École des maris, Acte I, se. i
une idée assez triviale, bien qu'il traite avec beaucoup de légèreté, quelquefois, les rapports du mariage, il y a un fait qui domine tout cela : il a voulu le mariage libre, sincère, au moment où il s'accomplit; en un mot, il a voulu substituer ou joindre, dans la famille, aux rapports rigoureux d'autorité, des rapports de douceur et de bonne volonté.
De son temps, messieurs, tout concourait à exagérer l'autorité paternelle, tout, les lois, les coutumes, les mœurs, et les traditions du droit romain et de la civilisation romaine, qui ont toujours été très fortes en France; et, avec le droit romain, ce qui lui était contraire, c'est-àdire les usages et le droit de la féodalité, qui aggravaient encore l'autorité paternelle; puis, avec tout cela, certaines maximes et théories reçues qui florissaient dans ce temps.
Il y a toujours eu, chez les hommes, une tendance à imiter dans leur maison le gouvernement de l'État. Et, comme dans l'Etat le roi seul était tout, cette cause latente suffisait pour faire que, dans la famille, à certains moments
— les plus graves, — il n'y eût qu'an personnage qui comptât : le père, le mari. Eh bien, Molière s'est avisé qu'à côté du père, du mari, il y avait peut-être aussi une femme et des enfants.
Je tiens, messieurs, à bien marquer la portée de ce que je vous dis ici, pour ne pas établir sous ce rapport entre notre temps et l'époque qui a précédé Molière une opposition qui deviendrait fausse si je la faisais trop absolue. Je ne crois pas, bien entendu, que l'émancipation de la famille et des rapports de famille date seulement de Molière; cela date de bien plus haut chez les peuples d'origine romane. Des jurisconsultes des derniers temps de la République romaine ont les premiers introduit dans la jurisprudence, en faveur des femmes et des enfants, des garanties inconnues au législateur trop sévère et trop rude des premiers temps. Celte émancipation date aussi des beaux traités de morale de Cicéron, qui a retracé et popularisé tout ce qu'il y avait d'humain dans la philosophie grecque ; elle date enfin, incontes-
tablcment, du christianisme, qui, affirmant le prix égal de toutes les âmes, fondait l'obéissance au père, comme une condition essentielle de la famille, sur la foi religieuse, et qui, la recommandant comme une obligation de la conscience, rendait l'obéissance plus libre en même temps que plus douce, et imposait au chef de famille une vue plus certaine du droit des personnes qui étaient confiées à sa tutelle encore plus que soumises à son commandement.
Je ne prétends pas non plus qu'au temps de Molière il n'y eût que des femmes opprimées, des enfants écrasés et des pères de famille despotes; pas plus que je ne prétends qu'il n'y a maintenant nulle part, dans aucune classe de la société, de femmes malheureuses, ni sur qui pèse aucun joug trop dur. De toutes les situations de l'homme, en effet, sa situation dans la famille est celle sur laquelle le législateur a le moins de prise directe; c'est celle où les lois et les coutumes sont le plus facilement modifiées par le choc des caractères, et où les mœurs individuelles réagissent avec le plus d'étendue
contre les mœurs légales et les mœurs officielles.
On a beau faire des lois pour foncier l'aulorilé paternelle excessive, ou pour protéger la femme et les enfants, toutes les lois du monde ne sauraient empêcher qu'à l'état d'exception se produisent, dans la vie privée, dans cette vie qui est et qui doit être murée, des luttes, des révolutions intestines, des usurpations de pouvoir, que l'audace entreprend, que la ruse accomplit sans combattre, et que la faiblesse tolère.
Nous les lisons dans l'histoire, quand ce ne serait que chez le peuple romain. Vous savez tous les droils dont le père de famille était investi à Rome : droit de vie et de mort, complet, absolu, réel, sur tous les membres de la famille. Il arrivait à un Romain de tuer sa femme, parce qu'elle avait bu quelques gouttes de vin pur sans sa permission; il pouvait, d'après le vieux droit de la République, sans dire pourquoi, l'étrangler en conseil de famille. Yoilà un droit qui au premier abord semble très propre à assouplir le caractère' des femmes
et à les maintenir dans le bon chemin. Eli bien, quand on passe du droit à Thistoirc, aux faits historiques, quand on en vient à quelques personnages illustres, les seuls par lesquels nous puissions juger de l'état général des choses, parce que ce sont les seuls que nous ayons sous les yeux, et sur lesquels nous ayons des documents, que voit-on? — Cicéron,
— mari de Terentia, laquelle mène comme elle Fenlend la maison de Cicéron; Antoine,
— mari de Fulvie, qui portait des bottes, qui voulut passer des revues et en passa; Métcllus, — mari de Claudia, qui, à chaque nouvelle saison , donnait à Rome un nouveau scandale, bravant son mari, tout consul et presque dictateur qu'il était; César lui-même, dont vous savez toutes les aventures, qui conquit toutes les femmes de Rome et qui ne put pas garder la sienne; quand on songe à ces choses-là, on ne peut pas s'empêcher de se dire qu'avec leur droit de vie et de mort, ces fiers et féroces quirites en supportaient quelquefois de cruelles.
De même, au xvif siècle, le père de famille avait beau être investi d'une foule de droits terribles qui n'existent plus maintenant, comme le droit de disposer de tous ses biens par donation ou testament; il avait beau avoir le droit moral, équivalent à une contrainte réelle, de mettre sa fille au couvent quand il lui plaisait, le droit d'obtenir de l'autorité royale une lettre de cachet contre sa femme ou son fils, je vois bien que tous ces droits terribles ne faisaient pas Gorgibus , ni le bonhomme Chrysale, plus maîtres chez eux; et par conséquent je pense, je suppose, malgré toutes les précautions que le Gode civil de la Révolution a prises en faveur des femmes et des enfants, que, dans les familles, étant données certaines combinaisons de caractères, il y a des hommes intempérants d'autorité, qui peuvent parfaitement s'emparer d'un pouvoir suprême de fait, en dépit des règles du Gode civil, sur les droits et les biens de leur femme et de leurs enfants. Mais ce ne sont pas les exceptions qu'il faut opposer aux exceptions, ce sont les faits gêné-
raux aux faits généraux, les maximes dominantes aux maximes dominantes.
Il est incontestable qu'avant Molière les maximes qui régissaient la famille étaient les maximes de rigueur et d'autorité. On ne le croit pas généralement, faute de se reporter aux faits qui servent de base à cette idée 'très simple ; c'est qu'on étudie le xvii^ siècle dans Saint-Simon; on y voit que les femmes et les jeunes gens de la Cour y prenaient suffisamment de liberté; mais c'étaient les mœurs de la cour, et personne n'y gardait l'instinct austère de la bourgeoisie parisienne et provinciale.
A mon avis, plus les femmes de la Cour prenaient de liberté, plus cette licence témoigne de l'excès d'autorité alors régnant. — Je crois que c'est parce qu'il y avait des maris comme le duc de Mazarin, qui obtenait du roi la permission de lancer contre la duchesse sa femme toute la cavalerie du royaume, je crois que c'est pour cela qu'il y avait des femmes comme
Hortense Mancini, qui, dans le couvent où
elle s'élait réfugiée , soutenait un siège en règle contre la maréchaussée conduite par son mari.
Aujourd'hui, Taulorité plus douce a rendu les scandales de ce genre plus rares ; nous avons mis partout des dehors plus honnêtes, des maximes plus honnêtes, des maximes plus régulières, et c'est la grande gloire de Molière* de s'être fait d'avance le défenseur de ces maximes dans le gouvernement de la famille.
Ici, messieurs, vous pouvez vous demander si l'écrivain, si le littérateur, si le poète qui agit incontcstahlement sur les institutions pour les transformer, peut agir de même sur les sentiments de la vie domestique pour les modifier, et même profondément. Eh bien, oui, il agit non seulement sur les sentiments de la vie domestique, mais sur toutes nos passions ; et, en France notamment, il s'est accompli, non seulement dans la vie publique, mais dans la vie privée et dans les affections privées, une série de révolutions insensibles, et cependant si profondes, qu'il arrive souvent que
nous avons peine à nous reconnaître dans nos aïeux, quand quelque document historique ou littéraire nous en offre le portrait fidèle.
