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Acte III, se. u

en puissance, ils l'ont eu même très grand, mais cette égalité virtuelle et en puissance n'a pas d'efîets immédiats et directs, à moins que ce ne soit par la bonne direction de conscience, dans le monde réel.

Je vous ai prouvé par des exemples que La Fontaine, Flécliier, Saint-Simon, n'ont pas ce sens de « l'égalité »; ils n'ont pas davantage le sens de ce que nous appelons « Thumanité ».

Ce mot a deux significations possibles dans la scène du Pauvre : d'abord celle qu'il a aujourd'hui. Il peut vouloir dire chez celui qui le prononce : Cet écu, je ne te l'aurais pas donné pour Tamour du ciel, d'une Providence, je te le donne pour l'amour des hommes, parce que l'Humanilé est divine. C'est en ce sens, que je ne juge pas, mais que je constate simplement, que l'emploie toute l'école de la philosophie allemande. Ce mot peut signifier aussi la perspective et la définition d'un état de choses oii tous les caractères d'hommes seront égaux, où le caractère humain sera également respecté

TROISIEME CONFÉRENCE. Iîi3

dans tous les hommes, dans les plus infimes comme dans les plus riches et les plus puissants, où la solidarilé et l'égalité de toutes les âmes dans l'espèce humaine seront vivement senties. Ce second sens a mon approbation absolue.

Ce premier sens que je ne partage pas, et qui tendrait à substituer cette sorte de Dieu- Humanité au Dieu-Providence, ce qui est fort loin de mon idée, ce sens-là on ne peut refuser de le voir dans la scène du Pauvre, d'après tout ce qui précède. «Je n'ai pas voulu donner pour l'amour de Dieu, je donne pour l'amour des hommes. » Mais l'autre sens y est aussi, parce que, arrivé à cette limite extrême du grand seigneur effréné. Don Juan est jeté, d'un mouvement en arrière, dans la conception la plus contraire à tout ce qui a inspiré sa vie jusquelà, dans ce grand sens du mot humanité où l'emploient tous les grands publicistes de notre temps.

Je ne le trouve nulle part dans les grands

auteurs du siècle de Louis XIV; il n'est pas

même dans Voltaire avec ce sens; je le dis, parce qu'on a accusé Voltaire d'avoir inventé la scène du Pauvre : Voltaire dit V espèce humaine y le genre humain; il ne dit pas l'humanité. Vous n'avez qu'à ouvrir le Dictionnai^^ejjhilosophique^ le mot humanité n'y est pas. 11 y a l'arlicle homme, dans lequel vous trouvez encore les expressions genre humain, espèce humaine, famille humaine; vous n'y trouvez pas le mot humanité.

Où Molière a-t-il pu prendre un pareil mot, avec un sens pareil à celui que lui attribuent la métaphysique la plus avancée, la philosophie, la politique et la morale de nos jours, — la métaphysique la plus téméraire et la philosophie la plus saine de notre temps? Ou. il Ta pris? Si je voulais chercher l'explication des œuvres de génie, comme l'ont fait les Allemands, dans « la race, le milieu et le moment», je ne pourrais pas dire où il l'a pris, ce mot. Ce n'est pas dans son milieu : personne ne le prononçait autour de lui; ce n'est pas dans son moment : vous n'avez qu'à lire tous les

auteurs du temps pour y voir à quel point cette idée leur est absolument étrangère. Personne ne sondera jamais les profondeurs de Tàme dans ces intuitions, ces visions du g-énie, dans ce phénomène qui fait qu'un homme qui s'appelle Molière et qui vit en 1666, ne perçoit pas les objets et les choses absolument comme ses contemporains de 1666. Si on s'en tenait à cette explication des œuvres de génie, la race, le milieu et le moment, je ne vois pas pourquoi tous les gens très instruits de ce temps, tous les grands écrivains placés dans les mêmes conditions, n'auraient pas pu trouver l'idée et saisir les perspectives du Tartuffe et de Don Juan. Un seul homme l'a fait, parce qu'il était seul à les voir, et, l'ayant fait, il avait du génie; c'était une conception du génie, car le caractère le plus évident du génie, ce n'est pas toujours d'exprimer le moment et le milieu, c'est de devancer les siècles.

Mesdames, Messieurs,

Nous avons, dans nos précédents entreliens, étudié le caractère général de Molière, les procédés de son génie^ les mœurs de la société qu'il a peinte, sa conception du monde et de son siècle. Je voudrais aujourd'hui étudier le genre d'influence et d'action sociale qu'il a exercé sur le développement de nos mœurs et de notre vie sociale. Chez nos grands poètes, cette influence est très réelle et très profonde. Ce n'est pourtant pas à dire qu'on puisse leur attribuer directement un rôle politique, et ce n'est pas ma pensée, quand je parle de l'action sociale de Molière.

