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CHAPITRE VII

« Je prends mon bien où je le trouve,» disait Molière. Encore ne trouve-t-on pas sans chercher, et Molière était un infatigable chercheur. Son principal champ d'investigations, c'est le monde, c'est la vie, c'est l'homme. Là, il n'a besoin que d'appliquer cette merveilleuse faculté d'observation, innée en lui, et devenue entre ses mains, par la méthode et l'exercice, le plus sur des instruments. Mais si l'observation concourt au choix des sujets, elle n'y suffit pas. Il y faut l'imagination, celle qui invente et celle qui combine. Molière possède l'une et l'autre. Il doit à la première tant d'idées heureuses, tant de scènes originales, les unes sérieuses, les autres bouffonnes : dans ce dernier ^enre. sa verve créatrice est inépuisable ; il est l'émule d'Aristophane. A la seconde, Molière doit les imitations «t les réminiscences qui abondent dans son théâtre. Car s'il crée de toutes pièces quelques-unes de ses meilleures comédies, par exemple Tartufe et le Misanthrope, le plus souvent, il travaille sur un fonds existant. Un contemporain lui reproche de lire « tous les vieux bouquins, de prendre dans l'italien, de prendre dans l'espagnol » Il aurait pu ajouter : et dans le français. Vn conte de l'ancien temps; une page oubliée d'un moderne, une scène perdue dans le fatras d'une obscure comédie, lui fournissent le cadre dont il a besoin. De le remplir, de l'animer, il n'en est pas en peine, avant à sa disposition les caractères, et les incidents qui en naissent, et toute la suite logique de faits qui constituent parexcel-

lence l'œuvre dramatique. S'il se prend à imiter un maître de l'art, comme Plaute, comme Térence, c'est encore pour transformer, perfectionner, presser l'idée comique, lui faire rendre tout ce qu'elle contient de substance et de vérité: génie créateur là même où le point de départ semble le confiner dans le rôle d'imitateur. Quelle vie nouvelle prennent, dans son Amphitryon, les figures d'Alcmène et de Jupiter, et si la pièce reste marquée d'une immorale empreinte, quelle source profonde de tendresse et de passion ! Et dans YÀvare, comme il élargit le cercle de travers, de calculs intéressés, de vilenies de toutes sortes, au centre desquels se meut Harpagon! Le personnage de Plaute est resté en possession pendant des siècles de personnifier l'Avarice, il est passé à l'état de type ; l'Harpagon de Molière apparaît et il absorbe en lui tous les traits lumineux d'Eu clion. auxquels s'ajoutent ceux qu'engendrent une observation plus pénétrante, une conception plus philosophique, une civilisation plus complète et plus raffinée. Près de lui, Euclion n'est plus qu'une variété anecdotique du genre, Harpagon est et demeure l'Avarice incarnée. Et qu'a-t-il fallu pour cela? Tout simplement faire du pauvre prolétaire romain un riche bourgeois de Paris.

Peu exigeant pour la fable et l'intrigue de ses pièces, peucurieuxd'incidentsextraordinaires, ne cherchant pas le compliqué, ami en toutes choses du simple et du naturel, Molière ne court pas après les surprises, ne cherche pas à embrouiller l'écheveau des faits pour se donner le mérite de le débrouiller. La boutade fameuse d'Alfred de Musset repose sur une appréciation juste, surtout appliquée au Misanthrope:

Et noussavons de reste

Que ce grand maladroit qui fit un jour Alceste, Ignora le bel art de chatouiller l'esprit, Et de servir à point un dénoùment bien cuit. Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode;

lu*

Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode, Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston, Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.

