L'OEUVRE
[Un tempérament chaud et généreux, une sensibilité vive et passionnée, un bon sens droit et ferme, une volonté opiniâtre et patiente, une intelligence rapide et curieuse, une pensée nette et libre, tels sont' (sa vie nous l'a montré) les dons naturels si rarement associés qui, joints au besoin et au juste sens de l'action utile, constituent le fonds du génie de Molière. "SOn connaît les circonstances dans lesquelles et par lesquelles ce génie s'est développé. Que trouverons-nous, dans son œuvre, de qualités traditionnelles qui le rattachent à ses devanciers, de qualités communes qui l'apparentent à ses contemporains, de qualités particulières qui le distinguent des uns et des autres, et dont l'ensemble établit, pour lui, dans l'art de la comédie, une supériorité écrasante, et jusqu'à présent sans rivale ? Gomme dans tous les produits du génie humain.
ouvrages d'art littéraire ou plastique, on y -peut aisément, par l'analyse, démêler trois éléments, plus ou moins puissamment amalgamés : ce que l'artiste a reçu du passé par assimilation, ce qu'il a recueilli dans le présent par impressions et observations, ce qu'il transmet à l'avenir par les appoints personnels de son imagination, de son invention, de son exécution. Or Molière fut, à la fois, l'un des assimilateurs les plus infatigables et les plus judicieux que nous offre notre histoire théâtrale et l'un des observateurs les plus pénétrants et les plus profonds que la littérature puisse comparer aux psychologues et philosophes de profession. De plus, par l'irrésistible attrait, aussi communicatif aujourd'hui qu'en son temps, de ses conceptions joviales ou sérieuses, il reste le créateur d'un monde idéal peuplé de figures immortelles, aussi vivant, aussi varié, aussi largement accessible à tous, dans le champ des réalités familières, que peut l'être le monde idéal de Shakespeare dans la sphère des vraisemblances tragiques, historiques et poétiques
On a comparé fréquemment, longuement. Molière à Shakespeare. (Dr Humbert en Allemagne, Paul Stapfer en France.) Il semble qu'en effet tous deux seuls soient de même taille. Le parallèle, d'ailleurs, s'impose par d'étranges similitudes dans les tempéraments et les destinées. Tous deux sont fils de marchands, l'un à la campagne, l'autre à la ville, exercés, de bonne heure, à la pratique des affaires dans un milieu laborieux et probe. Même complexion chaude et tendre, même intelligence curieuse et souple, formée à la fois par les leçons du magister
classique et celles des écoles buissonnière ou foraine, même humeur indépendante, même volonté précoce. Tous deux, à peine majeurs, quittent leur famille par suite d'une folie d'amour qui pèsera sur toute leur vie. L'un, à dix-neuf ans,, a épousé une fille de vingt-six, l'autre, à vingt ans, a suivi une femme mûre, dont il épousera la trop jeune sœur, à dixhuit ans, lorsqu'il en aura quarante. Pour tous deux, en des liaisons d'aventure ou des unions disproportionnées , les tortures sont d'autant plus cruelles que dans les milieux irréguliers où ils sont forcés de vivre, ils conservent une délicatesse de sentiments, une droiture de jugement, une noblesse de pensée qui survivent, non sans repentirs et remords, à leurs pires désordres.
Puis, dès qu'ils sont jetés dans la vie hasardeuse de la Bohême théâtrale, les voilà tous deux, grâce à leur activité énergique, des factotums pratiques et intellectuels, à la fois acteurs et auteurs, administrateurs et directeurs. Leur bonne éducation, leur instruction première leur permettent de frayer au dehors, dans les sociétés choisies, avec les gens de cour, lettrés, savants, et d'y conquérir leur place malgré tous les préjugés. Tous deux y acquièreut gloire et fortune, grâce au charme de leur personne, à la dignité de leur conduite, qui leur assurent, autant que l'éclat de leurs ouvrages, les protections nécessaires aux hardiesses de leur génie.
Chez tous deux, même passion pour l'art qu'ils exercent, même dévouement actif à leurs compagnons de travail, même fécondité dans la création théâtrale, même absence de vanité ou d'orgueil.
Tous deux meurent à cinquante et un ans, dans toute leur force de penseurs et créateurs, l'Anglais déjà retiré des luttes dans sa bourgade champêtre, le Parisien en pleine activité, dans sa ville enfiévrée, tous deux si insouciants de leur gloire qu'ils n'ont pris soin ni d'imprimer toutes leurs œuvres ou d'en corriger l'impression, encore moins de les recueillir. Ce seront des amis qui, après leur mort, sauveront ce qu'ils pourront recueillir de leurs épaves, 36 pièces pour Shakespeare, 33 pour Molière. Eux ne nous laissent rien pour nous renseigner sur leurs vies, leurs sentiments, leurs pensées, ni correspondance, ni notes, ni brouillons, ou, s'ils en ont laissé, leurs héritiers indifférents ont tout perdu.
Avec des facultés si semblables, de si semblables destinées, comment s'étonner qu'on puisse trouver dans leurs œuvres, d'apparences si disparates, un fond général de similitudes, parfois même quelques rencontres de détail? N'est-ce pas, chez l'un et chez l'autre, le même besoin de franchise et de vérité, le même amour pour ce qui est vivant, sain et naturel, fia même pénétration à deviner les ressorts cachés des sentiments et des passions humaines,)la même habileté puissante à faire mouvoir, sur la scène, en des actions intéressantes, avec des gestes et des paroles décisives, des personnages-types d'une réalité individuelle si fortement condensée qu'elle devient une vérité générale ?
La comparaison, d'ailleurs, doit s'arrêter là. Si les mêmes causes devaient, en de mêmes tempéraments, développer des qualités de même sorte pour l'acte de la production, elles agissaient sous des
influences trop variées de climats, de croyances, de mœurs, d'état social et politique, pour que cette production, dans la forme, ne fut pas extraordinairement diverse. La sincérité même de leurs génies, aussi fidèles sur les bords de la Seine et sur ceux de la Tamise aux traditions ancestrales que librement soumis aux influences contemporaines, a précisément fait deux, à un demi-siècle de dislance, les représentants les plus complets de leurs pays et de leurs langues. Tous deux s'adressent, aussi sûrement l'un que l'autre, à lame de leur race. Molière, par la vivacité, la clarté, la simplicité, la netteté de son langage familier, la juste portée de sa raillerie, joyeuse ou moralisante, reste aussi profondément un Français, Gallo-Romain du xvne siècle, que Shakespeare, par les sonorités pittoresques, l'abondance exubérante de son éloquence lyrique ou triviale, ses échappées vers la nature extérieure, ses contrastes d'émotions tragiques et de subtilités sentimentales reste un Anglais, Celto-Saxon-Normand du xvic siècle.
Leur vertu principale, leur vertu constante à tous deux, même en leurs improvisations les plus négligées, est celle qu'ils doivent à leur métier de comédiens. L'art de la mise en scène, de la vie infusée aux personnages par la vraisemblance et la convenance des actions, gestes, paroles, ne leur lait presque jamais défaut. Or, cet art spécial et professionnel, auquel nulle perfection littéraire ne saurait suppléer, esl d'une telle importance ci dune telle puissance qu'il peut, eu revanche, faire oubliertoutes les irrégularités et incorrections. Il n'y a pas de
théorie qui tienne, pas d'idées préconçues ou réfléchies sur les moyens et le but du théâtre qui ne se dissipent, lorsque le spectateur est sérieusement ému ou irrésistiblement diverti. «. La principale règle est de toucher, dira lui-même Racine. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. »
La grande force de Molière, comme celle de Shakespeare, fut d'avoir compris de suite, par la pratique personnelle et l'expérience quotidienne, que c'était là la vertu essentielle. Lettrés dès leur jeunesse, curieux, sagaces, sensibles, mais lettrés artistes, ils ne furent jamais, heureusement pour eux et pour nous, ni des érudits, ni des critiques, ni même des littérateurs professionnels. Ils n'en ont ni la méthode, ni les scrupules, ni le labeur solitaire et casanier, en vue de l'impression et de la lecture. Le Théâtre, avec ou sans décor, où des êtres en chair et en os, gais ou tristes, a;mables ou odieux, se rencontrent, se parlent, s'adorent ou se haïssent, voilà leur atelier de travail. C'est pourquoi ils répugnent, comme les Italiens de la Commedia deWArte, à fixer définitivement ces explosions spontanées de sentiments et de passions qui se modifient et se complètent, pour eux, à chaque représentation, soit par le jeu même des acteurs, soit par leurs propres réflexions. Juger les auteurs dramatiques à la toise des formules scolaires ou des préjugés littéraires, c'est commettre, avec une erreur, un déni de justice. Telles concessions superficielles qu'ils aient dû faire à des formules ou préjugés en vogue, Molière et Shakespeare, de fait et au fond, s'en
affranchissent le plus souvent. Comme le vrai but de Shakespeare est d'émouvoir ou d'enchanter, /celui de Molière est de divertir et d'instruire, j)
Ce génie de l'action comique par la pantomime et par le langage, où Molière l'a-t-il connu, avant de l'amplifier et de le développer jusqu'à l'outrance? Dans quelques anciens, assurément, Térence, Aristophane, Plaute surtout, mais bien plus encore dans les parades du Pont-Neuf, les mascarades des Italiens, les imbroglios de l'Espagne et les improvisations extravagantes, mais vivantes et franches, d'Alexandre Hardy. Sur ce point, comme sur d'autres, on est stupéfait, lorsqu'on le pratique assidûment, de l'étendue de ses connaissances directes el livresques dans le passé et dans le présent.- Nul, en son siècle, sinon La Fontaine, n'a puisé, de tous côtés, avec autant d'avidité et d'intelligence, dans l'immense trésor des traditions françaises et étrangères. Il n'est point d'année où l'érudition contemporaine, infatigable et pointilleuse, ne découvre mille preuves de sa familiarité avec le répertoire des Italiens et des Espagnols. Quant à nous, Français, nous ne pouvons guère ouvrir un livre de comédies, tragédies, farces, moralités, satires, contes, fabliaux joués ou imprimés chez nous avant lui ou de son temps, sans être convaincus, par quelque imitation scénique ou réminiscence verbale, qu'il les a connus, à son grand profit.
