Molière
Molière, dont le nom patronymique était, comme on le sait, Poquelin, naquit d'une bonne et ancienne famille bourgeoise, de cette bourgeoisie marchande qui doit l'aisance au travail et à l'économie, la considération sociale à la probité et à l'instruction: la race n'en est pas éteinte parmi nous. Les Poquelin étaient originaires de Beauvais. On les trouve établis à Paris dès la seconde moitié du xve siècle. La profession de tapissier, ainsi que le prénom de Jean , semblent un apanage héréditaire aux mains du fils aîné. Le 27 avril 1021, « honorable homme Jean Poquelin, marchand tapissier à Paris, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache », épousait en premières noces Marie Cressé, « fille d'honorable homme Louis de Cressé [la particule ne tire pas à conséquence et n'implique à aucun degré le privilège de no-
blesse], aussi marchand tapissier, bourgeois de Paris, demeurant au Marché aux Poirés. » Ils eurent six enfants. Le premier-né, baptisé à Saint-Eustache le 45 janvier 1622, reçut le prénom de Jean. C'est notre poète. On ne possède pas d'indication plus précise sur la date de sa naissance. Son prénom fut plus tard allongé en celui de Jean-Baptiste, pour le distinguer d'un frère puîné. — Ainsi Molière est enfant de Paris comme Villon, Boileau, La Bruyère, Regnard, Voltaire, Beaumarchais, Scribe, Alexandre Dumas fils, Sardou, Labiche. D'où l'on peut hardiment conclure que le sol parisien et le milieu populaire et bourgeois sont éminemment favorables à la formation du génie satirique et du génie comique.
La maison natale de Molière a disparu, comme sa maison mortuaire, dans l'incessante rénovation que subit de siècle en siècle la capitale. Deux emplacements se disputent l'honneur de l'avoir possédée : l'un, tout près des Halles, correspond au n° 31 actuel de notre moderne rue du Pont-Neuf (prolongée). Un buste et une inscription, fautive quant à la date, signalent ce lieu à l'attention du passant.
Descendezla rue Saint-Honoré jusqu'à son point d'intersection avec la rue Sauvai (ancienne rue des Vieilles- Etuves) : aux n08 94 de la première, et 2 de la seconde, s'élève en encoignure une maison décorée, elle aussi, d'une plaque et d'une inscription commémorative de la naissance de Molière. Là était située la ce maison des Singes, » comme on l'appelait, à cause d'une antique sculpture sur bois qui figurait une troupe de singes grimpés aux branches d'un oranger chargé de fruits. Le débat est entre ces deux maisons.
Molière n'avait pas achevé sa onzième année quand il perdit sa mère, morte le 15 mai 1632. L'inventaire des biens de la communauté n'a pas échappé à la curiosité de nos érudits modernes, et le notaire qui y procéda, au lendemain de cette mort prématurée, ne se doutait guère de l'intérêt passionné que, deux siècles plus tard.
cet acte devait susciter. De sa lecture deux impressions se dégagent : la première, c'est que les douze années de mariage de Jean Poquelinet de Marie Cressé furent pour eux des années de prospérité, pendant lesquelles la fortune du ménage a plus que doublé. La seconde c'est que Marie Cressé avait des goûts distingués, n'était pas étrangère au luxe élégant et cossu de la bourgeoisie d'alors. Ces goûts deviendront ceux de son fils. Comme indice de goûts sérieux, on voit figurer des livres tels que la Bible et les Vies des hommes illustres de Plutarque. Enfin un trait dénote une délicatesse de sentiments qu'il faut noter: Marie Cressé conservait religieusement dans un coffret, orné de tapisserie, les linges ayant servi au baptême de ses enfants. Rappelons aussi que le grand-père maternel de Molière, Louis Cressé, possédait une maison, entre cour et jardin, à Saint-Ouen, et que les visites de la petite famille y sont attestées par l'inscription à l'inventaire d'un jeu de boules en buis et d'une paire de verges. On sait que les verges étaient d'institution pédagogique dans les familles de l'ancien temps. Molière a pu faire connaissance avec elles, et dans tous les cas il s'en souviendra le jour où il mettra en scène la jeune Louison, la rusée petite fille du Malade imaginaire.
Au bout d'un an de veuvage, le père de Molière épousa en secondes noces Catherine Fleurette (30 mai 4633). Celle-ci mourut trois ans après, ayant donné le jour à deux filles. Quant à Jean Poquelin, il mourut en 1669, bien déchu de l'état de fortune où il était du temps de Marie Cressé, et secouru discrètement par la délicatesse ingénieuse de son fils, à la gloire duquel il avait assisté.
