa maîtresse. « Mais Montfleury, dit Racine, n'est pas écouté à la Cour. »
Quelques jours après, en effet, Louis XIV saisit l'occasion de prouver à son comédien quel cas il pouvait faire de toutes ces vilenies. Le 28 février 1664, Mlle Molière ayant mis au monde un second fils, Louis XIV s'en déclare le parrain, en prenant pour commère sa belle-sœur, Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, la charmante Madame depuis si longtemps bienveillante au poète. Le roi se fait représenter, à Saint-Germain-l'Auxerrois, par le duc de Créqui, ambassadeur à Rome, la duchesse par la maréchale de Choiseul.
LA GRANDE LUTTE (lG6i-1669)
Le jeune roi, ambitieux et glorieux, marchandait de moins en moins ses faveurs au poète-histrion en qui son égoïsme clairvoyant avait pressenti et expérimente, comme en d'autres bourgeois de métiers divers, un collaborateur utile pour ses entreprises. En revanche, il exigeait de lui, comme de tous les autres, une activité infatigable, toujours docile et prompte à la besogne. A l'heure même où naissait l'enfant qu'allait honorer son auguste parrainage, le père, par son ordre, s'attelait d'urgence à la confection d'un ballet qu'on devait représenter chez la reine-mère. Ces ballets, où le beau Louis, entouré de ses élégants gentilshommes, déployait complaisamment aux yeux de sa femme, de sa mère et de Mlle de la Vallière, toutes ses grâces de danseur, faisaient fureur à la cour. Toute cette jeunesse, enfin débridée, n'aimait pas moins à rire qu'à danser et le rire de Molière lui devenait une distraction et une excitation nécessaires.
Suivant ses habitudes d'habile manœuvrier, dans la farce comique, où devaient s'encadrer les entrechats des gentilshommes avec les madrigaux galants à leur adresse, Molière ne se fit pas faute d'allusions actuelles et personnelles. Le Mariage forcé rappelait, dit-on, une aventure récente du comte de Grammont. Ce joli fat, ayant compromis en Angleterre Miss Hamilton, avait oublié de l'épouser, mais les deux frères de la fille l'avaient rejoint à Douvres et forcé, l'épée en main, de réparer cette négligence. A travers les réminiscences de Rabelais, quelques-uns aussi crurent deviner, dans les allures émancipées de Dorimène, la peinture, volontairement chargée, des façons de Mlle Molière , dont les coquetteries commençaient d inquiéter le mari laborieux, surmené, maladif, irritable. Molière, en y jouant, de nouveau, comme toujours, le rôle ingrat et ridicule, celui de Sganarelle, semblait bien, il est vrai, attaquer de face les malintentionnés pour n'être point attaqué. Rire le premier, rire plus fort que tous, de ses propres inquiétudes et de ses propres misères, c'était ne laisser à personne le droit d'en affirmer l'existence ni d'en mesurer l'étendue. Néanmoins, en se donnant à lui-même, sous un costume d'emprunt, tant de raisons pour excuser un mariage disproportionné, en se complaisant, avec une telle opiniâtreté, en des illusions de tolérance délicate et de tendres attentions, pour s'assurer l'affection et la vertu d'une indigne compagne, jusqu'au remords final, ne prêtait-il pas le flanc à toutes les malignités? S'il riait à gorge déployée, ne pouvait-on insinuer qu'il riait jaune? Quelques-uns n'y manquèrent pas.
Quoi qu'il en fût, comme on était, dans le monde religieux et le monde lettré, en pleines querelles théologiques et philosophiques, entre jansénistes et jésuites, cartésiens et gassendistes, la consultation grotesque de Pancrace et Marphurius, l'un bourré de réalisme aristotélique , l'autre empoisonné de scepticisme pyrrhonien, désopila son auditoire mondain, que harassaient toutes ces batailles de syllogismes et ces subtilités de controverses. On vit bien que, même dans ses bouffonneries les plus grotesques, l'auteur des Écoles entendait et savait faire accepter par son public quelque sage leçon de bon sens.
Le roi, d'ailleurs, enivré de ses succès diplomatiques, avait en tête de plus fiers projets. Depuis trois ans, des milliers d'ouvriers travaillaient à Versailles. Sans être achevé, le palais était déjà fort agrandi et les jardins réunissaient assez d'embellissements pour qu'on pût les offrir à 1 admiration des courtisans. Louis résolut d'inaugurer leurs splendeurs par des fêtes somptueuses dont la postérité garderait le souvenir. Le duc de Saint-Aignan fut chargé de préparer les Plaisirs ae V lie enchantée. Il s'adjoignit, suivant l'ordre royal, Vigarani pour les décors, Lulli pour la musique, Molière pour le théâtre. Ces fêtes extraordinaires, dont les gravures d'Israël Sylvestre et tant de relations nous ont conservé le détail, occupèrent sept journées du 7 au 13 mai. La troupe du Palais-Royal, arrivée le 30 avril, continua d'y fonctionner jusqu'au 22 mai, presque sans relâche, soit en jouant la comédie, soit eu iigurant, sous costumes allégoriques, mêlée aux
gentilshommes et grandes dames, dans les mascarades, cavalcades, courses de bagues, intermèdes incessants, où le roi lui-même s'attribuait souvent le rôle principal.
Dès le premier jour, les trois Fameuses Comédiennes ravirent tous les yeux et enflammèrent quelques cœurs, la Du Parc, en Printemps, la Molière en Siècle d'Or, la Béjart, en Diane, juchée sur la cime d'une montagne roulante, à côté de Molière en dieu Pan. Le lendemain 8 mai, la Molière reparut dans la nouvelle pièce de son mari, la Princesse d'Élide, et le surlendemain dans le Ballet du palais d'Alcine, avec la De Brie, en nymphe suivante de lafière Du Parc, l'irrésistible Fée. Nouveau succès de beauté pour elle, nouveau succès d'esprit et de gaîté pour l'auteur-acteur de la comédie pseudo-grecque où sa verve gauloise avait trouvé moyen de réchauffer la froideur pédantesque des ballets mythologiques par l'introduction de la bouffonnerie sarcastique et de la farce réaliste. On pouffa de rire en l'entendant, tour à tour, débiter ses drôleries sous la casaque d'un valet de chiens ou les grelots d'un fou de cour. « Un fou, ou soi-disant », écrivait le soir même un invité, « plus heureux, plus sage que trente docteurs qui se piquent d'être des Gâtons;
« Et pour moi, je tiens qu'à la Cour N'est pas fou qui plaît à son maître. »
Or Molière plaisait à son maître. En quelques jours, sur le canevas d'une comédie par Moreto, El Desden con el Desclen fort applaudie à Madrid, il avait bâclé, en vers, les deux premiers actes et,
faute de temps, fait répéter et jouer les trois derniers en prose. « La princesse n'avait eu le temps que de prendre un de ses brodequins et elle était venue donner des marques de son obéissance, un pied chaussé et l'autre nu. »
Telle quelle, cette transformation, vive et sans gène, d'un délicieux imbroglio sentimental et poétique en une mixture de parade foraine et de pastorale héroïque, enchanta la cour. Les jours suivants, Molière la ravit encore par d'autres gaîtés de son répertoire. C'est alors que, la voyant à point, se croyant assez fort pour lever son masque de fou devant la noble assemblée, la veille même de leur séparation, il voulut se montrer de nouveau, avec son vrai visage, celui d'un philosophe militant et justicier, maniant le fouet de la satire. Il allait le faire, cette fois, avec une telle vigueur que les éclats sonores en retentiraient bientôt jusqu'aux extrémités du monde.
Le lundi soir, 12 mai, le Roi Très Chrétien, 1rs pieuses reines espagnoles Anne d'Autriche et Marie- Thérèse écoutèrent les trois premiers actes de l'Imposteur. La pièce était-elle réellement achevée? Ou bien le prudent lutteur jugeait-il à propos de s'en tenir là pour le moment, de tàter un terrain brûlant avant de risquer les déclarations cyniques de Tartuffe aux quatrième et cinquième actes, dévoilant toute l'ignominie du faux dévot, ingrat, paillard, voleur? Complète ou non, l'œuvre était, selon toute apparence, connue du roi et sa représentation autorisée par lui. « On la trouva fort divertissante », dit la relation officielle.