Toutefois, dans notre ancien théâtre, l'action visible restait le plus souvent réduite, pour les entrée», sorties, jeux de scène, à des quiproquos grotesques, bousculades et bastonnades, pour les mono-
ICO MOLIERE.
logues à des tirades en hors-d oeuvre, pour les dialogues à de vifs échanges de paroles rapides et salées, sans autre but que d'exciter les gros rires. Toujours mêmes types excessifs et peu nombreux, mêmes antiques et banales plaisanteries, qui, ranimées par la verve des bateleurs, suffisaient à réjouir les badauds. Voilà ce que, d'abord, naïvement et modestement, le comédien ambulant se contenta de reprendre dans ses tournées provinciales, mais en y ajoutant, à chaque reprise, quelque joyeuseté de son cru. Bientôt, à mesure qu'il voit mieux et pense mieux, il corse les vieilles farces et les amplifie par l'addition de traits caractéristiques dans les fantoches séculaires et de traits satiriques dans les dialogues traditionnels. C'est ainsi que, par degrés, la haute comédie, la comédie tragique même, vont sortir des parades. Ainsi la Farce de Gorgibus dans le Sac deviendra les Fourberies de Scapin, le Fagotier se changera en Médecin malgré lui, le Barbouillé en Georges Dandin et ainsi de suite. La persistance et le plaisir avec lesquels Molière reviendra toujours, après chacune de ses œuvres sérieuses, dont s'augmente sa gloire dans la société aristocratique, à ces divertissements bouffons qui lui assurent les applaudissements populaires, n'attestent pas seulement son habilité à se conserver toutes ses catégories d'admirateurs. Elles prouvent aussi, de sa part, ce sur instinct, fortifié par l'expérience, des plus impérieuses nécessités de l'art théâtral. C'est par une très juste crainte d'avoir trop accordé aux développements d'éloquence satirique, philosophique, morale, qu'il revient si vite aux souvenirs de Taba-
l originalité, loi
rin, Gaultier-Garguille, Gorju, Scaramouehe, si
grossiers parfois, mais toujours si vivants!
En même temps que cette habileté scénique lui devenait plus familière, une autre supériorité plus rare et plus inattendue, grandissait rapidement en lui. Sans doute, dans les auteurs comiques, ses prédécesseurs, en dehors des types traditionnels, transmis par l'Antiquité à la Renaissance, on trouvait bien des essais de caractères plus actuels, plus vraisemblables , mieux étudiés et mieux définis. Malheureusement nous avions, là comme ailleurs, oublié notre libre élan au Moyen âge : l'admirable Pathelin n'avait point eu de successeurs . Déjà Molière, en donnant une telle importance au mouvement scénique, répondait à l'un des instincts les plus impérieux de notre race, celui d'agir et de voir agir. Il allait satisfaire mieux encore d'autres habitudes indigènes, en faisant de ce mouvement scénique la représentation railleuse des travers, vices et ridicules auxquels la nation est si sensible.
L'heure était bonne, nous l'avons dit, pour ce retour, sur le théâtre, comme partout, à la vérité, a la nature, à la simplicité. La Poésie, par Malherbe et son école, la Philosophie, par Gassendi et Descartes, avaient déjà combattu le combat de la Raison raisonnante contre l'Imagination débridée, de la Réalité vivante contre l'Idéal romanesque. L'enquête laborieuse, entreprise à l'Hôtel de Rambouillet par les puriûcateurs du langage, par le dilettantisme mondain et l'érudition grammaticale, était elle-même fondée sur la raison et, malgré les abus d'une préciosité subtile, elle livrait à la nouvelle génération un
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instrument d'expression singulièrement aiguisé. Le seul tort de tout ce mouvement, inspiré et conduit, comme celui de la Renaissance, par une élite d'esprits trop spéciaux, était d'accentuer, de plus en plus, entre l'aristocratie et la nation, ce divorce anormal dont nos arts et nos lettres devaient si longtemps souffrir.
Sur les théâtres publics, fréquentés, depuis Richelieu, par la noblesse aussi bien que par les petites gens, on ne donnait satisfaction aux loges et au parterre que par une séparation de plus en plus hostile des genres autrefois librement associés. D'ailleurs, dans la comédie, comme dans la tragédie, depuis 1629 environ, l'effort était visible pour dégager l'action scénique des complications extravagantes de l'intrigue espagnole, par une observation plus directe et plus réfléchie des réalités environnantes. Corneille, dans ce genre aussi, avait affirmé sa valeur « sans attendre le nombre des années ». Mélite, Cïitandre, la Galerie du Palais, la Place Royale, la Suivante, en plaçant, avec sincérité, le développement des sentiments amoureux chez des personnages contemporains dans leur milieu réel, avait ouvert à la comédie nationale un plus vaste champ. Cette naturelle et charmante poussée de poésie familière et mondaine fut coupée presque net, pour le fécond Rouennais, par le triomphe éclatant du Cid, & Horace, de Cinna, Polyeucte, etc. Désormais exalté par les complications tragiques des luttes entre le Devoir et la Passion, entraîné, par le flot puissant de son éloquence virile, dans les débats politiques et moraux, il ne revint qu'en
de rares occasions à la veine charmante, joyeuse ou noble de ses premiers essais. Chaque fois qu'il y revint, il fit un chef-d'œuvre, le Menteur, la Suite du Menteur , Don Sanche d'Aragon. Dans toutes ces pièces, les types et les caractères individuels commencent à se préciser, les différentes catégories sociales à se mêler et s'associer. Même dans les transpositions des textes espagnols, on sort de l'imitation du livre par l'imitation de la nature.
Molière commence de la même façon. Son mérite sera de poursuivre la tache jusqu'au bout, jusqu'à ses conséquences extrêmes. L'observation direct-/, de plus en plus perspicace et intense, réfléchie, méthodique, après avoir insufflé une vie nouvelle à des scénarios antiques ou étrangers, deviendra l'intérêt capital de la pièce, son but et sa raison. Dans le théâtre du passé, c'étaient les événements extérieurs qui déterminaient l'action des caractères. Dans le théâtre de l'avenir, ce seront les caractères qui détermineront les événements extérieurs. Ce qu'on appelait l'intrigue, ce qui semblait jadis indispensable, lui deviendra même si indifférent que. plus d'une fois, il oubliera ou dédaignera, avec une désinvolture frisant l'impertinence, de donner à ses dénouements la moindre vraisemblance. A la fin d'un défilé grouillant de figures admirai îles, bouffonnes ou sérieuses, de types, ridicules ou sympathiques, d'êtres bien vivants, profondément humains, voici, tout d'un coup, tomber du ciel ou sortir de terre un messager quelconque qui vient bouleverser, par ses révélations abracadabrantes, le tableau généalogique des familles afin d'éviter les
incestes et marier les amoureux. On croit entendre le cri brusque du gardien annonçant l'heure de la clôture, à la porte d'un musée : « Allons, Messieurs, on ferme, on ferme! » Et tout le monde s'embrasse par des reconnaissances extravagantes, agencées à la diable, comme dans V Étourdi, V Ecole des Maris, V Ecole des Femmes, etc., etc....
