‹ MolièreChapitre 32 sur 34 · M. DE BONNEFOI · texte numérisé non relu

M. DE BONNEFOI

mment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir dou. menl un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez, en bonne forme, par votre testament, tout ce que vous

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pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations non suspectes au profit de divers créanciers qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration, que ce qu'ils en ont fait n'a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l'argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir payables au porteur.

Maître Bonnefoi a laissé un descendant sur notre Ihéàtrc, c'est maître Guérm, l'une des plus vigoureuses figures retracées par Emile Augier, celuMont touie la morale tient dans cette maxime : « Tourner la loi, c'est la respecter. »

Descendons beaucoup, beaucoup d'échelons ; nous voici parmi les gens d'amures. Il y en a deux d'une physionomie fort expressive, dans l'Avare^ maître Simon et dame Frosine. Maître Simon est cet obligeant courtier qui s'entremet entre les jeunes gens pressés d'argent et les usuriers qui le vendent. Nous avons vu comment il opérait pour le compte d'Harpagon et de son fils, à l'insu l'un de l'autre, a Homme agissant et plein de zèle, » il s'abouche avec les valets et se tient au courant de tout ce qui intéresse son petit commerce. Il s'agit ici de quinze mille livres à prêter à Cléante sur l'argent d'Harpagon. Li défiant Harpagon s'informe s'il n'y a rien à k péricliter. » Maître Simonie rassure : la famille de l'emprunteur est fort riche, il n'a plus de mère, « et il s'obligera, si vous voulez, que son pèremourraavant qu'il soit huit mois. » Sur cette honnête assurance, Harpagon consent à traiter, car « la charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons. )> Or voici les conditions que le charitable usurier et son homme d'affaires ont élaborées ensemble : c'est La Flèche, valet de Cléante, qui en donne lecture à son maître :

« Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que emprunteur soit majeur et d'une famille où le bien soit

ample, solide, assuré, clairet net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, etqui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l'acte soit dament dressé. •> — « Le préteur, pour ne charger sa conscience d'aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu'au denier dix-huit. » — « Mais, comme ledit prêteur n'a pas chez lui la somme dont il est question et que, pour faire plaisir à l'emprunteur, il est contraint lui-même de l'emprunter d'un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paie cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit prêteur s'engage à cet emprunt. » « Des quinze mille francs qu'on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres ; et, pour les mille écus restants, il faudra que l'emprunteur prenne I$s hardes, nippes et bijoux dont s'ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a été possible. Premièrement, un lit de quatre pieds, à bandes de point de Hongrie appliquées fort proprement sur un drap de couleur d'olive, avec six chaises et la courte-pointe de même : le tout bien conditionné et doublé d'un petit tafletas changeant rouge et bleu rose.

— Plus, un pavillon à queue, d'une bonne serge d'Aumal, sèche, avec le mollet et les franges de soie. Plus une tenture de tapisserie des amours de Gombaut et deMacée.

— Plus, une grande table de bois de noyer à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, el garnie, par le dessous, de ses six escabelles. »

« Plus, trois gros mousquets, tout garnis de nacre «h1 perle, avec les trois fourchettes assortissantes. — Plus, un fourneau de brique, avec deux cornues el trois récipient-, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller. »

« Plus, un luth de Bologne garni de toute** ses cordes, ou peu s'en faut. — Plus, un trou-madame et un damier, avec un jeu de l'oie renouvelé des Grecs, tort propres à passer le temps lorsque l'on n'a que faire. - Plus, une peau d'un lézardde trois pieds e\ «boni, remplie de foin: curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre. — Le tout ci-dessus mentionné valant Loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mil par la discrétion du prêteur. »

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Plus dangereuse que maître Simon est dame Frosine. Elle sait ce qu'elle vaut et définit elle-même son honnête métier. « Que viens-tu faire ici? lui dit La Flèche. — Ce que je fais partout ailleurs : m'entremettre d'affaires, me rendre serviahle aux gens, et profiter du mieux qu'il m'est possible des petits talents que je puis avoir. Tu sais que, dans ce monde, il faut vivre d'adresse, et qu'aux personnes comme moi le ciel n'a donné d'autres rentes que l'intrigue et que l'industrie. » Sur ce fonds-là, Frosine est une des mortelles les mieux rentées qu'il y ait dans la capitale. Elle tient Harpagon par son faible: il est sottement amoureux de la jeune, pauvre et honnête Marianne. Frosine entreprend de le servir. C'est une courtière en fait d'hymen, comme maître Simon est courtier en prêts u suraires. « J'ai surtout pour les mariages un talent merveilleux. Il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler, et je crois, si je me l'étais mis en tête, que je marierais le Grand Turc avec la République de Venise. »