On l'a dit, et je le sais bien : les passions sont ce qui change le moins dans l'homme. Oui, c'est vrai; mais elles changent cependant; non pas dans leur essence, qui est éternelle. L'amour, la colère, l'envie, Torg-ueil, tout cela se faisait déjà sentir sous la tente des patriarches; et Noé ne me paraît guère avoir construit l'arche que pour les sauver du déluge. Quand bien même il ne resterait sur terre que deux familles, ces deux familles recèleraient en germe toutes les combinaisons possibles de tous les sentiments contraires. Ce sont précisément ces combinaisons qui varient et qui changent selon le degré de culture, selon le progrès et la décadence des institutions, selon la direction imprimée à une société par les grands esprits , selon l'idée même qu'on se fait des devoirs de la famille et de la société. Non, les idées compteraient pour trop peu dans l'histoire, la civilisation serait achetée beaucoup
trop cher au prix qu'elle coûte, si nous pouvions nous contenter de n'être que plus éclairés, sans êlre par cela même affectés d'une autre façon, sans être plus délicats dans nos sentiments et plus difficiles dans nos jouissances.
Les erreurs de notre intelligence ne mériteraient qu'à peine ce nom d'erreurs, si elles ne causaient en nous qu'une perturbation pour ainsi dire abstraite, si elles n'influaient pas sur notre conduite et sur nos actions.
Nos passions sont toujours les mêmes, tantôt exaltées, tantôt amoindries; mais une chose évidente, c'est qu'elles changent tout au moins de costume, tantôt hardies et débraillées, tantôt décentes. Eh bien, ce costume, qui d'abord n'était pas décent du tout, est devenu plus décent depuis et, croyez-le bien, c'est la conscience générale qui l'impose et non pas l'hypocrisie.
Et non seulement nos passions peuvent changer d'attitude et de costume, mais elles subissent des modifications qui les altèrent dans leur essence. Étudiées dans l'histoire de l'humanité et dans la suite des siècles, elles
paraissent parfaitement susceptibles de culture et de développement tout comme un rosier. On peut améliorer et empirer une passion comme une race de plantes ou d'animaux. Avec la suite des temps, on découvre, en examinant telle ou telle passion après plusieurs siècles, qu'on ne la connaissait pas tout entière, et qu'il est sorti d'elle quelque chose de puissant, de doux ou de funeste que l'on ne croyait pas qu'elle aurait jamais donné.
Je vais prendre le plus universel des sentiments, l'amour maternel; en apparence, rien de plus uniforme que cet amour dans les êtres créés, puisque les êtres les plus violents en connaissent toutes les tendresses, et que les êtres les plus doux peuvent en connaître toutes les violences, toutes les colères : voilà bien un sentiment qui parait toujours uniforme : eh bien, prenez une mère Spartiate, et une mère française , allemande , anglaise , — une mère moderne, qu'est-ce qu'elles auront de commun? Pas beaucoup de choses.
Qu'y a-t-il de plus éternel que l'amour?
Prenons un ancien, celui qui aura le plus disserté ce sentiment; mettons -nous à lui expliquer tout ce que nous plaçons, sous ce nom, d'élans généreux, d'espérances consolantes, de souffrances raffinées, de joies pures. Pour lui, ce sera une énigme impossible, et il n'y comprendra rien du tout, avec ses idées de l'an 500 avant Jésus-Christ.
Je veux vous faire toucher la chose du doigt par un exemple précis, tiré de l'histoire même de notre société et de notre comédie; l'exemple est non seulement précis, mais il a cet avantage de pouvoir être proposé à certaines portions de cet auditoire d'une manière plus explicite que lorsqu'il s'agit des rapports entre la femme et le mari : c'est l'amour fraternel. Vous le connaissez tous, vous avez assisté à son éclosion et à ses manifestations dans la vie de tous les jours, dans le drame ou le roman de tous les jours. Toutes les pièces de Scribe, pour ne parler que de lui, en sont remplies. Eh bien, il y a seulement cent cinquante ans, du temps de Molière, on ne le ressentait pas
ainsi. C'est que, dans l'histoire de ce sentiment, deux faits sociaux sont en face l'un de l'autre : l'inégalité d'autrefois et l'égalité d'à présent dans les partages; l'égalité que, sous ce rapport, nous pratiquons absolument dans les familles depuis la Révolution.
Avant la Révolution, dans les hautes classes, chez les bourgeois riches et opulents, chez les financiers et chez les magistrats, le droit d'aînesse régnait en souverain. Ce seul fait a modifié et transformé le sentiment fraternel aux deux époques; il ne se ressemble plus du tout.
Je prends une comédie quelconque : le Distrait de Regnard. Yous pouvez vous reporter à toutes les scènes qui ont lieu entre le Chevalier et sa sœur Clarisse. Ce sont deux personnages très honnêtes , très doux de caractère tous les deux, mais le chevalier arrive à dire des choses atroces à sa sœur très doucement, très modérément, sans s'en douter; il veut à toute force qu'elle entre au couvent, afin que son bien lui revienne, à lui; et, comme elle
refuse, et lui répond qu'elle veut un mari avant un couvent, il n'y comprend rien; il crie qu'on le vole, qu'on l'assassine, qu'il n'a jamais vu pareil brigandage. Sa sœur ne s'étonne pas du tout de ce discours.
Remarquez que, dans cette querelle, il ne s'agit pas d'un de ces faits violents qui sont, encore une fois, de toutes les époques; à toutes les époques vous trouvez des rivalités, des querelles, des haines, des procès entre frères et sœurs. Pour en revenir aux patriarches, Caïn n'a pas attendu l'invention du droit d'aînesse pour tuer Abel; s'il s'est porté à cette extrémité, c'est faute qu'il y eût de ce temps des tribunaux réguliers devant lesquels il pût traîner Abel pour lui demander des dommagesintérêts, et lui faire dire de bonnes injures par un bon avocat, comme cela se pratique chez les peuples civilisés.
Il ne s'agit pas non plus d'une de ces querelles nées de l'esprit processif comme Dufresny a essayé de le peindre dans une pièce d'ailleurs assez froide, la Réconciliation normande. Non ;
Regnard a pris la sœur et le frère à l'état normal; l'un et l'autre ont bon cœur; mais le droit d'aînesse a tué entre eux l'amitié fraternelle.
Prenez les pièces de Regnard et celles de Molière, — on ne lit pas assez les auteurs français au verre grossissant; les petites manies, dans l'histoire morale, ne sont pas petites, il n'en est aucune qui ne puisse produire des effets extrêmement considérables, — faites attention à la manière dont se parlent les frères et les sœurs. L'amitié fraternelle n'existe, dans Molière, qu'à l'état de révolte contre le père ; quand ils ne sont pas alliés contre le père, frères et sœurs se connaissent à peine. Vous pouvez ouvrir Y Avare, par exemple; voyez comment Elise et son frère Cléante combinent leur petite conjuration contre Harpagon leur père. Chaque fois que la conspiration est en train, ils sont très vifs l'un pour l'autre : rien de plus cérémonieux, de plus guindé, de plus glacé que la façon dont ils se parlent quand elle n'a plus lieu.
Le rôle de Don Carlos, dans Don Juan, pré-
sente une situation de frère très tragique. Don Juan a épousé sa sœur Elvire, et l'a délaissée, et Don Carlos court après Don Juan. Sa sœur est très malheureuse, son désespoir s'exprime dans la pièce de la façon la plus touchante et la plus noble; elle se retire dans un couvent pour y mourir; elle est blessée jusqu'au fond du cœur de l'affront que lui a fait Don Juan. Vous pouvez bien lire avec tout le soin que vous voudrez le rôle de Don Carlos, qui court après Don Juan pour le tuer, à la suite de cette affaire; vous n'y trouverez pas un seul mot de sympathie pour la douleur de la malheureuse Elvire, de sa sœur; Don Carlos ne songe qu'à son honneur à lui, entamé par la conduite de sa sœur, et par l'abandon de Don Juan.
C'est qu'il n'y a rien de moins assorti à l'amour fraternel qu'un pareil sentiment, et celui-ci est bien réellement propre au xvii^ siècle, et non pas au nôtre.