Divertissante pour tous? Non, assurément. Au premier abord, ce fut, pour la plupart, une gênante surprise, pour beaucoup un effroyable scandale. L'expression de ces sentiments divers d'inquiétude ou de répulsion s'était forcément contenue devant l'attitude royale. Dès le lendemain, elle éclata. L'archevêque de Paris, confesseur du roi, M. de Péréfixe, se fit l'interprète des plaintes soulevées par cette audacieuse satire, où nombre de dévots sincères se croyaient suspectés et bafoués en même temps que les faux dévots. Le roi était parti pour Fontainebleau. Molière l'y rejoignit, obtint, à quelques jours d'intervalle, plusieurs audiences, tandis que la tempête grossissait et montait. Le roi, pour la calmer, dut donner une apparence de satisfaction aux plaignants. « Quoiqu'on ne doutât pas des intentions de l'auteur, il défendit pourtant la pièce en public et se priva lui-même de son plaisir pour n'en pas laisser abuser à d'autres moins capables d'en faire un juste discernement. » Molière pourra lui écrire : « Votre Majesté m'ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'Elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu'Elle me défendait de produire en public. »
En fait, deux mois après, quand le cardinal Chigi, légat du Pape, vint à Fontainebleau apporter les excuses du Saint-Siège pour l'insulte faite à l'ambassadeur, duc de Créqui, ce fut Molière qu'on appela pour le distraire. Sa tactique fut la même qu'à Versailles. Après avoir fait rire l'Eminence par la Princesse d'Élide, il sollicita une audition pour la pièce incriminée par le clergé français. Le T<irt/i/[e,
sous son vrai nom, reparut, en appel, devant le juge le plus autorisé. L'Éminence, accoutumée aux libertés italiennes, marqua sa satisfaction par un fin sourire, qui devint bientôt, dans un placet, « l'approbation de M. le Légat et de MM. les Prélats ». Après cette consultation, tout le monde sut que penser de la défense royale. C'est à qui, prince, seigneur, gros bourgeois, invitera chez lui Molière, soit pour une représentation, soit pour une lecture. Pas de belle réunion, pas de bon repas sans lui :
Molière, avec Tartuffe, y doit jouer son rôle.
Ceux même qui semblent ses victimes les plus nettement visées et les mieux atteintes, jésuites et jansénistes, se laissent tenter par la curiosité. Le 26 août, une représentation chez une des nobles protectrices de Port-Royal, Mme de Longueville ou Mme de Sablé, ne fut suspendue que par la coïncidence du plus fâcheux contretemps : ce jour-là même les agents royaux procédaient à l'expulsion des Vénérables Mères de la sainte maison. Des représentations ou lectures furent données chez l'académicien Montmaur, Ninon de Lenclos, Monsieur, frère du Roi, Madame, sa belle-sœur, « dans un temps où Sa Majesté était irritée contre les dévots de la Cour et quelques prélats qui s'étaient avisés de lui faire des remontrances au sujet de ses amours ». Plusieurs se succédèrent chez le grand Condé qui, dès le premier jour, avait pris hardiment la défense de Molière.
Huit jours après que V Imposteur eut été défendu, on représenta devant la Cour une pièce intitulée Scarantouche ermite.
et le Roi, en sortant, dit au Grand Prince : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ». A quoi le Prince répondit : « La raison de cela, c'est que la comédie de Scaramouche joue le Ciel et la Religion, dont ces Messieurs-là ne se soucient point; mais celle de Molière les joue eux-mêmes; cest ce qu'ils ne peuvent souffrir, n (Préface de Tartuffe. Mars 1669.)
Par reconnaissance, c'est à Condé, au château de Raincy, qu'il fit l'honneur, le 29 novembre, de présenter enfin la Comédie « parfaite, entière et achevée en cinq actes ». Tartuffe allait encore reparaître, nombre de fois, chez les Condé, à Paris et à Chantilly. Néanmoins, pour qu'il remonte sur un théâtre public, il faudra encore cinq années, cinq longues et dures années, de lutte acharnée contre des oppositions respectables ou intéressées, durant lesquelles le poète-comédien dut déployer autant d'opiniâtreté et d'activité physiques et intellectuelles que le roi mit de volonté intime et de souplesse extérieure à concilier ses devoirs de souverain avec ses sympathies personnelles.
Durant même le séjour du roi à Fontainebleau, les invectives contre le poète avaient pris le ton le plus menaçant. Le curé de l'église Saint-Barthélémy le dénonçait au roi dans un pamphlet servile comme « un démon vêtu de chair et habillé comme un homme, le plus signalé impie et libertin qui fût jamais dans les siècles passés, qui méritait par cet attentat sacrilège et impie un dernier supplice exemplaire et public, et le feu même, avant-coureur de celui de l'enfer ». Le roi fit sans doute adresser quelques réprimandes à cet ecclésiastique fanatique
qui s'apaisa. Molière, menacé du bûcher, ne tarda point à riposter, par une offensive plus violente et de plus haute portée. Le 15 février 1665, le Palais-Royal donnait le Festin de Pierre.
Cette fois, rien à dire pour le sujet. C'était la reprise d'une moralité édifiante, d'une pieuse légende, d'un mystère dès longtemps populaire sur les tréteaux catholiques d'Espagne et d'Italie, que des traductions ou adaptations récentes venaient de remettre à la mode en France. Le drame de Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla y Combidado de piedra, avait été joué à Paris en 1660, par une troupe espagnole, celui de Giliberto et de Cicognini, 77 Convitato di pietra (le Convive de pierre) par les Italiens à Paris et Lyon. Dorimont et Yilliers, sous les titres étranges du Festin de Pierre (!) ou le Fils criminel, ou l'Athée foudroyé, les avaient traduits et adaptés à la scène française. En province et dans la capitale, grâce à la variété des décors, aux effets fantastiques de la mise en scène, leurs tragi-comédies, montrant la débauche et le crime punis par un miracle, attiraient la foule et grossissaient les recettes. En voyant Molière, à son tour, entrer dans la lice et reprendre cette légende édifiante à son compte, la cabale des faux dévots pouvait croire à son repentir ou, du moins, à sa soumission : l'erreur ne fut pas de longue durée.
Dès les premières scènes, ils purent voir que l'adversaire n'avait pas désarmé, bien au contraire. D'abord, le banal débauché d'Espagne qui finit par demander la confession in extremis, s'était changé en vrai libertin français , gentilhomme cynique,
insolent, spirituel, athée raisonneur et ironique, se mettant au-dessus de toutes les lois comme audessus de tous les scrupules. C'était bien un de ces marquis à plumes que Molière voyait parader et caqueter autour de sa femme, pères ou grand-pères des futurs Roués de la Régence. Jamais les vices élégants et monstrueux d'un certain nombre de jeunes courtisans n'avaient été mis à nu avec cette impitoyable franchise et cette verve brillante. Déjà la surprise était vive, mais le scandale fut à son comble, au cinquième acte, lorsque, pour compléter la collection de ses infamies , Don Juan, déguisé en ermite, répète devant son père dupé et son valet ahuri, en l'aggravant d'une froide misanthropie, avec une abominable et superbe éloquence, la profession de foi jésuitique, déjà débitée aux pieds d'Elmire par Tartuffe :
L Hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus... C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée, et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement, mais l'Hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main, ferme la bouche à tout le monde et jouit dune impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti...
C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes, mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai à petit bruit... Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je serai le vengeur des intérêts du Ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, je saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront
d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée.
C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.
