CHAPITRE III
Des Précieuses ridicules au Tartufe.
La fin des premières et des plus dures épreuves approchait pour notre poète. Paris lui apparai>sait comme le but suprême. 11 s'en rapproche en avril 1658, prenant la ville de Rouen pour théâtre de ses représentations. C'est -a dernière étape: on se souvient qu'elle avait été la première de « L'Illustre Théâtre. » De Rouen. Molière était à portée d'agir auprèsdes prim des ministres desquels dépendait le succès de son établissement à Paris. Il réussit assez vite, puisqu'à la date du 24 octobre de la même année (1658), la troupe, appelée au Louvre, y joue sur un théâtre improvisé, devant le roi et la cour, le Xicomède de Corneille. Puis, saisissant l'à-propos, Molière en personne adresse au prince une ingénieuse harangue, dans laquelle, avec les compliments d'usage, il suppliait humblement Sa Majesté a d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque réputation et dont il régalait les provinces. » Ce petit divertissement, c'était le Docteur amoureux, farce à l'italienne, dont la gaîté fut vivement goûtée.
Les conséquences de cette journée furent décisives. Monsieur, frère du roi, et alors de dix-huit ans,
éa pour lai-même les services des nouveaux comédiens, qui prirent le litre de « troupe de Monsieur, frère unique du roi. » Pour théâtre, elle eut la salle du
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Petit-Bourbon, dont elle partagea la jouissance avec les comédiens italiens. Notons pour mémoire une pension de 300 livres par tête promise aux acteurs et qui ne fut jamais payée.
C'est dans cette salle, le 18 novembre 16o9 (date mémorable), que fut représentée pour la première fois la comédie des Précieuses ridicules.
Pourquoi s'en prendre d'abord à ce travers du bel esprit, du romanesque et du précieux ? C'est qu'il était le plus répandu et qu'il infectait (l'expression est de Molière) Paris et la province. C'est qu'il choquait le plus directement le droit sens et la saine raison du poète. Molière, nous l'avons vu, en avait subi loi-même une légère atteinte: raison de plus pour lui en vouloir et le poursuivre. Ramené à la nature par son génie, l'étude, et l'expérience, il entendait bien ne pas sacrifier au goût du jour ce qu'il sentait être la vérité.
L'hôtel de Rambouillet et les autres salons formés de plus ou moins près sur ce modèle avaient rendu au génie français l'inappréciable service de l'assouplir, de le polir, de lui communiquer cette fleur d'élégance et de politesse qui lui manquait encore. Mais, comme il arrive, l'excès né de l'imitation avait tout gâté. Sentiments et langage, tout s'était raffiné, quintessencié. Dans le domaine du cœur, un idéal chimérique, des visions nuageuses, un enchaînement de ridicules et de prétentions. Dans le domaine du style, la poursuite du rare, du singulier, du joli. En tout, l'horreur de la nature et de la vérité franche, simple, vigoureuse; un qui-vivc perpétuel de l'esprit, un asservissement à des formes de convention. De là une littérature artificielle et fausse, sur laquelle a passé, venu des salons à la mode, le souffle des admirations fades et des complaisances intéressées. Chose grave : quelques années après Malherbe, après Descartes, du vivant même de Corneille et de Pascal, dans le temps où la monarchie travaille à donner au royaume son unité politique et territoriale, la France, par suite d'une conspiration de
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beaux esprits, par un malentendu sans exemple entre elle et son génie national, la France compromettait son avenir, et, comme on l'a dit avec justesse, risquait de manquer son grand siècle.
C'est à ce moment critique que parait la comédie des Précieuses ridicules. Molière était-il le premier qui eût osé porter la main sur l'idole ? Non. On se rappelle son camarade de collège, l'élève de Gassendi, le joyeux Chapelle. A l'heure où l'existence se montrait dure pour Molière, Chapelle n'avait eu qu'à se livrer au courant dune vie insouciante et fortunée. Vie de plaisirs faciles et pas toujours délicats, où l'esprit du poète et du lettré avait toutefois sa part. Or, en 1656, Chapelle elson ami Bachaumont, de passage à Montpellier, étaient reçus dans un cercle de dames de cette ville, et, trois ans avant Molière, traçaient des Précieuses de province, des Précieuses du Languedoc une vivante satire : « A leurs petites mignardises, leur parler gras, leurs discours extraordinaires, nous crûmesque c'était une assemblée de Précieuses de Montpellier; mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, elles ne paraissaient que des Précieuses de campagne et n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles valaienl par le commerce qu'elles ont avec eux. Il secommença donc une conversation assez plaisante. »
Molière les avait connues, ces Précieuses, puisqu'il séj Mimait lui-même à Montpellier un an ou deux avant le voyage de son condisciple Chapelle. Leurs ridicules riaient imprimés dans sa tête, peut-être s urses tablettes. Us en sortirent à l'heure voulue, escortés et complétés des ridicules de leurs modèles parisiens. S'il conserve mu le titre de sa pièce une épithète restrictive, et dans le choix des personnages une préférence provinciale, il le faut attribuer à un calcul de prudence. Molière est un espril très a\ isé, qui connaît Je prix du bien joué, non seulement au théâtre, mais dans les démarches importantes de la vie : <>n le verra dans plus d'une rencontre.