Ce n'est point par le seul Corneille que la tâche lui avait d'abord été bien préparée. De 1630 à 1660, au théâtre, comme dans la poésie et le roman, c'est une fièvre de création extraordinaire , une émulation féconde entre les indépendants, traînards de la Renaissance, et les réguliers, préparateurs du Classicisme, entre la préciosité et l'idéal romanesques des Salons littéraires et le réalisme et la parodie burlesques chers aux bourgeois et provinciaux. Quelques-uns des auteurs comiques étudient déjà avec plus de sympathie les divers milieux sociaux, et donnent aussi plus d'importance à la représentation des caractères. Certains titres même nous indiquent la prétention de créer des types : YEsprit fort, par Claveret (1629); les deux Comédies des Comédiens, par Gougenot et Scudéry (1633 et 1634) ; le Railleur, par A. Maréchal (1636), un des premiers compagnons de Molière. Des progrès plus décisifs sont effectués par les Visionnaires, de Desmarels (1637) et la Belle Plaideuse, de Boisrobert. D'autres, encouragés par le vieux Sorel qui, dès 1622, avait engagé la lutte de l'esprit populaire contre le pédantisme nobiliaire, par son Histoire comique de Francion et son Berger extravagant, accueillent sur la scène des bourgeois et des manants,
des provinciaux et des campagnards (Du Ryer, les Vendanges de Suresne, 1635; Discret, Alizo/i, 1G37; les Noces de Vaugirard, 1638; Gillet de la Teyssonnière, le Campagnard, 1657). En même temps, de libres poètes, comme Rotrou, dans ses tragi-comédies, pleines de beaux vers spirituels ou élégiaques, comme Cyrano de Bergerac, dans son Pédant joué et le désopilant Scarron, dans ses adaptations joyeuses des bouffonneries espagnoles, assouplissaient, animaient, coloriaient l'instrument rythmique et verbal avec une verve, une franchise, une abondance que l'on aurait tort d'oublier. Molière s'en est avantageusement plus d'une fois souvenu. Néanmoins, dans toutes ces œuvres, les types comiques, hâtivement présentés, sous leurs traits les plus grossiers, avec des exagérations grotesques, n'y jouaient guère que des rôles anecdotiques, et reprenaient vite, en de banales répétitions, sans retouches sur nature, l'aspect conventionnel des anciens masques d'Italie. Ce personnel restreint de types simples et sommaires qu'avait déjà le plus souvent immortalisés le génie latin , par Plaute et Térence, pouvait-il suffire à une société aussi complexe que la société du xvne siècle où s'agitaient tant d'apports religieux du Moyen âge mêlés à tant d'apports humanistes de la Renaissance? Non, assurément. Il fallait en multiplier le nombre, en particulariser les traits, en fortifier la signification, par une étude plus intense et plus aiguë des modèles vivants, de façon à contenter les exigences des esprits cultivés par l'exactitude psychologique, en même temps que celles des cœurs naïfs par une véra-
cité facilement intelligible et franchement accentuée. Ce fut l'œuvre de Molière.
Dès ses débuts, les forces et les finesses particulières de son génie d'observation se révèlent dans •l'importance qu'il donne au caractère de ses personnages, alors même que, pour l'ensemble, il n'est qu'un imitateur et transformateur de canevas italiens. Observation d'une acuité exceptionnelle, d'une impartialité supérieure, où s'associent des qualités souvent incompatibles ; car elle est à la fois analytique et synthétique, précise et générale, spontanée et réfléchie, mordante et bienveillante, railleuse et généreuse, satirique et morale, d'une virilité salubre et d'un bon sens imperturbable, même dans ses explosions de gaité les plus extravagantes. Au Moyen âge, pour nous divertir et instruire, nous n'avions eu que la Farce gaillarde des vilains, la Moralité et la Sotie abstraites des bourgeois; à la Renaissance que des pastiches littéraires joués dans les Collèges ou les Palais, devant quelques initiés. Depuis Henri IV et Louis 'XIII, sur les scènes publiques, c'étaient, d'une part, des pastorales à l'italienne et des tragi-comédies à l'espagnole, pour une cour internationale, d'autre part, des intermèdes de parades égrillardes et grotesques, pour les laquais et les soldats. Le divorce entre l'art aristocratique et l'art populaire s'accentuait, de jour en jour, par le développement de la tragédie classique. L'honneur de Molière, comme celui de La Fontaine, lut de renverser les barrières. 17ntrP cog mflingi ^a comédie, r aj eunie et i-p^^n-^i/-» p-»- ]^ «"in'i'ilii ri n rrtîr oDservation générale, au lieu de rester l'expression
inrTunpl^JA pf- gr>nnmoînP H'ntio cpillp rlasse S0CJale.\
alfait devenir, non seulement pour la France lai ComêÏÏie^jrnf,'nr"r'f'3, mais, pour toutes les nations civilisées, la Comédie humaine.
Un large souille d'humanité" court déjà dans son œuvre avant qu'il n'en fasse retentir le mot. A la malignité perspicace et irrespectueuse, à la raillerie joviale et sensée de l'apprenti parisien, à l'esprit littéraire et aux sérieuses réflexions de l'adolescent studieux s'ajoute vite tout ce qu'une précoce et rude expérience de la vie a donné au comédien errant, de sympathie bienveillante et universelle pour tout ce qui, dans l'homme, lui semble naturel, sincère, franc, généreux, droit et loyal. C'est grâce à cette expérience que, rentré à Paris, il s'y montre libre de tous les préjugés étroits qu'impose fatalement, plus ou moins longtemps, une jeunesse enfermée dans un seul milieu, et qu'il se meut, avec aisance, en dehors et au-dessus des coteries littéraires, mondaines ou bohèmes, prenant d'elles pourtant ce qui lui en semble bon, même lorsqu'il les combat dans leurs ridicules. C'est grâce à cette expérience qu'il voudra et pourra devenir à la lois le favori du beau monde et des petites gens, des courtisans et des bourgeois, des naïfs et des délicats, qu'il les amusera tous en les instruisant tous par le spectacle des travers et ridicules, des défauts et des qualités, des vices et des vertus qui leur sont communs à tous sous la diversité des costumes et des mœurs.
Une première conséquence de cette acuité supérieure d'observation est la prédominance progressive, dans les comédies ou farces, du caractère des
personnages sur tout autre élément habituel de 1 action scénique. L'intérêt de l'intrigue, la coordination vraisemblable des scènes, les coups de théâtre, L'esprit de mot, l'effet de style passent au second rang. Un second effet sera l'esprit de suite, l'opiniâtreté avec laquelle le Contemplateur revient sans cesse sur les mêmes sujets pour les analyser, les approfondir, les compléter, ne se fatiguant point de s'attaquer aux mêmes types, de les tourner et les retourner, afin d'en préciser les changeants aspects. Dans le but d'exposer plus clairement la variété des effets, dans les sentiments ou les vice-s, suivant les tempéraments, les conditions, les métiers, il emploie d'abord, dans ses premiers essais, un procédé familier aux Latins et Espagnols : il dédouble ses personnages. La même antienne sera répétée, mais d'un ton différent, par un maître et un valet, un homme et une femme, un gentilhomme et un bourgeois. Bientôt, dans V Ecole des Maris et C École des Femmes, qui ne sont, au fond, que deux variations progressives, sur le même leit-moùv, il ne se contente plus de dédoubler les exemplaires d'un même type ; il oppose l'un à l'autre des types contradictoires, à propos des mêmes circonstances, se combattant dans la même famille.
Ces quelques portraits qu'il dresse en pied, gesticulants et parlants, en un choc déterminé de passions, ne suffisent pas longtemps à son impérieux besoin de décrire un plus grand nombre d'êtres vivants, ridicules ou sympathiques. Dès que l'occasion lui en sera offerte, dans les Fdclieax, la Critique de V Ecole des Femmes, l Impromptu de Ver-
L'ORIGINALITE. l"fJ
sailles, le Remerciement au Roi, ce seront, en longues processions, des individualités contemporaines qu'il fera défiler sous nos yeux, largement brossées ou croquées sur le vif, en des tableaux parlants, dune couleur franche et chaude, ou des dessins nets et rapides, d'une sûreté incisive et mordante, comme gravés par la pointe à l'emporte-pièce.
Est-ce assez? Va-t-il s'en tenir à ces juxtapositions de caractères opposés, dans une simple affaire de famille, comme la préparation d'un mariage? Pas encore. Sa vision s'étend, s'affine, s'élargit. Il ne suffit pas que le défaut ou le vice agisse, dans une brève circonstance, momentanément sur quelques comparses. Il faut qu'il grandisse, s'incarne, avec toutes* ses nuances, dans le même homme,- et par cet homme réagisse sur toute la famille où il passe, sur toute la société où il vit, pour les bouleverser, les scandaliser, les étonner, les rappeler au bon sens, à la vérité, à la vertu. Ces caractères dominants, représentatifs des grands vices et des grandes vertus,
CeS^SUrhomme.S. CQrnTuT ™ rlîrnît onjrmrrl hm PP
serontJÇartuff'e , Don Juan, Alceste, c'est-à-dire VHy-*
pocrite, JAiïïe^ le Misant //l'Ope.