Les coups étaient trop cinglants pour que les flagellés, ou leurs dupes, fussent lents à regimber. Le roi, sans nul doute, avait connu la pièce. Il garda encore, dans la circonstance, tout son sang-froid, voulant apaiser toutes les passions et concilier la liberté de la satire avec les égards dus à des susceptibilités honnêtes et respectables. Dès la seconde représentation, la scène du pauvre à qui Don Juan offre l'aumône à la condition qu'il renie Dieu, fut supprimée. D'autres retranchements furent encore opérés les jours suivants. Néanmoins, le flot des récriminations, plaintes et malédictions grossissait et montait tellement qu'après 15 représentations, la veille des vacances de Pâques, la pièce disparut de l'affiche. Le libraire qui avait acquis le texte n'osa le publier. Ce chef-d'œuvre, précurseur du drame moderne, ne devait être imprimé, avec coupures, qu'après la mort de l'auteur, en 1082.
La querelle, d'ailleurs, ne s'apaisait point. Un libelle, cauteleux et perfide, du à la plume exercée d'un avocat au Parlement, le sieur Rochemont, accuse Molière de « mettre la Farce aux prises avec l'Evangile! » Gomme « rien n'a jamais paru de plus impie dans le paganisme » il rappelle, lui aussi, avec aménité, qu'Auguste envoya au supplice un bouffon qui avait raillé Jupiter, et que Théodose « avait condamné aux bètes des farceurs qui tournèrent en dérision nos cérémonies ». Conclusion : un appel à la justice exemplaire de Louis XIV, avec
l'espérance « que ce même bras séculier qui est l'appui des religions abattra tout à fait ce monstre et confondra à jamais son insolence ».
Le pamphlet de Rochemont avait paru dans les derniers jours d'avril. Les amis de Molière se préparaient à répliquer par une Réponse aux observations touchant le Festin de pierre, et une longue Lettre sur ces observations, dissertations en règle, dans lesquelles on a cru sentir la collaboration même de l'auteur attaqué. Mais, avant que ces protestations fussent imprimées (en juillet) le Roi avait déjà donné sa réponse. Le 12 juin, appelé à Versailles, Molière avait écrit un prologue pour une comédie de Mlle Desjardins, le Favori, et il l'avait joué lui-même, faisant le rôle d'un marquis, plus ridicule que jamais, qui s'installe sur le théâtre, malgré la résistance des gardes, interpelle insolemment le parterre et se querelle avec les spectateurs. Au mois d'août, après la publication des apologies, le roi rappelle le poète à Saint-Germain, et lui donne une marque plus éclatante de sa protection fidèle en demandant à son frère, protecteur en titre de la troupe, de la lui céder, directeur et acteurs. Les anciens bohèmes de 1' « Illustre Théâtre » seront désormais les Comédiens du Pioi avec une subvention de 6 000 livres. L'encouragement venait à point. Molière était las, moralement, physiquement, épuisé par tant de déboires, persécutions, démarches, inquiétudes, dans cette lutte acharnée. Il lui suffit, d'ailleurs, de ce retour de fortune, pour rebondir avec sa souplesse si habituelle, sur son tremplin. Et le voilà qui, de suite, s'élance contre de nouveaux adversaires !
Après les pédants littéraires, les grands seigneurs insolents, les hypocrites d'église ou de cour, le tour allait venir des grands docteurs orgueilleux et des hypocrites de la science. Les médecins vont passer sous ses étrivières. Déjà, dans Don Juan, il leur avait poussé la première botte : « Tout leur art est pure grimace. C'est une des plus grandes erreurs qui soit parmi les hommes ». Une farce, les Médecins (plus tard V Amour médecin), jouée à la cour le 15 septembre, au Palais-Royal sept jours après, souleva de suite et partout un rire inextinguible. Sans doute, certaines plaisanteries sur la médecine et les médecins, depuis le Moyen âge, se répétaient sans cesse sur les tréteaux français, italiens, espagnols, mais générales, banales, peu variées. Cette fois c'étaient vraiment les sottises, ignorances, suffisances, avidités contemporaines saisies sur le vif, analysées et flagellées sans ménagements. Qui plus est, cette fois, on pouvait reconnaître les victimes soit à leurs défauts physiques, soit à leurs noms à peine déformés. Toutes, des personnalités illustres, officielles, les princes môme de la science : Des Fougerais (Desfonandrès), Esprit (Ba/tys), Guénaut (Macroton , Yvelin (Fillerin), les trois derniers médecins de Monsieur, de la Reine et de Madame, de la pauvre Madame qui devait, quelques années après, si tristement et brusquement, mourir entre leurs mains ignorantes. On accusa le médecin de Molière, le Dr de Mauvillain, doyen de la Faculté, d'avoir fourni des notes sur ses confrères. On chuchotait tout bas que le roi encore n'était pas étranger à cette nouvelle campagne, lu jour que Molière lui présentait Mauvillain : « Voilà
donc votre médecin, dit Louis XIV, que vous fait-il? — Nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes; je ne les fais point et je guéris ». L'obstiné rieur disait-il bien la vérité? En fait, il se sentait de plus en plus tourmenté par sa maladie de poitrine, il suivait un régime, ne buvait que du lait et ne guérissait pas. Ses diatribes arrières contre les impuissances et les prétentions médicales ressemblent parfois à des explosions de désespoir personnel. On y doit trouver aussi le trop juste ressentiment de mille fâcheuses erreurs contemporaines.
Or, en ce moment, Molière souffrait plus que jamais d'un affaiblissement physique qui le rendait incapable de faire face à tous les chagrins et tous les soucis dont il était assailli, à tous les devoirs et obligations de son métier et de sa situation. De tous cotés, ce n'était que tracas et crève-cœurs. Après les interdictions de Tartufe et de Don Juan, au milieu d'une guerre incessante de calomnies et de menaces, une avalanche de douleurs intimes. Au théâtre, c'est Racine, le beau jeune poète, dont il avait encouragé les débuts, inspiré les essais, jourla première pièce la Thébaïde, Tannée précédente, et la seconde, Alexandre, en cet instant même (4 décembre), qui, par hâte d'ambition ou lâcheté d'amour, le trahit, l'abandonne, fait jouer, sans crier gare, le même Alexandre en concurrence par la troupe rivale, à l'Hôtel de Bourgogne, prépare la désertion de la Du Parc, la hautaine et capricieuse Marquise. Dans son intérieur, ce sont les légèretés incorrigibles d'Armande, les premiers pardons suivis de raccommodements éphémères, et
les raccommodements suivis de douloureuses séparations qui, en se répétant, exaspèrent, désespèrent l'opiniâtreté d'une généreuse affection, tendre comme celle d'un amant, délicate comme celle d'un père.
Cette année-là, au début de l'hiver, il lit une rechute si grave que le bruit de sa mort se répandit. Il ne put remonter en scène durant les mois de décembre et janvier. Est-ce à ce moment, que, d'après ses amis, « profondément découragé, il essaya
de vivre en vrai philosophe toujours occupé de
s'assurer une réputation d'honnête homme, sans
se mettre en peine des humeurs de sa femme qu'il laissait vivre à sa guise, quoiqu'il conservât toujours pour elle une véritable tendresse » ? C'est vraisemblable. Mais si cette crise, physique et morale, fut l'une des plus pénibles que l'homme eut à traverser, ce fut celle où le poète indigné trouva son inspiration la plus haute et la plus noblement humaine. De cette misanthropie passagère du mari, de l'ami, de l'auteur ulcérés, jaillit, comme un cri de soulagement et de vengeance, cette magnifique confidence des douleurs longuement souffertes, le Misanthrope, joué au Palais-Royal le 4 juin 16(56!
Cette fois, on ne pouvait plus reprocher au farceur un succès dû aux jeux de la scène, aux surprises de l'intrigue, à la verdeur du langage. Nulle intrigue, nul coup de théâtre, nulle action qu'une action morale. Rien qu'un développement de psychologie passionnelle dans un seul personnage et de psychologie sociale autour de lui. Jamais on n'avait exprimé, avec si peu de moyens et une
telle profondeur, quelques-unes des émotions les plus vives et les plus communes de l'âme humaine. Cette simple et poignante tragédie, d'abord lue dans le salon de Mme d'Orléans, avait été fort applaudie par les gens éclairés de la cour et de la ville. Elle était d'une trop haute portée pour être aussi vite comprise par un public plus nombreux, moins choisi, mal préparé. Le parterre, surpris, fut désappointé. Les recettes, après la seconde représentation, baissèrent rapidement et descendirent jusqu'au minimum. Pour sauver la situation, il fallait donc, au plus vite, une bouffonnerie. Molière n'eut qu'à fouiller dans la malle des tournées provinciales, pour en sortir le Fagatior qui, en quelques jours, devint le Médecin malgré lui.
