FROSINE
Ah! pour cela, toujours il est d'assez bonne heure. La mort est un remède à trouver quand on veut. Et l'on s'en doit servir le plus tard que Ton peut.
{Dépit, IV, i).
A plus forte raison, lorsqu'il s'agit des gestes et des actions. Il faut, à tout prix, que rien ne soit fait d'irréparable, de lamentable, il faut que tout le monde, devant ces petites ou grandes misères humaines, reprenne, avec l'équilibre de ses pensées, l'indulgence ou l'oubli salutaires qui rendent le goût et le plaisir de vivre. Aussi, quand les vieillards dupés, les maris trompés, les amoureux trahis, les maniaques bernés, malgré leurs faiblesses, leurs erreurs, leurs ridicules, deviennent, à force de souffrance, sympathiques et touchants, avec quelle rapidité, souvent brusque et brutale, Molière les dérobe à nos tentations d'apitoiementï^ Tantôt c'est par quelque coup de théâtre, dénouement imprévu d'une intrigue invraisemblable, intervention d'une puissance extérieure, conclusion fatale d'une situation inextricable, qu'Arnolphe, Orgon, Georges Daudin, sont rejV meurtris et désolés, comme Alceste, dans les cou-
lisses de la réalité. Tantôt, c'est dans la fantaisie bouffonne d'un ballet échevelé que Jourdain, Pourceaugnac, Argan, toujours mystifiés, s'étourdissent eux-mêmes sur les suites de leurs erreurs vaniteuses ou de leur sotte pusillanimité.
Au milieu de ces crises sentimentales ou familiales, le sentiment de la vie active, naturelle et confiante, est sans cesse entretenu par d'autres personnages sympathiques. Ce sont tantôt de jeunes amoureux et fiancés, si sincères dans leurs dépits et raccommodements, si honnêtes dans leurs désirs, si respectueux et généreux, presque toujours, même dans leurs querelles les plus vives avec leurs parents ; tantôt, des conseillers prudents et modestes, hommes de sens rassis et de langage mesuré, que les liens du sang ou ceux de l'amitié retiennent auprès des détraqués et des affolés, vis-à-vis des drôles et des fripons, pour prêcher la tolérance et rétablir la paix.
Néanmoins, le rôle le plus effectif, pour la résistance aux idées fausses et la défense du sens commun, n'y est point confié à ces aimables parleurs, discrets et modérés, trop polis pour ne pas atténuer, dans les mots, le fond même de leurs sentiments. Pour lancer la saillie, vive et brève, qui s'enfonce rapidement, comme un dard, dans l'oreille et dans la raison, pour trouver la locution sonore et imagée, la formule tranchante et péremptoire, le proverbe décisif, jailli d'une expérience séculaire, qui tranche la question et clôt le débat, il y faut des esprits plus simples et des bouches plus libres. Parmi les bourgeois, ce seront les moins cultivés, les plus récemment sortis des fortes racines plébéiennes, ravivant
chaquejour encore leur bon sems pratique au contact familier des bonnes gens, Gorgibus, Sganarelle, Mme Jourdain, Ghrysale, quijparleront le plus franc. Ils ne le feront, d'ailleurs, qu'en des moments de colère, lorsque, devant trop d'inepties ou trop de scandales, la moutarde leur monte au nez, avec ces exagérations de langage qui, en pareil cas, dépassent naturellement la pensée, et qui les rendent tout d'abord ridicules; mais comme ils font bien de se moquer du qu'en dira-t-on ! Plus nous rions d'eux, plus la verdeur vivace de leur raison droite s'implante avec force en notre mémoire, et, par conséquent, dans notre réflexion.