On a, de notre temps, reproché à Molière l'intensité puissanteavec laquelle, assemblant et condensant^ dans les mêmes personnages, toutes sortes de vices ou travers, le plus souvent épafs dans la réalité, il en a fait des (très synthétiques, d'une signification générale. Ce ne sont plus, a-t-on dit, des gens de -du temps, des individus réels avec des traits particuliers, suffisamment datés par les détails de leur milieu naturel et moral. A forée de généra-
liser, le poète philosophe retourne aux abstractions, impersonnelles et glacées , des vieilles Moralités scolastiques, à ces insupportables Allégories vagues et bavardes, dont l'imagination française est restée hantée et desséchée depuis le Roman de la Rose et les tirades verbeuses des écolâtres et robins aux xiv et xve siècles.
Le plus souvent l'accusation est formulée par des étrangers, accoutumés à voir les seules reproductions exactes de la vie dans l'éparpillement tumultueux ou spirituel des actions multiples et des paroles abondantes chez les grands dramaturges espagnols et anglais, Lope de Vega et Shakespeare. Parfois elle est due à des Français, mais qui ont perdu, par l'évolution étroitement réaliste et prosaïquement copiste du théâtre contemporain , le désir et le besoin dune exaltation de l'imagination et de la pensée. Des deux côtés, ce blâme implique deux erreurs : en fait, la méconnaissance de la part importante que Molière devait prendre, et qu'il a prise, en conformité avec les idées de son pays et de son siècle, à l'évolution classique de la littérature française; en théorie, l'oubli des conditions essentielles, en tout temps, de l'œuvre d'art supérieure, d'autant plus dominatrice et suggestive qu'elle résume et condense, en des créations idéales, avec plus de logique et de relief, une plus grande somme de vérités positives. C'est par les mêmes erreurs de critique ou même froideur d'esprit qu'on reproche, en sens inverse, aux personnages comiques de Molière, d'accumuler aussi, en leurs personnes, plus de ridicules que n'en comporte, à l'ordinaire,
un seul individu. Certes, il serait bien difficile de leur contester, à ceux-là, l'extraordinaire force de vie qui leur jaillit par tous les pores, gestes et paroles, et qui, depuis plusieurs siècles, soulève, chez tous les peuples, des rires inextinguibles. Mais, de même qu'on trouvait Tartuffe, Alceste, Harpagon, trop abstraits et trop raisonneurs, on trouve Pourceaugnac, Jourdain, Argan trop bouffons et trop extravagants. Comme si ce grossissement expressit des figures, par l'élimination des détails inutiles et l'accumulation des détails significatifs, n'était pas l'obligation propre de l'art théâtral et sa vertu principale ! Comme si l'on ne sentait pas, l'on ne subissait pas, l'on n'admirait pas, sous des formes diverses et par des moyens divers, le même travail d'élimination et d'exagération chez tous les maîtres de la scène, antiques ou modernes, classiques ou romantiques ! Plus leur imagination est puissante, plus leur personnalité est originale, plus leurs créations deviennent poétiques, c'est-à-dire, à la fois aussi vivantes que nous, par la réalité de leurs apparences, mais plus profondément et plus durablement vivantes que nous par la quantité de vérités actuelles et éternelles qu'elles contiennent et qu'elles fixent.
Molière, observateur et pensmirr psyrholoo-im et poète, complète et achève, sur la scène comique. l'œuvre commencée sur la scène tragique par Corneille, et complétée par Racine. Il est, comme eux, à certaines heures, le type du classique français au xvnc siècle, mais, par bonheur, plus indépendant, il émancipe, d'avance, un art trop enchaîné dans la monotomie de sa noblesse et sa grandeur. L'aisance
joyeuse avec laquelle il se dégage en toute occasion, franchement ou sournoisement, de la tyrannie des unités, et s'exerce à rapprocher, de nouveau, le : comique et le tragique, le rire et les larmes, la gaîté et le sentiment, dans Don Juan, le Misanthrope, Georges Dandin, le Malade imaginaire, et dans les comédies-ballets, prévoit et prépare toutes les formes futures de notre art théâtral, depuis le drame romantique et la comédie intime, jusqu'à l'opéra, l'opéracomique, l'opérette, le vaudeville, la féerie.
La souplesse infatigable avec laquelle, utilisant les moindres occasions, il introduit, dans tous les genres, plus de naturel et plus d'humanité, serait sans doute mieux remarquée s'il avait pris soin de se faire valoir lui-même en quelques préfaces ou commentaires. Il n'eut guère le loisir d'y penser ou, plutôt, créateur actif, peu soucieux des théories, trouvait-il suffisant de rompre, en réalité, avec les routines ou préjugés à la mode, sans perdre en paroles explicatives un temps précieux et des forces déjà trop limitées au gré de ses impatiences fertiles. L'évolution incessante de son génie vers une expression objective, de plus en plus franche, libre et complète de la vie, s'opère, chez lui, par degrés, modestement, lentement. Et cette absence d'efforts apparents nous ravit d'autant plus qu'on y sent, au fond, une visée constante très réfléchie et très volontaire.
De ce qu'il conserve, par habitude ou commodité, comme on le fera longtemps après lui, certains noms conventionnels, représentatifs d'un type général^ tels (\u Ariste, Gérante, etc., ou commémoratils de quelques comédiens ou rôles comiques particu*-
lièrement applaudis, Gros-René, Scapin, etc., qu'il en forge lui-même de nouveaux, comme Sganarelle, Mascarille, Orgon .Tartuffe , Argan , au lieu de prendre, dans la société contemporaine, des noms réels et variés, s'ensuit-il que, sous ces étiquettes génériques, parlent et agissent des personnages moins bien situés et définis, et qu'ils ne soient ni de leur pays ni de leur temps? Assurément Molière n'a guère souci de la couleur locale, au sens où nous l'entendons aujourd'hui; on l'y peut même trouver plus indifférent encore que Corneille et surtout que Racine dont il n'a point la sensibilité plastique et pittoresque. Néanmoins on doit constater que lorsqu'il emprunte soit à l'Antiquité, soit à l'Espagne et à l'Italie quelquesuns des types consacrés, sitôt qu'il les introduit dans le milieu français, il les dépayse en attendant qu'il les remplace par des types du terroir. Plus il s'enhardit dans l'intelligence de la réalité, plus il accentue, même dans les appellations, l'origine et les caractères spéciaux de ses personnages, français ou étrangers, parisiens ou provinciaux. Depuis V Étourdi, le Dépit, les Précieuses , jusqu' a la Critiaue et l'Impromptu, on peut suivre la rapide évolution d'un gallicisme dont il prend mieux conscience à chaque épreuve. Désormais, s'il emprunte au loin des scénarios célèbres tels que la Princesse d'Élide et Don Juan, il en transforme si bien l'esprit et le langage qu'ils deviennent des créations absolument françaises. Où trouver une peinture plus vive dji cynisme spirituel des cavaliers libérons de In cour de Versailles, et, par avance, des rouésdeja Régence, qu'en ce séduisant et misér^e, p^rTl^n
ll'j MOLIEBE.
si peu andalous? Lt ces représentants inoubliables de l'Hypocrite aux belles manières, du fier et digne Courtisan, du Mondain obligeant et tolérant, de la Coquette insensible et incorrigible, du Bourgeois vaniteux et du Bourgeois avare, TartûTe, Alceste, Pmiinte, Célimène, Harpagon, Jourdain, ou les placer, ou les reconnaître ailleurs qu'à Paris et à Versailles, au temps du jeune Louis XIV ?
De fïïît, plus l'impitoyable observateur s'accoutume et accoutume son public a voir net et parler franc, plus il accentue, dans la forme comme dans le fond, la réalité de ses victimes. Toutes les oeuvres de sa dernière période, les Femmes savantes, la Comtesse d' Escarbagnas, le Malade imaginaire marquent sa volonté constante de préciser, avec plus de saillie, de couleur, de vivacité, le tempérament, "Tesorigines., l'éducation, le- défauts spéciaux et les qualités particulières de ses personriages. C'est déjà moins T^ïaute et Térenee que Lesage et Balzac. On a p dire, avec raison, que son œuvre est un rniroii fidèle de la France de Louis XIV; il suffit, pouj s en convaincre, d'y comparer les mémoires et le.1 correspondances du temps. Miroir incomplet, a-t-on ajouté ! Mais est-ce bien la faute de celui qui le tenait et le promenait, avec tant d'ardeur, autour de lui? Qui sait ce qui s'agitait encore dans le cerveau de L'athlète terrassé, à cinquante et un ans, en pleine vigueur et clarté d'un génie toujours grandissant? Qui sait si, dans ses reliques perdues, ne se trouvaient pas déjà les ébauches des peintures sociales qui semblent manquer encore à sa riche collection?