La poésie a un domaine qui s'étend à tout; on ne peut absolument rien lui interdire, ni l'exclure de rien; et, par conséquent, il y aurait de Ja rigueur et de l'absurdité, il y aurait de Fétroitesse d'esprit à interdire à la poésie de se mêler, même directement, à la discussion catégorique des questions sociales ou politiques qui préoccupent une époque. Un poète peut s'en mêler; il peut devenir poète politique et rester cependant grand poète.

Mais il faut qu'il soit soutenu, en ce cas, par une vocation bien spéciale, bien certaine. Il faut surtout qu'il l'exerce sous l'inspiration ou le pressentiment d'événements considérables, et, autant que possible, dans un de ces moments de crise qui sont rares, en bien comme en mal, dans l'histoire des peuples, et où l'émotion universelle des cœurs se communique et se fond en une seule âme, l'âme des poètes.

Il peut alors, comme sous le souffle du Dieu mystérieux qui court dans les foules, écrire, par exemple, la Curée et VIdole et atteindre aux plus hauts sommets, pour retomber immé-

dialenienl dans son isolement, son froid et sa stérilité. Un poète écrit alors, sous l'inspiration d'un courant national violent, les Souvenirs du peuple, le Vieux sergent, la Vivandière, la Déesse de la Liberté; il peut trouver de ces inspirations qui châtient d'une façon immortelle les faits dont souffre une nation : mais ce ne peut être qu'un moment, et cette intervention directe du poète n'est possible qu'à des conditions très précises et très déterminées. En thèse générale, cette alliance de la poésie et de la politique n'est pas heureuse; la politique n'y gagne pas grand'chose, et la poésie y perd presque toujours.

On en trouverait des exemples frappants, surtout dans l'histoire de la poésie allemande, depuis 1820 jusqu'à 1848 et même dans l'histoire de nos poètes contemporains.

Si le poêle n'agit pas directement sur la politique, il peut agir très efficacement sur le courant de l'histoire politique, de même qu'il agit et peut agir très vivement sur le courant de l'histoire sociale. Il plane au-dessus des évé-

nements de Tune ou de l'autre, il les domine, pour avoir action d'un côté ou de l'autre, indirectement; ce n'est que de cette façon que les grands esprits qui ont été le plus l'expression de leur monde, qui l'ont le plus devancé et l'ont le plus poussé en avant, ont agi par la poésie sur les questions politiques ou sociales; c'est ainsi qu'il a été donné d'agir à Gœthedans son siècle, à Molière dans le sien.

Je ne crois pas, je l'ai dit, je ne puis pas croire que Molière se soit posé pour but de déterminer la ruine de la noblesse par le ridicule, comme Louis XIV la ruinait par son gouvernement, en substituant partout, dans les grandes cliarges, les roturiers aux gentilsliommes. Je ne crois pas que tel ait été le rôle de Molière. Si, dans la peinture de certains vices sociaux tels que l'hypocrisie et l'athéisme, il a devancé l'époque malheureuse où la dévotion intéressée était assise sur les degrés du trône pour dominer de là la pensée et fausser les consciences et celle où l'impiété systématique unie au libertinage allait devenir une

mode et une philosophie, encore une fois, il a plané en prophète au-dessus de l'histoire dans ces occasions, plutôt qu'il n'a agi sur elle en poète. Qu*a-t-il donc fait? Il a fait la seule œuvre qui fût possible de son temps, qui fût parfaitement adaptée. Je vais dire laquelle.

Je vous l'ai peint comme un poète effréné; je vous ai montré cette imagination sans limites dans le burlesque, je vous ai montré cette impétuosité de vision et de verve qui le jette dans des conceptions de comédie aussi fantastiques que le sont par moments certaines scènes de M. de Pourceaugnac, du Bourgeois gentiUionwie et du Malade imaginaire. Eh bien, avec cette imagination effrénée, il avait aussi par je ne sais quelle combinaison de la nature, l'esprit et l'humeur qui remettent tout en sa place et envisagent le monde avec ses proportions véritables; la raison positive qui fournit certaines maximes pratiques pour se conduire dans la vie, et enfln ce regard froid et clair qui voit une époque à laquelle il est interdit de demander trop, et un prudent esprit de retour

à la maxime de son Ariste, maxime très peu héroïque qui consiste à penser qu'il vaut mieux

... Souffrir d'être au nombre des fous, Que du sage parti se voir seul contre tous ^

Il y avait une œuvre à faire du temps de Molière, ou plutôt il y en avait deux : affranchir la famille, et affranchir la vie de société de certaines gênes et de certaines entraves qui pesaient sur elles. C'est là qu'a été son œuvre, et la première partie de son œuvre a été de faire l'émancipation de la famille. Molière a voulu mettre et il a mis dans les relations de la vie domestique une liberté honnête qui de son temps n'y était pas de droit. Il a voulu affranchir, et quand on considère les faits historiques, on voit qu'il a réussi à affranchir de toutes entraves absurdes et injustes le grand acte de la vie privée, celui qui fonde et constitue la famille, le mariage.

Bien que, une fois que le mariage est accompli, il s'en forme, comme nous l'avons vu,

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