Les Précieuses ridicules, d'après Moreau-le-Jeurii
Bien lui en prit sans doute d'avoir épargné les amourspropres parisiens et ménagé à des réputations considérables une ligne de retraite, un retranchement derrière ces deux mots : « Précieuses ridicules, pecques provinciales. » Bien lui prit encore d'avoir choisi pour personnages principaux deux valets bouffons, et prêté à une sérieuse et incisive satire l'air follement joyeux d'une farce à l'italienne. La violence du choc en fut amortie. On pardonne à la licence d'une parodie ce qu'on ne souffrirait pas d'un genre plus sérieux.
La pièce repose sur une donnée très simple : Cathos et Madelon, deux précieuses, persuadent au bonhomme Gorgibus, leur père et oncle, de quitter sa province pour s'établir à Paris, au centre du bel esprit. Nos deux « pecques provinciales » viennent à peine d'ouvrir leur salon, que deux jeunes gens de famille, La Grange et du Croisy, s'y présentent et, de l'aveu du père, les recherchent en mariage. Mais comme La Grange et du Croisy n'entendent rien au jargon du jour, parlent le langage du bon sens et mettent leurs démarches d'accord avec leurs sentiments, ils sont dédaigneusement repoussés. Leur colère est grande, et ils jurent de se venger. Le moyen choisi par eux est d'envoyer chez Cathos et Madelon leurs propres valets, Mascarille et Jodelet, déguisés en marquis, avec mission de jouer leur rôle comme il convient: les maîtres se promettent d'intervenir au moment opportun.
Cette combinaison de personnages, dont les uns apparaissent dans la réalité de leur conditionnes autres dans une condition d'emprunt, fournit au poète deux genres et comme deux veines de comique qu'il sait également bien exploiter. Cathos et Madelon parlent et agissent sans avoir conscience de leur ridicule : c'est la nature dans sa naïveté. Les faux marquis singent ce qu'ils ont vu de l'antichambre par la porte entre-bcàillée des salons, ils forcent, ils outrent, ils chargent, ils tournent vers nous le masque grimaçant de la vérité. Le comique de Cathos et de Madelon est, par moment, d'une fi-
nesse extrême et d'une force d'observation incomparable. C'est la vérité, la vérité accusatrice qui parle par leur bouche comme par la bouche des enfants.
Avec Mascarille et Jodelet, le ton change, les traits s'accusent, la bouffonnerie entre en jeu, la farce se démène : il n'y a qu'Aristophane et Rabelais pour mettre leurs contemporains à pareille fête.
La conversation commence : Molière en trace les contours de façon à embrasser dans un même cercle tous les ridicules, tous les travers, toutes les prétentions d'une coterie à la mode du jour. C'est d'abord un déploiement de belles manières, de politesses raffinées, de jolis riens qui font dire de Mascarille par ses auditrices charmées : « C'est le caractère enjoué; — c'est un Amilcar. » — Ce sont ensuite les prétentions au bel esprit, aux délicatesses du goût en poésie, en musique, en littérature, en conversations galantes : petits vers, madrigaux, portraits, toutes les fadeurs des romans à la mode vont leur train, exhibant, avec une odeur de musc, leurs couleurs fausses et désormais flétries. — Puis viennent les choses de la toilette et du costume, grande affaire pour ces demoiselles, et qu'elles ne pardonneraient pas à un prétendant de négliger.
— Enfin, dernier coup de pinceau qui donne la ressemblance complète : prétention au courage militaire, hâbleries et gasconnades de deux drôles qui s'en donnent à cœur-joie dans leur rôle d'hommes à la mode et font bonne mesure à la vengeance de leurs maîtres.