Cette gloire, il la prépara sans le savoir par l'éducation qu'il fit donner à ce fils. Jean Poquelin avait hérité en 1631 de la charge de tapissier et plus tard valet de chambre duroi.Ilen lit donner la survivance à laine de ses fils. Mais loin de le confiner, comme on l'a dit, dans l'apprentissage du métier, il lui fraya les voies vers un plus
brillant avenir, en lui faisant suivre les cours du collège de Clermont (futur collège Louis-le-Grand . Le choix même de l'établissement indique une certaine ambition de la part du père de famille, en faveur d'un fils intelligent et bien doué. Dirigé par les Jésuites, le collège de Clermont attirait à lui les enfants des meilleures familles: on y faisait d'excellentes études, et. ce qui ne nuit jamais, on y pouvait contracter des amitiés précieuses.
Molière y entra probablement vers l'àgede quatorze ans. Le système d'éducation des Jésuites n'était pas défavorable à la formation de son génie. La littérature dramatique fut toujours en grand honneur dans les maisons de la Compagnie. Ils l'éludiaient dans les monuments anciens, non interdits par le Concile de Trente. Euxmêmes avaient leurs poètes attitrés. Deux fois par an. la tragédie et même la comédii. soit latine, soit française, était jouée par les élèves, devant une brillante élite d'invités. Il vint même un temps où Ton dansa des ballets, — des ballets vertueux, composés sur des sujets héroïques et moraux . — « Avant l'âge, dit Montaigne, j'ai soutenu le premier personnage es tragédies latines
de Buchanan qui se représentèrent en notre collège
de Guyenne avec dignité. » Il ajoute qu'on l'en tenait « maître-ouvrier. » Molière fut-il mis à pareille épreuve? Il est peu probable. Le cas serait trop caractéristique pour avoir échappé aux biographes, lesquels l'eussent plutôt inventé que passé sous silence. L'un d'eux se contente d'attester le goût précoce de l'écolier de Clermont pour les poètes en général, et pour Tércnce en particulier.
Molière eut pour condisciples le prince de Conti, frère du grand Condé, et son futur protecteur au cours de sa carrière dramatique, en province; en outre Chapelle, Hesnault, Bernier, et plus tard Cyrano de Bergerac. Conti. plus jeune de six à sept ans, était d'Age et de condition à ne pas frayer beaucoup avec Molière. Il n'en est pas de même des autres. La liaison
avec Chapelle eut des conséquences importantes. Le père de Chapelle, maître des requêtes et fort riche, tenait en grande estime le philosophe Gassendi (1) On sait que Gassendi avait rompu avec la philosophie d'Aristote, sans, pour cela, s'asservir à la doctrine de Descartes, dont il combattait le spiritualisme à outrance. Un contemporain le qualifie ce d'Epicurien mitigé », et, de fait, Epicure et Lucrèce ne lui sont pas étrangers. Le père de Chapelle, l'ayant logé sous son toit, le chargea d'enseigner la philosophie à son fils. Chapelle s'adjoignit Pocruelin, que suivirent aussi Iïesnault, Bernier et Cyrano de Bergerac; -ce dernier venant du collège de Beauvais. Ainsi se forma, sous les auspices de Gassendi, comme un cénacle de jeunes esprits qui furent plus tard de libres esprits. Dans un siècle d'autorité et de discipline, ils apparaissent marqués d'un caractère indépendant et original. Iïesnault, devenu poète et protégé de Fouquet, prendra hardiment parti pour son protecteur contre Colbert. Il est l'auteur du sonnet âpre et irrité où le ministre est si cruellement traité. Bernier, en un siècle et chez une nation de mœurs casanières, fut voyageur infatigable : on cite de lui, au roi Louis XIV, une réponse qui n'est pas d'un courtisan ni d'un flatteur. Comme le roi lui demandait en quel pays, en somme, la vie lui semblait meilleure, il nomma la Suisse. Cyrano de Bergerac n'est pas un esprit vulgaire. Sa tragédie à\\f/rippi?ie, son roman fantastique renferment des vues anticipées. Chapelle n'était pas le moins bien doué des cinq amis. Mais, épicurien beaucoup moins mitigé que son maître, et beaucoup plus près d'Aristippe que d'Epicure, il finit par noyer dans le vin l'heureux génie qu'il avait reçu de la nature.