Passionnément attaché à la vérité, Molière sait qu'au théâtre elle ne peut se passer de vraisemblance. De là le soin qu'il prend de ménageries voies. L'art delà préparation n'a pas de secrets pour lui. Ses expositions sont des modèles de netteté, de logique, de clarté, quelquefois de mouvement et de vie. Rien de ce que le spectateur doit connaître n'y est omis. Exposition de faits, exposition de caractères. Assez bref sur le premier point, il appuie sur le second, y revient, ne se contente pas facilement, sachant bien que l'intérêt de son œuvre est là. Le rideau à peine levé, nous savons à quoi nous en tenir, sur le vice d'Harpagon, la folie du Malade imaginaire, la vertu grondeuse d'Alceste. Plus rare et plus savante l'exposition de Tartufe : il ne faut pas moins de deux actes pour expliquer le caractère ténébreux de l'hypocrite, préparer sa venue, nous mettre au point d'optique nécessaire, faire toucher du doigt le péril et l'imminence de la crise, créer une complicité sympathique entre les spectateurs et les victimes de Tartufe, enfin rassurer notre conscience sur la justice de cette guerre à outrance déclarée à l'imposteur. La logique gouverne souverainement le théâtre de Molière. Nous ne le voyons pas s'éloigner d'une ligne des données rationnelles du sujet et des mœurs. Les incidents qu'il imagine n'ont d'autre but que de mettre en lumière une face de la vérité. Illessubordonneaux caractères, et le pi us sou vent il les enfait sortir. Si Harpagon se décide à prendre unintendant, c'est un intendant rapace comme lui ; s'il donne à diner, c'est un dîner d'avare, où il mesure tout, rogne sur tout, grogne sur tout, et! peu s'en faut, reprend tout. S'il a des chevaux, un carrosse : chevaux d'avare qui ne tiennent pas debout; S'il marie sa fille? ces! à un richard, et sans dot encore! Son iils? c'est à une riche héritière. Enfin s'il renonce

à ce double projet, c'est que L'avarice y trouve son compte. A savoir, la restitution de la cassette et le don gratuit d'un habit neuf.

Toute pièce de Molière est construite sur ce patron. Une seule contradiction apparente, et c'est en matière d'amour. L'austère Alceste aime une coquette, le ladre Harpagon une jeune fille dansla misère. Quelle inconséquence ! Non. Les autres passions humaines suivent une marche régulière et constante : seul l'amour a d'inexplicables caprices, des retours qui déroutent, et. qui déconcertent. Pour bien peindre cette passion fertile en surprises, la logique consiste souvent à manquer de logique.

L'action dans Molière, une fois engagée, est vivement conduite, marche droit au but. Pas de conversation oiseuse, pas de scène parasite. Le babil de Célimène et celui des marquis dans le Misanthrope sont des traits de mœurs, et font partie intégrante du sujet. Les discours des raisonneurs tels que Cléonte, Ariste et Béralde sont des pièces indispensables de la charpente dramatique. Ils déblayent le terrain, éclaircissent la pensée, dissipent ou préviennent les malentendus. Il y a des cas où le poète doit agir par surprise : il en est d'autres où il lui faut compter avec les résistances, écarter les objections.

*=£'il ralentit un moment l'action, c'est (nous l'avons vu) uniquement au profit des amoureux. Volontiers, il traite en forme d'épisode ses scènes d'amour, d'amour jeune ai sympathique. Il s'y complaît, il s'y attarde. Il prend plaisir à nous faire oublier la noirceur de Tartufe avec Yalère et Marianne, la sottise de M. Jourdain avecLucile et Cléonte, le pédantisme des savantes avec Henriette et Clitandre. Sorti de l'càme de Molière, un souffle de tendresse contenue a passé dans ces jeunes cœurs: tendresse galante dans Y Etourdi, passionnée dans le Dépit amoureux, ingénue avec Agnès, rustique avec Pierrot, légèrement mélancolique avec Elise, querelleuse et boudeuse avec Lucile et Cléonte, sérieuse avec Clitandre,

populaire et même populacière avec Marinette et Gros- René, Nicole et Covielle, enfin débordante et presque lyrique dans le Jupiter d Amphitryon. Molière est, en quelque sorte, le Racine de la comédie.

Le dénoûment est ce qui pèse le moins aux yeux de Molière. Arrivé là, il s'accommode de l'invraisemblable, pourvu qu'il n'ait pas à céder sur la vérité des caraei-res. Harpagon reste jusqu'au bout avare incorrigible ; M. Jourdain, bourgeois vaniteux; Argan, ami des médecins et des médecines. La logique défend ces coups d'état de la grâce, ces conversions inattendues qui font brusquement fléchir un caractère et décrètent de subites évolutions morales. Mais alors comment dénouer l'action ? Molière n'est pas en peine d'expédients, plus ou moins romanesques, comme la découverte d'un père inconnu, le mystère d'une naissance subitement déclarée, d'une fortune retrouvée : ressorts communs, dont la banalité fragile ne lui échappe pas. Il s'y résigne, faute de moyens meilleurs pour sauver ce qu'il place au-dessus de tout : la vérité morale. Il va loin clans cette voie, il invente ces actions bouffonnes qui terminentla comédie en farce. Il préfère travestir M. Jourdain en marnamouchi, Argan en docteur de fantaisie, plutôt que d'aboutir à une contradiction morale, c'est-à-dire à une guérison impossible de leur incurable folie : périsse la vraisemblance plutôt que la vérité.