Science du théâtre, force, exactitude, variété
d'observation, intelligence vive et profonde des réalités humaines, est-ce là tout ce qui constitue l'originalité supérieure de Molière ? Non encore. Car le don le plus rare que la nature lui ait accordé, celui qui, au même degré, avec les mêmes qualités réunies, n'a jamais reparu dans un ensemble d'œuvre littéraire, c'est le don de la gaîté. Quel ravissement incomparable que ce rire de Molière, rire sonore et clair, franc et viril, qui passe par toutes les gammes, depuis l'explosion bruyante de la joie la plus folle jusqu'au plus discret sourire d'une mélancolie résignée, ce rire consolant et salubre, même lorsqu'il semble s'échapper avec peine, comme par un hautain défi au désespoir, de lèvres contractées par la douleur, ce rire tour à tour implacable et attendri, vengeur et compatissant, léger et profond', toujours naturel, chaleureux, humain! Oui, c'est bien là le rire incorrigible, le rire fortifiant, celui de notre race, ce rire français que les étrangers ne comprennent pas toujours, et qui éclate, dans un seul homme, par une manifestation unique, avec toutes ses meilleures qualités !
Si on le compare au bon rire de tous ses devanciers, au Moyen âge et à la Renaissance, on le trouvera moins grossier et moins brutal que chez la plupart des conteurs et farceurs, aussi fin et moins sec que celui de Pathelin, aussi large, abondant, chaleureux, plus délicat que celui de Rabelais, moins atténué et refroidi par un dilettantisme égoïste que celui de Montaigne. Dans son âpre sincérité et sa raison mordante, il retentit souvent avec des éclats de grave ironie dignes de Pascal et des Provinciales.
Combien le rire savant, calculé, compassé de son ami Boileau, le grand satirique, semble glacial à côté! Ses premiers successeurs au théâtre, Regnard, Dancourt, Dufresny, n'en reprendront que la vivacité superficielle. Lesage seul, en retrouvera, en ses bons jours, quelques échos fidèles. Mais durant tout le xvme siècle, ce beau rire ne feraque s'affiner en de légers sourires, tantôt gracieux et attendris, comme celui de Marivaux, tantôt sèchement ironique et froid, comme celui de Voltaire. Il faudra l'approche de la Révolution, et les sourds grondements du volcan prêt à lancer ses flammes sanglantes, pour que Beaumarchais ramasse le fouet tombé des mains du grand moqueur, et le fasse claquer à son tour avec une virulence qu'eut applaudie son maître. Personne, en fait, ne saura plus, si complètement, avec la même aisance, sans esprit de mots, sans ironie desséchante, sans niaiserie prudhommesque, sans pédantisme prédicant, associer la gaîté au bon sens, mettre la raison dans le rire, et faire du rire l'arme la plus utile et la plus sûre de la raison.
Molière était trop sensible et trop passionné pour ne point apporter, dans ses observations, la vivacité de sentiment qui lui était habituelle et pour ne pas communiquer cette vivacité aux êtres fictifs que son imagination, si bien outillée, faisait ensuite mouvoir sur les planches. Il était, d'autre part, trop sensé par nature, et trop réfléchi par éducation, pour ne pas vouloir donner, à ces êtres fictifs, uneressemblance aussi exacte que possible avec des êtres réels, par la vente de leur extérieur comme de leur esprit, "de leurs actions eFcTe leurs paroles. Vivant lui-même, dune vie iorte et complète, par les sens et par la pensée, par le cœur et par le cerveau, dans le réel et dans l'idéal, lorsqu'il projetait, hors de lui, ces créations de son intelligence, ce n'était qu'après leur avoir communiqué la plénitude d'existence qui bouillonnait en lui.
De là, dans la plupart de ses personnages, cette exubérance comniunicative qui éclate et s'exprime
par la franchise, claire et rapide, d'un langage net, facile, abondant où transperce, sous les travestissements et incarnations divers, la personnalité, riche et débordante, du poète sans cesse égayé ou attristé. De là aussi, chez les mêmes personnages, grâce à la conscience scrupuleuse et opiniâtre quil apporte en ses études complémentaires sur leurs caractères, situations sociales et familiales, habitudes morales, intellectuelles, professionnelles, une réalité d'existence objective, visible et palpable, qui leur donne, pourtant, des physionomies bien particulières. C'est ainsi que vivent ensemble, dans une famille réelle, des enfants d'humeurs opposées et d'esprits différents, mais qui portent tous, néanmoins, par quelque détail physique ou intellectuel, la marque indéniable de leur paternité commune.
On peut donc, assez facilement, suivre, à travers son œuvre objective, l'évolution des passions et des sentiments personnels qui aiguisèrent sa pénétration et déterminèrent ses jugements dans son travail d'observation. L'amour sensuel et l'amour tendre qui, jusqu'au bout, charmèrent et empoisonnèrent sa vie, lui donnaient, sur les effets de cette passion, une claivoyance extrême. Il saisit donc avec prédilection toutes occasions d'en dépeindre les ravissements et les angoisses, les confiances et les jalousies, les exaltations et les désespoirs, les emportements et les délicatesses, les noblesses et les lâchetés, tout ce qu'il a connu, tout ce qu'il a senti si profondément chez les autres parce qu'il l'avait connu et senti en lui-même.
Depuis le joyeux Étourdi, où ce nigaud et fou
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de Lélie, avec toutes ses imprudences et pétulances, par hâte de posséder sa belle esclave, manque, à tout coup, de la perdre, jusqu'au Malade imaginaire, où ce maniaque et sot d'Argan, par égoïsme et pusillanimité, se laisse capter son héritage par la vilaine Béline, quelle variété, aimable ou ridicule, d'amoureux et d'amoureuses, de fanfarons, de dupes et hypocrites d'amour, de tout âge, de tout rang, de toute humeur, de toute profession, dont la suite se déroule en ses comédies bouffonnes ou tragiques !
L'autre passion qui, chez lui, domine, avec ou après l'amour, est celle du théâtre. Il en aime le métier comme il en aime l'art. Il se plaît sur les planches, d'abord en comédien, parce que son ardeur de vivre éprouve une ivresse joyeuse à se travestir, "se transformer, s'incarner, en des êtres divers et nouveaux. Il s'y plaît comme auteur, observateur, juge et justicier, parce que c'est de là qu'on peut parler le plus haut et le plus clair, communiquer à un plus nombreux public, par le rire ou l'émotion, ses propres sentiments et ses propres pensées, le charmer, le divertir, l'instruire, le moraliser. Dès ses débuts, il montre et il prouve qu'il comprend sa profession dans toute l'étendue de ses attraits, de ses devoirs, de ses influences. Et c'est dans cette passion pour le théâtre qu'il fortifie une autre passion plus haute encore, celle de la vérité humaine qu'il y veut transporter, la passion du naturel, de la franchise, de la simplicité, et, partant, la haine de tous les mensonges, hypocrisies, charlatanismes. Et c'esl, à son tour, celle passion impérieuse pour l.i vérité, qui, en se portant, avec une même curiosité.
sur tous les mondes, lui permet, en très peu de temps, d'y saisir et d'y fixer un tel nombre de types généraux et autour de ces types supérieurs, une telle quantité de types secondaires.
Molière, de retour à Paris, se trouva dans un milieu mondain et bourgeois, janséniste et cartésien, où l'étude et la connaissance de l'homme sentimental et moral semblaient la première des nécessités, la plus agréable et noble des occupations. On sait quel engouement pour les Portraits, en vers ou en prose, était alors de mode dans les livres comme dans les salons. Il s'enhardit vite, dans ce contact, à pousser à fond ses analyses psychologiques ; peutêtre même y perdit-il un peu trop le goût et l'amour des choses extérieures, qui persista mieux chez les libres compagnons de sa jeunesse, La Fontaine, Cyrano, d'Assoucy, Chapelle, Bernier.
Mais s'il néglige parfois ou dédaigne la peinture physique de ses personnages, s'il nous laisse trop souvent ignorer leur âge, leur tempérament, leur profession, s'il oublie ou évite, presque toujours, de les engager dans une intrigue continue, réelle ou romanesque, dont l'intérêt remporterait sur celui de leurs caractères, en revanche, avec quelle pénétration, quelle force, quelle souplesse il analyse et reconstitue ces caractères! La variété des types qu'il a a fixés ainsi n'est pas moins prodigieuse que la pré- | cision et la sûreté avec lesquelles il les a fait agir I et parler en concordance logique et soutenue de/ leur nature avec le milieu ou ils évoluent. Le plus souvent, ce caractère est défini, par quelques traits vifs et décisifs, sitôt que le personnage entre et
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parle ou que son nom est prononcé. Dès les premières scènes, parfois dès les premiers mots, l'exposition est donc faite ; nous savons à quel genre d'originaux nous aurons affaire. On n'a plus qu'à attendre les développements de cette originalité, d'abord dans les gestes et le langage de l'individu luimême, puis dans leurs conséquences sur sa famille, ses amis, ses relations, et sur le dénouement de l'action engagée. Si nombreux que soient des acteurs multiples sur une scène agitée dans les pièces à tiroirs, comme les Fâcheux, la Critique, f Impromptu, la Comtesse cl' Escarbagnas, si complexe que soit leur état intellectuel et moral, comme celui de Tartufe, Don Juan, Alceste, Elmire, Célimène, le psychologue attentif, l'observateur consciencieux pousse à fond, d'un même zèle scrupuleux, l'exposé détaillé de leur personnalité, soit dans le croquis net et vif d'une apparition passagère, soit dans l'étude, soigneusement dessinée et modelée, d'une plus longue pose sous une plus forte lumière.
