L AFFAIRE DU TARTUFE
Une fois en scène, Tartufe ne s'éloigne plus guère. Absent, il était déjà le centre de l'action ; présent il est l'action elle-même. Molière a poussé l'idée jusqu'en ses dernières conséquences. Tartufe désunit une famille fait chasser le fils aîné, désespère la jeune fille, paie son bienfaiteur de la plus noire trahison, le ruine, le dénonce, et couvre chacun de ses actes scélérats d'une apparence de vertu. Il épuise l'odieux de son caractère, et nous fait épuiser la somme d'indignation et de colère dont nous sommes capables. Et il le fallait ainsi. Du moment que Molière prenait l'hypocrite à partie, il fallait que la lutte fût poussée à fond, corps à corps, et que la main du moraliste déchirât tous les voiles. Il y a des leçons qu'on ne donne pas à demi, et le fleuret du maître d'escrime, bon pour se jouer autour du cœur, cède ici la place à l'arme aiguë et bien trempée qui fait justice et qui tue.
Quand la mesure est comble, quand cette famille dépouillée, proscrite, est sommée de vicier les lieux,
de suite, le sermon, vêpres et complies, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré. » Ostentation de piété. Eh bien, Tartufe fait-il autre chose? Cette haire, cette discipline qui devraient rester un secret « entre Dieu et lui », il s'arrange pour les rendre publiques et connues. Le romancier aurait mille ressources pour cela, le poète dramatique n'en a qu'une: le dialogue. Molière en a usé et bien. L'entrée en scène de Tartufe, sur ces quatre vers incriminés, produit au théâtre un effet irrésistible. Cela seul justifierait Molière. L'Onuphre de La Bruyère tout en mystère, en gestes, en attitudes muettes, s'éclipserait au feu de la rampe. La Bruyère eût aussi bien pu critiquer cette scène du Bourgeois gentilhomme où M. Jourdain montre tant de hâte à se faire voir par la ville avec son habit neuf et ses deux laquais : « Suivez-moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville, et surtout ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu'on voie bien que vous êtes à moi., » Supprimez les mots en italiques, vous aurez la réalité du personnage et de son discours, mais adieu la naïveté comique ; ajoutez-les, la vérité dramatique sort dans tout son relief.
(il! MOLIÈRE,
quand Orgon, dénoncé au prince, se voit menacé de la prison, une puissance supérieure intervient, qui fait tout changer de face : cette puissance, c'est la volonté royale. Un acte du roi dénoue Faction du Tartufe, comme un acte de lui avait finalement tranché la question du Tartufe. C'est Tartufe qu'on arrête et qu'on mène en prison, au moment où Tartufe triomphe. L'exempt, qui accomplit cette besogne, est le Deus ex machina de ce dénouement inattendu. Ou plutôt c'est Louis XIV luimême qui apparaît, avec sa puissance et sa justice, dans les vers fameux que le poète prête à son représentant officiel :
Remettez-v<>us. Monsieur, d'une alarme si chaude. Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude. Un prince dont les yeux se t'ont jour dans les cœurs, Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. ..etc.
Il est plus aisé de critiquer ce dénouement que d'en inventer un meilleur. Il a le mérite incontestable d'éclater comme un coup de tonnerre sur la tète du coupable. N'ayant pas le pouvoir de le foudroyer, Molière l'embastille. 11 a sa logique; il fait plus; il acquitte envers le roi, protecteur du poète, une dette de juste reconnaissance. Et puis, pour une fois que la lettre de cachet fait le bien, n'en disons pas Iropde mal!