L'unité d'action est intacte dans Molière : c'est la loi suprême de son art. Cela encore est une forme de la logique. Quand il a une fois conçu une situation, un paractère, rien ne l'en distrait, rien ne l'en détourne, tout converge à ce centre unique de sa construction dramatique, m.-me les épisodes, même ces scènes d'amour où il se délecte : nous attendrir sur Marianne, sur Lncile, sur Elise, n'est-ce pas redoubler en nous la haine ou le blâme de ceux qui molestent ces charmantes créatures ?

Pour ce qui est de l'unité de temps et de l'unité de heu, il accepte docilement la règle étroite de son temps

et s'y conforme, sauf de rares exceptions; celle du Don Juan est la plus nol able. Il prend donc l'action à l'état de crise, comme dans la tragédie, et hâte sa marche vers le déno liment , qui est presque toujours un mariage : 2i heures suffisent à ce résultat.

A l'égard de la scène, ses pièces les plus régulières se passent dans quelque salon plus ou moins vague, assez proche parent de ce vestibule de palais tragique, où Corneille nous montre tour à tour Cinna conspirant contre Auguste, Auguste consultant Cinna, et Livie conseillant son mari.

S'il a trop de peine à réunir tous ses personnages sous le même toit, il n'est pas embarrassé de les faire descendre dans le carrefour. Molière use là-dessus de toutes les libertés que concède la convention dramatique de son temps, laquelle, très étroite sur quelques points, est très large sur celui-là. On* se dispute, on se brouille, on se raccommode, on sebâtonne, on se marie sur le pavé delà rue ; et ilrègne une si grande discrétion parmi les habitants de cette grande ville imaginaire, que pas un passant, pas un curieux, pas un archer, ne vient déranger nos bourgeois dans leurs petites affaires. Ne chicanons pas là-dessus, ne gâtons pas notre plaisir par plus d'exigence que n'en montrèrent les contemporains.

Un mot du style. De tous les attributs de son génie, l'art d'écrire est ce qu'on aie plus contesté à Molière ; et cela de son temps même. « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargonetle barbarisme etd'écrirepurement, » affirme La Bruyère. — « En pensant bien, ditFénelon, Molière parle souvent mal; il se sert des phrases les plus heurtées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots avec la plus élégante simplicité ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime mieux sa prose que ses vers. » — Bayle écrit dans son Dictionnaire, à l'article Poquelin : « Il avait une facilité incroyable à faire les vers, mais il se donnait trop de liberté d'inventer de nouveaux termes

et de nouvelles expressions ; il lui échappait aussi très souvent des barbarismes. » Même critique au xvme siècle, sous la plume de Yauvenargues : <r On trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres ou impropres, qu'il y a peu de poètes, sijeTose dire, moins corrects et moins purs que lui. » Quelques modernes, et des plus qualifiés, ont soutenu la même thèse (1 >.

11 v a là erreur ou malentendu. Tâchons d'en démêler les causes. La Bruyère, Fénelon, Yauvenargues, auteurs habiles à composer un livre, sont restés étrangers au secret de la composition dramatique. Le style du théâtre, celui de la comédie surtout, est tout en action, touten dehors; iljouit d'une liberté d'allures qui échappe, en plus d'une rencontre, aux règles de l'élocution ordinaire. L ne comédie écrite avec la correction et la pureté d'un livre serait mortellement froide. Molière refuse d'en courir l'aventure : « On sait bien, dit-il, que les comédies ne sont faites que pour être jouées. » L'assertionn'est pasexactedetous points. Les comédies, comme tous les autres ouvrages, tombent sous le jugement des lecteurs et la représentation théâtrale a un lendemain, qui est comme l'appel, interjeté par-devant les lettrés, du jugementdu parterre. Mais encore faut-il que ceslettrés tiennent compte des lois du genre, ce que n'ont fait ni La Bruyère, ni Fénelon, ni Yauvenargues. — « Le< écrivains académiques ne comprennent rien à notre forme • I nous traitent de barbares, » dit excellemment un contemporain, disciple éminent de Molière (2) : aussi s'élève- l-il avec énergie contre le jugement de La Bruyère. Il va jusqu'à revendiquer, en faveur du poêle dramatique, le droit à une certaine incorrection, pourvu que le style soit « clair, coloré, pénétrant, incisif. » Et, pour conclure, il définit le procédé si dilférent de L'écrivain académique et du poète dramatique : « L'un

(1) Notamment Théophile Gautier et M. Sehérer.