— Pour dénouement, des coups de bâton attendus et mérités . et cette morale en quatre lignes que le bonhomme Gorgibus tire avec bon sens de toule cette affaire :
« A Cathos et à Madelon. — Et vous, pendardes, je ne sais qui m»' tient que je ne vous en fasse autant. Nous allons servir de fable et de risée à tout le monde, et \ < » i 1 à ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines ; allez vous cacher pour jamais. (Seul. Et
vous, qui êtes cause de leur folie, soties billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables !
Cette voix du moraliste, elle parle pour la première fois sur le théâtre de Molière. Paris et la France l'entendirent si bien que ce fut fini pour longtemps du règne des Précieuses. Quelques scènes d'un petit acte de comédie avaient fait une révolution.
Le succès fut très grand. De vingt lieues à la ronde on venait à Paris pour se donner « le divertissement » des Précieuses. La chronique rinaée du gazetier Loret relate cette vogue extraordinaire, et termine par ce mot de la fin :
Pour moi, j'y portai trente sous :
Mais oyant leurs fines paroles, J'en ris pour plus de dix pistoles.
Faut-il redire la légende de ce vieillard qui, de sa place au parterre, aurait crié : « Courage, Molière : voilà la bonne comédie ! » Ce sont de ces mots à la mode antique, dont s'empare volontiers notre crédulité eomplaisanlc parce qu'ils servent de formule juste et précise à notre admiration. Il en est de même de l'anecdote du Menagiana, publié trente ans plus tard. Ménage, sortant de la première représentation avec son ami Chapelain (deux pédants au bras l'un de l'autre), aurait dit à ce dernier : « Monsieur, nous approuvions, vous cl moi. toutes les sottises qui viennent d'être critiquées si linement et avec tant de bon sens; mais, pour me servir de ce que saint Rémi dit à Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré et adorer ce que nous avons brûlé. »
Ce fut une grande rumeur dans le camp «les Précieuses. Un de leurs amis, personnage considérable, dont le nom est resté inconnu, eut le crédit de faire
suspendre les représentations de la pièce. Elle fut reprise au bout de quatorze jours, pour ne plus s'arrêter.
Le 28 mai 1660, la comédie en un acte et en vers de Syanarelle attirait de nouveau la foule au théâtre du Petit-Bourbon. Molière y peignait les e^'ets de la jalousie en un sujet vulgaire, comme il avait essayé de les peindre en un sujet noble et sympathique, dans Eraste du Dépit amoureux. La pièce marquait en outre, dans sa première scène, un retour offensif contre les Précieuses. Un nouveau Gorgibus, bourgeois de Paris, disait à sa fille :
Voilà, voilà le fruit de ces empressements Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans ; De quolibets d'amour votre tète est remplie, Et vous parlez de Dieu bien moins que de délie. Jetez-moi dans le feu tous ces méchants écrits Qui gâtent tous les jours tant déjeunes esprits.
Un gros déboire suivit ce succès. La salle du Petit- Bourbon fut démolie pour faire place aux constructions du nouveau Louvre (colonnade de Claude Perrault). Les travaux furent si brusquement commencés (11 octobre 1660), que, du jour au lendemain, la troupe se trouva sans théâtre. Molière eut recours au frère du roi, au roi lui-même, et il obtint, en dédommagement, la salle du Palais-Royal, qui s'élevait à l'angle de- la rue Saint-IIonoré et de la rue de Yalois actuelle, à l'endroit signalé par une plaque et une inscription eommémorative. Molière s'y installa le 20 janvier 1661. Dans l'intervalle, le roi et Mazarin signalent leur protection en appelant fréquemment la troupe à jouer au Louvre devant la cour. La représentation du mardi 26 octobre fut particulièrement curieuse. Elle se composait de Y Etourdi et des Précieuses, et fut donnée, au Louvre, chez le cardinal Mazarin, qui était malade dans sa chaise. « Le roi vit la comédie incognito, debout,
appuyé sur le dossier de ladite chaise de S. E. {ixota qu'il rentrait de temps en temps dans un grand cabinet). Sa Majesté gratifia la troupe de 3,000 livres (1). »
La salle du Palais-Royal, inaugurée le 20 janvier 1661 par une représentation de Sganarelle et du Dépit amoureux, le fut à nouveau le i février, par Don Garde de Navarre ou le Prince jaloux, tragi-comédie. Venue dix ans plus tôt, la pièce eût réussi comme bien d'autres du même genre, lesquelles n'avaient pas en leur faveur la compensation d'un beau style. Mais l'éducation du public s'était faite par Molière, et tourna, cette fois, contre Molière lui-même. Il fut heureux qu'un échec l'éloignàt d'un genre faux, qui n'est ni la tragédie, ni la comédie, et, sous prétexte de conciliation, se prive de la pure beauté de l'une, aussi bien que des agréments de l'autre. Molière, sollicité vers la haute poésie par la grandeur même de son âme, aura son jour d'inspiration : il écrira l'immortel Misanthrope. Des vers, des tirades du rôle de don Garcie passeront presque sans changement clans le rôle d'Alceste.