Cent ans ou cent vingt ans après Molière, les philosophes du xvm^ siècle sont venus; ils ont déjà attaqué le droit d'aînesse, ils l'ont
QUATRIÈxAIE CONFÉRENCE. 179
ébranlé; aussi, la manière de sentir, dans cet ordre d'affection, est-elle tout à fait changée : vous en avez un document précis dans une pièce qui nous présente un frère en même situation que Don Carlos. C'est le Clavijo de Gœthe, pièce qui a fait époque dans l'histoire des mœurs, et que je pourrais presque appeler une pièce française, car elle a été découpée dans les Mémoires de Beaumarchais. Eh bien, vous verrez là Beaumarchais allant chercher Clavijo en Espagne pour le forcer à épouser Marie Beaumarchais : il y a là des débordements infinis de tendresse, desquels Don Carlos n'éprouve rien.
Je reviens à Molière : ce qui explique, sans les justifier, les vivacités de la guerre qu'il établit dans son théâtre entre les pères et les enfants, en ayant soin de mettre toujours les spectateurs du côté des enfants, quoique ceuxci ne fassent pas toujours de très bonnes choses, c'est le dessein prémédité qu'il a suivi de combattre les excès de l'autorité paternelle.
Je trouve que le cœur est ce qu'il Faut gagner.
Yoilà un vers de Molière qui résume toute sa discipline domestique. Déshériter, mettre au couvent, ce sont les termes que vous trouvez le plus souvent dans la bouche des pères de comédie du xvn^ siècle, chez Molière, Regnard, Dancourt, Lesage.
C'est que c'étaient des faits de la vie journalière, et que, dans le monde réel, pour les jeunes gens et pour les jeunes filles, les vocations forcées, les mariages par contrainte étaient des faits communs. On faisait le cadet d'église, on le mettait dans l'Ordre de Malte, quelque peu de vocation d'ailleurs qu'il eût pour aller guerroyer contre les Turcs en qualité de célibataire éternel; on envoyait les filles au couvent.
C'est de cet usage que sont nés ces singuliers chevaliers dont le théâtre de Dancourt est rempli; c'est do cet usage que sont nés aussi tous ces petits abbés du xviif siècle, qui, après que les roués de la Régence eurent mis Falhéisme et le libertinage à la mode, ne pouvaient pas faire un souper sans blasphémer, et
QUATRIÈME CONFÉRENCE. i81
dont Gilbert s'est si violemment moqué clans sa Satire du xviw siècle^ où, en parlant d'un de ces derniers, il a dit :
Dans un cercle brillant de nymphes fortunées,
Entends ce jeune abbé, sophiste bel esprit;
Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit,
Monsieur trouve plaisants les feux du purgatoire;
Et, pour mieux amuser son galant auditoire,
Mêle aux tendres propos des blasphèmes charmants,
Lui prêche de l'amour les doux égarements,
Traite la piété d'aveugle fanatisme,
Et donne, en se jouant, des leçons d'athéisme.
Quant à l'abus du couvent, voici une simple pbrasc qui montre, et de la façon la plus péremptoiro, combien c'était un abus réel; cette phrase n'est pas de notre siècle, elle n'est pas d'un auteur contemporain, elle est d'un auteur de l'ancien régime.
« Si les filles qu'on sacrifie tous les jours avaient la résolution de dire ce qu'elles pensent, les couvents ne seraient guère peuplés. »
De qui est-ce? d'un contemporain de l'Encyclopédie? non; est-ce d'un écrivain laïque du xvu^ siècle? non; est-ce d'un ecclésiastique
qui est fâché d'avoir passé sa vie dans les
grades inférieurs, et qui murmure un peu contre la haute administration ecclésiastique par esprit chagrin? non; est-ce d'un de ces croyants austères et rigoureux dans leurs maximes, comme Bourdaloue? non; c'est d'un évêque, le plus accommodant de tous les évêques, celui qu'on pourrait définir le Philinte de l'épiscopat, c'est de Fléchier, évêque de Nîmes.
Eh bien, les vocations forcées, les mariages par contrainte, Molière les attaqua ouvertement; il produisit tous les odieux subterfuges de l'autorité paternelle, et les livra aux rires de la foule, dans le scms dot de l'Avare, dans Argan et dans Orgon, qui veulent que leurs filles se marient uniquement pour épouser ce qui est utile à la santé ou au salut de leur père. Dans ce combat, quand il l'a fallu, il a usé de moyens brutaux, de brutalités terribles; par exemple, quand il fait dire à Angélique de Sottenville, en manière d'excuse de tout ce qu'elle se permet, que son père l'a mariée malgré elle.
Pour meltre de son côté les modérés et les sages, il s'est fait doux et modéré, lui, dont le tempérament était violent, et en qui l'irritation, quand il était choqué, était si naturelle. Il a peint, au besoin, des femmes résignées dans leur lutte contre l'autorité paternelle; ainsi, Angélique et Marianne '; ce n'est pas beaucoup, et encore Angélique est-elle assez mal résignée; il en a peint au moins deux, pour se prévaloir de résignation et de douceur ; ses premières œuvres montrent, sincères et libres, autant que possible, des mariages comme il en était fort peu de son temps.
Le mariage une fois accompli, et la vie à deux engagée, c'est ici qu'éclatent tout son art et tout son bon sens, de quelque façon d'ailleurs, — je n'y reviens pas, — qu'il ait envisagé souvent le mariage et les rapports matrimoniaux
Les femmes ne sont pas toujours peintes par Molière sous des couleurs très favorables,
\. L'Angélique du Malade imaginaire et la Marianne du Tartuffe.
nous Tavons assez vu. Elles lui doivent cependant beaucoup, soit qu'on envisage leur état comme femmes, soit que Ton considère leur éducation comme fdles; c'est lui qui a dit :
... Que les soins défiants, les verrous et les grilles, Ne font pas la vertu des femmes et des filles.
Vers qui ne paraissent rien aujourd'hui, mais qui, rapprochés des documents que nous possédons sur l'éducation des femmes et sur le gouvernement conjugal des femmes antérieurement à 1660, étaient bien hardis dans ce temps-là; ces soins défiants, ces verrous, ces grilles n'eurent jamais d'adversaire plus décidé que Molière. Il voulut la liberté dans toutes les directions de l'esprit des femmes; il les voulut instruites et éclairées bien plus qu'on ne le voulait de son temps, dans la bourgeoisie hostile et défiante quelque peu sur ce point.
On a fait très souvent de Molière un partisan décidé de l'ignorance des femmes; on a mis sous l'égide de son nom des mœurs qui paraissent patriarcales parce qu'elles manquent de
Téclat d'une éducation supérieure; la preuve à Tappui toujours invoquée, c'est le discours, prodigieux d'éloquence, de Chrysale dans les Femmea savantes : « C'est à vous que je parle, ma sœur », où il oppose au portrait de la femme savante celui d'une femme d'autrefois, qui savait quoi? bien tenir son ménage, coudre et filer.
Il met ce discours dans la bouche de Chrysale, du parti duquel nous nous trouvons alors; pourquoi? Parce que la science n'est dans Philaminte qu'une manière de persécuter son mari. La preuve que Molière n'accepte pas les opinions de Chrysale, c'est qu'il les a mises sous une forme ridicule dans ce passage du rôle d'Arnolphe, pour qui certes il ne prétend nous inspirer aucune admiration.
... Qu'elle soit d'une ignorance extrême, Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, Que savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.
Coudre et fder, voilà donc aussi l'idéal d'Arnolphe; c'est la preuve que là n'est pas l'idéal
de Molière. Il l'a encore exprimé dans ce vers très précis des Femmes savantes :
Il est bon qu'une femme ait des clartés de tout.
Et, en effet, il faudrait plaindre la société si les femmes étaient condamnées à l'ignorance, tandis que les hommes, par la suite et le progrès des siècles, arrivent chaque jour à une culture plus profonde et plus raffinée. Il s'établirait ainsi entre les deux sexes une séparation absolue; les femmes resteraient des ménagères utiles et rien de plus. Elles perdraient, à n'être qu'utiles, la grâce, qui est une de leurs plus incontestables qualités : il y a donc une théorie juste et très bien exprimée dans le | vers :
Il est bon qu'une femme ait des clartés de tout.
Mais rien que cela! Il y a des côtés par où le discours de Ghrysale sera éternellement juste et éternellement vrai ; comme « coudre et filer », c'est, en réalité, le fond des occupations féminines, le bon sens humain se met-
tra toujours du côté de Chrysale, quand il dit :
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien, Leurs ménages étaient tout leur docte entrelien, Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles, Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles !
Il faut donc que cela reste le fonds sur lequel viendront se jeter toutes les bases de l'élévation d'esprit, de rintelligence, du savoir.
Il y a des vocations spéciales pour les femmes, comme pour les hommes; à Dieu ne plaise qu'il faille les en exclure. Un homme ne peut pas interdire à une femme d'écrire des romans, pourvu que ce soient la Princesse de Clèves ou Mauprat, ni de se piquer d'érudition, pourvu qu'elle y excelle, et sache le grec comme madame Dacier. On ne peut pas interdire aux femmes de se piquer de critique philosophique, incidemment du moins, et d'une façon aussi heureuse que madame de Staol. Mais, ces exceptions une fois établies, c'est évidemment aux hommes, à nous, qu'il appartient par nature d'être lettrés, érudits, savants.
géomètres, jurisconsultes; et aux femmes, suivant l'heureuse et juste expression de Molière, qui n'en a guère rencontré de plus heureuses, « d'avoir des clartés de tout ».
Si l'on veut, messieurs, comprendre tout le prix des idées et des maximes de Molière sur la culture des femmes, sur le degré de liberté qu'il convient qu'elles aient, il faut songer qu'il y a toujours eu un courant contre ces idées, un courant fâcheux, qu'il est nécessaire de combattre. Parmi les représentants les plus outrés de ce rigorisme, nous retrouvons un très grand adversaire de Molière, un adversaire qui pense très juste sur bien des points, mais qui, en tout ce qui regarde les femmes, est souvent d'un ridicule achevé. C'est Jean-Jacques Rousseau, dans sa Lettre à d'Alembert sur les Spectacles^ où il a si constamment, si continuellement pris à partie Molière.
J'ai dit que Molière, poète monarchique, met partout la liberté là où elle est le plus précieuse, dans la vie privée; et là, Rousseau, par les plus étroites défiances, la contraint et l'en-
chaîne dans l'intérêt de la « morale publique », un mot qu'il a, malheureusement pour lui, inventé, et dont on a fait depuis un bien étrange abus dans la jurisprudence, et dont on s'autorise pour prêcher les maximes les plus dures et les plus tristes.
Il y a vraiment dans Rousseau deux âmes, deux grandes facultés contraires : — j'en suis encore fâché pour la théorie de la Faculté maîtresse; il y a chez lui un grand poète et un grand tribun. Le grand poète, il l'a été, dans les plus belles lettres de la Nouvelle Héloïse, et dans les deux lettres à M. de Malesherbes ; c'est presque le sommet de la langue poélique; le grand tribun, il l'a été dans la lettre à M. de Beaumont. Et il y a à côté de cela, je regrette de dire un mot si vif, il y a un cuistre, un Sganarelle, une espèce de M. Prudhomme révolutionnaire, un Gorgibus démocrate; vous pouvez le voir à la façon dont il traite de l'éducation et de la vie des femmes, dans cette lett7'e à d'Alembert. Toute femme, selon lui, qui
prend quelque soin de ne pas paraître absolu-
ment laide, est une femme perdue; toute femme qui va au spectacle et qui se montre en public, — ceci est textuel, — se déshonore! Eh bien, ces maximes-là et ce genre d'éloquence auraient fort réjoui le cœur d'Arnolphe, qui enseigne si doctement à Agnès que lui est très beau, que cela suffit, qu'elle doit être belle pour lui, et que pour rien doit être compté que les autres la trouvent laide. Je pense même que si Arnolphe avait connu la Lettre sur les Spectacles, il Teùt préférée infiniment, pour Téducation des âmes féminines, aux Quatrains de Pibrac, aux Doctes Tablettes du Conseiller Mathieu, et même à cet excellent livre, le Guide des Pécheurs.
Seulement, comme ilfaut que J.-J. Rousseau se passe toujours la fantaisie d'une petite ou énorme contradiction, dans cette même lettre où Rousseau interdit aux femmes les spectacles par la raison que les femmes ne vont au spectacle que pour s'y montrer, il leur permet, leur recommande , leur impose par décret d'État, un autre genre de distraction évidem-
ment tout à fait innocent, dénué de péril, où l'on ne saurait apporter aucun dessein de coquetterie : le bal; car il parait que les femmes, qui ne vont au spectacle que pour s'y montrer, vont au bal pour ne pas s'y laisser voir.
Mais attendez : Rousseau ne recommande pas le bal de tout le monde, mais une espèce particulière de bal, patriotique et patriarcal, présidé par le plus ancien magistrat de la République, qui prend ce jour-là le titre glorieux et la charge de Seigneur cormnis de la danse. Après chaque danse, chaque couple de danseurs ira saluer le Seigneur commis et fera une révérence très respectueuse, moyennant quoi le bal sera une école de morale, oii l'on ne verra jamais d'intrigue, où ne se formeront jamais que des engagements irréprochables, tant est grande la vertu d'une réforme faite à propos.
Nous voilà loin, à une distance incommensurable de Molière et de son bon sens.
Molière ne s'est pas seulement attaqué, pour affranchir la famille, aux abus d'une autorité
qui du moins était légitime dans son principe, de l'autorité paternelle; il y a d'autres dangers pour la famille ; il y a ces parasites dominateurs qui s'y introduisent, s'y établissent et l'absorbent. Cette haine des tyrannies factices a été pour beaucoup, je crois, dans la haine de Molière et dans l'acharnement de sa guerre contre les médecins et les dévots.
C'est un tyran très insinuant, et redoutable, qu'un médecin, dans une famille; c'est un très terrible maître; Jacques Coictier, dans son temps, en fit faire l'épreuve au roi Louis XI. Mais il y en a un encore bien plus terrible, c'est le directeur de conscience. Il n'existe plus guère; on n'en fait plus du moins, maintenant, un usage général, il a disparu, ou à peu près, de nos mœurs. Mais il était très répandu, très florissant en 1660, au moment où Molière écrivait.
L'usage d'avoir un directeur de conscience était si répandu, qu'il inquiétait l'Eglise ellemême. Non seulement, parmi les écrivains laïques, beaucoup protestaient, mais l'Eglise,
elle-même, ce pouvoir légitime, régulier, les évêques des diocèses, les curés des paroisses, ont bien des fois signalé aux fidèles le danger des directeurs de conscience ; ils avaient en vue surtout ce danger, que la machine de la direction ne vînt à tourner au profit du mysticisme et de Fénelon.
L'homme le plus éminent de l'Église du xvu'' siècle, Bossuet, n'a pas dédaigné d'exercer ces fonctions de directeur, au moins par correspondance, pour des personnes très humbles, qu'il ne connaissait pas, et qui s'adressaient à lui ; il leur répondait à certaines époques. On est frappé de la puissance absolue qu'il exerce indifféremment et à un égal degré sur toutes les âmes faibles qui se réfugient à lui dans leurs terreurs; il ne l'exerce, avec une bonté salutaire, que pour ramener ces malheureux à une religion moins tremblante et moins extrême; mais la conception de cette puissance absolue qu'il exerce doit nous donner la mesure des ravages que devait faire un directeur de conscience moins désintéressé ou moins
sage. Ce n'était pas autre chose que Finquisition dans la famille, et d'autant plus redoutable que ceux qui la subissaient, la subissaient volontairement, allaient au-devant d'elle, l'invoquaient, et livraient à leur directeur tous les secrets de leur vie, leurs actes les plus intimes.
Le tableau des abus de la direction de conscience a été tracé d'une façon définitive par un écrivain très peu suspect, car il est très pieux, La Bruyère, dans le chapitre III de ses Caractères^ Des Femmes,
Yous pouvez voir aussi ce qu'en dit Boileau dans sa dixième satire, et le portrait qu'il trace du directeur de conscience :
Bon. Vers nous à propos je le vois qui s'avance.
— Boileau, je m'empresse de vous le dire, est aussi bon chrétien que La Bruyère.
Qu'il parait bien nourri; quel vermillon, quel teint, Le printemps dans sa fleur sur son visage est peint. Cependant, à l'entendre, il se soutient à peine; Il eut hier encore la fièvre et la migraine. Et sans les prompts secours qu'on prit soin d'apporter, Il serait sur son lit peut-être à trembloter.