(2) Alex. Dumas fils, préface du Pore prodigue, p. 201.

LA COMPOSITION ET LE STYLE. 23 l

grave en creux, l'autre sculpte en relief. » On ne saurait mieux dire.

Ici, une objection se présente. Racine, auteur dramatique comme Molière, atteint la perfection du style et ne cesse pas d'être dramatique. D'où vient cette différence ? De celle des genres. La tragédie au xvir9 siècle parle un langage oratoire, soutenu et uniforme. Les personnages tragiques, une fois le pied sur la scène, appartiennent au monde héroïque et s'y absorbent. Quiconque participe à l'action, fùt-il peuple, prend, de par la convention du genre et de l'époque, le ton solennel et châtié qui est le propre langage de la tragédie française.

Il en est tout autrement dans le théâtre de Molière. Trois races d'hommes se le partagent ; les grands, les bourgeois, le peuple. Chaque race a son langage, et chaque variété de race aussi. De là une diversité de tons infinie. Alceste a sa langue, Chrysale a la sienne et Lisette en a une autre ; sans compter celle de Martine et de Pierrot. Et que serait-ce si nous entrions dans la nomenclature des professions et des caractères ? Que ne doit-on pas concéder de liberté dans le vocabulaire, d'audace dans la verve, au poète chargé de reproduire, d'après nature, des personnages de conditions, d'humeur, d'âge si différents ?

Le xvuesiècle nel'entendait pas ainsi. Ce siècle, moins ami du simple et du familier, que du grand et du pompeux, surtout au théâtre, s'était fait un idéal littéraire dont le type existe dans les tragédies de Corneille et de Racine, dans les pièces oratoires de la chaire et du barreau. Tout ce qui 's'écarte de cette belle langue, unie, brillante, harmonieuse, tout ce qui se sent d'un commerce suivi avec des muses plus populaires, se fait moins aisément goûter. Voyez le style de Pascal, j'entends celui de la dernière heure, celui des Pensées. Ce premier jet si saisissant, si dédaigneux de la rhétorique et d'une certaine grammaire, déroute, effraye Port- Royal, dont les docteurs accrédités corrigent, châtient,

émondent, affaiblissent Pascal (1). Bossuet. quand il dépouille la pompe oratoire et descend, dans ses Sermons, h a la bassesse évangélique, » le grand Bossuet lui-même est moins suivi, moins goûté, et lexvne siècle laisse au nùtre le soin de remettre en honneur cette partie capitale de son œuvre. Que fût-il resté de Saint- Simon si le manuscrit des Mémoires fût tombé sous les ciseaux des académiciens de son temps ?

C'est ainsi, ce nous semble, que Fénelon, La Bruyère, Boileau lui-même eussent corrigé Molière, adouci sa force, restreint sa liberté, retranché de son théàlre des scènes ou des portions de scènes, des façons de dire quien font parfois l'originalité vivante. Comme écrivain, on lui préfère hautement Térence. Térence a plus d'élégance, une élévation, une pureté mieux soutenues. Térence est plus discret, « plus modéré sur le ridicule, » dit Bossuet, — « plus gentilhomme, » avait dit Montaigne: bref, on le trouve de meilleure compagnie. Bossuet le fait lire au Dauphin, et Porl-Royal le traduit. Molière est jugé trop populaire. C'est le grand reproche que Boileau adresse à son ami dans un passage célèbre de Y Art poétique:

C'est par laque Molière illustrant ses écrits Peut-être de son art eût emporté le prix,

(1) Quelques exemples en passant. Pascal appelle l'homme un « cloaque d'incertitude et d'erreur. » Port-Royal efface cloaque et substitue amas. — Pascal suppose un condamné dans son cachot, n'ayant qu'une heure pour appeler de l'arrêt fatal, et employait cette heure « à jouer au piquet.» Port- Royal corrige et met « à jouer et à se divertir. » — Pascal dit de l'homme: a La moindre chose, comme un billard et une balle qu'il Dousse, suffit pour le divertir. i Port-Royal supprime la halle et le billard. » — On ne voit dans l'édition de Port-Royal ni ces magistrats • emmaillotés d'hermine comme des chats fourrés, » ni ces « troènes armées » qui n'ont de mains et de force que pour les rois. Cela était trop expressif et trop trivial pour le goût du siècle.

Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures, Il n'eût pas fait souvent grimacer ses figures. Quitté, pourle bouffon, l'agréable et le fin, Et sans honte à Térence allié Tabarin.

Non que le style de Molière soit à l'abri de tout reproche. Il faut concéder à La Bruyère, à Fénelon, à Yauvenargues que plusieurs de ses comédies, surtout celles qui sont rimées, se ressentent d'un travail précipité. Molière fut plus d'une fois réduit à la tache d'improvisateur, et c'est d'ordinaire, en pareil cas, la diction qui paie les frais. Sa merveilleuse facilité ne le sauve pas de plus d'un vers faible, ou redondant, ou obscur. Il a des phrases entortillées, des métaphores incohérentes.

Mais quoi? Lorsqu'on aura, par un examen fait à la loupe, rassemblé dans l'œuvre entière quelques centaines de vers mauvais et mal venus, est-ce que cela doit prévaloir contre le mérite de l'ensemble, et n'est-ce point par leurs qualités que se classent les grands écrivains? Croyons-en le précepte d'Horace: « Quand la majorité des vers, dans un poème, éclatent de beauté, ma vue ne s'offense point de quelques taches. » C'est essentiellement le cas de Molière.

Son style est franc et sain. Il a d'ordinaire une solidité, une plénitude, un naturel qui en font par excellence le langage de la raison et du bon sens. Il est, en outre, et quand il convient, chaud et coloré. Molière a l'imagination naturellement poétique, et l'image vient d'elle-même se placer sous sa plume. Il use en maître de la métaphore, surtout pour conclure un développement et présenter, sous une forme brillante ou incisive, le point décisif de sa pensée. Par là, il rencontre le trait sans le chercher, et obtient naturellement ce que La Bruyère prépare et produit avec tant d'étude.

C'est la mélaphore qui donne son mordant au persiflage de Célimène :

C'est un fort méchant plat que sa sotte personne, Et qui gâte, à mon gré, tous les repas qu il donne. . . Et les deux bras croisés du haut de son esprit, Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.

C'est la métaphore qui prête son relief aux sottises de Trissotin et des savantes :

Pour cette grande faim, qu'à mes yeux on expose. Un plat seul, de huit vers, me semble peu de chose, Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal De joindre à l'épigramme ou bien au madrigal Le ragoût d'un sonnet

— Hélas ! C'est un enfant tout nouveau-né, Madame. Son sort assurément a lieu de vous toucher,

Et c'est dans votre cour que j'en viens d'accoucher.

— Pour me le rendre cher il suffît de son père.

— Votre approbation lui peut servir de mère.

On a reproché au style de Molière de nôtre pas assez périodique, de procéder par propositions simplement coordonnées, d'abuser de la conjonction et. — Il est vrai que cette forme aisée et coulante lui est ordinaire et que la trame de son style en est moins serrée, moins forte. Mais n'est-ce pas le train même de la conversation, dont il cherche à reproduire le mouvement et l'allure? Et puis méfions-nous* la même critique atteindrait la prose de Voltaire.

Il ne faudrait pas d'ailleurs trop généraliser, Molière a son genre de période qui ne manque n^ de souffle ni de charme. Elle est, le plus souvent, de quatre vers, et recommence volontiers trois fois, ce qui fournit une carrière de douze vers bien liés et bien remplis.

Molière développe par voie de redoublement. L'idée chez lui s'annonce sous forme générale, laquelle va s'éclaircissant, se précisant clans la suite du discours. Il n'y a pas toujours accroissement de force, et cela n'est pas nécessaire : il suffit qu'il y ait surcroît de chaleur et de clarté. Molière y manque rarement.