Le poète n'est pas long à se relever de cette chute. L'Ecole des Maris, comédie en trois actes, en vers, paraît sur le théâtre du Palais-Royal, le 2i juin 1661: Térence est ici l'inspirateur par sa comédie desAdelphes. Y Ecole des Maris est toute en contraste, comme le Dépit amoureux. Mais, dans le Dépit, le contraste naît surtout de la diversité des conditions sociales : dans Y Ecole des Maris, il naît uniquement de l'opposition des caractères: spectacle bien autrement philosophique.
Deux frères, Ariste et Sganarelle, se trouvent en face du même devoir: tuteurs de deux jeunes filles orphelines, ils les doivent épouser. Notez que Molière
(1) Extrait du Registre de La Grange. La Grange, un des meilleurs acteurs, un des plus honnêtes gens de la troupe, ami fidèle de Molière, a laissé un registre où sont inscrites toutes les représentations et ce qu'elles ont produit. C'est le document le plus précieux. Il a été publié par M. Thierry, ancien administrateur de la Comédie-Française.
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ne s'insurge pas contre celte tyrannie de la loi domestique ; il en corrige la rigueur par l'application. Le plus jeune des deux frères, Sganarelle, est hargneux, violent, despotique. Sganarelle n'éprouve que défiance à l'endroit des femmes. Nulle estime pour elles, nulle foi en leur vertu. Isabelle, sa pupille, élevée sous son toit, n'échappe pas au mépris général qui enveloppe son sexe. Il la surveille bassement, la flétrit par d'odieux soupçons, la réduit à une existence de recluse, de captive et de coupable. Toutes les forces de la résistance se tendent et s'exaspèrent dans l'àme d'Isabelle, qui se charge de démontrer à Sganarelle combien il a fait fausse route.
Tout autre est Ariste. Il a soixante ans, mais c'est un vieillard aimable, indulgent, sympathique à tous, hormis à son original de frère. Il a pratiqué Montaigne, il en a retenu des conseils de douceur et de bonté. Il a foi dans l'humaine nature, n'exclut pas les femmes du nombre des êtres raisonnables, compte sur leur honneuretleur vertu plus que sur la contrainte.
Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté : On le relient fort mal par tant d'austérité : Et les soins défiants, les verrous et les grilles, Ne font pas la vertu des femmes ni des filles. C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir, Non La sévérité que nous leur faisons voir. C'esl une étrange chose, à vous parler sans feint? , Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte. En vain sur tous ses pas nous prétendons régner, Je trouve que le cœur es! ce qu'il faut gagner.
Sa conduite envers sa pupille est d'accord avec ces maximes: Léonor est traitée avec la plus douce confiance :
Mes soins pour Léonor onl sui\ i ces maximes ; Des m lindres Libertés je n'ai point fait des crimes ;
L'Ecole des Maris, d'après Moreau-le-Jeune.
A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti,
Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti.
J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies,
Les divertissements, les bals, les comédies :
Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps
Fort propres à former l'esprit des jeunes gens ;
Et l'école du monde en l'air dont il faut vivre
Instruit mieux à mon gré que ne fait aucun livre.
Elle aime à dépenser en habits, linge et nœuds :
Que voulez-vous ? je tache à contenter ses vœux :
Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles,
Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles.
Un ordre paternel l'oblige à m'épouser ;
Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser.
Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère,
Et je laisse à son choix liberté tout entière.
Si quatre mille écus de rente bien venants,
Une grande tendresse et des soins complaisants
Peuvent, à son avis, pour un tel mariage,
Réparer entre nous l'inégalité d'âge,
Elle peut m'épouser ; sinon, choisir ailleurs.
Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs,
Et j'aime mieux la voir sous un autre hyménée,
Que si contre son gré sa main m'était donnée.
Jamais sentiments plus conformes à la nature humaine et au caractère de notre nation ne furent exprimés en vers plus délicieux; jamais poésie plus aimable et plus pure n'enchanta les spectateurs au théâtre : Molière touche au grand art et prélude à ses plus belles créations.
Le dénouement de la pièce amène, comme il est juste, la confusion de Sganarelle et le bonheur complet d'Ariste.
Ariste a pour allié dans la pièce, Lisette, une servante, la première en date de ces soubrettes au bon sens hardi, au caquet affilé, qui tiennent une si bonne place dans les comédies de Molière. Elle traite « d'infâmes » les procédés de Sganarelle.
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Sommes-nous chez les Turcs pour renfermer les femmes ?
Car on dit qu'on les tient esclaves en ce lieu,
Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu.
Enfin, dernier trait à détacher : Sganarelle, avec sa roideur accoutumée, refuse de se plier aux communs usages, rompt en visière avec la mode, et se rend ridicule par la hizarrerie d'un habillement suranné : sa verve, animée de tout l'esprit de Molière, se lâche en amusantes caricatures, et l'on ne peut s'empêcher de rire avec lui
De ces petits pourpoints sous les bras.se perdants, Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants ; De ces manches qu'à table on voit tàter les sauces, Et de ces cotillons appelés hauts-de-chausses ; De ces souliers mignons, de rubans revêtus, Qui vous font ressembler à des pigeons pattus, Et de ces grands canons où, comme en des "entraves, On met, tous les matins, ses deux jambes esclaves.
Voit-on déjà, dans ces pièces sommairement analysées, comme dans une esquisse progressivement accrue et perfectionnée, voit-on paraître, se marquer, s'accentuer, les traits principaux du génie de Molière? Voiton sa pensée prendre relief, et son art déployer l'une après l'autre toutes ses ressources? D'abord la comédie d'intrigue, puis la comédie de mœurs, enfin, le genre le plus élevé de tous, la comédie de caractère.
h'Ecole des Maris, jouée «'liez Fouquet le 11 juillet suivant, donna l'idée au surintendant de demander à Molière une comédie nouvelle pour les fêtes somptueuses qui se préparaient à Vaux en l'honneur de Louis XIV et de la cour. Le poète eut quinze jours de répit. Ce temps lui suffi! pour écrire les trois actes en vers des Fâcheux, Les Fâcheux^ badinage surprenant d'un improvisateur de génie, inaugurent parmi nous la comédie à tiroirs, ainsi nommée parce qu'elle se
compose de scènes détachées, sans lien étroit entre elles. Molière prit soin de la relier à la comédie de caractère par les portraits qui y sont encadrés. Chaque fâcheux, ou, comme on dirait de nos jours, chaque gêneur, a sa physionomie propre, ses mœurs à lui, dont quelques-unes résultent d'une observation ingénieuse ou savante, et sont prises en pleine réalité.
La pièce, représentée à Vaux le 17 août, après dîner, sur un théâtre de verdure et de fleurs, devant la plus illustre assistance, fut vivement goûtée. Et lapprobation venait de ceux-là mêmes qui avaient posé devant Molière. Le courtisan ridicule fait son entrée sur ce théâtre où il doit entendre, douze années durant, de si piquantes vérités. Nous ferons avec lai plus intime connaissance.
La Fontaine, l'un des poètes pensionnés par Fouquet, assistait à la représentation. Dans une lettre moitié vers el moitié prose, écrite à son ami Maucroix, on lit ces lignes : *
« Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme arrêté par toute sorte de gens •>
C'est un ouvrage de Molière:
Cet écrivain, par sa manière,
Charme à présent toute la cour.
De la façon que son nom court,
Il doit être par delà Rome.
J'en suis ravi, car c'est mon homme.
Te souvient-il bien qu'autrefois
Nous avons conclu d'une voix
Qu'il allait ramener en France
Le bon goût et l'art de Térence ?
