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CHAPITRE II

Sous le coup de ses derniers désastres, la troupe s'était modifiée. Les Béjart en formaient toujours le noyau principal; mais Molière avait cessé d'en être le chef; du moins en titre. Il avait été remplacé pour un temps par le sieur Charles Dufresne, qualifié, dans les actes, de bourgeois d'Argentan. Ces actes qui permettent de retrouver quelques traces éparses de la troupe ambulante, sont, pour la plupart, des requêtes adressées aux corps de ville pour obtenir permission déjouer, des quittances, des contrats de mariage, et plus souvent des actes baptismaux.

En 1646, l'association qui fut « l'Illustre Théâtre, » semble avoirdisparu. Nullelraceauthentique cleson passage. En 4617, onla voit à Carcassonne, à Toulouse, à Albi. Le gouverneur du Languedoc la recommande aux consuls d'Albi sous le nom de « Troupe des Comédiens de M. le duc d'Epernon.»Il la dit « remplie de fort honnêtes gens et de très bons artistes, qui méritent d'être récompensés de leurs peines. » Il sollicite pour eux le paiement d'une somme de 600 livres qui leur a été promise , sans compter « le port et la conduite le leurs bagages. »

En K)i8, nos gens sont à Nantes. Molière, détaché par la compagnie, vient solliciter à l'hôtel de ville la permission « de monter sur le théâtre. » Son nom sur le registre municipal est estropié en celui de « Morlière»

avec cette mention : ce l'un des comédiens de la troupedu sieur Dufresne. » La requête est ajournée à cause d'une maladie du maréchal de la Meilleraye, gouverneur. Quand la permission arrive enfin, il se trouve que des marionnettes italiennes font à la troupe de comédie une concurrence désastreuse.

Au mois de juin de la même année, ils prennent des mesures pour jouer pendant 21 jours à Fontenay-le- Comte. en Vendée. Nouvelle éclipse de plusieurs mois. En décembre 1648. ils sont à Toulouse, où ils touchent une somme de 75 livres, pour avoir. « du mandement de MM. les Capitouls, »joué une comédie en l'honneur de l'entrée du comte de Roure, lieutenant général pour le roi en Languedoc. En décembre 1648 et janvier 1649, leur présence à Narboone est attestée par deux actes de baptême, sur l'un desquels figurent ces mots : « Le parrain a été le sieur Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi. »

Le 13 février 1650, ils sont à Agen, mandés par le gouverneur de la province, qui fait aménager pour eux un jeu de paume en théâtre , avec galerie pour Monseigneur (duc d'Epernon) et sa suite.

La fin de 1651, le commencement de 1652 les trouvent à Carcassonne, où les attire sans doute la session des Etats de Languedoc Cette réunion des députés de la province était l'occasion de fêtes, parmi lesquelles les représentations théâtrales tenaient une large place : la troupe de Molière dut y trouver son comptef Après quoi elle jugea probablement la région du Sud- Ouest et le bassin de la Garonne suffisamment exploités, car, au.mois de décembre 1652. on la trouve établie à Lyon. Son personnel s'est accru et renforcé, elle est à la veille d'un grand événement : Molière a composé et va représenter Y Étourdi (1653 selon les uns. 1653 selon les autres

Jusque-là Molière s'est contenté de crayonner de légers croquis, des farces sans portée, œuvres éphémères dont une seule a survécu. Dans YÉtourdi il aborde la