Et pourtant, ces honnêtes prud'hommes semblent encore trop réservés et modérés au censeur impitoyable qui veut cracher leurs vérités à la face des bourgeois aussi bien qu'à celle des gentilshommes. Le plus souvent, ses vrais porte-voix sont pris dans le peuple même, les moins cultivés selon les règles, les mieux instruits souvent par les épreuves de leur vie. D'abord les paysans, l'honnête Pierrot, jugeant si bien la frivolité du courtisan, se jetant bravement à l'eau pour sauver le plus misérable d'entre eux, qui l'en récompense de suite en lui soufflant son amoureuse, puis le madré Sganarelle, le fagotier ivrogne, qui, devenu médecin par force, parle, consulte, guérit aussi bien que les docteurs les plus huppés.
Plus jmpûrtants sont encore, parce qu'ils sont plus initiés aux affaires de la famille dont ils deviennent les confidents et conseillers, les valets et les servantes. Sans doute, de longues traditions en
avaient légué à Molière, comme à ses prédécesseurs immédiats, des types déjà variés et très modernisés par l'Italie et l'Espagne. Il n'oubliera jamais ni les spirituels Toscans, ni les rusés Napolitains qui servent si bien ou desservent leurs maîtres dans la Commedia dell'Arte. Sbrigani et Scapin resteront jusqu'au bout ses plus précieux agents d'intrigues. Il oubliera encore moins l'honnête écuyer Sancho Panca dont les sages proverbes eussent épargné au Chevalier de la Triste Figure tant d'avanies, s'il les avait écoutés, non plus que tous les graziosos, effrontés ou mielleux, forts en gueule ou gongorisant, qui gambadent, se déguisent, se jouent de tous et d'eux-mêmes à travers les imbroglios de Lope de Vega et qui ont déjà fourni à Scarron ses fameux Jodelets.
Combien vite pourtant cette valetaille, toujours maligne et ingénieuse, et même, parfois, bonne à pendre, change d'esprit et de cœur en prenant, avec des noms français, des caractères français! Est-ce à dire que chez nous, au XVIIe siècle, il n'y eut, parmi les gens de maison, des infidèles et des coquins ? Assurément non, mais ce qu'on y trouvait aussi, et fréquemment, comme on le sait par documents, ce que Molière avait vu, en province, c'étaient des domestiques, dignes de ce nom, élevés et mourant dans la même maison, dévoués corps et âme à leurs maîtres, véritables membres de la famille, et, à ce titre, y gardant leur franc parler, surtout dans le Midi, avec une franchise parfois grossière, mais loyale et désintéressée, souvent utile et écoutée. Dès le Dépit amoureux, Gros-René, vis-a-vis de Ma-, a-
rille, annonce la substitution de la bonhomie française, raisonnante et expansive, à la malignité napolitaine, subtilisante et dissimulée. Un peu gauches et naïfs, mal dégrossis assurément, parfois même assez butors et nigauds, lorsqu'ils arrivent de leur village (Madelon, Alain, Georgette, etc.), mais naturels dans leurs défauts comme dans leurs qualités. Peu à peu, ils s'assouplissent, en s'accoutumant au service, et lorsqu'ils deviennent, sans rien perdre de leur sincérité, avec leur perspicacité villageoise et leur langue bien affilée, les confidents des enfants, faisant excuser leur hardiesse par leur dévouement, nous ne pouvons que les remercier de leur intervention. En applaudissant Dorine, Nicole, Toinette, Sganarelle, nous applaudissons encore cette gaîté saine et vaillante, qui résiste à toutes les extravagances intellectuelles et à toutes les décompositions morales des milieux supérieurs, trop oisifs ou trop agités, trop égoïstes ou trop raffinés. C'était le gros et utile bon sens que Molière reconnaissait 'à sa fidèle servante La Forêt, lorsqu'il lui lisait ses pièces avant de les présenter à la ville et à la cour.