Plaute n'est plus qu'un plat bouffon ;
Et jamais il ne fit si bon
Se trouver à la comédie;
Carne pense pas qu'on y rie
De maint trait jadis admiré,
Ft bon in il h tempore:
.Nous avons changé de méthode ;
Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
Le 27 août suivant, les Fâcheux étaient représentés de nouveau devant le roi et la cour, pendant le voyage de Fontainebleau. Les spectateurs qui avaient assisté aux fêtes de Vaux durent témoigner de leur surprise à l'apparition d'un nouveau fâcheux, lequel ne figurait pas dans la comédie primitive : il s'agit du personnage de Dorante, chasseur infatigable, mais fatigant pour ceux qu'il assomme de ses longs récits, hérissés de termes de vénerie. Le nom de l'original fut en un instant sur toutes les bouches : Dorante était le vivant portrait du marquis de Soyecourt ; et Ton se contait à l'oreille que Je roi lui-même, complimentant Molière le soir de la représentation chez Fouquet, lui avait désigné et livré Soyecourt comme un bon original à copier.
L'anecdote n'est pas de celles qu'il faut laisser perdre : elle est le point de départ, entre le roi et le poète, de relations et d'une entente honorables pour tous deux, fécondes pour notre théâtre, et sans lesquelles ni Tartufe ni d'autres chefs-d'œuvre n'eussent pu se produire. Aussi Molière, qui avait dédié VEcole des maris ! son premier protecteur, Monsieur, frère unique du roi, dédiantes Fâcheux au roi lui-même.
Dix jours après la représentation de Fontainebleau, la France apprenait avec stupeur la disgrâce de Fouquet, arrêté à Nantes, le ."> septembre, « par ordre de Sa Majesté. » — Lo souvenir des Fâcheux esl inséparable de ce grave événement.
L'année suivante est marquée par le mariage de Molière. Le 2o février 1662, il épousait Armande Béjart, sœur de Madeleine et des deux frères Béjart, Louis et Joseph, acteurs dans la troupe. Armande avait moins de vingt ans ; Molière en avait quarante. Union disproportionnée du coté de l'âge, de l'humeur et du carac-
tère. Ce mariage fut pour Molière une source de déboires sans nombre et de cuisants chagrins. La troupe s'accrut d'une jeune, charmante et habile comédienne ; mais il s'en faut que le bonheur entrât sur ses pas dans la maison du poète. Nous n'en dirons pas davantage sur ce douloureux sujet. Il n'entre pas dans les convenances de cet ouvrage de raconter ces misères de la vie privée.
La première comédie donnée par le poète après son mariage est Y Ecole des femmes (26 décembre 1662).
Molière revient dans cette pièce à la question de l'éducation féminine qui l'avait attiré déjà, lorsqu'il composait YEcole des maris, qu'il devait reprendre sous une autre face dans les Femmes savantes.
L'Ecole des femmes contient la condamnation d'un système, et le développement d'un caractère. Le système est celui qui a déjà reçu du poète de si fortes atteintes ds.nsY Ecole des maris : il s'agit encore de soustraire les femmes à cette condition d'infériorité intellectuelle et morale où les voudrait retenir une tyrannie égoïste dans son principe, courte dans ses vues. Le caractère déjà effleuré dans Eraste du Dépit amoureux, étudié plus avant dans Sganarelle, c'est la jalousie. Le tableau qu'en trace ici Molière est peint des couleurs les plus fortes qu'ait pu trouver la muse comique. Àrnolphe, le jaloux de comédie, est un Othello bourgeois, aussi passionné dans son genre, aussi tourmenté, aussi douloureux que l'Othello tragique. Un certain pathétique ne lui manque même pas, et il faut l'art suprême de Molière, l'infaillible sûreté de son pinceau pour que la comédie ne verse pas par moments dans le drame.
Qu'est-ce au fond qu' Arnolphe? Un corrompu qu'une vie de plaisirs et l'expérience du monde ontrcndu déliant et sceptique. Les femmes lui inspirent à la fois haine et passion. Il méprise leurs défauts, nie leurs qualités, redoute par-dessus tout leur intelligence et leur esprit. Sa prévoyance égoïste lui a fait concevoir un dessein
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monstrueux. Il a pressenti l'heure où. revenu des plaisirs faciles, il demanderait au mariage le repos et le contentement de son âge mûr. Il agit en conséquence. 11 a rencontré jadis chez une pauvre paysanne une enfant de quatre ans. « Son air doux et posé d le faisant hien augurer d'elle, il demande à s'en charger. Sa mère, « de pauvreté pressée, »
A s'ùter cette charge eut beaucoup de plaisir.
Admettons-le, malgré l'invraisemblance. Admettons encore, malgré l'odieux de la chose, qu'Àrnolphe ait trouvé des complices assez complaisants et assez vils. pour élever l'enfant « selon sa politique, » en d'autres termes :
Pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait.