Mais de tous les mortels, grâce aux dévoles âmes,
Nul n'est si bien soigné qu'un directeur de femmes.
Quelque léger dégoût vient-il le travailler?
Une froide vapeur le fait-elle bâiller?
Un escadron coidé d'abord court à son aide,
L'une cliauiïé un bouillon
Etc.
Vous pouvez maintenant, messieurs, mesurer toute la portée de la conception du Tartuffe dont je ne vous ai montré que la plus étonnante et la plus haute moitié.
Molière ne s'est pas seulement attaqué, dans Tartuffe^ à un grand mal social futur, mais il a signalé et attaqué aussi un grand mal domestique présent et particulier à son temps.
Enfin, messieurs, en troisième lieu, après avoir affranchi la famille de l'autorité paternelle ou conjugale excessive, après l'avoir affranchie des parasites qui s'y introduisaient, Molière a fait pour sa bonne part également une autre révolution. Il a dégagé, si je puis ainsi dire, et mis hors d'entraves la vie de société; d'abord en rappelant au naturel la langue des salons, en délivrant la conversation du clinquant des précieuses; il a surtout rendu un grand service
à la vie de société par sa guerre contre tous les genres de pédantisme. Il a fallu beaucoup de temps et de verve, je ne dis pas pour extirper tout à fait, mais seulement pour adoucir deux monstres funestes à la vie de société, l'orgueil du sang, la morgue, qui parque chacun dans sa caste, et le pédantisme, orgueil du métier, qui enferme chacun dans sa profession. L'orgueil du sang n'est pas tout à fait éteint, le pédantisme non plus, mais beaucoup plus cependant que le premier; l'honneur en revient à Molière.
Prenez les types des professions savantes que vous avez sous les yeux maintenant; prenez les mêmes types dans Molière, ou dans les comédies du temps de Molière, et calculez combien il a fallu d'années avant qu'un médecin, un juge, un savant, un avocat, un procureur, un notaire, devinssent des hommes qui dans la vie ordinaire ne différassent pas trop, par leurs manières et par le ton de leur langage, des autres hommes, et vous admirerez beaucoup ce qu'a fait Molière ; vous conclurez qu'avoir créé ou fort contribué à créer, au-dessus des castes
QUATRIÈME CONFÉRENCE. i97
et des professions, cette société française, et surtout parisienne, type achevé de la société élégante; qu'avoir, dans chaque profession, proscrit comme ridicule ce qui rebute le goût comme excessif; qu'avoir mis une variété heureuse et simple à la place des disparates trop développées; qu'avoir amolli l'austère écorce qui prêtait aux personnages les plus instruits du xvn" siècle je ne sais quoi de raide et de rebutant; qu'avoir enfin formé cette société française où l'on n'est accepté que si l'on n'a pas de prétention, que si l'on se fait modeste; société si ouverte à tous, si humaine, qui n'a d'autre code que les convenances et le respect, pas d'autres ennemis que les prétentions excessives, pas d'autres armes contre ses ennemis qu'un peu de raillerie légère; vous conclurez que faire tout cela, ce n'était pas une œuvre frivole, ni facile, et que, de tous nos grands moralistes, aussi bien que de tous nos grands comiques, c'est Molière dont Tinfluence, en ce sens, a été la plus efficace et la plus décisive. Molière a donc eu, dans l'histoire de notre
société et de nos mœurs, une action considérable; mais je ne voudrais pas trop me renfermer dans son rôle historique, et vous laisser sur cette impression, que son œuvre est finie : non, et les leçons qu'il donne, nous pouvons y donner suite, en profiter tous et toujours. Quand on a affaire à un écrivain comme Molière, quand on a traité de son rôle moral historique, il ne faut pas oublier ce qui est en lui de morale générale et éternelle, dont on peut constamment faire son profit; il a si bien atteint des ridicules généraux, des travers malheureusement éternels, qu'on pourrait aujourd'hui refaire, en les modernisant un peu, presque toutes ses pièces, en refaire encore l'application; oui, aujourd'hui encore, trouver l'occasion d'écrire, en les transformant, le Malade imaginaire^ les Femmes savantes, Georges Dandiri, Ta^^tuffe même; non pas tartuffe l'hypocrite, mais l'homme d'intrigue, qui se glisse dans la maison d'un homme pour y capter père, femme et fille. Je ne conseille, à vrai dire, à personne de les écrire, ces pièces.
mais à tout le monde d'en profiter, et de se les appliquer sans cesse, à tout le monde absolument. Dans toutes les conditions, dans tous les élats de la vie, nous pouvons tous, perpétuellement et continuellement, en faire notre profit.
Je ne voudrais pas faire d'apostrophes trop directes, mais je puis m'en permettre quelquesunes, puisque, aussi bien, j'en ferai à tout le monde.
Eh bien, maris de trente-cinq ans, s'il y en a qui m'écoutent, savez-vous quelle pente éternelle vous entraîne à proposer sinon à imposer des lignes de conduite, à faire des discours et des systèmes? Prenez-y bien garde!
Vous, pères de famille, très dévoués, très tendres pour vos enfants, prenez garde : quelque amour que vous ayez pour vos fils et pour vos filles, il y a une pente naturelle chez l'homme à vouloir toujours être le maître et dominer ce qui l'entoure; et ce besoin de domination, faible chez les uns, violent chez les autres, a cela de redoutable, qu'il se déguise
toujours à nos propres yeux sous les prétextes les plus saints; c'est une faute, prenez donc garde.
Je sais bien que les fils et les filles ne se marient plus malg-ré eux, que la loi a prévu vingt moyens de les défendre contre la force ; mais n'arrive-t-il jamais que par un système de contrainte trop rigoureuse, on éteigne chez l'enfant qui s'éveille à l'action, jusqu'à la notion de la volonté? C'est un résultat abusif de l'autorité morale acquise de longue main sur lui, de la confiance qu'on lui inspire; craignez et prenez garde qu'il n'ait une opinion qu'il n'aurait pas, qu'il ne fasse un choix qu'il ne ferait pas, s'il était moins mené et mieux éclairé.
Honnête commerçant du faubourg Saint- Denis, qui avez fait fortune et qui vers trente ans songez au mariage, prenez garde : Vous savez que la Révolution française a détruit les castes, vous vous êtes élevé par votre travail, vous en êtes fier; mais vous voulez une femme qui ait le relief d'une bonne éducation, et vous allez choisir, bien loin du faubourg
Saint-Denis, la fille de quelque fonctionnaire illustre qui a été élevée dans un autre monde et qui a reçu d'autres habitudes que vous; vous songez qu'il n'y a plus de castes en France, vous la recherchez; et, tout doucement, sans vous en douter, vous allez épouser Angélique de Sottenville, vous aussi; établir, de votre volonté, une démarcation entre votre femme et vous; si votre femme est honnête, souffre et remplit ses devoirs, elle ne vous rendra pas malheureux, mais elle ne vous donnera pas la félicité; vous n'aviez pas besoin d'aller chercher si loin votre femme, au lieu de la prendre dans la boutique ou l'usine d'à côté!
Malades parents, malades tuteurs, prenez garde à vous! prenez garde à ce médecin que vous chérissez, à ce médecin pour qui le malade, suivant leur afTreux langage, est un sujet, un cas curieux sur lequel ils dissèquent et observent; prenez garde surtout de tomber entre les mains d'un de ces messieurs Purgons, qui sont tout médecins de la tête aux pieds, qui croient à la médecine et aux remèdes comme
aux règles des mathématiques, qui ne trouvent dans la médecine rien d'obscur, de difficile ni de douteux, et qui, selon l'expression de Molière, « avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donnent au travers des purgations et des saignées, et ne balancent aucune chose ». Il y a encore des messieurs Purgons! — • Médecins, vous-mêmes, prenez garde à vous!