Quant à Molière, ce qu'il dut à Gassendi apparaîtra visiblement dans la suite de ce livre. Notons par avance
(I; Gassendi, prêtre et chanoine de Digne, né en 1592, mort en 1655.
ce fait caractéristique, à savoir le goût très vif qu'il professait pour le poète Lucrèce. Molière traduira le poème de lu Nature, dont une citation, devenue célèbre, prendra place dans le second acte fax Misanthrope.
Il n'est pas vrai que le poète ait jeté au feu cette traduction. Le manuscrit en fut acheté au prix de six cents livres à la veuve du poète par le libraire Barbier, qui n'osa d'ailleurs le publier.
Dans les Femmes savantes, quand Bélise exalte au delà de toute mesure les droits de l'esprit au détriment de ceux du corps, et prononce ces vers fameux :
Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, Mon frère, à mériter seulement qu'on > pense ?
on dirait que c'est Gassendi en personne qui dicte la réponse de Chrysale :
Oui, mon corps est moi-mémo, et j'en veux prendre soin ; Guenille si Ton veut, ma guenille m'est chère.
Pour finir sur Gassendi, rappelons qu'il mourut en 1655, guéri de tous maux par quatorze saignées consécutives. Cet exploit médical ne dut pas échapper à la connaissance de Molière, et c'est peut-être le premier qui prit place dans le terrible dossier formé par lui contre la Faculté.
De bonnes et solides études classiques, tel est donc le premier fonds de Molière. Il y faut joindre un cours de droit. Paris n'avait pas alors de Faculté de droit civil. La plus proche de la capitale était celle d'Orléans. Molière y fut-il étudiant ? Poussa-t-il ses études jusqu'au bout ? Prit-il le grade de licencié ? Fut-il reçu avocat ? Exerça-t-il ? Autant de questions auxquelles il est difficile de donner réponse certaine et absolue.
Mais ne nous attardons pas sur ces points obscurs. Nous touchons au moment décisif delà vie du poète. I ne vocation s'est déclarée en lui, impérieuse, irrésistible :
celle du théâtre. Le 6 janvier 16 i3, c'est-à-dire à la veille de sa majorité, Molière se démet et se désiste de tout droit à la survivance du titre de tapissier valet de chambre du roi, que son père lui avait précédemment fait obtenir. Par le même acte, il donne quittance à son père de la somme de 650 livres, représentant sa part dans la succession de Marie Gressé, sa mère.
Cette renonciation et cette liquidation s'expliquent par un acte subséquent, celui du 30 juin de la même année, qui n'est autre que le « Contrat de société entre les comédiens de /' Illustre Théâtre. » Le sort en est jeté : voilà le jeune Poquelin membre, pour toute sa vie, d'une troupe comique, en compagnie de Madeleine Béjart et de ses frères, fidèles compagnons de sa fortune.
Deux mois après la constitution de leur société, les acteurs de V Illustre Théâtre se procurent une salle de spectacle, parla location du Jeu de paume des Métayers, situé au fossé de Nesles. C'est l'emplacement marqué aujourd'hui par la portion des rues de Seine et Mazarine correspondant aux n03ll et 13 de la première, — 10, 12, 14 de la seconde (1). Le bail est du 12 septembre 1643, et comporte un loyer annuel de dix-neuf cents livres, qui en vaudraient huit ou neuf mille, à supputer d'après la valeur actuelle de l'argent.
Un jeu de paume ne se transforme pas, du jour au lendemain, en théâtre. Il faut construire un plancher pour la scène, des galeries, des loges. Tandis que ces travaux s'effectuaient, la nouvelle troupe se dirigea vers Rouen. L'intelligente cité de Rouen, patrie du grand Corneille, était hospitalière aux arts (elle Test toujours), et le goût du théâtre y était répandu. Le
(1) La maison de la rue de Seine, répondant au no 13, est de construction moderne. Mais le magasin de mercerie qui en occupe le rez-de-chaussée est à l'enseigne du Jeu de Paume. Magasin et enseigne, nous a-t-on dit sur place, se transmettent, l'un portant l'autre, de temps immémorial.
moment choisi pour visiter la ville était d'ailleurs des plus favorables ; c'était pendant la foire de Saint-Romain, aujourd'hui encore une des plus brillantes de France. L'illustre auteur du Cid se rencontra peut-être avec le futur auteur des Précieuses et du Misanthrope. La seule possibilité de cette rencontre émeut l'imagination. Que ne donnerait-on pas pour quelques lignes authentiques relatant le fait et ses circonstances ! La postérité, à laquelle tant de bavardages inutiles sont parvenus sur des faits sans valeur, en est réduite sur celui-là à de pures conjectures.