comédie régulière en cinq actes, et il se révèle poêle. L'Etourdi est une comédie d'intrigue, imitée d'une pièce italienne, YInawertito, de Nicolas Barbierf. La donnée en est romanesque : une jeune fille nommée Célie a été enlevée par des corsaires et vendue à un riche marchand de Messine, le vieux Trufaldin, lequel surveille de près sa captive. Elle est aimée de Lélie {Y Étourdi), fils de l'avare Pandolfe. Lélie a pour rival Léandrej dont il lui faut déjouer les entreprises. Mais que faire sans argent ? A défaut de richesse, il a son valet Mascanlle. Mascarille invente ruse sur ruse, stratagème sur stratagème ; il est l'àme, l'entrain, la folie de la pièce. Mais l'étourderie de son maître vient, au hon moment, tout faire échouer. A dix reprises la combinaison inventée par le subtil valet est ruinée par une parole, un geste, une démarche inconsidérés de Lélie. 11 serait insupportable, ce personnage de YÉtourdi, s'il n'entrait dans sa maladresse des éléments de générosité naturelle qui font contraste avec la perversité native et naïve de Mascarille. Ce qui relève encore Lélie et nous le rend sympathique en somme, c'est l'accent tendre et passionné qui se fait entendre dans quelques vers de son dialogue avec celle qu'il aime. Il est sincèrement épris de la captive, et place si haut son idéal qu'il s'attire de la part de Mascarille celte raillerie :

Vous êtes romanesque avecque vos chimères.

Romanesque et chimérique, le défaut n'est pas vulgaire. Plus tard Molière en combattra l'excès dans l'hôtel de Rambouillet. Pour le moment, il y donne, mais avec mesure et agrément.

De moralité, nous n'en demanderons pas, puisque c'est Mascarille qui mène la pièce. Menteur sans scrupule et « fourbe fourbissime, » Mascarille émet àl'usage de la jeunesse amoureuse et sans argent des maximes qui, prises au sérieux, seraient le renversement de

toute morale. Dès ce début, la comédie de Molière s'annonce pour n'être pas toujours une école de respect, — de respect filial notamment.

Uuelques traits décèlent un esprit observateur, mais ils sont elairsemés.La jeunesse de Molière en est encore à s'étourdir de sa propre gaité. Cette gaité éclate envers piquants, spirituels , un peu fous, et qui résonnent comme des grelots. Pour le style, Molière est presque maître de sod instrument et manieavec aisance la bonne tangue comique.

Un second incident signale celte mêmeannée 1653 et en fait une année décidément favorable: c'est la rencontre du poète avec le prince de Conti.

Armand de Bourbon, frère du grand Coudé, revenu des agitations et des erreurs de la Fronde, s'était réconcilié avec la cour, en juillet 1653. Son séjour, en quittant Bordeaux, fut le château de la Grange, auprès de Pézenas, en' Languedoc. 11 s'y trouvait avec Mme de Cal vimont> l'abbé de Cosnac (futur archevêque d'Aix), premier gentilhomme de sa chambre, et le poète Sarrazin, son secrétaire. Comment se distrain' dans ce demiexil de la campagne?On songea aux comédien-. Cosnac fut chargé d'en faire venir une troupe. « J'appris, dit-il dans ses Mémoires, que la troupe de Molière et de la Béjart était en Languedoc (il est probable qu'on y promenait le succès de V Étourdi); je leur mandai qu'ils vinssent à la Grange. Pendant que celte troupe se disposait à venir sur mes ordres, il en arriva une autre à Pézenas, qui était celle de Cormier (ancien • opérateur du Pont-Neuf, selon M. Loiseleur). L'impatience naturelle de M. le prince de Conti et les présents que fit cette dernière troupe à M"8 de Calvimont, engagèrent à la retenir. » Il eu résulta que Molière, survenant à son tour, trouva la place prise. Cosnac a bran insister près du prince, celui-ci s'obstine à garder Cormier et refuse même de rembourser à la troupe de Molière ses frais de transport et de déplacement. Heureusement Cosnac était homme de ressources et. par-dessus le marché,

fort entêté. Il résolut de les faire paraître sur le théâtre à Pézenas, dùt-il lui en coûter mille écus de son argent. « Comme ils étaient près déjouer à la ville, poursuit Cosnac, M. le prince de Conti, un peu piqué d'honneur par ma manière d'agir, et pressé par Sarrazin, accorde qu'ils viendraient pour une fois sur le théâtre de la Grange. Cette troupe ne réussit pas dans sa première représentation au gré de Mme de Calvimont, et par conséquent au gré de M. le prince de Conti, quoique, au jugement de tout le reste des auditeurs, elle surpassât infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de temps après, ils représentèrent encore, et Sarrazin, à force de prôner leurs louanges, fil avouer àM. le prince de Conti qu'il fallait retenir la troupe de Molière, à l'exclusion de celle de Cormier. .>.. Il gagna Mme de Calvimont, et non seulement il fit congédier la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle de Molière. »