Grâce à cet appoint (6 août) le Misanthrope put reprendre sa carrière. Le paysan madré protégea et fit passer le trop crédule et distingué gentilhomme. Le Vilain mire du moyen âge, le Fagatior du Languedoc, sous leur nouveau costume, donnèrent autant de joie aux Parisiens du xvn" siècle que leurs pères et aïeux en avaient donné à leurs ancêtres. C'était toujours la vieille Gaule accourant au secours de la nouvelle France!
A peine le Médecin malgré lui avait-il rendu à l'auteur du Misanthrope la faveur populaire qu'il lui fallut aussitôt satisfaire à un nouveau caprice royal et collaborer au Ballet des Muses, qu'on organisait au château de Saint-Germain sous la direction de Benserade. Molière, pour sa part, y fournit trois morceaux bien divers : le 2 décembre, une sorte d'idylle héroïque, Mélicerte, le 5 janvier, une parodie
la grandi: lutte. 67
champêtre, la Pastorale comique, le 14 février, une fantaisie comico-romantique, le Sicilien ou V Amour peintre. Le sujet de Mélicerte était pris dans le célèbre roman de Mlle de Scudéry Artamènc, ou le Grand Cyrus; c'était l'histoire sentimentale de Pisastris et de Timante transportée de l'Egypte précieuse des salons de Rambouillet, dans une vallée de Tempe versaillaise. L'auteur-acteur-directeur fut, cette fois, si pressé dans son improvisation que Mélicerte, comme la Princesse d'Élide, en resta, pour les rimes, au second acte; elle fut jouée telle quelle et ne fut jamais complétée. La rapidité de travail s'y trahit à chaque pas et, pourtant, nulle part Molière n'a semé de vers plus charmants et plus tendres, d'un rythme si élégant et souple, embaumés de parfum antique. Quelques-uns en vont être repris ou imités par le vieux La Fontaine et le jeune Racine, quelques autres y font pressentir André Ghénier. Le rôle principal du bel adolescent Myrtil, séducteur innocent de Mélicerte et des autres nymphes, était joué par le jeune Baron. Molière, ravi des dispositions théâtrales de son élève, s'occupait de son instruction avec tant d'affection que Mlle Molière en était jalouse. Un jour qu'elle s'était emportée jusqu'à le souffleter, Baron s'était enfui de la maison; on ne l'y avait ramené qu'à grand'peine. Mélicerte, où la Molière joua le rôle de celle qui aime Baron-Mvrtil. lut. semble-t-il, un acte de vraie ou fausse réconciliation. Toujours est-il que Molière oublia Mélicerte, et que, vingt-cinq ans après sa mort, lorsque le lils de sa veuve remariée an comédien Guérind'Estriché, eut la malencontreuse imper-
tinence de remanier et compléter l'œuvre interrompue, mais demeurée dans le souvenir des lettrés, il ne trouva, nous dit-il, dans la valise posthume, aucun scénario, ni canevas des trois derniers actes.
De la Pastorale comique, il ne reste que quelques fragments sans intérêt, des couplets à chanter. Le Sicilien, heureusement, ouvrage plus ancien peutêtre, était achevé. On le reprit trois fois avec un succès extraordinaire, les 14, 17, 19, et lorsque la troupe quitta Saint-Germain, le roi lui fit donner une gratification de 6 000 livres. Toutefois, son chef était épuisé par ce surmenage de productions, d'agitations. de douleurs. Il retomba si gravement malade qu'on désespéra de lui quelques jours, il ne se remit qu'à grand'peine. C'est le 10 juin seulement qu'il put, au Palais-Royal, reparaître dans le Sicilien. La délicieuse fantaisie fut aussitôt saluée comme un chef-d'œuvre par les amateurs. On y admira une liberté et une franchise croissantes dans le jeu scénique et le dialogue, une étendue nouvelle d'observation dans la variété des types nationaux et étrangers, dans la peinture des tempérament et façons diverses d'aimer, sentir et agir chez un Italien du Midi, chez une Grecque, chez un Français.
Toutes ces alternatives de souffrances et victoires ne faisaient point perdre de vue à Molière le but suprême de ses désirs, la reprise de Tartuffe. Après ces nouvelles preuves de soumission et de talent données à Saint-Germain et à Paris, il se crut en mesure de rouvrir la lutte. Le roi, en partant pour l'armée des Flandres, lui accorda l'autorisation verbale de faire remonter sur les planches
ï Imposteur, mondanisé et défroqué, Panulphe au lieu de Tartuffe, hypocrite de cour au lieu d'hypocrite d'église, en habit de ville, grand collet, dentelles et rubans, avec l'épée. Presque rien de changé, sans doute, aux gestes et paroles. Tartuffe reparut donc le 5 août au Palais-Royal, trop petit pour contenir la foule qui s'écrasait. Ce fut un triomphe étourdissant.
Mais, si le roi était loin, les dévots étaient là : sincères ou de grimace, ils veillaient. En l'absence du souverain, la police appartenait au Parlement. Son respectable président, M. de Lamoignon, janséniste austère, blessé dans ses sentiments de piété, dès le lendemain fit interdire la pièce. Les affiches sont lacérées, les portes fermées, des gardes en armes posés devant le Palais. Molière, sans perdre de temps, court chez la duchesse d'Orléans. Celle-ci dépêche à son tour chez le Président un de ses officiers, un messager maladroit, qui gâte tout, n'obtient rien. Les saints faisant la sourde oreille, il faut s'adresser au bon Dieu! La Grange et la Thorillière, les deux plus distingués de la troupe, hommes de sens et de tact, esprits clairs et bons diplomates, s'élancent, dès le 8 août, en poste, sur la route de Flandre, chargés dune supplique pour le roi :
... Dans l'état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu'au lieu où je vais la chercher ?... La cabale s'est réveillée... Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde... J'attends avec respect l'arrêt que Votre Majesté daignera
prononcer sur cette matière; mais il est très assure, Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire de comédie si les Tartufes ont l'avantage, qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, ils voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui potirront sortir de ma plume.
Le roi reçut très bien les deux messagers. « Monsieur nous protégea à son ordinaire, et Sa Majesté nous fît dire qu'à son retour à Paris, Elle ferait examiner la pièce et que nous la jouerions. Après quoi, nous sommes revenus. Le voyage a coûté 1 000 livres à la troupe. » Malheureusement, le retour du roi se fit attendre. Dès le 11 août, l'archevêque de Paris avait lancé une ordonnance interdisant « à toutes personnes du diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et prétexte que ce soit et sous peine d'excommunication ». Une entrevue de Molière avec le Président de Lamoignon, ménagée par Boileau, n'obtint aucun adoucissement. Lors du retour du roi, le 7 septembre, Molière, profondément découragé, repris par ses maladies, épuisé par la lutte, sembla prêt, en effet, à exécuter sa menace, à se retirer du théâtre. Le Palais-Royal resta fermé durant sept semaines. C'est le 25 septembre seulement que, sur les instances de ses amis, il se décida à le rouvrir avec le Misanthrope.
Il semble que, cette fois encore, malgré l'interdiction maintenue pour le Tartuffe, il ait été relevé, dans son abattement, par quelque assistance royale. Et lorsqu'après quelques mois de retraite laborieuse, ragaillardi, comme d'habitude, et surexcité par les épreuves, il montra n avoir rien perdu de sa verve en donnant Àmphytrion, à la ville et à la cour, pour
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leurs étrennes de 1668, on crut trouver, dans cette élincelanle et victorieuse rivalité avec Plaute et Rotrou, plus d'une allusion transparente aux dernières misères et consolations du poète de cour, serviteur des puissants :
Vers la retraite en vain la raison nous appelle. En vain notre dépit quelquefois y consent :
Leur vue a sur notre zèle
Un ascendant trop puissant, Et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
IS'ous rengage de plus belle.