Si Molière, pour peindre l'aspect physique des gens est trop avare de ces termes pittoresques dont nous sommes devenus si prodigues, en revanche, il n oublie guère de nous faire connaître leur atavisme familial et social, et même leur origine ethnique. Les provinciaux et les étrangers qu'il mêle, en ses fantaisies internationales, aux Parisiens et aux Français, y gardent l'accent et l'esprit de leur terroir. Aussi souvent que l'occasion s'en offre, ils y parlent leur langage, leur patois, leur jargon. M. de Pourceaugnac et Mme d'Escarbagnas, malgré leurs prétentions au purisme de la capitale, se trahissent, plus d'une fois,
par des idiotismes limousins et des locutions saintongeaises. Les gens du commun, ou ceux qui les singent, y mettent naturellement moins de façons. Le comédien vagabond, qui a vécu avec eux, se garde bien de leur forger, littérairement, un langage conventionnel. C'est en vrai et bon patois de Picardie et de Languedoc, que Lucette et Nérine viennent assaillir Pourceaugnac ahuri. Et si le subtil conducteur des mystifications parisiennes, le Napolitain Sbrigant, attend les intermèdes pour parler italien, il ne manque pas d'afficher d'abord son dédain pour ce Paris « où Ton ne peut faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent et se mettent à rire », et de rappeler, avec malice, son origine, pour inspirer confiance à sa bonne dupe : « Vous regardez mon habit qui n'est pas fait comme celui des autres, mais je suis originaire de Naples, tout à votre service et j'ai voulu conserver un peu et la manière de s'habiller et la sincérité de mon pays. »
Molière, comme on Ta dit, a-t-il traversé les Alpes, fait un séjour à Naples, traversé les Pyrénées, fait un séjour à Madrid? On en doute. Ce qui est sûr, c'est qu'à Paris, à Lyon, dans les villes du Midi, il a vu jouer des pièces italiennes et espagnoles, il n'a cessé de vivre au milieu d'Italiens et d'Espagnols; c'est qu'il lisait et parlait les deux langues. Avait-il aussi quelque teinture d'allemand? C'est possible. Dans V Étourdi, Mascarille, déguisé en loueur de chambres garnies, jargonne le franco-tudesque avec un accent bien amusant, comme les deux soldats suisses qui voudront séduire M. de Pourceaugnac travesti en vieille.
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Parisiens ou provinciaux, Français ou étrangers, ils sont peints en quelques mots, avec des habitudes, des défauts, des préjugés qui n'ont guère changé. Voici, dans le Sicilien, le gentilhomme français qui, présenté comme peintre à la maîtresse du gentilhomme de Messine, l'embrasse en la saluant : « Hola, Seigneur Français, cette façon de saluer n'est point d'usage en ce pays. — C'est la manière de France ! — La manière de France est bonne pour vos femmes, mais pour les nôtres, elle est un peu trop familière ». Don Pèdre, pour Adraste, est « un jaloux maudit, ce traître de Sicilien, notre brutal». Mais quand le Sicilien s'étonne à son tour de trouver Adraste jaloux, celui-ci, pirouettant sur ses talons, lui répond avec une désinvolture versaillaise : « Les Français excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font, et, quand nous nous melons d'être jaloux , nous le sommes vingt fois plus qu'un Sicilien ». Ailleurs, par instants, il semble que Molière se fasse même l'écho des jugements qu'on porte volontiers sur nous, à l'étranger, avec trop de justesse, et n'hésite point à nous faire dire nos vérités par l'Eraste des Fâcheux :
Hé, mon Dieu, nos Français, si souvent redressés, Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés?...
L'étendue de son expérience, l'impartialité de sa philosophie se manifestent donc par le nombre et la diversité des types qu'il juxtapose, d'après les modèles offerts en tous lieux, dans tous les mondes où l'ont conduit les vicissitudes de son existence. Quelle que soit la catégorie dans laquelle il les choi-
sisse, il est rare en outre, qu'il n'en montre pas, simultanément ou successivement, des exemplaires différents, les uns risibles, les autres estimables. Dans la première nouveauté, par exemple, qu'il offre aux Parisiens, les Précieuses ridicules, ce sont, de suite, la noblesse et la bourgeoisie opposées face à face. Le milieu provincial où il les renferme, pour ce coup d'essai, justifiera ses hardiesses. Les vrais gentilshommes s'y tiennent encore dans la coulisse, mais leurs valets, parés de leurs plumes, ont endossé, en les exagérant, leurs travers et leurs défauts, fatuité, vantardise, affectation d'esprit, impertinence et insolence. Les cinglements d'étrivières que leur prodigue le satirique ne s'adressent aux rustres que pour mieux atteindre leurs maîtres. Ne sont-ce pas aussi les nobles pédantes, les bas-bleus des alcôves aristocratiques, qui sont bien et dûment frappées sur le dos des « pecques » provinciales et bourgeoises, de Mlles Cathos et Madelon ? Mais, en même temps, dans la personne du papa Gorgibus parait ou plutôt réapparaît (nous le connaissons dès le Moyen âge), le vrai bourgeois français, homme simple, loyal, cœur naïf, d'une expérience modeste, mais sûre. C'est ce brave homme qui, sous dee formes plus ou moins lourdes ou grossières, ridicules même et grotesques, va devenir, dans toute l'œuvre postérieure, le représentant de ce bon sens national, qui finit toujours par nous remettre en équilibre et santé, après les crises intermittentes de nos exaltations et folies chevaleresques, religieuses ou antireligieuses, monarchiques ou démagogiques. Le satirique devient plus libre vis-à-vis de la cour,
dans le choix et la présentation de ses types, à mesure que le roi l'y encourage. Voici bientôt, dans les Fâcheux, toute une bande de seigneurs authentiques, qui défile, bourdonnante et agitée. Rien que des étourneaux ou maniaques, très importuns pour ceux qui n'ont pas le temps de les entendre, mais d'un égoïsme banal, superficiel et inoffensif. C'est l'amateur de théâtre, bruyant et vantard, qui encombre la scène et juge à tort et à travers, c'est l'amateur de musique, compositeur de ballets, qui assomme les gens de ses ariettes, le duelliste enragé, toujours en quête d'un second, le joueur de piquet, qui raconte ses coups manques, l'amant sentimental qui vous vient poser des questions d'amour, le chasseur forcené dont les interminables récits ont la longueur et la solennité des tirades épiques
Le salon littéraire de la Critique assemble enfin de vraies femmes du monde, l'une, la maîtresse de la maison, Uranie, indulgente et douce, l'autre, sa cousine Élise, plus maligne et ironique, toutes deux intelligentes et charmantes, vis-à-vis de la prude et dédaigneuse Climène « la plus grande façonnière du monde..., ce qu'on appelle précieuse, à prendre le mot dans sa plus mauvaise signification ». L'aristocratie masculine est aussi représentée, dans ce cénacle, en partie double. Le détracteur de V Ecole des Femmes, maladroit et prétentieux, est un de ces marquis, décidément voués au ridicule, un de ces messieurs du bel air qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun et qui seraient fâchés d'avoir ri avec lui. Son défenseur est le judicieux et fin chevalier Dorante, qui défend avec fqu, pied à
pied, contre la précieuse et contre son venimeux champion le critique Lysidas, ses libres idées sur les droits de l'auteur comique et les soi-disant règles de l'art, les idées de Molière assurément. Chemin faisant^ il sait aussi défendre, avec esprit et justesse, la société cultivée contre les préjugés du pédantisme intellectuel.
Pourtant, ce ne sont là encore que des figures épisodiques dont nous n'apercevons qu'une face dans une occasion courte et spéciale. Les caractères plus complets de l'homme et de la femme de cour, avec leurs vertus et leurs vices, l'ensemble de leurs qualités et défauts, ne se développeront à plein que dans le Misanthrope et Don Juan. En ces deux types virils, Alceste et Don Juan, aussi imposants que les héros tragiques dont ils ont la grandeur passionnée, il semble bien que le poète, dans l'exaspération lucide de sa lutte engagée contre tous les mensonges, ait voulu, face à face, condenser, incarner tout ce qu'il avait observé d'honnêteté délicate et fière ou de corruption insolente et cynique chez certains gentilshommes. Avec une supériorité croissante d'analyse et de recomposition, il n'en fait plus des caractères tout d'une pièce, ne nous révélant qu'une part d'eux-mêmes, la plus extérieure, la plus visible. Si par la hauteur simple de ses vertus, l'équitable noblesse de ses indignations, la sincérité poignante de ses souffrances morales, Alceste inspire à tous les esprits droits la sympathie et le respect, il ressemble assez au commun des hommes par ses faiblesses vis-à-vis de la femme aimée et par les brusqueries intempestives de sa
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loyauté maladroite, pour qu'il puisse être taxé de folie et d'inconvenance par les pruderies et mensonges du savoir-vivre mondain; il reste donc suffisamment ridicule aux yeux de tous ceux qu'il humilie par sa supériorité morale pour leur fournir prétexte à le dauber.