Au reste, Conti ne fut pas long à se rendre compte de la valeur de Molière. Il l'admettait dans son particulier, goûtait sa conversation, lisait avec lui les plus beaux endroits des comiques anciens et modernes, et, dit son aumônier, l'abbé de Voisin, « prenait plaisir à. les lui faire exprimer naïvement. » Il voulut môme se rattacher comme secrétaire.

En 1654, la troupe déploie une grande activité : on la voit tour à tour à Montpellier, à Lyon, puis de nouveau à Montpellier, à Pézenas, pendant la session des Etats du Languedoc, présidée par le prince de Conti. Aux fêtes données à cette occasion figure un grand ballet symbolique, dansé en présence du prince et de sa jeune femme, Marie-Anne Marlinozzi, nièce deMazarin. C'est le fameux ballet des Incompatibles, réunion plaisante des personnages, des éléments, des allégories réputées les plus incompatibles entre elles; ainsi l'Eau et le Feu, la Fortune et la Vertu, la Jeunesse et la Vieillesse, l'Argent et le Serviteur des Muses. Molière remplit, de

sa personne, deux rôles dans ce divertissement: celui du poète, opposé à l'Argent, celui d'une harengère, opposée à l'Eloquence.

Cette campagne et la suivante durent être fructueuses pour Ja troupe, car. à cette date, on voit Madeleine Béjart en mesure de prêter3,200 livres à un particulier, et dix mille livres à la province de Languedoc. « Enfin je suis créancier! » dit un personnage de la comédie moderne, peu habitué à pareille fortune. C'est ce qu'on est tenté de dire de la troupe en songeant à ses débuts pénibles. Lyon, devenu son quartier général, se transforme pour elle en pays de cocagne, et l'abondance la suit jusqu'à Pézenas.

A ce séjour à Pézenas (1G5.*)-16o6) se rapporte une pièce manuscrite qui, si elle est bien réellement de la main de Molière, constitue l'autographe le plus étendu que nous ayons de lui. C'est une simple quittance en six lignes, ainsi conçue :

« J'ai reçu de Monsieur le Secq thrésorierde la bource

des Estats du Languedoc la somme de six mille Hures à

nous accordez par if M. du bureau des comptes, de laquelle

somme ie le quitte. Faict à Pézenas ce quatrième tour de

féburier 1656.

ce Quittance de six mille Hures, d

Des anecdotes qu'on n'ose ni accueillir ni repousser animent et enjolivent ce séjour de Molière à Pézenas. Od a parlé assez de ses longues stations dans les rues, Les jours de marché, de ses séances dans la boutique du barbier Gély, de la lettre de la jeune fille, de la valise égarée parmi les villages en ynac, et enfin du fameux fauteuil réservé au Contemplateur : faits réels ou légendaires qui prêtent à cette grande et belle figure un lointain poétique, comme les Grecs aimaient à

le faire pour honorer leurs poètes et leurs héros (1).

La troisième session des Etats de Languedoc s'étant ouverte le 17 novembre 1656 à Béziers, la troupe s'y transporta et Molière fit représenter pour la première fois son Dépit amoureux.

Le succès en fut grand, les témoignages contemporains en font foi. Toute une partie de cette pièce, représentant la valeur de deux actes, s'écoute et se fait goûter après plus de deux siècles, à l'égal des chefsd'œuvre du poète. C'est la partie d'observation et de sentiment. Le rôle de Lucile et de Marinetle, d'Eraste et de Gros-René sont, chacun en leur genre, de délicieuses copies de la nature, les unes finement et curieusement étudiées, les autres prises et comme moulées sur le vif des mœurs populaires. Pour la première fois, Molière use en maître du jeu des contrastes. De même que dans le Ballet des Incompatibles, les caractères sont groupés ici par voie d'opposition et de dissemblance. Cela éclate dès la première scène. Eraste, cœur délicat et tendre, tout pénétré d'une vive et sincère passion, s'inquiète quoique aimé, et se tourmente quoique à la veille d'un infaillible bonheur. Il n'a d'ennemi que lui-même, puisque son rival Valère est bel et bien éconduit et que lui-même a l'aveu de cette charmante Lucile. Mais quoi! son humeur est de craindre, et sa complexion le porte à s'inquiéter. Versé dans la psychologie de l'amour, il en creuse les problèmes avec une rare connaissance du sujet et une sorte d'acharnement contre son propre repos.