Que Molière, dans les habitudes de sa vie, ait été un penseur, au sens le plus large du mot, qu'il ait été, sur le théâtre, qu'il ait voulu être un moraliste,
nul n'en saurait flpiitpr
Adolescent, il laisse au collège le souvenir d/un esprit curieux et réfléchi. Jeune homme, il continue ses études philosophiques sous le plus libre esprit du temps, Gassendi. Son goût poux — les recherches éleyées^jijtravers les dés;ordres et activités de son caractère passionné, persiste assez pour qu'il continue à suivre le mouvement des idées contemporaines. Ses plus étroites liaisons, jusqu'à sa mort, sont avec les fidèles Gassendistes, l'encyclopédiste La Mothe Levayer, le naturaliste-voyageur, médecin du Grand Mogol, Bernier, le physicien Rohault, le spirituel et sceptique viveur Chapelle. Mais, s'il garde son admiration pour Epicure, il s'en sépare, sur plus d'un point, dès qu'il connaît Descartes et qu'il a lu Pascal. « Il avait toujours soin
de cultiver la Philosophie, dit Grimarest (c'est-à-dir
Baron), Chapelle et lui ne se passaient rien sur cet article-la. Celui-là pour Gassendi, celui-ci pour Descartes. » L'anecdote amusante de leur violente discussion, à ce sujet, sur le bateau, se rapporte aux dernières années de sa vie . Cette inquiétude des vérités générales et supérieures nous est confirmée par le grand nombre de a Dictionnaires » et « Traités philosophiques » trouvés, à côté de la Bible, dans sa bibliothèque, après sa mort, des oeuvres de La Mothe Levayer, de Montaigne, de Plutarque dont il avait deux exemplaires, l'un rue Richelieu, l'autre à sa villa d'Auteuil.
Comment un homme si cultivé, « d'humeur rêveuse » (c'est le reproche de Chapelle), le plus souvent grave, silencieux, mélancolique, au point d'être surnommé le Contemplateur, l'Atrabilaire, niypocondre, et tirant du plus vulgaire incident, comme sur le bateau d'Auteuil, une conclusion de morale pratique, n'aurait-il pas mis dans tout ce qu'il composait quelque chose d'une réflexion si constante ? (Tout ce qu'il dira, tout ce qu'il écrira, même en riant et pour faire rire7~5erâ" "forcément un écïïo plus ou moins clair de sa pensée. Mais comme il est, avant tout, un poète créateur et un homme d'action, cette pensée, résultat d'une observation patiente, impartiale, générale des réalités complexes de la vie, ne se traduira pas, comme celle du philosophe professionnel, en des discussions abstraites, développements verbaux, formules tranchantes. On la sentira, on la reconnaîtra, on la suivra, tantôt dans l'éloquence , chaude et persuasive, de cer-
taines tirades et maximes où éclate l'àme même, l'àme forte et généreuse du philosophe, tantôt dans l'impression dernière laissée au spectateur sincère par le choc joyeux ou attristant des personnages contradictoires chargés de représenter les diverses fluctuations, évolutions, constatations de cette pensée. [Et la conclusion, comique ou tragique, sera toujours, comme sut' le bateau d Âuteuil, comme dans les fables de son compère La Fontaine, une conclusion en vue de la vie actuelle, de la concorde^ eTêTû progrès, une conclusion de morale pratique. Jl
En cela, d'ailleurs, comme en tout, il est bien l'héritier de la tradition nationale. C'est un trait constant de l'esprit français, actif et positif, depuis le Moyen âge jusqu'à ce jour, qu'il a toujours difficilement compris l'œuvre d'art, littéraire ou plastique, sans destination utilitaire et sans application édifiante ou instructive. La Beauté, pour nous, ne peut jaillir que de la Vérité et ne saurait vivre (pie par la Vérité. De là, au Moyen âge, dans nos arts plastiques, où la matière impérieuse exige une reproduction vraisemblable des réalités visibles, cet admirable épanouissement d'un naturalisme créateur sous l'abri peu gênant des programmes dogmatiques. De là aussi, dans notre théâtre, où la parole s'adresse plus directement à l'esprit, une soumission plus complète à ce besoin instinctif du tempérament indigène. Sur les tréteaux de la foire comme sur ceux des Eglises, dans les parodies, comme dans les mystères, ce seront toujours des allégories ou satires à prétentions instructives. Prêcheurs en chaire ou plaideurs au Palais, les théologiens et