Je sais bien que vous êtes gens d'esprit, qui avez reçu une bonne éducation; vous allez à la Comédie-Française applaudir Molière, vous riez de tout votre cœur, vous vous dites : Que nous sommes loin de tout cela! Eh bien, prenez garde : quoique votre costume soit bien changé, vous ne vous habillez pas encore comme tout le monde; il y a quelque chose dans votre chapeau; il y a quelque chose dans la manière dont vous posez votre canne à terre, dans la manière dont vous jetez toutes vos paroles; vous ne parlez plus latin, je le sais bien... mais, positivement, depuis une vingtaine d'an-
nées, vous vous mettez tout doucement à parler grec. Vous êtes plus humains, plus modestes, plus éclairés, plus instruits qu'autrefois, vous n'êtes plus si entêtés de la Faculté, et même vous savez bien qu'il existe des lumières en dehors de la Faculté; et à preuve, quand il arrive un docteur, blanc ou noir, qui, sans avoir pris ses grades, se pique de guérir les cancers, vous examinez son remède, et vos règles ne sont pas aussi absolutistes. Je ne vous en blâme pas; mais ce qui m'offusque, c'est que, quand vous avez démontré que ce charlatan ne guérit pas les cancers, il y a dans votre démonstration je ne sais quel ton de joie vive qui vous échappe et qui signifie : La Faculté dit que les cancers sont inguérissables, et malgré ce charlatan, grâce au Ciel, les cancers sont toujours inguérissables !
Parce que vous ne soutenez plus de thèses contre les circulateurs, est-ce que vous croyez que vous ne vous entêtez plus de remèdes, comme autrefois vos prédécesseurs de la casse et du séné : on a dit que Molière, par ses plai-
sanleries sur la casse et le séné, avait sauvé autant d'êtres pensants que Jenner par Finvention de la vaccine. Est-ce que vous croyez que vous ne vous entêtez plus de théories, que vous ne vous entêtez plus un peu trop, tantôt de l'hydrothérapie, tantôt de Fhoméopathie, de Torganicisme, ou de la théorie des inflammations, ou de je ne sais combien d'autres théories entre lesquelles je ne juge pas; mais, encore une fois, prenez garde; l'esprit de système vous est naturel, et c'est à cela qu'il faut que vous fassiez perpétuellement et sans cesse attention. Hommes de quarante ans, qui avez atteint cet âge dans le célibat, qui riez tant d'Arnolphe au théâtre, et le trouvez si invraisemblable, prenez garde! Vous avez une pente à vous faire
(les raisonnements, à vous dire avec l'Ecriture qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul, et à vous le dire un peu tard; vous cherchez une fiancée, quelque Agnès naïve, innocente et honnête, pour laquelle vous n'avez que des senti- I ments très honnêtes et très innocents...
Mais, je vous le dis, prenez garde : dans tous
les hommes de quarante ans, il y a un Arnolplie, c'est-à-dire un monstre à la fois ridicule, odieux et tragique, qui ne demande qu'à se déchaîner. Ou plutôt, messieurs, prenons garde tous tant que nous sommes : nos vices sont éternels, et éternelle doit être Tattention que nous leur portons.
On a dit de Molière que son seul livre bien médité, bien lu, bien considéré, pouvait tenir lieu d'expérience. C'est vrai. Je dirai même plus. Lisez-le bien dès la jeunesse; il vaut mieux que l'expérience elle-même. L'expérience, si vous y réfléchissez, l'expérience acquise autrement que dans la méditation spéculative des grands moralistes, — cette spéculation dont on fait fi, — Texpérience acquise dans le courant de la vie, c'est un vieux préjugé : elle ne sert jamais à rien. Il n'y a pas d'expérience générale, il n'y a que des expériences particulières à chaque âge!
Par exemple à trente-cinq ans, à la fin de la jeunesse, vous connaissez les passions malheureuses dans lesquelles on peut tomber avant
trente-cinq ans, et vous vous dites : je n'y tomberai plus. Je le crois bien; mais est-ce que vous prétendez savoir et connaître toutes les passions dans lesquelles vous pouvez tomber, toutes les fautes que vous pouvez commettre, dans un autre âge de la vie?
Celles-là, vous les saurez à cinquante-cinq ans, vous les saurez très bien. Enfin, la vieillesse arrive, il y a d'autres manières de pécher dans la vieillesse que dans l'âg-e mûr et que dans la jeunesse; tout cela, vous ne le savez jamais qu'alors qu'il n'est plus temps; toutes les passions, selon le mot d'un moraliste, tous les vices propres à chaque âge attendent et guettent l'homme, dans les différentes saisons de la vie, comme des voleurs sur un chemin.
Mais un livre comme celui de Molière les indique d'avance; c'est pour cela qu'il faut le lire dans sa jeunesse. Cette lecture est saine, en somme, pour tous les âges, surtout pour les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, quoi qu'il puisse s'y trouver, aujourd'hui, de détails
d'une crudité et même, comme je me suis permis de le dire au début, d'une immoralité qui choquent et révoltent légitimement.
Si je suis amené à reconnaître que Molière, en somme, est souverainement moral, je n'abandonne pas pour cela les réserves que j'ai faites au commencement de cette étude, et çà et là depuis, et que l'on m'a reprochées, bien que j'eusse tout droit de les faire.
Si j'avais considéré Molière en lui-même, abstraction faite de tout ce qui l'a suivi, je n'aurais eu que des éloges sans restriction pour lui : mais je n'ai pu le considérer qu'à sa place dans une série. Dans ce point de vue élargi, je n'ai pu trouver chez lui tout parfait; ces réserves, qu'on a taxées d'esprit chagrin à son égard, je persiste à les faire; je les fais à l'honneur des temps plus policés, plus libres, plus humains, qui sont venus. Les cent cinquante ans qui se sont écoulés depuis Molière ont \)roduil des 7^évolutionSf non moins certaines que d'autres, et plus d'une très heureuses, dans la manière de sentir : nos idées ont changé le
cours de nos passions, et nos passions transformées ont à leur tour réagi sur le caractère de nos relations sociales et les habitudes de notre vie domestique.
Le xvii^ siècle supportait, en entendant Molière, des choses qu'actuellement nous ne supportons plus. Ces crudités de langage, ces mots et ces expressions « bravant l'honnêteté », ces traits de mœurs brutales et grossières, qui çà et là nous heurtent à la rencontre, son siècle les supportait, ou même s'en arrangeait volontiers, par une raison bien simple : c'est que, pour une part, en dépit de ses élégances et de son brillant éclat, il s'y retrouvait luimême; la société du temps, telle qu'elle était, en partage la responsabilité avec le poète.
Ne flattons pas le temps présent, ne nous flattons pas nous-mêmes. Mais si l'on néglige les particularités pour s'attacher à ce qui est général, un fait tout à l'avantage de la société que nous sommes frappe les yeux. Il y a maintenant dans notre langage familier plus de bienséance ; dans nos mœurs, plus de politesse
véritable; dans notre vie de famille, des affections plus fortes, plus de pureté avec moins de rigueur; dans notre conduite à Tégard des femmes, plus de respect et moins de galanterie frivole; dans toutes les relations sociales enfin, plus de douceur et de sûreté. Eh bien, il nous est difficile, si réfléchie et si profonde que soit notre admiration pour le grand poète comique duxvn^ siècle, il nous est difficile, en le jugeant, de nous dépouiller de ce que nos pères nous ont faits, de ce que nous sommes nous-mêmes. On m'a reproché encore d'avoir peint Molière plus malheureux, plus dévoré de passions violentes et quelquefois fâcheuses qu'il ne Tétait, on m'a reproché d'avoir pris trop au sombre ses passions violentes. Il faut maintenant, si vous voulez, que je vous fasse une confidence, — ne la répétez pas, — ceci n'est plus de la morale, mais de la littérature. — Après avoir signalé les passions de Molière , eh bien, je serais presque fâché qu'il ne les eût pas eues. Elles ont été, la colère surtout, un des stimulants les plus actifs de son génie.
La colère, le mépris, l'orgueil misanthropique ont chez un très grand génie d'autres effets que chez les sots ou les gens d'esprit; ces passions produisent chez un Molière des effets puissants et redoutables; elles l'aident, oui, elles l'aident à faire Tartuffe^ le Malade imaginaire^ o\x il donne toute latitude à sa violence; et c'est ainsi qu'il arrive à peindre au sombre et au tragique, lui, le grand comique!