Don Juan, non plus, n'est pas exclusivement odieux. Impossible de pousser plus loin l'égoïsme sensuel et la dépravation sentimentale. Aucun des devoirs communs ne compte pour lui. Nulle pitié pour les femmes qu'il déshonore, nul respect pour son père qu'il bafoue, nul souci des serments offerts ni des engagements pris. C'est avec la même désinvolture impertinente et fanfaronne qu'il mystifie ses créanciers et qu'il brave les foudres du ciel. L'athéisme léger et brutal du roué jouisseur exagère en lui toutes ses conséquences. Au fond, comme les héros byroniens, comme tant de sectaires déclamateurs, est-il bien sûr de son athéisme ? Ne serait-il pas fâché qu'il n'y eût nulle part une force inconnue contre laquelle il soit possible à son orgueil de se mesurer de pair à pair? On le dirait vraiment à la joie chevaleresque qui éclate dans son invitation au convive de pierre, dans la satisfaction confiante avec laquelle il reçoit son signe de tète approbateur, l'accueille et le sert à sa table, et lui promet de lui rendre sa visite. On l'eût pensé déjà, clans la scène du pauvre, lorsque, à la fois touché par l'humble héroïsme de cet affamé qui préfère la mort au blasphème, il lui jette un louis d'or avec un accent de vraie pitié et ce mot d'Humanité qui semble, sur les lèvres ironiques de l'intelligent libertin, malgré
lui trop ému, comme le désir et le pressentiment d'une conception plus large et plus haute des forces mystérieuses qui gouvernent la vie.
Ainsi que les libertins bretteurs de Versailles, ses modèles, ce grand seigneur pourri garde, en ses déportements, une séduction de manières, une crànerie généreuse et désintéressée de courage qui, par instants, nous trompent et nous attendrissent. Cette même vanité du point d honneur, point d'honneur espagnol aiguisé par la finesse française, qui le rend incapable d'un remords et d'un repentir, devant la Mort et devant Dieu, comme de lâchetés honteuses pour un grand seigneur, lui ordonne d'exposer sa vie pour le premier venu que les malandrins attaquent dans un bois. Par la contradiction de ses actes et de ses pensées, par ses incohérences intermittentes d'impitoyables froideurs et de chaleureuses pitiés, celui-là reste encore bien un homme réel et vivant, comme il y en avait alors, comme il y en aura toujours.
Dans le personnel, masculin ou féminin, qui entoure Alceste et Don Juan, apparaissent aussi d'autres types, très variés, avec les qualités ou les défauts des gens de cour. Sans parler du doux Philinte, la contre-partie d'Alceste, politesse poussée jusqu'à la flatterie, indulgence voisine de Tindifférence, parfait galant homme, d'ailleurs, que de vérité encore dans Oronte, le poète-amateur, sa fausse modestie, sa suffisance irritable, dans la fatuité des deux marquis, Acaste et Clitandre! De même que Philinte est devenu le type idéal de l'égoïsme aimable, du savoir-vivre mondain, l'ex-
quise et perfide Célimène sera l'idéal de la coquetterie professionnelle, le modèle des Dalilas de salon, insatiables et impitoyables, dont la froideur savante se plaît à endormir et livrer au désespoir, quelquefois à la mort, les Samsons, comme les Alcestes, trop naïfs et trop tendres. La prude Arsinoé vaut moins qu'elle encore, puisque sa bégueulerie n'est qu'un masque hypocrite à cacher tous les vices de l'intrigante dépravée, et les autres « chères madames » qui se pressent à ses réceptions nous inspireraient un dégoût général pour cette société distinguée, sans la présence de la modeste et spirituelle Eliante. Celle-ci répand, dans cette atmosphère empestée de jalousies et de médisances, un salutaire parfum de sincérité, de loyauté, d'intelligence qui suffit à nous rappeler, avec les belles colères d'Alceste, que parmi les fleurs malsaines, dans tous les mondes, peuvent croître et s'épanouir des fleurs assez fraîches pour enchanter les yeux et le cœur du philosophe le plus pessimiste. Après le Misanthrope, les marquises, courtisans et femmes nobles ne reparaîtront plus guère dans les dernières œuvres, qu'en des rôles moins apparents, quelquefois franchement grotesques ou cyniquement odieux. Mme de Sotenville et Mme d'Escarbagnas ne sont que des sottes ridicules, affolées de vanité nobiliaire, mais Angélique, née de Sotenville, et la marquise Dorimène qui enjôle M. Jourdain, comme son homonyme avait déjà épousé de force Sganarelle, ne sont plus que d'affreuses drôlesses, libertines et rapaces. Quant au beau comte Dorante c'est déjà presque un filou, avec l'étoffe d'un rulian.
Quoiqu'en dise J.-J. "\Yeiss, un peu misogyne ce jour-là, dans ses fines et profondes causeries sur le poète, les douces et fières silhouttes de femmes dans le genre d'Élise et d'Éliante ne sont point rares chez Molière , dont la triomphante et débordante gaîté fait trop oublier la sensibilité délicate. Au contraire on les rencontre un peu partout, même dans les comédies bouffonnes, surtout dans les comédies-ballets où le goût de la sentimentalité romanesque que Molière n'avait jamais perdu et qui règne encore à la cour, trouve plus libre carrière. N'a-t-il pas, dans Don Juan, avec la touchante figure de l'Espagnole Dona Elvire, donné le portrait le plus complet de ces grandes dames passionnées et pieuses, d'une dignité si hautaine et si tendre dans les faiblesses de l'amour, les sacrifices du devoir, les retours vers la vertu? Il semble qu'en reprenant pour elle le nom de la noble amazone que Don Garcie tourmentait de ca jalousie, et la faisant torturer par les trahisons et les insultes de Don Juan, Molière ait songé à créer un type de patricienne tragique comme il avait créé dans Sganarelle celui d'un rustre comique. Dans les plaintes éloquentes de cet amour trahi , dans les objurgations désespérées de cette piété résignée, après le sacrifice accompli, retentit la voix des héroïnes cornéliennes, Camille et Pauline. C'est aussi celle des grandes pécheresses contemporaines, Mme de Longueville. Mlle de la Vallière, etc.
On néglige trop peut-être, à ce point de vue, l'étude de ces comédies-ballets qui tiennent une >i grande place dans l'œuvre du poète (13 pièces sur 33).
Il n'est presque aucun de ces scénarios ingénieux, le plus souvent improvisés, intermèdes et mascarades, où le génie réaliste et comique de Molière ne se révèle, soit par de vraies comédies intercalées au milieu des pantomimes, soit par des personnages plus ou moins ridicules mêlés aux héros et héroïnes pseudo-antiques des pastorales amoureuses et légendes mythologiques. Dans les intermèdes joués et dansés, accompagnés de madrigaux et d'épigrammes, nous voyons revivre la cour toute entière de Versailles et de Saint-Germain, parmi un luxe unique de décors naturels ou artificiels, avec ses habillements et ses travestissements somptueux jusqu'à la folie, étranges jusqu'à l'extravagance, avec sa prodigalité de politesses affectées, de flatteries prodigieuses, assaisonnées d'ironies exquises et d'allusions perfides. Nous y admirons encore quelque chose de mieux; sous les costumes baroques d'une Grèce empanachée, c'est, comme chez Racine, une peinture, tantôt vraie, tantôt idéale, des sentiments les plus élevés qui animaient encore tant de belles âmes dans ce milieu choisi. C'est dans la Princesse cl Élide, Mélicerte, les Amants magnifiques, Psyché, qu'il a fait parler aux pères et aux mères affectueux et indulgents, aux amoureux jeunes et sincères, aux épouses chastes et aimantes, le langage le plus noble à la fois, et le plus délicat.
La société moyenne, le monde bourgeois, régulier ou irrégulier, est pourtant celui que Molière connaît le mieux. Il y a grandi, il y a vécu, il en a conserva les habitudes de sens pratique, de franche parole, de libre raillerie. Il a gravi lui-même tous les échelons
de cette échelle sociale qui monte des bas-fonds populaires au zénith éblouissant de la cour du Pioi- Soleil. Il a vu combien, suivant la hauteur des degrés, leur éloignement des bas-fonds, leur rapprochement du sommet, les groupes inégaux composant cette masse laborieuse et ascendante, présentent de diversités, combien les vices et les travers, communs à tous les hommes, s'y montrent sous des aspects variés. Aussi est-ce dans cette catégorie d'individus et de professions que les types traditionnels sont par lui rajeunis et modernisés avec l'intelligence la plus complète des changements de temps et de lieux, et que les caractères nouveaux, saisis sur le vif, pour la première fois, s'y offrent en plus grand nombre.