Ce qui accroît ici l'intérêt de la rencontre, c est que Corneille venait de donner le Menteur (1642), créant parmi nous le langage de la bonne comédie, comme il avait donné à la tragédie sa force et son accent.
Nous retrouvons la troupe de l'Illustre Théâtre à Paris, à la fin de 1643, préparant la campagne théâtrale de Tannée qui va s'ouvrir. Déjà l'on avait engagé un orchestre de quatre musiciens à raison de une livre par jour, pour une période de trois ans (21 octobre 1643). L'année suivante, on s'accorde le luxe d'un danseur le sieur Daniel Maliet, venu de Rouen, engagé moyennant 35 sols par jour, et 5 sols en plus les jours de représentation. (Test sur l'acte d'engagement de cet humble artiste qu'apparaît pour la première fois, aux signatures, le pseudonvme de « Molière » : concession probable du jeune Poqùelin aux scrupules de sa famille. D'autres documents nous montrent la troupe acquérant des pièces nouvelles, Scévole, tragédie de Pierre ,lu Ryer; La Mort de Crispe de Tristan, 1 Artaxerce de Magnon. Elle s'adjoint même un poète de profession, Nicolas Desfontaines, lequel fournit à lui seul quatre tragédies. Enfin le crédit de Madeleine Réjart obtient pour f Illustre Théâtre la faveur, d'ailleurs absolument gratuite, de se dire protégée par Son Altesse Royale, Monseigneur Gaston d'Orléans, oncle du jeune Roi. Tous ces efforts ne peuvent sauver Molière et les siens de la débâcle. On vit d'emprunts, et finale-
ment on résilie le bail, devenu trop lourd, du Jeu de paume des Métayers. Résultat net : deux mille six cents livres de déficit.
Mais on ne perd pas courage. La rive gauche n'a pas été favorable à la troupe : elle passe les ponts et vient s'établir sur le quai des Ormes, proche le port Saint- Paul, dans le Jeu de paume de la Croix- Noire. Cette migration eut lieu vers la fin de l'année 1644.
La campagne de 1645 ne fut pas plus heureuse, ni le nouveau quartier plus productif. Des dettes nouvelles s'ajoutent aux anciennes, si bien que, à la date du 2 août 1645, Molière, engagé pour toute la troupe (on en peut conclure qu'il en était le chef), est décrété de prise de corps, à la requête du fournisseur de chandelles du théâtre, le sieur Antoine Fausser, « maître chandelier », créancier pour « cent quinze livres d'une part et vingt-sept de l'autre. » Du coup, voilà Molière dans les prisons du Châtelet. Une sentence du lieutenant civil le relâche sous serment. Mais d'autres créanciers se déclarent ; c'est le linger du théâtre, un nommé Dubourg. C'est encore maître François Pommier et Baulot, son compère, deux associés suspects, qui se chargèrent de faire connaître de bonne heure,' au futur auteur de V Avare, les pièges des contrats et les roueries des gens d'affaires. Molière, qui lutte avec énergie contre le sort, fait réduire leur créance, prend terme et fournit caution. Le brave homme qui consentit à se porter garant pour l'obscur comédien se nommait maître Aubry, paveur des bâtiments royaux ; son nom, dans la procédure, est suivi de ces mots : « pleige caution répondant pour J.-B. Poquelin de Molière, prisonnier es prisons du Châtelet. » Le concours de Poquelin le père fut nécessaire pour rembourser Léonard Aubry et rendre liquide la situation de Poquelin fils.
Bref, à la fin de 1645, au plus tard au commencement de 1646, la troupe, dégoûtée de Paris, se décide % chercher fortune en province. Ne regrettons pas
j(- MOLIÈRE.
pour Molière cette détermination. Un nouveau temps d'épreuves commence pour lui; mais ces épreuves seront fécondes pour son génie. « Celui, dit La Bruyère, qui se jette dans le peuple ou dans la provins, v fait bientôt, s'il a des yeux, d'étranges découvertes V voit des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne pouvait avoir le moindre soupçoo : il avance par des expériences continuelles dans la connaissance de l'humanité. » (Caractères, chap de VBomme . — Molière a des yeux, il va les ouvrir, et chaque année qui s'écoulera sera un pas de fait dans cette connaissance et cette peinture de L'homme, but suprême de son art.