Ici, messieurs, je suis dans une théorie absolue; je remarque que nos grands comiques — chose assez singulière — n'ont écrit qu'à quarante ans. Pourquoi donc? — La comédie se cultive surtout à cet âge, parce qu'il faut voir pleinement, librement la vie pour écrire la comédie; il faut avoir beaucoup souffert; le génie comique et l'expérience amère qu'il suppose ne s'achètent qu'au prix de bien des souffrances morales; c'est vrai de Molière, et de tous les autres. Est-ce que ce n'est pas une chose bien cruelle pour un homme qui a l'âme bien née, qui a besoin d'estimer tous les hommes, qui voudrait les aimer, que le spectacle de
la mêlée de ce monde envisagé précisément par le côté le plus triste, celui qui prèle le moins aux illusions, qui ne nous dissimule ni les vices, ni les fautes et les malheurs mérités, ni l'odieux scandale des prospérités injustes et bouiîonnes?... Est-ce que vous croyez par hasard que ce soit un rire bien gai, que le rire violent qui nous montre dans Tai^tuffe une famille honnête bouleversée par rimbécillité d'un dévot et l'insolence d'un hypocrite, ou cet autre rire effrayant qui nous montre un type monstrueux comme celui de Turcaret, où tous les vices, la cruauté, l'avarice, la cupidité, sont réunis? La gaieté est pour nous, qui voyons Tartuffe pris au piège, Turcaret écrasé sous son impertinence; l'amertune est pour ceux qui ont vu de tels caractères dans leur nudité, et qui en ont subi l'affreuse vision avant de les dominer à leur tour, avant de les prendre, de les saisir dans la griffe du génie pour nous les jeter en pâture.
Ils ont vu, ces grands comiques, ils ont suivi, ils ont admiré avec une surprise pleine de dou-
leur, de chagrin, de colère, de rage, les progrès irrésistibles de la corruption, le triomphe des pervers, dont ils se plaisent à nous montrer au théâtre la catastrophe finale, catastrophe bien longue à venir dans la vie réelle et qui ne vient pas toujours. Plus ils sèment d'amusement sur la peinture des passions mauvaises et des sentiments mesquins, plus ils en tirent d'incidents comiques, soyez persuadés que plus ils en ressentent d'horreur et de dégoût. On dirait vraiment, quand on sonde bien une grande œuvre comique, Tartuffe ou Turcaret^ que l'esprit qu'ils sèment à profusion dans leurs ouvrages, cet esprit qui ne nous corrige pas toujours mais du moins toujours nous console et nous venge, ne leur sert à eux de rien, pas même à adoucir le regret cuisant qu'ils éprouvent de ne pas voir les hommes meilleurs.
Car c'est ici le grand titre d'honneur de quelques-uns de nos grands comiques, et de Molière plus que tout autre, d'avoir eu constamment sous les yeux, en flétrissant les dégradations de notre nature, un idéal supérieur de
beauté humaine et de sentiments humains, et d'avoir souffert des petitesses ou des bassesses qui nous tiennent éloignés de lui. J'ai signalé, comme je l'ai dû, en critique fidèle, leurs violences, leur apreté, mais en vérité je les leur pardonne, parce que leur cœur est le premier à souffrir des blessures qu'ils font, et parce que sous la raillerie, même excessive, je retrouve l'accent de la douleur. Dans une âme comme celle de Molière ou de Lesage, la sensibilité se révolte et crie, elle est secouée, bouleversée, au point de devenir tout esprit, quand ils arrivent à ce paroxysme de délire comique qui a produit les types les plus bouffons et les plus navrants de notre théâtre. Figaro, qui vient le dernier, nous a dit leur mot à tous : « Je me hâte de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. »
ide' '
Nous avons pensé qu'il était intéressant de placer à la suite et à titre de complément des ^ quatre conférences sur Molière faites à l'Athénée en 1866, une autre conférence de J.-J. AVeiss sur la Comédie depuis la mort de Molière jusqu'à Beaumarchais. Celle-là fut adressée en 1857 à un auditoire provençal, elle servit de leçon d'ouverture au cours de littérature française de la faculté d'Aix.
Aix était une ville extrêmement lettrée.
Les trois années (18o7 à 1860) que Weiss y
passa lui laissèrent un délicieux souvenir :
le jeune professeur (il avait alors vingt-huit
ans) prenait la parole devant une assemblée
composée d'avocats, de magistrats, de rentiers éclairés, même de dames, qui savaient leurs classiques et s'intéressaient aux choses de l'esprit.
((En 1857, écrivait Weiss vers la fin de sa vie, dans ce coin reculé et isolé du pays de France, palpitait encore au fond des esprits un peu de pure France classique. Je serais bien embarrassé aujourd'hui de définir au juste ce que j'entends par classique. A la faculté d'Aix et sous ce climat particulier, sec et limpide, je n'étais pas embarrassé de le sentir. Un cours | de faculté, un cours d'éloquence et de poésie... n'est possible, il n'échappe à l'ennui de la trivialité vide , il n'a de substance et de prix que s'il est l'œuvre commune de l'auditoire et du maître... Mon auditoire d'Aix en Provence ni a rendu pour toujours classique. C'étaient environ deux cents personnes de tout âge depuis seize ans jusqu'à soixante, la plupart de condition moyenne, un fonds d'étudiants... des conseillers à la Cour et des magistrats de tout grade, des intendants et des
officiers d'intendance... un certain nombre de femmes... Tout cela formait un auditoire attentif et redoutable en qui la nourriture était riche et solide, dont le goût surgissait par éclairs, prompt et fin.
c( Le jeudi, vers quatre heures de l'aprèsmidi, je traversais le Cours, principale artère de la ville, pour me rendre au coin retiré et silencieux où s'abritait la salle des conférences de la Faculté. Le soleil dardait encore; ses rayons expiraient, mais violemment et je pouvais quelquefois me demander si l'excès de la chaleur n'aurait pas retenu à la maison une partie de mon public. Mais ils étaient tous là, mes fidèles auditeurs, si appropriés aux choses dont j'allais les entretenir, si munis pour m'y approprier moi-même par toute la curiosité intelligente qui s'échappait de leurs physionomies. i\.u-dessus de nos têtes, entre eux et moi, une muse flottait, invisible et transparente sous son éther, semant le feu poétique qui allume les âmes et qui les transporte ou les tient au niveau des hauts et profonds poètes ou des poètes dégagés,
qui nous met à l'unisson de leurs grandes paroles, de leurs jeux et de leurs ris, qui nous fait créer à nouveau les belles œuvres dans les moments que nous les lisons, les sentons et les expliquons. »
Messieurs,
La comédie, depuis la mort de Molière jusqu'à Beaumarchais, est le genre français par p.- excellence. Depuis près d'un siècle on nous a contesté, en littérature, toutes nos gloires. On ne nous a point disputé le premier rang dans le comique. Si quelque détracteur obstiné de la France osait encore, à l'exemple de Schlegel, méconnaître le génie de Molière, l'admiration universelle des peuples porterait témoignage contre lui, et cette critique puérile tomberait étouffée sous un concert d'éloges. Quelque chemin qu'aient fait nos idées, quelque loin qu'ait porté la voix de nos philosophes et de nos publicistes du xvn^ siècle, nos auteurs comiques
sont parvenus plus loin; j'ai lu, je ne sais où, que des voyageurs ont vu, sur les bords de la mer d'Aral, des comédiens tartares représenter :| une ébauche reconnaissable du Tartuffe^ et, ici, je ne puis m'empêcher de me rappeler un souvenir de l'antiquité classique, le seul analogue que l'on trouve dans l'histoire des lettres, ces soldats de Crassus, prisonniers des Parthes, qui virent représenter, avec un appareil sauvage, au milieu des montagnes d'Arménie, une tragédie d'Euripide. Aujourd'hui encore, après que Shakespeare a paru quelque temps partout le dieu et l'idole de la poésie, après que le théâtre allemand a si vivement remué les cœurs et les imaginations, ce sont les produits les plus légers et les plus futiles de notre scène comique qui forment une bonne moitié de la littérature théâtrale de l'Europe. On admire Shakespeare et Goethe , on se passionne pour Schiller , on ne joue assidûment que nos auteurs. Privilège charmant de l'esprit français de n'être le don que d'un seul peuple et de plaire à tous tandis que d'ordinaire ce qu'il
y a d'original dans une nation est ce qui rebute le plus facilement les autres.