C'est cette idiote, élevée pendant douze années consécutive, loin du monde, dans l'ignorance systématique de toute chose, l'esprit inculte, la conscience engourdie, en un mot c'est Agnès, parvenue à la beauté de ses seize ans, qu'Arnolphe prétend épouser. Sur quel ton de seigneur et de maître annonce-t-il son dessein à la candide créature ?
Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée, .
Vous devez bénir l'heur de votre destinée,
Contempler la bassesse où vous avez été,
Et dans le même temps admirer ma bonté,
Qui, de ce simple étal de pauvre villageoise,
Vous t'ait m >nter au rang d'hon arable bourgeoise...
Pliée à l'obéissance passive, Agnès n'a pas un murmure, pas une velléité de résistance. Elle lit tout haut et va méditer dans la solitude de sa maison le petit livre qu'Arnolphe lui a remis :<( Les maximes du mariage, ou
les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier. 5> Arnolphe est enchanté, le système triomphe.
Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme. Ainsi que je voudrai, je tournerai cette àme. Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, Et je lui puis donner la forme qui me plait.
Pauvre Arnolphe! son outrecuidance va lui coûter cher. Tci la thèse philosophique rentre au second plan, et la peinture de la jalousie occupe le premier. Agnès est sous la garde d'un ménage de rustres, Alain et Georgette, esprits grossiers et d'épaisse ignorance. Arnolphe les a choisis tels par défiance des gens d'esprit. Ils ne font pas si honne garde qu'un « jeune blondin » ne parvienne, pendant une absence du maître, à s'approcher d'Agnès. Le blondin a nom Horace, est ami d'Arnolphe qui l'a connu « pas plus haut que cela. » C'est par ce jeune homme que va venir le châtiment. Molière s'est complu à représenter dans Horace le charme naturel de la jeunesse, ses dons heureux, sa grâce expansive et communicative.
Dès le premier mot de cette voix aimable et tendre, le cœur de la pauvre Agnès tressaille : un monde de sentiments et de « jeunes désirs » lui apparaît, qui jusqu'alors était muré pour elle: c'est une clarté soudaine dissipant une nuit sombre.
Elle aime, sans savoir ce que c'est que d'aimer; elle le montre avec l'adorable ingénuité de l'innocence. On tremble pour elle, on souhaite qu'Horace soit honnête homme et digne de ce jeune cœur. Il l'est : parti pour une aventure, il se prend à son propre piège, subit le charme de cette candeur, aime, respecte, protège celle qu'il jure désormais d'avoir pour femme. Il y a un moment de la comédie dontle charme est infini : c'est celui où l'ignorante Agnès, où la niaise du premier acte qui ne savait que pleurer la mort du petit chat, se réveille, sous l'inspiration de l'amour et l'aiguillon du péril, lit
dans son propre cœur, mesure l'étendue du mal qu'on lui a fait, adjure la bonne foi d'Horace et s'y confie. Horace est conquis, attendri. Il maudit le pouvoir injuste qui a longtemps opprimé l'âme d'Agnès. 11 tlétrit l'attentat dont elle est moralement victime.
Un plus beau naturel se peut-il faire voir? Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable De gâter méchamment ce fond dïime admirable, D'avoir, dans l'ignorance et la stupidité, Voulu de cet esprit étouffer la clarté :'
Lettre, aveux, colère d'une àme honnête, projet d'hymen, mesures s'y rapportant, Horace fait confidence de tout, à qui? à Arnolphe lui-même, à Arnolphe qui n'ose se démasquer et dont le cœur, à chaque parole d'Horace, est percé des coups de poignard que lui assène sa passion jalouse. « Je souffre en damné. » dit-il. Si Horace s'éloigne, emportant avec lui l'insulte de son bonheur triomphant. Arnolphe se retrouve devant Agnès dont la bouche ne Sait feindre, cl qui achève de l'assassiner par la cruauté naïve deses aveux, ('/est un spectacle, au fond, navrant. Arnolphe, tourmenté, torturé, bafoué, endure un châtiment égal à son crime. Il a tout fait pour tuer une àme: on lui écrase le cœur. A la fin, quand L'inévitable dénouement survient, quand Agnès se trouve être non plus la fille de pauvre- paysans, mais celle d'un cavalier de distinction, le seigneur Enrique, Lorsque nulle convenance ne s'oppose plus au mariage des deux jeunes gens, Arnolphe, incapable d'en voir davantage, s'enfuit avec un sanglot, a Ouf!» c'est le dernier cri de ce personnage qu'on est presque tenté de plaindre à force de le voir souffrir.