le
basochiens qui, jusqu'au xvic siècle, furent presque les seuls auteurs de nos Moralités ou Soties, leur imposèrent naturellement le formalisme autoritaire de leur enseignement orthodoxe ou juridique. Les Humanistes de la Pléiade et leurs successeurs conser" vent, en l'aggravant parfois, par le pédantisme classique, ce goût pour les lieux communs oratoires et les sentences proverbiales. Les poètes même du xvi° siècle ne manquent guère de signaler, par des guillemets, les tirades, distiques ou vers final, résumant une réflexion judicieuse qu'il serait utile de retenir. Le même usage se conserve chez beaucoup des prédécesseurs immédiats de Molière. En mêlant, dès ses débuts, dans les imbroglios entortillés et joyeux de VÉtourdi et du Dépit, quelques observations sérieuses et quelques sages avis d'une expérience déjà mûre, il ne faisait donc que se conformer à des coutumes invétérées en obéissant luimême à ses habitudes intellectuelles. La crlnîrp. lui reste d'avoir su et pu le faire sans. -.manquer "ala loi la plus impérieuse de l'art théâtral qui est
"amuser d'abord et d'intéresser7 avant d'instruire er'd^ecTaîrer!
On ne -aurait, cela va sans dire, supposer au poète comique un ensemble d'idées coordonnées sur toutes les questions sociales et morales, qu'il peut rencontrer en chemin. On ne peut lui demander ce qu'on ne saurait attendre des doctrinaires même les plus présomptueux. 11 eût bien ri, sans doute, s'il avait pu prévoir qu'on voudrait, quelque jour, l'enrégimenter dans l'une ou l'autre des sectes philosophiques dont il raillait les subtilités impuis-
santés. En fait, alors qu'il se rattache, naïvement, instinctivement, à la tradition du Moyen âge dite gauloise, par la franchise de sa gaieté et la verdeur de son langage, il reste, plus encore, l'héritier de la Renaissance et de l'Humanisme par un désir de retrouver, sous un amoncellement séculaire de préjugés factices et de superstitions puériles, les lois primordiales inscrites par la nature dans la conscience humaine, par sa croyance inébranlable au droit de libre examen et de libre critique vis-àvis de toutes choses et de toutes gens et par sa confiance dans la raison pour décider du bien ou du mal, duguste ou de l'injuste.
De cette foi dans quelques principes moraux, 'déposés, chez tous les hommes, par la Nature, faut-il conclure, comme l'a fait, semble-t-il, Brunetière, que la pensée de Molière ne s'élevait pas au-dessus d'un grossier sensualisme ou d'un scepticisme iiidiil'érent ?/Pour preuves, il en donne deux passages de Rabelais et de Montaigne, deux de ses conseillers favoris, en effet, qui lui semblent les axiomes directeurs de sa pensée. L'un est l'inscription du portail de l'abbaye de Thélème : « Fay ce que voudras », avec la célèbre allégorie- de Physis (la Nature), l'autre est cette ligne des L'ssais : « Nous ne sçaurions faillir à suivre nature; le souverain précepte, c'est de se conformer à elle ». Mais il oublie que Rabelais et Montaigne, pas plus que leur élève, n'avaient de prétention au dogmatisme, et qu'on ne saurait tirer, d'une phrase détachée, leur pensée entière. L'un est un polémiste trop militant, un progressiste trop décide, pour ne pas croire à la puissance de la