A cet art du développement, une des maîtresses parties de l'art d'écrire, joignez le talent du dialogue. Le dialogue, dans la comédie de Molière, atteste une fois de plus la force de la logique au théâtre. C'est elle qui, d'un bout de la pièce à l'autre, l'inspire, le dirige, le fait aboutir. Les personnages de Molière parlent au moment précis où leur intervention est naturelle ou nécessaire, disent ce qu'ils doivent, seulement ce qu'ils doivent, et comme ils le doivent. Ni l'imagination, ni la passion ne les emportent au delà des limites prescrites ; ils ne s'enivrent pas de leur propre esprit. oubliant celui du rôle qui leur est confié. L-jurs saillies sont amusantes, mais non pas à la façon moderne. Leurs mots ne sont pas le produit de l'esprit qui s'excite, s'admire et se fait valoir. Ils sont plaisants sans le savoir; c'est la situation qui fait le sel de la saillie. Quand Harpagon dit à son cuisinier trop prodigue : g traître, tu manges tout mon bien », c'est son caractère qui éclate, non son esprit ; il songe bien à en faire dans un moment si critique '. La nature ne fait pas de mots.

Ces saillies, de peu de relief en elles-mêmes, Molière en accroît l'effet par la répétition. C'est un de ses moyens pour exciter le rire. Une fois répété, le mot est attendu, et son retour cause un double plaisir : on se sait bon gré d'avoir pressenti l'artifice, on sait bon gré au poète d'avoir eu foi dans notre finesse. Sans compter que le rire s'excite, s'alimente par son propre mouvement : vires acquirit eundo. Chez 1 homme, comme chez l'enfant, avoir ri est une raison suffisante pour rire encore : c'est la gaité de la mémoire. Le retour d'un mot chatouille l'esprit comme, dans une mélodie, le retour de la même phrase musicale caresse et flatte l'oreille. On se souvient et l'on attend. Molière a répété quatre fois l'exclamation si comique du « pauvre homme ! » dans Tartufe, et sept fois dans les Fourberies de Scapin : « Qu'allait-il faire dans celte

galère ? >»

Et le choix des épithètes, et les alliances de mots, et les tours répondant à la pensée, et tout ce qui constitue la science du style, que de choses seraient à dire sur un sujet que nous pouvons à peine effleurer.

Il nous faut finir et conclure.

Molière est le génie le plus complet qui se soit appliqué à l'œuvre comique. De l'humanité, son modèle, il n'a presque rien ignoré, et tout ce qu'il en a connu, il l'a mis eu une belle, vive, et franche lumière. Sa gaité, sa bonne humeur sont intarissables, et jaillissent de tout sujet. De tout sujet aussi il tire une source de réflexions et d'applications, qui le rendent aussi instructif qu'il est amusant. 11 ne surfait pas l'homme, il ne le calomnie pas. Sa vue juste, son esprit essentiellement modéré le tiennent à égale distance du dénigrement et de l'adulation. Son idéal ne plane pas très haut, ne descend pas trop bas. —Il est fait de raison pratique et d'indulgence réfléchie: il se tient dans la région moyenne qu'habitait volontiers la sagesse antique. Molière est du petit nombre d'écrivains qui aiment la jeunesse, épargnent ses défauts, mettent en leur jour ses belles qualités. Il faut que la jeunesse l'aime à son tour et le pratique avec choix et discernement.

Deux poètes entre tous conviennent aux jeunes gens, surtout à ceux qui sont à la veille d'entrer dans Le monde. En premier lieu Corneille. Celui-là est le grand instituteur des âmes. Il nous enseigne le dévouaient héroïque «Mes sublimes sacrifices. On ne le goûtera jamais assez. Mais les vertus moyennes, ies qualités de chaque jour, l'art de se rendre indulgent et aimable, de bien vivre avec ses semblables, d'éviter le ridicule sans être trop cruel pour celui d'autrui, déjuger les hommes et les choses avec équité, indépendance, mesure et bon sens, où l'apprendre sinon dans les comédies de Molière, véritable miroir de l'humanité et du monde ? Molière enseigne ce qu'il faut haïr, d'où, par

voie de contraste, ce qu'il faut aimer ; c'est la clef de la sagesse.

Ainsi en jugeait Eugénie de Guérin, cette femme de si grand esprit et de si grand cœur, lorsqu'après une lecture des Précieuses et des Femmes savantes, elle écrivait sur son Journal ces simples mets : « Quel homme, ce Molière ! Je veux le lire. »

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