Quelles impressions reçut le public de cette surpreaante comédie ? Très diverses el très mélangées. Cela devaitétre. On ne pénètre pas à cette profondeur en de certains sujet- sans heurter les uns, troubler les auti étonner tout le monde. L'Ecole des femmes eut contre
elle les Précieuses, mal consolées de l'exécution qu'on leur avait infligée en 16o9. Il y eut de leur part, contre Molière, une vive reprise d'hostilités. La crudité de quelques expressions, une scène équivoque qui n'ajoute rien à la beauté de la pièce/ qui en compromet la dignité, donnaient beau jeu aux Précieuses. Molière eut à se défendre aussi contre l'impertinente critique des courtisans et des petits maîtres, de ceux qui se prononcent par engouement, imitation, mauvaise humeur, en un mot par toutes sortes de raisons dénuées de raison. D'autres parlèrent au nom des règles, et invoquèrent, selon l'usage, les noms d'Horace et d'Aristote. L'attaque la plus dangereuse provint de ceux qui crièrent au scandale et tentèrent de soulever contre Molière les scrupules religieux.
Mais Molière avait pour lui le roi, qui prit plaisir à voir la pièce. Il avait pour lui le parterre, qui est, en somme, la voix populaire. Un jeune poète, encore peu connu, lui envoya des stances, où respire l'admiration la plus sincère : elles étaient signées du nom de Boileau.
Fort de toutes ces approbations, Molière tint tête à l'orage, et, prenant résolument l'offensive, il répondit à toutes les attaques dans cet acte étincelant de verve et de raison lumineuse qu'on appelle la Critique de l'Ecole des femmes. L'auteur y fustige les précieuses, dans la personne de Climène, la prude façonnière et maniérée ; les petits maîtres, dans la personne du marquis anonyme, qui ne sait que répéter : « Détestable ! » ou bien : « Tarte à la crème » ; enfin les prétendus connaisseurs et les sectateurs d'Aristote, dans la personne du poète Lysidas. Il y eut même, à l'adresse du grand Corneille, qui s'était déclaré contre la pièce, une vive réplique où Molière donne, pour ainsi dire, la mesure de son art, et revendique pour la comédie son rang, à côté, si ce n'est au-dessus, de la tragédie.
La vivacité de la réponse suscita de nouvelles attaques, auxquelles, de l'aveu même du roi, Molière riposta avec vigueur dans VImpromptu de Versailles
( 1 ï octobre 1663 . Molière s'y représente en personne naturelle au milieu de sa troupe, dans le désordre d'une répétition. Ce cadre ingénieux fournit à l'auteur l'occasion d'exposer ses idées surl'art du comédien. L'on y voit que, fidèle en toute chose à la vérité, ce que Molière recherche avant tout et demande à l'acteur, c'est le naturel ; ce qu'il reproche à ses rivaux,les comédiens de l'hôtel de Bourgo2iie. c'est d'en manquer; ce qu'il tourne en parodie dans la personne de l'un d'eux, le comédien Monfleury, c'est l'emphase du débit tragique, vice commun à tous les tragédiens de ce temps et que Molière ne put déraciner.
Ce n'était pas le seul tort qu'eussent les comédiens del'hôtelde Bourgogne aux y eux de Molière. Ils avaient représenté sur leur théâtre une pièce de Boursault. intitulée \ePortrait du peintre, laquelle était la riposte à la i ritique de ï École des femmes. UImpromptùde Versailles immole Boursault, et avec lui toute la troupe rivale. Molière n'a rien écrit de plus acre ni déplus personnel, puisque les noms sont au bas des masques : mauvais exemple et qui suscitera de trop nombreux imitateurs. Et pourtant . dans cette même petite pièce. Molière avait tracé lui-même la règle du poème comique et le devoir de l'écrivain moraliste : « peindre les mœurs sans toucher aux personnes. » ht partant de là pour récuser toutes les applications maligne-, il ajoutait avec force : « Comme l'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes. <-t principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde; et s'il faut qu'on l'accuse d'avoir songé* toutes les personnes où l'on peut trouver les défaul> qu'il peint, il faut, -ans doute, qu'il ne fasse plus de comédies. »