raison, dans l'homme lui-même, pour sa réforme intérieure. Il ne cesse de le faire entendre, et s'il accorde aux ermites voluptueux de Thélème de se conduire à leur guise, c'est qu'ils ont été d'abord choisis parmi « gens libres, bien nés, bien instruits, connaisseurs en compagnie honnête, ayant, par nature, instinct et aiguillon qui toujours les pousse à être fort vertueux et retire du vice ». Voilà une nature singulièrement corrigée, améliorée, perfectionnée par l'éducation et l'instruction. Quant à Montaigne, ce modèle du penseur « ondoyant et divers », il n'en est point à compter les contradictions sincères et charmantes que lui inspirent les contradictions des événements, de ses lectures, de ses semblables. Il a d'aussi fréquents enthousiasmes pour la Vertu que pour la Nature. Il voit même en elle l'alliée nécessaire et directrice de la Nature : « La Vertu est chose aultre et plus noble que les inclinations à la bonté qui naissent en nous... La Vertu sonne je ne sais quoy de plus grand et de plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. » Ne croit-on pas, déjà, entendre les chauds accents de l'austère fierté d'Alceste visà-vis de la molle et prudente politesse de Philinte? Oui, Rabelais et Montaigne sont bien les ancêtres de Molière, mais leur philosophie à tous n'est qu'une philosophie vivante et mobile, celle que leur donne une expérience perspicace, impartiale et virile, émue et ressentie, indulgente et compatissante, de la vie et des hommes. Ils ne s'acharnent point, d'ailleurs, à chercher 1 explication des contradictions
de toute sorte entre les idées et les faits, les principes et les actions, le bien et le mal qu'ils sont obligés d'y constater à chaque instant. Ils paraissent, le plus souvent, se contenter d'en rire ou d'un sourire. Mais néanmoins, chez eux, l'instinct de solidarité humaine et le besoin de secourir ses semblables dans les communes misères, est plus fort que leur dédain, leur dilettantisme et leur raillerie. C'est alors qu'éclate, violemment ou discrètement, leur amour pour la Nature et leur passion pour la Vérité, mais avec une libre simplicité et des prudences d'affirmation qui ne font encore prévoir ni les sophismes orgueilleux de Jean-Jacques, ni le cynisme matérialiste de quelques encyclopédistes. Dès ses premières œuvres, Molière affirme à la fois, avec sa résolution de donner aux caractères humains la prédnminanrp sur l'intérêt romanesque, "une tendaneejt intercaler, dans le dialogue comique ou senUjnejiIal, — des — r>KgAi^ atlnnd morales d'une portée générale. Bientôt, cela deviendra une habitude et, dans les grandes comédies, les actes se joindront aux paroles, pour faire sortir de l'ensemble, par les rapprochements ou les antagonismes des caractères, sinon par le dénouement final, une forte impression de sympathie pour les personnages sensés et honnêtes, fussent-ils, d'ailleurs, justiciables de la satire par d'autres côtés, et de pitié, mépris, répulsion, dégoût pour les imbéciles vaniteux et poltrons, les intrigants, fourbes et vicieux. Sa volonté, à ce sujet, fut si bien connue rinus pon ^ojTtmvpaorp^ qnpj fl'îipW.g T.ajrrnnorp, jl aurait, volontairement, anéanti quelques ouvrages de jeunesse,
trop gaulois, sans doute, « lorsqu'il se fut proposé pour but dans toutes ses pièces d'obliger les hommes à se corriger de leurs défauts ». Lagrange ajoute : « On peut dire que jamais homme n'a su mieux que lui remplir le précepte qui veut que la comédie instruise en divertissant ». Chez lui, le premier, le plus grand souci, est donc bien toujours celui de la vérité dans la représentation vivante d'êtres vivants, mais il faut toujours aussi que cette vérité soit « plaisante et morale », suivant l'expression de M. Gustave Lanson.