Gros-René est le parfait contraire d'Eraste. « Rond de toutes les manières, » il prend le monde comme il est, se contente à peu de frais, et ne se pique pas de philosophie, bien qu'il cite au besoin « le cousin Aristote. »

(1) Lire Jules Loiseleur, Points obcurs de la vie de Molière, p. 196, et Louis Moland, Œuvres de Molière, tome I, p. 98.

Pour moi, je ne sais pas tant de philosophie; Ce que voient mes yeux, franchement je m'y fie, Et ne sui- point de moi si mortel ennemi, Que je m'aille affliger sans sujet ni demi.

De l'humeur dont est Eraste, aux prises avec deux aigrefins comme Valère et son valet Mascarille, un malentendu est inévitable. Il éclate et donne lieu aux scènes inimitables du IV' acte.

On sait la suite, la rupture mêlée de soupirs et de larmes, les lettres et les présents rendus, les reproches reçus et renvoyés, enfin l'étincelle inespérée d'où jaillit le raccommodement : — ravissante élégie où Molière amis une part de son àme et fait discrètement résonner L'accenl de sa jeune émotion.

— Ah ! Lucile ! Lucile ! un cœur comme le mien Se fera regretter, et je le sais fort bien.

— Éraste! Éraste '. un cœur fait comme <ist fait le vôtre S peut facilement réparer par un autre.

— Non. non, cherchez partout, vous n'en aurez jamais i)e si passionné pour vous, je vous promets.

A ce duo sérieux et tendre succède le duo bouffe de Marinette et de Gros-René. La muse de Térence a dicté la première scène : la verve gauloise déborde dans la seconde. Le peintre de Lucile et d'Eraste se ressouvient des sociétés polies et galantes desquelles

— 'ii esprit . sa personne , son emploi lui* procuraient l'accès : le peintre de Marinette et de Gros- René n'a pas vécu pour rien dès son enfance dans le voisinage des halles, ue s'esl pas impunément mêlé à la foule, depuis le quartier de la Croix du Trahoir, jusqu'à celui de la foire Saint-Germain. Elles viennent

de là, cette verve franc! I de bon aloi, cette robuste

gaîté qui, depuis cette heure mémorable jusqu'à la douloureuse journée du 17 février 1G73, ne cesseront pas une seule année de retentir.

MOLIÈRE EN PROVINCE. 2o

Les deux années que Molière doit encore passer en province ne sont marquées par aucune production nouvelle. Nul incident digne de remarque ne signale son passage à Dijon (15 juin J 057). À Avignon (fin de la même année), il rencontre le peintre Mignard, et de cette rencontre date une amitié qui dure toute leur vie. Du côté de Molière, cette amitié inspirera le poème sur la Gloire du Val-de-Grâce ; du côté du peintre, elle produira l'un des plus beaux portraits qu'il ait tracés. En février 1658, la troupe est à Grenoble, où l'omission d'une formalité la met en conflit avec le Conseil de ville : « Du 2 février 1658, lit-on sur le registre des délibérations, il a été tenu conseil extraordinaire dans l'hôtel de ville, où étaient présents MM. les quatre consuls, et il a été proposé par M. le premier consul touchant l'incivilité des comédiens qui ont affiché sans avoir leur décret d'approbation ; il a été opiné et puis conclu que les affiches seront levées et à eux défendu de faire aucune comédie jusqu'à ce qu'ils aient satisfait à la permission qui leur doit être donnée par Messieurs les consuls et [Messieurs] du Conseil. »

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