La liberté, parfois irrévérencieuse, vis-à-vis des grands et de leurs vices, qui éclate, à chaque instant, dans les vers, au rythme libre, de cette spirituelle fantaisie, prouvait bien clairement et publiquement la rentrée du poète en des grâces qu'il n'avait jamais sérieusement perdues. Remis entrain par le succès, complétant ou recomposant, avec une sûreté rapide de mise au point due à son expérience plus mûre, d'anciens scénarios, il s'affirme, coup sur coup, avec une profondeur d'ironie douloureuse , artiste plus vivant que jamais, dans ces deux comédies, poignantes et presque tragiques, Georges Dandin, en juillet, l'Avare en septembre.
A travers tous ces événements, sa pensée, comme celle de ses amis, restait toujours attachée à Tartuffe. Durant l'année 1668, comme Chantilly, hors du diocèse de Paris, échappait aux foudres de l'excommunication lancées par Mgr de Harlay, le Grand Condé y avait fait représenter publiquement le Tartuffe, le 20 septembre. Il s'était déjà donné, clandestinement, la même satisfaction, dans son
Hôtel, a Paris, le 4 mai. Il devenait clair qu'il suffirait d'une occasion pour que l'interdiction ecclésiastique fût levée par l'autorité royale, Molière la crut venue, lorsqu'un bref- du pape Clément IX, mettant fin aux dissentiments avec la cour de Rome, fut apporté à Versailles, et qu'une médaille fut frappée le Ie* janvier 1660 pour solenniser la conclusion de cette " Paix de l'Eglise . La Paixde l'Église devint vite, en effet, la Paix au Théâtre. La permission de - représenter le Tartuffe en public sans interruption » fut signée dès le ô février. Le même soir, une foule énorme « où l'on courut hasard d'être étouffé dedans la presse » applaudissait à tout rompre le revenant annoncé comme « pièce nouvelle ». On ne joua rien autre, au Palais-Royal, jusqu'aux vacances de Pâques. Encore fallut-il, les l«»in- de liberté, l'aller jouer chez les grands personnages. " beaucoup se plaignent ici, et 'es médecins aussi, dit fini Patin, vu qu'il n'y a plus que les comédiens qui gagnent au Tartuffe de Molière! »
Cette victoire ne fut attristée pour l'auteur que par la mort de son pire, le 25 février, dix jours après la première représentation. Jean Poquelin laissait des affaires fort embrouillées. Déjà, l'année précédente, son fils lui avait fait discrètement avancer 10 000 livr<^, par l'entremise et sous le nom de Rohault. Lot- du règlement de la succession, le 5 août, il se chargea, avec la même générosité reconnaissante, d'acquitter le passif.
La cause de Molière 'tait donc gagnée, à la ville comme a la cour, en province bientôt et à l'étranger
• lie de la liberté au
LA r.r.ANDE LUTTE.
mais, on pourra, de temps à autre, la bâillonner encore, on ne pourra plus l'étouffer. Par sa franche et énergique passion pour la vérité, le farceur philosophe, achevant l'œuvre de Descartes et de Pas .'.. a complété, pour la nation entière, pour la noblesse, la bourgeoisie, le peuple, laffran- - ment de pensée qu'ils avaient opéré dans lélite - - rits cultivés, et délivre de toutes les chaînes traditionnelles le génie national.
- hamp, remercia gaîment le roi par un court billet, où il lui recommandait pour un canonicat vacant, « le fils de son honnête médecin, qui lui promet, et veut s'obi: .:it notai:
taire vivre encore trente années ». Il s i demander en :pre jour de la
grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par les S Majesté . Mais, ajoute-t-il, i je suis, par cette première làyev.
et je le serais, par cette seconde, avec les médecins ».
Molière était-il réconcilié avec les dévots par les applaudissements publics librement enfin accordés à Tartuffe? Allait-il l'être avec les médecins parce que le fils de l'un d'eux, du sien, recevait de la faveur royale une sinécure ecclésiastique? Le fin railleur était trop avisé pour le croire. Le ton même de son remerciement, ironique et triomphant, semblait d'un fâcheux augure pour ceux de ses adversaires qu'il ne jugeait point encore suffisamment abattus. On le vit bien dès que les occasions, en apparence les moins opportunes, lui en furent offertes par toute la série des fêtes brillantes organisées, les années suivantes, dans les résidences royales, et auxquelles il prit la plus grande part, comme fournisseur d'intermèdes joyeux et de fantaisies bouffonnes, soit intercalés entre les divertissements musicaux et chorégraphiques, soit leur servant de prétexte et de cadre.
C'est une habitude de plaindre, et même d'accuser
Molière, pour s'être si coniplaisainmenl plié aux caprices et aux exigences de la protection royale. Pouvait-il agir autrement, après tant de bienfaits reçus? Est-il certain surtout qu'il eût envie de faire autrement? Homme d'action autant que de pensée, habile à se servir des gens autant qu'à disposer des choses, ne semble-t-il pas, au contraire, qu'il ait trouvé, dans ces récréations improvisées, d'heureuses satisfactions pour les besoins de son génie inventif autant que pour ceux de son amour-propre ? A voir l'entrain qu'il y déploie, comment s'imaginer qu'il en ait tant souffert? Dans ces ballets tour à tour mythologiques, allégoriques, bouffons, son imagination, délivrée de toutes les règles imposées au théâtre, échappant aux chaînes des unités, se mouvait avec plus d'aisance et pouvait se laisser plus franchement aller à toutes sortes de hardiesses et d'innovations. Ces alternatives de gravité mélancolique et d'explosions de joie, ne s'étaient-elles pas déjà naturellement succédé dans son œuvre, comme elles se succédaient dans sa vie? Chaque fois qu'il avait éprouvé quelque déboire à l'occasion de ses grandes œuvres, ne l'avait-on pas vu remonter, avec des éclats de rire bruyants, sur ses tréteaux de paradiste, pour se venger des autres et de lui-même, en reprenant des forces pour continuer la lutte ?
Si nous allons voir maintenant se succéder. presque régulièrement, le grave au bouffon, la farce à la poésie, que l'inspiration vienne du roi ou qu'elle vienne de lui, nous y reconnaîtrons une liberté d'esprit conforme aux éternels et doubles instincts de la nature humaine, mieux gardée parles hommes
de cour et par les gens du peuple, que par le dogmatisme des lettrés . En passant de M. de Pourceaugnac aux Amants magnifiques, du Bourgeois gentilhomme à Psyché', des Fourberies de Scapin aux Femmes savantes, de la Comtesse d? Escarbagnas au Malade imaginaire, Molière allait donner d'égales preuves d'une souplesse de génie et d'une fertilité de moyens comparables à celles de ses grands prédécesseurs, Shakespeare et Lope de Vega. Comment pourrions-nous partager aujourd'hui les préjugés scholastiques sur la dignité exclusive de la comédie régulière et classique dont Boileau, sévère ami de Molière, son loyal et ferme soutien, se faisait, auprès de lui, l'écho obstiné avec une sincérité de douleur touchante? Est-il vrai que l'auteur du Misanthrope se déshonorât lorsqu'il endossait la casaque de Scapin, ou s'exposait, sous le pourpoint de Pourceaugnac , aux poursuites armées des apothicaires? Pas' plus, assurément, que tous les princes et gentilhommes, qui, sous des déguisements allégoriques, dansaient autour de lui des entrechats. Tout ce monde était exubérant de jeunesse et de confiance, de vaillance et de sentimentalité, d'intelligence et de malignité : Molière s'associait naturellement à cette joie de vivre. Plus mûr, néanmoins, et plus réfléchi, il ne manquait pas de mêler, à tous les plaisirs qu'il leur donnait, les enseignements de son expérience sagace, enseignements d'autant mieux acceptés qu'ils se présentaient sous des formes de plus en plus vives, spontanées, franches et gaies. Alors, d'ailleurs, par prudence ou par ordre, laissant quelque répit aux hypocrites
Id'église ou de cour, le voilà qui se retourne du côté Idu tiers-état. Dans la nouvelle campagne qu'il entreprend, il s'attaque, de préférence, aux vanités, prétentions, sottises, qu'il avait observées dans le monde bourgeois, soit à Paris, soit en province.