C'est aussi la conclusion de Brunetière, dont l'impression devant l'œuvre de Molière est bien celle qu'éprouvent, depuis plus de deux cents ans, tous ses auditeurs ou lecteurs : « Molière me fait songer, et puisqu'il me fait songer, je veux savoir à quoi. » A quoi? Le franc et sagace critique nous l'a dit avec plus d'autorité, mais nous le savions depuis longtempalmpossible, n'est-ce pas? de ne pas se demander, au sortir de telle ou telle représentation, ce qu'il pense de l'amour et du mariage, de l'autorité paternelle et de l'autorité maritale, des devoirs et des droits des enfants, de l'éducation et de l'instruction des femmes, des distinctions sociales et des usages mondains, des vices nobiliaires et des travers bourgeois, de la littérature et du pédantisme, de l'art théâtral et de ses interprètes, de la science et du charlatanisme, de la religion et de l'hypocrisie ? Et, sur tous ces points, nous avons ses réponses, qu'il nous fait donner, tantôt plaisamment, tantôt sérieusement, soit par échange, entre ses interprètes, de plaisanteries ou éloquences contradictoires, soit,
plus efficacement encore, par les conclusions que nous sommes obligés, si nous sommes sincères, de tirer du spectacle même des caractères et des passions en jeu, comme nous en tirons, journellement, des événements auxquels nous assistons ou qui nous sont racontés.
« Les passions sont toutes bonnes de leur nature et nous n'avons à éviter que leur mauvais usage et leur excès », dit Descartes. C'est la pensée contemporaine, formulée par le maître philosophe, que Molière exprime à sa manière lorsque, respectueux de tous les instincts et sentiments que la Nature a donnés à l'homme, il n'en ridiculise que les mauvais usages, les déviations et corruptions/ Il reste aussi l'allié des penseurs de son temps lorsqu'échappant, ainsi qu'eux, à la tyrannie des préjugés et des traditions, il s'en rapporte, comme Gassendi, à l'observation de la réalité pour chercher les raisons des choses, et, comme Pascal, croit que « si l'esprit a son ordre, le cœur en a un autre ». Et, sur le théâtre, il continue, pour le monde profane, l'œuvre des Provinciales, en poursuivant de sa raillerie saine et sensée, la fausseté, le mensonge, l'égoïsme, la vanité, sous toutes leurs formes, en rappelant les grands et les petits à la modération et à la simplicité.
Il ne faudrait pas, sans doute, voir dans Molière un homme plus vertueux qu'il n'était, qu'il ne pouvait et voulait être. Les libres mœurs de la bohème ambulante où s'était embrigadée sa jeunesse, les mœurs galantes de la jeune cour, assoiffée de plaisirs et defètes, dont il dut toujours amuser l'oisiveté,
152 MOLIERI .
les traditions gauloises de la bourgeoisie et du peuple parisien, dont il aimait les applaudissements, 1 excitèrent toujours bien plus à suivre les impulsions natives de son tempérament sensuel qu'à donner, même en paroles, des exemples de réserve et d'édification. Il voudra toujours, avant tout, plaire et faire rire, se divertir lui-même en divertissant les autres. La vraie merveille, c'est qu'en riant sans cesse et riant de tout, n'épargnant, en apparence, avec une liberté complète de langage, rien de ce qui semblait intangible dans Tordre social, familial, religieux, lorsqu'il y voyait des erreurs ou des vices, il ait conservé une si robuste santé de l'esprit et du cœur, que la sûreté de son jugement sur les hommes et sur les choses jaillit comme une irrésistible clarté, de ses bouffonneries les plus extravagantes.
S'il est un point sur lequel on pourrait s'attendre à lui trouver quelque trouble* et incertilude dans les idées, c'est assurément sur la question des femmes, de l'amour, du mariage. Il en avait assez souffert pour la bien connaître. Nul des vieux conteurs n'avait raillé si gaîment le cocuage réel ou imaginaire, en herbe ou en gerbe, qu'il ne fit dans Sganarelle, le Mariage forcé, Georges Dandin. Mais, dans le premier cas, l'épouse n'est pour rien dans les visions cornues de la jalousie maritale, dans les deux autres, la fiancée et la femme ne sont que d'impudentes coquines dont le cynisme dégoûte à première vue, et, dans tous les trois, les maris sont de justes victimes de leurs lubies d'imbécile, de leur fatuité de barbon dupé, ou de leur sotte mésalliance. La
PENSEE Et MORALE. 153
morale s'en tire d'elle-taême , pour le public le moins cultivé, sans effort.