Il semble d'abord s'en tenir à ces types généraux, sortis des traditions antiques ou médiévales, qui avaient suffi à la Renaissance italienne et à la Renaissance française, et que les successeurs de Hardy avaient déjà parfois remaniés avec bonheur. Mais combien il apporte plus de franchise dans le rappel de ces fantoches surannés à la vraisemblance et à la réalité ! Les plus grotesques se conforment vite aux exigences d'une société plus calme et plus polie. Le Miles Gloriosus, le Gapitan bravache, le Matamore Tranche-montagne qui, depuis Plaute jusqu'à Corneille, avaient amusé tant de générations par leurs énormes fanfaronnades qu'applaudissaient hier encore les bretteurs et les aventuriers de la Fronde, se rabaissent aux vantardises prudentes du poltron Sganarelle. L'ancien Parasite, si lourdement servile et glouton, se donne des allures mondaines, en ajou-
tant à sa paresse et à son avidité la science de vices plus lucratifs : ce seront Monsieur Tartufe et le comte Dorante, des filous d'excellentes manières. Le Pédant, cet inévitable et encombrant personnage des comédies et farces, aussi bien en France qu'en Espagne, Italie, Angleterre, parce qu'en effet, depuis la Renaissance, il encombrait partout les écoles, les cours et les villes, les familles et les compagnies, ne disparait pas aussi vite que ses acolytes, parce qu'il ne disparait point, en effet, du monde où vit l'auteur. Mais, en se transformant, il se raffine, se spécialise, se multiplie. C'est sous les aspects les plus variés qu'il renaît avec sa suffisance et ses cupidités. Pour avoir jeté aux orties sa robe de magister, pour s'être lavé et décrassé, il n'en reste pas moins insupportable et ridicule. Voici donc le grammairien citateur, Métaphraste, l'inspecteur des Inscriptions publiques, Caritidès, le péripatéticien dogmatique, Pancrace, le pyrrhonien détraqué, Marphurius, le critique aigre et jaloux, Lysidas, les Docteurs solennels, Doyens de la Faculté, Médecins de la Cour, Tomes, Desfonandrès, Macroton, Bahys, Filerin, leurs stupides confrères Diafoirus père et fils, leur parodiste Sganarelle. Voici le poète courtisan Oronte, les gens de lettres professionnels, doucereux et vindicatifs, dans le salon des savantes parisiennes, comme le sot précepteur, M. Bobinet, dans le salon des amateurs provinciaux. Aux pédants intellectuels, littéraires et scientifiques, on peut ajouter quelques pédants juristes, comparses de second plan auxquels la brièveté de sa vie n'a pas permis sans doute au railleur d'adjoindre des chicaneaux d'un
rang supérieur, l'huissier Loyal et le notaire Bonnefoy, suffisamment dignes de leur nom, et les avocats et procureurs, dansants et chantants, que consulte, sur son cas de polygamie, leur confrère Pourceaugnac.
Des érudits spécialistes, philosophes, médecins, jurisconsultes, ont, depuis longtemps, constaté la sûreté des informations avec laquelle Molière préparait et menait toutes ses attaques contre les faussetés et sottises qui compromettaient, alors comme aujourd'hui, l'autorité et le prestige des professions les plus respectables. Non seulement il n'a point exagéré les vices et travers qui étaient alors communs dans le corps médical et dans les coteries littéraires, mais, dans le langage qu'il prête à leurs représentants, il apporte une étonnante connaissance de leurs habitudes et de leurs procédés, de leur vocabulaire professionnel et technique. C'est avec le même scrupule qu'il recherche l'exactitude des formes et du langage dans le détail de ses fantaisies même les plus extravagantes. Un envoyé du Sultan à Paris, assistant à la cérémonie turque du Bourgois gentilhomme, « ne trouva que deux choses à redire, la première que le personnage du Muphti ne devait jamais sortir de la gravité qu'il avait affectée en entrant sur le théâtre, parce que les gambades et caracoles ne conviennent point à un Muphti, la deuxième, que la bastonnade que l'on donne à M, Jourdain ne se donnait pas de cette manière. Et il dit comme il faloit la lui donner ».
Un certain nombre des autres caractères communs àtoutesles classes sociales dont Molière étudiel'action
dans la famille avaient depuis longtemps paru sur les théâtres. Les pères tyranniques et avares, les jouvenceaux et les fillettes rebelles à leur autorité, les vieillards grognons et amoureux, les valets rusés et les femmes d'intrigue au service des passions juvéniles, avaient déjà fourni à l'Antiquité et à la Renaissance des types fort accentués, mais d'une uniformité banale et fatigante. En les corrigeant et amplifiant d'après nature, en les replaçant dans la réalité complète de leur milieu, Molière en fit d'abord des êtres nouveaux, mais il fit mieux encore, il en augmenta le nombre, et, en développant, avec une méthode, une logique, une ampleur, une sûreté jusqu'alors inconnues, l'action de leurs travers et de leurs vices sur la famille tout entière, il créa vraiment la grande comédie sociale et morale.
Que de types définitifs, au moins pour les traits principaux, avant Balzac, il a déjà fixés dans ses scènes de la vie privée à Paris et en province ! D'abord, suivant leur fortune, suivant leur éducation et leur entourage, que de degrés entre ces bourgeois! Les uns, gens de métier, comme MM. Josse, Guillaume, Dimanche, à peine sortis de la plèbe, d'autres, mieux parvenus, à leur aise, mais encore mal dégrossis et décrottés, tels que le Sganarelle du Cocu, ceux mêmes de l'École des Maris et du Mariage forcé, puis quelques-uns vraiment cossus, gros marchands, rentiers, propriétaires, férus de gentilhommerie, se frottant à la noblesse, s'en faisant rouler et duper. Arnolphe, Georges Dandin, M. Jourdain: enfin, un peu plus haut, plus rapproches ainsi do grand monde sans échapper encore,
sauf rares exceptions, à son dédain ou son mépris, les médecins, gens de lettres, hommes de robe, que nous avons déjà rencontrés parmi les fils et petitsfils des antiques Pédants, et ces amusants comédiens et ces belles comédiennes auxquels gens de la cour et bourgeois doivent également leurs plus agréables distractions, qu'ils applaudissent et qu'ils flattent, mais sans beaucoup les estimer.
Toute cette roture, si diverse et si remuante, est plus naturelle et plus simple dans l'expression de ses sentiments, plus libre et plus franche dans l'exercice de ses qualités et de ses vertus comme dans les manifestations de ses vices et de ses travers, moins sensible au ridicule que les classes supérieures et, partant, s'y prête davantage. C'est le monde que Molière a connu le mieux. C'est celui dont il nous a donné la peinture la plus complète, opposant les figures sympathiques aux figures grotesques ou odieuses, l'esprit calme et sensé à l'esprit troublé et faussé, et mêlant parfois, dans le même individu, comme son expérience le lui enseigne, le bien et le mal, l'intelligence et la sottise, les manies visibles et les souffrances intérieures.
Don Juan personnifiait l'égoïsme aristocratique dans ses plus odieux excès, Arnolphe, Orgon, Tartufe, Georges Dandin, Pourceaugnac, Jourdain, Argan, seront les figures principales qui vont personnifier l'égoïsme des classes moyennes. Autour d'eux, autour de leurs vanités, petitesses, ambitions, prétentions, manies et folies, tyrannies ou lâchetés, s'agite une foule de comparses, victimes naïves ou révoltées, dupes ou exploiteurs, flatteurs ou cen-
seurs de leurs actes et paroles qui, souvent, personnifient eux-mêmes d'autres formes de cet égoïsme. Les aventures et mésaventures auxquelles les exposent leurs infirmités intellectuelles ou morales, tourneraient, le plus souvent, malgré leur apparence risible, au drame larmoyant ou même à la tragédie sanglante, si la raison imperturbable du poète comique et son expérience aiguisée des conditions fatales de la vie n'y mettaient toujours bon ordre au moment critique. C'est à ces tournants de la sensibilité, où la raillerie joyeuse et indulgente va dégénérer en quelque ironie amère et désespérée, où l'indignation et la pitié du spectateur accepteraient sans surprise la conclusion d'un dénouement douloureux, que se révèle, avec le plus d'éclat ou finesse imprévus, l'inimitable puissance de son rire ou de son sourire. C'est le coup de vent léger, c'est le clair et vif rayon de soleil qui, subitement, dispersent la menace d'orage et nous laissent tranquillement achever la route, sans nouvelle inquiétude ni mauvais souvenir.
Avec quelle promptitude ingénieuse il écarte, de suite, l'idée noire, l'image lugubre, les mots sombres de mort, meurtre, maladie, dès qu'ils se présentent, même en plaisantant ! Ah ! les anciens spadassins ou galants de la tragi-comédie sont maintenant bien reçus avec leurs tirades emphatiques d'amoureux désespérés!