Tartuffe n'avait pas encore épuisé son succès au Palais-Royal quand Molière et Lulli lurent appelés au château de Ghambord, où la cour allait passer la saison des chasses. Les deux compères, alors en bonne intelligence, poète et musicien, Parisien et Florentin, y donnèrent à qui mieux mieux, et de leur métier, et de leur activité, et de leur personne. Arrivés à Chambord le 17 septembre ils n'en repartirent que le 20 octobre. M. de Pourceaugnac avait été représenté le G de ce mois. Il aurait donc suffi de 19 jours pour composer texte et musique, organiser la mise en scène, suivre les répétitions. Or, durant ces trois semaines, Molière avait joué, presque tous les jours, dans son répertoire ordinaire. Il est bien certain qu'en cette circonstance comme en d'autres, il remania, adapta, rajeunit d'anciens scénarios corndans ses tournées juvéniles. Bien que la scène soit à Paris, les types sont provinciaux ou étrangers. Pourceaugnac est limousin, Sbrigani napolitain, Nérine sent aussi son origine italienne, bien qu'elle soit polyglotte, et parle couramment la langue d'oïl, comme Lucette la langue d'oc. On y entend deux Suisses jargonner du franco-allemand. Il y a des chanteurs italiens. Tout le vocabulaire médical s'étale dans le discours des médecins consultants et le vocabulaire juridique éclate dans les menaces du hobereau-robin qui tantôt se vante et
tantôt rougit de sa science du droit, due simplement, dit-il, à son bon sens de gentilhomme. C'est un pot-pourri international et interprovincial de langages et de patois, où l'auteur prend plaisir à montrer le profit qu'il a retiré de ses vagabondages au nord et au midi. C'est aussi décidément, l'introduction, sur la scène comique, des petites gens de races diverses, avec les particularités exactes de leur esprit et de leur langage. Charlotte, Pierrot, avaient commencé dans Don Juan, Martine et Toinette vont bientôt suivre. Molière, dans le rôle du limousin ahuri, remporta un succès de fou rire, comme le maestro Lulli, lui aussi pantomime incomparable, avec ses singeries, dans celui d'un médecin porteur de seringue.
Les médecins et leurs médecines, les apothicaires et leurs instruments tiennent, dans ce divertissement royal, une telle place que les spectateurs modernes s'en déclarent volontiers scandalisés. Nous avons, en effet, d'autres mœurs,
...des mœurs qui se croient plus sévères
Parce que nous lavons et nous rinçons nos verres.
Mais, à la cour du grand roi, on ne se condamnait pas toujours, ni des yeux, ni des lèvres, à tant de réserves pudibondes, pas plus que, dans les résidences princières, les architectes ne songeaient encore aux constructions d'hygiène et de propreté qui nous semblent les plus indispensables. Il suffit d'ouvrir les mémoires et lettres du temps pour savoir que la liberté de langage, prise par Molière, et même sa liberté de gestes, étaient celles des
dames les plus raffinées. Ce mélange de grossièretés naïves et de préciosités subtiles, qui n'impliquait point, d'ailleurs, des corruptions morales plus profondes que nos corruptions modernes sous une réserve apparente dans les mots, n'est pas un des traits les moins curieux de la société du XVIIe siècle. Quant aux satires sanglantes dont Molière poursuit, avec un acharnement opiniâtre, l'ignorance, la suffisance, la cupidité des médecins, le ton amer n'en dépasse pas celui des médecins môme lorsqu'ils parlent alors de leurs confrères. Les lettres de Gui Patin, le saigneur infatigable, le galiéniste fanatique, expliquent et justifient les applaudissements dont toutes les victimes de leur routine solennelle, ou leurs survivants, saluaient la révolte et la protestation du bon sens contre leurs infatuations meurtrières. Molière pouvait-il oublier que son vieux maître Gassendi avait succombé à l'acharnement des lancettes, saigné treize fois de suite le jour de sa mort? Molière, d'accord avec Louis XIV, était, cette fois encore, le défenseur du progrès contre la tradition, de la science contre la routine. Tous deux acceptaient l'émétique et la circulation du sang quand Gui Patin, doyen de l'école de Paris, enregistrait la mort d'un adversaire, un docteur de Montpellier, trop accessible aux idées nouvelles, en ces termes furibonds : « Gomme étant fort malade, on lui proposait une saignée, il répondit que c'était le remède des pédants sanguinaires et qu'il aimait mieux mourir que d'être saigné. Ainsi a-t-il fait. Le Diable le saignera dans Vautre monde comme le mérite un fourbe et un athée ». Il faut reconnaître qu'auprès
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de ces animosités et aménités professionnelles, les ironies de Molière semblent assez innocentes.
Après cette débauche de réalisme gaulois, un repos dans l'idéalisme espagnol, dans le roman héroïque après la fantaisie bouffonne, était le relèvement et le rafraîchissement obligatoires. Le roi, nous dit Molière, « le roi qui ne veut que des choses extraordinaires dans tout ce qu'il entreprend » lui fournit lui-même le sujet des Amants magnifiques. Thème assez hardi pour le temps, dans une telle société, en de tels lieux, et qui révèle, chez'le roi, à ce moment si bien servi par de petits bourgeois, une liberté d'esprit presque révolutionnaire. Il s'agit, en effet, d'un soldat de fortune amoureux d'une grande princesse, dont il est aimé. Sincèrement soumis tous deux aux conventions sociales, ni l'amant, ni la dame, par dignité, n'osent longtemps se déclarer, Ils finissent cependant par s'épouser, sans que le vaillant général ait besoin, comme don Sanche d'Aragon, de trouver subitement, par un coup de théâtre invraisemblable, l'humilité de son origine plébéienne échangée pour l'éclat d'une naissance royale. Toute cette action amoureuse est menée entre personnages de sentiments élevés et de langage courtois, avec une dignité souriante et d exquises délicatesses; les Amants magnifiques furent joués à Saint-Germain, en février 1670.
Peu de temps auparavant, au même château, le roi avait reçu en audience solennelle un envoyé du Grand Seigneur, Soliman Muta Harraca. La mise en scène était somptueuse. « Le roi, sur un trône d'argent, au-dessus d'une estrade de quatre degrés,
y paraissait dans toute sa majesté, revêtu d'un brocart d'or, tellement couvert de diamants qu'il semblait qu'il fût couronné de lumière ». Mais le Turc, non moins superbement vêtu, chargé d'orfèvreries et de pierres précieuses, n'avait point été ébloui, comme il convenait, ni par le luxe de la salle, ni même par la beauté fière de l'Auguste Majesté! Il affecta même de ne s'en point apercevoir, et son indifférence fut imitée par sa suite. Cette insolence inattendue chez un Barbare avait exaspéré la vanité des courtisans. On résolut de s'en venger en s'en moquant. D'Arvieux, drogman de l'ambassade, familiarisé, par un long séjour, avec les coutumes de l'Orient, fut adjoint à Molière et Lulli pour la composition d'une turquerie grotesque, où e< s mécréants seraient traités de la bonne manière.
Le Bourgeois gentilhomme, joué, l'année suivante, au même château de Chambord, dans la même saison de chasse, y surprit et y enchanta plus encore que son aîné, le pseudo-gentilhomme de province, le robin honteux, M. de Pourceaugnac. De même que la course des clystères n'avait été qu'un prétexte à bafouer la sottise des charlatans et la suffisance des provinciaux, les intermèdes dansants, la cérémonie turque en l'honneur du nouveau Mamamouchi et le Ballet des Nations, n'avaient été pour la souplesse de Molière qu'une occasion d'intercaler dans un cadre bouffon une de ses comédies les plus vivantes, d'une haute portée sociale. D'une part, la Bourgeoisie vaniteuse, mais honnête, avec ses ridicules dans M. Jourdain, sa droiture et son bon sens dans Mme Jourdain. D'autre part, la Noblesse,
cultivée mais corrompue, avec ses insolences et ses vices, dans la comtesse intrigante et son digne amant, le comte escroc. C'était continuer encore avec plus de hardiesse, sous des formes plus habiles, la campagne, depuis longtemps commencée, contre toutes les vanités, vilenies ou sottises engendrées par les inégalités sociales.