Il ne se fait point faute, non plus, surtout dans les intermèdes des folies et caprices-ballets, destinés à l'encouragement des fleuretages princiers, de chanter, en vers et en prose, les délices et les entraînements, la liberté et la souveraineté de l'amour en général, de ressasser, avec ou sans Quinault,
ces lieux communs de morale lubrique
Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.
mais, lorsqu'il en vient au faire et au prendre, en des représentations de la vie réelle, il n'accepte et n'encourage l'amour qu'en des conditions de jeunesse, de sincérité, de tendresse, de désintéressement, d'honnêteté, de raison, hors lesquelles il le raille impitoyablement. A-t-il assez de traits amers pour toutes les femmes trop mûres qui croient appâter les amants, Bélise et la d'Escarbagnas, pour toutes les coquettes, élégantes ou prudes, qui se jouent des honnêtes gens, Célimène et Arsinoé, pour les pédantes et les précieuses, qui se guindent au-dessus des lois naturelles pour y mieux retomber par des chutes honteuses ou grotesques, pour les mégères rapaces, comme Béline, ou les intrigantes rusées comme la marquise Dorimène! Chez lui, nulle complaisance pour les simagrées sentimentales, les concupiscences surannées, L'adultère passionnel, rien qui rappelle les indulgences alambiquées des tragi-comédies romanesques, rien qui annonce ou prépare les rêveuses incomprises
de la littérature romantique, les neurasthéniques affolées et les divorceuses professionnelles de notre théâtre contemporain.
Ce n'est pas seulement pour en finir, pour satisfaire à une vieille convention, que ses amoureux et ses amoureuses se marient au cinquième acte. C'est parce que, depuis leur première rencontre, ils l'ont ardemment et sincèrement désiré. Jeunes et tendres, francs et ouverts, ils ne se cachent point leurs sentiments, ils ont grand peine à les cacher aux autres. Souvent même, ces jouvenceaux, naïfs et pétulants, étourdis, imprudents, ils confient leurs secrets à qui ne les devrait point entendre! Ils s'adressent, dans leurs impatiences, aux premiers alliés venus pour s'insurger contre la résistance, juste ou injuste, de leur famille, et d'abord, à leurs valets ou servantes, parfois d'assez mauvais drôles ou drôlesses. Les manœuvres auxquelles ces fils et filles, dans leurs folies d'amour, prêtent la main pour obtenir, par ruse ou par force, le consentement des parents, ne sont pas toujours recommandables, tant s'en faut! Et pourtant, on leur pardonne à presque tous, tant ils sont vraiment tendres et honnêtes, francs et délicats, vis-à-vis de celles qu'ils ont choisies, et qui ellesmêmes, malgré leurs faiblesses de conscience au sujet des moyens employés, restent pourtant assez soumises et résignées à leurs devoirs de filles, pour préférer le couvent et le désespoir au scandale d'un enlèvement.
[Sur cette question du mariage, la pensée de Molière est bien nette et ne varie pas. Ce doit être l'union de corps et d'âme entre des jeunes gens qui se sont
librement choisis par sympathie d'abord, et par raison ensuite^) Tout lien qui se noue en dehors de ces conditions, par des entraînements irréfléchis ou par des motifs d'intérêt et d'égoïsme , avec de trop grandes différences d'âge, d'humeur, d'éducation, de situation, devient une chaîne pesante, une cause fatale de douleurs tragiques ou de tracas comiques pour les forçats accouplés, et de désordre, par eux et autour d'eux, dans la famille et la société. D'ailleurs, nulle idée qu'il puisse y avoir, hors du mariage, un bonheur durable, nulle prétention de soustraire même des époux mal assortis par leur faute à l'accomplissement de leurs devoirs et au sentiment de leurs responsabilités.
Dans cette lugubre farce de Georges Darulin, si la 1111e effrontée des Sotenville prétend s'émanciper, elle en doit invoquer pour raison la contrainte qu'ont employée ses parents pour la forcer à sa mésalliance :