Son moyen principal, c'est la flatterie: il réussit toujours. Habile à reconnaître les prétentions des gens, elle les exploite avec une dangereuse dextérité. Harpagon a soixante ans, mais au moment de se remarier avec une jeune et belle personne, il sera flatté qu'on lui dise qu'il est dans la ileur de l'âge: Frosine n'y manque pas.

— Ah ! mon Dieu, que vous vous portez bien, et que vous avez là un vrai visage de santé ! — Qui ? moi? — Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard. — Tout de bon ? — Comment ! vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes ; et je vois des gens de vingt- cinq ans qui sont plus vieux que vous. — Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés. — Hé bien ! qu'est-ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de quoi ! C'est la fleur de l'Age, cela ; et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme. — 11 est vrai ; mais vingt années de moins pourtant ne me feraient point de mal, je crois. — Vous moquez-vous ? Vous n'avez

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soi a de cela, etvo - s d'une pâle à vivre jusqu'à

cent ans. — Tu le crois ■' — Assurément. Vous en avez toi.

- marque-. I mez-vous un peu. Oh î que voilà bien, entre deux yeux:, un - - de Longue vie. — Tu te connais à

ce}a ? Sans doute \ montrez-moi votre main. Ah: mon

I)i"U ! quelle ligne de vie '. — Comment ? — Ne voyez-vous

jusqu'où va cette ligne-là ? — Hé bien ? qu'est-ce qoe

cela veut dire ? — Par ma foi ! je dis 3 nt ans. mais vous

ïserez les six vingts. — Est-il possible ? — 11 faudra vous

•miner, vous dis-je, et vous mettrez en terre et

enfants et les enfants de vos enfant-.

Frosine n'oublie pas non plus à quel ladre elle a affaire: il faut l'entendre détailler les douze mille li\ de rente que, selon elle. Marianne apporte en mariage!

— Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grau'!" épargne de bouche : c'est une fille accoutumée

de salade, de lait, de fromage el de pommes, el à laquelle, pai - quent, il ne faudra ni table bien servie, ni consomi - juis* ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudrait pour une autre femme : el cela ne va pas à si péri de chose, qu'il ne monte bien tous les ans â trois mille francs pour le moins. Outre cela, trieuse que d'une propreté forl simple, et n'aime p .int I rbes habits . ni les riches bijoux, ni les meu-

9 imptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur; et cet article-là vaut plus dê^quatre mille livres par an. Déplus, elle a une aversion horrible pour le jeu ; commun aux femmes d'aujourd'hui : et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente el quarante, vingt mille francs cette année. Mais \i'*-n prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, quatre mille francs en habit- fjt bijoux, cela fait neuf mille livres; mille écus que non- mettons p >ur la nourriture : ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien compta

Mais Frosine n'entend pas travailler gratis. Quand elle a bien chatouillé l'amour-propre d'Harpagon et

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qu'elle le croit à point, elle sollicite et tend la main. Elle est le renard, Harpagon est le corbeau. Mais, si fin que soit le renard, et si bon enjôleur qu'il se montre, le corbeau, cette fois, fait résistance. Il se rengorge,, mais ne lâche pas le fromage. C'est une jolie variante de la fable de La Fontaine. Frosine en est donc pour ses frais. Sa fureur n'a pas de bornes. Sa belle âme achève de se peindre dans une brusque volte-face. Vite une nouvelle intrigue destinée non plus à servir, mais à duper, à châtier Harpagon. Heureusement elle n'a que le temps de l'ébaucher. Harpagon ne sait pas à quel piège la rapidité du dénouement le fait échapper. Frosine est peut-être, avec Tartufe et Béline, la plus noire coquine de la comédie de Molière.

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