Il semble qu à ce moment, du reste, une heureuse accalmie, dans ses souffrances physiques et morales, avait rendu, pour quelque' temps, un essor plus libre à l'inspiration toujours prête de l'obstiné lutteur. Dans sa champêtre solitude d'Auteuil, il échappait, le plus souvent possible, aux tracas et aux soucis du surmenage théâtral et directorial. Le délicieux portrait qu'il fait tracer de sa femme par le tendre Gléonte, dans le Bourgeois, révèle tout au moins le désir et l'espoir d'une réconciliation qui fut accomplie au plus tard l'année suivante, puisque Armande lui donna un second fils en septembre i672. Dans cet état d'esprit, comme il est en veine de gaîté et de poésie, il est en veine de générosités et de pardons. Il se réconcilie et réconcilie sa femme avec le jeune Baron, qu'on rappelle de province pour l'attacher définitivement à la troupe. Il se réconcilie avec le vieux Pierre Corneille, dont il avait été mal accueilli à ses débuts et qu'il avait lui-même irrévérencieusement attaqué.
L'occasion ou la conséquence de ces raccommodements fut un nouveau ballet, à grand spectacle, demandé par le roi. Cette fois encore, après la bouffonnerie, la poésie. Il y avait au garde-meuble un magnifique décor des Enfers, depuis longtemps
inutilisé. D'autre part, le roman de Psyché, la pittoresque légende d'Apulée, délicieusement modernisée par le bonhomme La Fontaine, était le grand succès du jour. Coïncidence vraiment tentante! Vite, vite, une Psyché aux Enfersl La besogne pressait, Molière dut demander à son maître, au doyen du Théâtre, sa collaboration. L'auteur du Cid et de Polyeucte, toujours jeune malgré ses soixante-quatre ans, se souvint qu'avant d'être le puissant tragique, il avait été le tendre et vif auteur d'exquises fantaisies galantes, il accepta avec empressement. Le rôle du bel Amour était réservé au beau Baron, celui de la séduisante Psyché à la séduisante Armande, dont les beaux yeux et l'esprit pétillant excitèrent une féconde émulation entre les deux poètes également glorieux, l'un qui l'adorait, l'autre qui l'admirait. On était si pressé que, pour les vers à musique, on dut appeler un troisième collaborateur, Quinault : « Le carnaval, dit Molière, approchait, et les ordres du roi m'ont mis dans la nécessité de souffrir unpeu de secours. »
Un peu de secours! C'est, il faut l'avouer, de la part de Molière, un euphémisme assez peu modeste et marquant peu d'égards pour Corneille. En fait Molière avait fait 650 vers, Corneille 2 226, et ceux du vieux maître comptent parmi les plus charmants qu'on puisse recueillir dans son œuvre immense, et même dans la poésie lyrique et élégiaque du xvne siècle. Sans doute, dans les parties qu'il avait pu achever, Molière avait fait un effort heureux pour se hausser, comme dans les Amants magnifiques, jusqu'au style de la poésie noble, tout en gardant
son originalité d'observateur psychologique. Il faut pourtant constater que Corneille, pris à 1 improviste et pour une besogne dont il semblait avoir perdu l'usage, déploya encore, dans cette occasion, une maîtrise supérieure de pensée et d'exécution.
En attendant que le Palais-Royal pût représenter, à son tour, cette Psyché si fort applaudie aux Tuileries, mais dont la mise en scène exigeait de grandes dépenses en décors et costumes, il fallait bien faire patienter le public parisien. Dès le 24 mai, Molière l'apaise en lui offrant les Fourberies de Scapin. C'était encore là une de ces farces joyeuses, dont avaient raffolé naguère les badauds du Lyonnais, de Languedoc, de Gascogne. Remanié, amplifié, raffiné par un artiste, chaque jour plus sûr de lui, Gorgibus dans le sac, sous son nouveau titre, allait vite conquérir une légitime popularité qui dure encore, malgré les protestations de Boileau.
C'est à ce moment, semble-t-il, que l'honnête et sévère Aristarque, navré de voir son ami s'abaisser, selon sa pensée, à des besognes indignes de son génie, et surtout compromettre sa dignité de poète sous le travestissement et les grimaces d'un bouffon, lui aurait, de nouveau, adressé à ce sujet des supplications pressantes. Il est juste de dire qu'à ce scrupule moral s'ajoutait, probablement chez Boileau comme chez d'autres familiers, l'appréhension de quelque catastrophe. On s'effrayait du surmenage que ce travail opiniâtre et compliqué de composition, de direction, d'administration imposait à ce valétudinaire d'autre part accablé par d'incessantes douleurs ou inquiétudes intimes. « Conten
tez-vous de composer, lui disait-on, laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades, cela vous fera plus d'honneur dans le public, et vos acteurs, d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité. » On sait la réponse de l'imprésario, réponse dictée à la fois par une passion persévérante pour l'action théâtrale, une conception plus large et plus libre de la profession de comédien, un sentiment généreux de solidarité reconnaissante pour ses compagnons de mauvaise et de bonne fortune : « Ah! Monsieur, que dites-vous-là! Il y a honneur à ne point quitter. »
Toutes les circonstances, pourtant, se succédaient sans relâche, pour lui conseiller une détente. Mais ce repos, comment le prendre? Tandis que Scapin est joué tous les jours, on prépare la mise en scène de Psyché. Psyché est à peine montée et jouée le 24 juillet, qu'en prévision du prochain mariage de Monsieur, veuf d'Henriette, avec une princesse palatine, le roi demande deux comédies pour encadrer les intermèdes d'un énorme ballet. Dans ce Ballet des Ballets, devront être réunis les plus brillants épisodes applaudis dans les ballets antérieurs. C'est Molière qui doit procéder à cette confection, « lui donner l'âme », c'est Molière qui doit improviser les deux morceaux dramatiques, c'est Molière qui doit y jouer les principaux personnages. Des deux comédies, l'une est perdue, la Pastorale, où l'auteur figurait un Pâtre et un Turc, l'autre est la Comtesse d'Escarbagnas. Ce dernier pot-pourri enchanta l'Allemande et tout-' la cour3 qui le redemanda durant l'hiver.
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Chaque hiver était, pour Molière, une cause de rechute. Mais, cet hiver-là, à toutes les souffrances d'une bronchite opiniâtre, s'en ajoutèrent bien d'autres. Le 19 février, il ne put jouer, parce que Madeleine Béjart, la vieille amie de sa jeunesse, la conseillère de toute sa vie, la fondatrice de la troupe, s'éteignait après une longue agonie. En ce moment, on monte les Femmes savantes, achevées, sans doute, durant la maladie. La première représentation est donnée le 11 mars. Nouveau triomphe, nouvelles tempêtes. L'attaque renouvelée contre la Préciosité et le Pédantisme est, cette fois, si générale et si énergique, poussée à fond avec une telle franchise de développements, une telle hardiesse de personnalités, que toutes les haines endormies se réveillent. Physiquement, Molière n'en peut plus. Moralement, il sent qu'il faiblit. Pendant qu'il prépare la représentation des Femmes savantes, sa femme accouche d'un fils qui meurt un mois après. C'était le second fils qu'il perdait. Il ne lui restait qu'une fille. Sa douleur fut profonde. Il n'avait même pas le temps de pouvoir suivre le conseil qu'il donnait naguère, en semblable deuil, à La Mothe Levayer :
Aux larmes, Le Vayer, laisse tes yeux ouverts, Ton deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême, Et lorsque pour toujours on perd ce que tu perds, La Sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même.
Durant la maladie même de l'enfant, on avait dû déménager, quelques jours après l'accouchement, pour s'installer dans la rue Richelieu. La veille de sa mort, le dimanche 16 octobre 1672, il y avait eu,
au théâtre, une bagarre presque sanglante, à coups de pieds et coups d'épée, entre un gentilhomme et des laquais. Du parterre, on avait lancé des pierres aux comédiens, et Molière avait été blessé par le gros bout d'une pipe à fumer. En même temps, il était en querelle violente avec son ancien collaborateur et ami, l'intrigant et astucieux Lulli. À force de flatteries et de bassesses, le Florentin avait extorqué, au mois de mai, pour son « Académie Royale de Musique », entre autres avantages exorbitants, le privilège exclusif des pièces chantées et dansées. Malgré ses protestations, Molière vit réduire son personnel musical à 6 chanteurs et 12 violons. Il dut remplacer, dans la Comtesse, la partition de Lulli par celle de Charpentier et demander au même compositeur la musique de la nouvelle comédie qu'il achevait à travers tant d'angoisses. Mais cette partition ayant paru trop importante encore à Lulli et pouvant lui faire concurrence, Charpentier fut obligé de la mutiler. Molière pouvait-il s'empêcher de voir, dans ces faveurs excessives accordées à son persécuteur, une diminution de sa propre influence auprès du roi, son protecteur nécessaire ?
C'est dans ces tristes conditions que fut composé, répété, joué, le Malade imaginaire. 11 n'avait jamais fallu à l'auteur autant d'énergique volonté, une telle habitude de réagir par l'intelligence philosophique contre les réalités brutales, et de refouler, par le rire consolateur, les larmes de désespoir ou de rage prêtes à tomber. Lorsqu'il ramassa ce qui lui restait de force pour remonter sur les planches, pour se persuader à lui-même qu il n'était qu'un malade
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imagimaire, pour crier aux spectateurs ce qu il souffrait des impuissances ou mensonges de la science médicale, il ne se faisait plus guère d'illusion. Il joua avec peine, dans les trois premières représentations, les 10, 12 et 14 février.
Avant la quatrième, le vendredi 17, au matin, « il se trouvait tourmenté de sa fluxion plus qu'à l'ordinaire » ; il fit appeler sa femme et lui dit, en présence de Baron :
Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux: mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie, je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relâche. Mais, ajouta-t-il, qu'un homme souffre avant de mourir! Je sens bien que je suis fini.
Sa femm2 et Baron, émus jusqu'aux larmes, le supplièrent de ne point jouer ce jour-là, de remettre la représentation. « Gomment voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre. Que feront-ils si l'on ne joue pas? » C'est à peine s'il consentit à faire venir quelques-uns des comédiens et à les prier de commencer le spectacle à quatre heures précises. La toile fut levée à l'heure dite. Molière eut grand'peine à tenir jusqu'au bout. « La moitié des spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant Juro dans la cérémonie du Malade imaginaire, il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l'on s'en était aperçu, il se fit un effort et cacha par un rire forcé ce qui venait de lui arriver. »
Ce rire forcé, celui même dont, masquant ses
angoisses, il avait tant de fois égayé les plus froids spectateurs, c'était le dernier. On n'eut que le temps de l'envelopper dans sa robe de chambre, de le conduire, frissonnant et glacé, dans la loge de Baron. Une chaise à porteurs fut appelée, et Baron l'accompagna. Il était à peine au lit qu'il lui prit une grosse toux. Après avoir craché, il demanda de la lumière : « Voici, dit-il, du changement ». Baron, ayant vu le sang, qu'il venait de rendre, poussa un cri de frayeur. « Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-il, allez dire k ma femme qu'elle monte ».
Déjà, accourues au bruit, deux sœurs religieuses, d'Annecy, dit-on, qui venaient chaque année quêter à Paris et auxquelles il donnait l'hospitalité, le soignaient et l'assistaient. Il demanda lui-même les sacrements. Son valet et sa servante coururent chez MM. Lenfantet Lechaut, deux prêtres de la paroisse. Tous deux refusèrent de venir. Un troisième, l'abbé Paysant, s'habillant en hâte, arriva cependant trop tard. Avant même que Mlle Molière et Baron fussent remontés « il avait rendu l'esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs; le sang qui sortait par sa bouche en abondance Tétouffa ».
Baron alla de suite à Saint-Germain annoncer la nouvelle au roi. « Sa Majesté en fut touchée et daigna le témoigner. » Qui pouvait, alors, s'attendre aux difficultés qui allaient retarder les funérailles? L'année précédente, jour pour jour, le 17 février, la vieille amie de Molière, Madeleine Béjart, était morte, et peut-être, en sa courte agonie, le souvenir
de cet anniversaire, s'ajoula-t-il, pour le mourant, au poids de ses angoisses. Le clergé de Saint-Germain- 1 Auxcrrois avait célébré avec éclat les obsèques de la comédienne, « portée en carrosse à l'église de Saint-Paul », où elle avait voulu être enterrée. Cependant, se fondant sur le Rituel de 1646, œuvre de François de Gondi, interdisant le viatique « aux indignes, tels qu'usuriers, concubinaires, comédiens, s'ils ne sont d'abord purifiés par la sainte confession et n'ont donné satisfaction pour leur offense publique » , le curé de Saint-Eustache refusa la sépulture. La requête adressée à Mgr de Harlay par la veuve et le beau-frère, n'obtint de l'archevêque qu'un renvoi à l'offieial, pour information, au bout de trois jours. Le cadavre restait donc toujours là, l'affaire allait encore traîner, si Mlle Molière n'avait pris le parti d'aller à Saint-Germain se jeter aux pieds du roi. On a dit que Louis XIV aurait répondu brusquement à la veuve, en la renvoyant a l'archevêque. Mais qui connaît les paroles échangées dans ce lugubre entretien ? Qu'il lui ait dit qu'il fallait l'autorisation de l'archevêque, c'est probable, c'était régulier. Ce qui est certain, c'est que le lendemain même du jour où il renvoyait l'affaire à l'offieial, Mgr de Harlay dut, sur la même feuille, autoriser « la sépulture ecclésiastique, à condition que ce sera sans aucune pompe, avecque deux prêtres seulement, hors des heures du jour, et qu'il ne se fera aucun service solennel ». 11 faut donc bien reconnaître la encore la volonté royale certifiée par Boileau : « Sa Majesté fit dire à ce prélat qu'il fît en sorte d'éviter l'éclat et le scandale ».
C'est à nuit noire, le mardi 21 février 1673 que fut levé « rue Richelieu, proche l'Académie des Peintres », le corps de « défunt Jean Baptiste Poquelin de Molière, tapissier, valet de chambre ordinaire du Roi », pour être inhumé au cimetière Saint-Joseph au pied de la croix. En l'absence du clergé, une centaine de ses amis l'accompagnèrent, portant de grands flambeaux. La foule, assemblée aux portes de la maison mortuaire, était si grande que Mlle Molière en prit peur un moment, lui croyant des intentions hostiles. Gomme il y avait beaucoup de pauvres, on lui conseilla, suivant l'usage, de leur distribuer quelque argent. « A cinq sols par tête, il y en eut pour mille à douze cents livres: ils étaient trois a quatre mille. Elle les jeta à ce peuple assemblé en le priant avec des termes si touchants de donner des prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces genslà qui ne priât Dieu de tout son cœur. »
Molière laissait, avec un très riche mobilier, une fortune de 40 000 livres 300000 francs environ). Sa veuve touchait de plus sa part d'auteur. Quant à la valise contenant les manuscrits, elle la confia heureusement à Lagrange. Cet ami fidèle y reprit, pour la première édition des œuvres, en 1682, quelques-unes des pièces jouées autrefois et non encore imprimées. A sa mort ses héritiers n'eurent point, pour ce précieux dépôt, le même respect. Les papiers posthumes de Molière sont perdus, comme ont été perdues toutes les lettres qu'il dut écrire durant sa vie active. L'écriture même du grand écrivain ne nous est connue que par quelques signatures.