La comédie répond si bien à notre humeur; elle naît si naturellement de nos habitudes d'esprit et du jeu spontané de nos facultés, qu'elle est chez nous de toutes les époques. Les autres genres, dans ce qu'on peut appeler la littérature d'imagination, ont eu leurs progrès successifs, leur éclat et leur décadence, qui a tenu à l'épuisement du génie et non pas toujours à la corruption du goût public ou aux vicissitudes du langage. Mais quelques transformations qu'ait subies notre langue, en quelques états divers qu'elle se soit trouvée aux difîérents siècles de notre histoire, naïve, grossière, polie et noble jusqu'à l'excès, ou subtile, ou tendue, ou relâchée, on ne l'a point vue faire défaut à la comédie; celle-ci, sans paraître embarrassée de ces brusques métamorphoses, semblable à une plante robuste qui prospère sous tous les climats, et sous les climats les plus changeants, n'a cessé de produire des œuvres dignes d'être lues. Elle s'est
pliée à la phrase périodique et au style soutenu du xvn^ siècle avec autant d'aisance qu'à la phrase hachée menu, au style vif et sautillant du xvni°; l'alexandrin lui a servi comme le vers leste et varié du vaudeville. Quand notre poésie, à la fin du moyen âge, en était encore à des tâtonnements, quand la scène tragique était livrée à ces profanations des choses sacrées qui hlessent également la délicatesse de notre piélé et celle de notre goût, la comédie, perçant sous la farce, créait dans Maître Pathelin des types auxquels l'âge n'a rien enlevé de leur popularité, et où il n'a fallu que rajeunir les traits du visage, sans altérer la physionomie, pour les accommoder au goût d'une société plus polie, tant ils ont de saveur et de vivacité plaisante, tant ils sont ce qu'une langue à l'état d'ébauche et un degré de culture inférieur pouvaient produire de plus achevé. Et depuis, combien d'autres ouvrages qui, représentant des mœurs trop étrangères aux noires, pour n'être point passés de mode au théâtre, ont cependant gardé pour le lecteur
attentif leur force et leur profondeur! Quelle fécondité inépuisable dans la peinture des ridicules ; quelle souplesse dans notre malice, quelle variété de génie appliquée à combien d'espèces de comédies différentes depuis la grande comédie de caractère inaugurée par le Menteur de Corneille, jusqu'aux bouffonneries du tbéâtre de la Foire! Molière, messieurs, a fait tort à ses successeurs. Personne, quand il le fallait, n'a eu, autant que lui, de mesure dans l'expression d'un caractère et d'élévation dans les sentiments et les pensées! Mais Beaumarcbais a-t-il donc eu moins d'esprit, Lesage moins de vigueur et de hardiesse? Est-ce trop s'avancer de supposer que l'auteur de Gil Blets aurait pu être lui-même Molière, si la première disgrâce de sa vie n'eût été de naître trop tard. Il en est parmi nos auteurs, comme Sedaine et Diderot, qui se sont frayé des routes mal connues de Molière même; et, n'eût-on découvert, après lui, que des sentiers, ne les dédaignons pas trop, quand ce sont les sentiers fleuris où
la muse de Favart court, d'un pas alerte, effleu-
rant tout ce qu'elle touche, passions, vices et ridicules, et précédant de loin ce chœur d'esprits aimables, les Grétry, les Dalayrac, les Nicole, les Boïeldieu et les Herold, qui, sans elle, ne se fussent pas développés si tôt et qui, à l'époque tumultueuse où ils ont vécu, ont été, au mih'eu de nos agitations et de nos luttes, notre plus doux repos et nos plus chères délices. Ainsi, la comédie, sans cesse renouvelée, s'est maintenue jusqu'à nous, jeune et souriante. Tout vieillit, tout s'épuise, même le roman historique et le roman bourgeois, nouveau-venus parmi nous, qui n'ont voulu connaître aucune règle, et qui tombent, frappés de langueur, pour avoir usé de la jeunesse avec trop de force et de liberté. La comédie seule, dans ce dépérissement de l'imagination et dans cette décadence de la poésie, nous donne encore, çà et là, des ouvrages d'où le grand style et l'invention forte n'ont point tout à fait disparu. Gomme elle a été notre aurore, elle jettera sur notre déclin, si jamais il arrive, un éclat qui ne sera peut-être pas indigne de nos plus beaux jours.
Est-ce, messieurs, à la frivolité de notre caractère qu'il faut attribuer ce long succès et cette perpétuité de la comédie parmi nous? Ce serait juger trop défavorablement et nousmêmes et notre littérature, où l'imag-ination et l'esprit comique se sont répandus à peu près partout, dans le roman avec Lesage et Rabelais, dans la fable avec La Fontaine, dans la morale avec La Bruyère, dans l'histoire avec Saint-Simon, dans l'éloquence judiciaire avec Beaumarchais et jusque dans l'épopée, puisque notre Iliade s'appelle le Lulrin et notre Odyssée Vert-Vert. Nous avons sans doute une vanité, qui sert également à nous donner beaucoup de travers et à nous rendre infatigables dans l'observation des travers d'autrui. Mais la vanité, qui aiguise l'esprit ou qui l'aveugle, ne suffit point pour le susciter, et on calomnie l'esprit lui-même en ne le croyant propre qu'à produire de jolies bagatelles et à se railler. L'esprit n'est pas à lui seul toute la comédie; il y lient cependant une trop large place pour qu'on n'essaie pas de le défendre de
deux reproches qui lui ont été souvent adressés, d'être futile et d'être méchant. 11 a le don de plaire : cela n'est que trop sûr au gré de beaucoup de gens. Plaît-il toutefois avec raison? Faut-il perdre à se laisser séduire par lui un temps qui serait mieux consacré à des choses plus innocentes et plus solides? Ah ! messieurs, que de tels doutes sont injustes ! Si vous la décomposez, cette faculté terrible et charmante qui a nom l'esprit français, si vous la dégagez de tout mélang-e en ne lui ôtant rien de ce qui lui est propre, si vous supposez qu'une bonne nourriture, pour prendre le terme expressif du xvi^ siècle, la tient à égale distance des raffinements qui mènent au bel esprit et de la grossièreté qui jette dans le cynisme, qu'y trouverez-vous, qu'une forme étincelante du bon goût, du bon sens et de la bienveillance? La fougue méridionale, l'humeur hospitalière de nos provinces du Nord, la gaillardise gasconne, la finesse, la naïveté champenoise, la rondeur bourguignonne, la prudence normande se sont fondues pour former dans l'esprit français l'un
des instruments de culture et de sociabilité les plus délicats comme des plus puissants qu'ait jamais connus aucun peuple. Le chant d'Orphée ne charmait que les lions et les tigres; la lyre d'Amphion ne remuait que les pierres. Mais le préjugé, plus immobile que la pierre et quelquefois, hélas! plus malfaisant que les bêtes sauvages, qui, mieux que l'esprit, l'ébranlé et l'apprivoise? N'accusons pas le langage léger qu'affecte l'esprit. Heureuse légèreté qu'il est si difficile d'acquérir et si aisé de perdre ! Calculons plutôt combien il a fallu d'efforts, de patience, d'audace et de verve, je ne dis pas pour extirper tout à fait, mais seulement pour adoucir ces deux fléaux, si funestes à la vie de société, l'orgueil du sang, qui enfermait chacun dans sa caste, et le pédantisme, orgueil du métier, qui, avant Molière, emprisonnait chacun dans sa profession! Figurons-nous, en étudiant les personnages de l'ancienne comédie, combien de temps s'est écoulé avant qu'un médecin, un savant, un juge, un procureur, un avocat, un notaire devinssent des hommes
qui, dans la vie ordinaire, ne différassent point trop, par leurs manières et le ton de leur lan- ' gage, des autres hommes; et nous conviendrons que d'avoir banni comme ridicule tout ce qui rebutait le bon goût comme excessif, d'avoir mis la variété à la place des disparates, , effacé les saillies choquantes, amolli l'austère ] écorce qui prêtait aux mœurs de la haute bour- ,; geoisie je ne sais quoi de raideet de raboteux, d'avoir créé, au dessus des classes et des professions, cette société française, type achevé de la société élégante, où l'on ne plaît qu'en apportant comme un témoignage d'estime et de respect pour autrui le ferme désir de plaire, où l'on n'est supporté que si l'on se fait modeste, ,jj où quiconque veut être trop n'est plus rien, où il faut, pour être accueilli, que l'argent] perde de sa suffisance, les grandes charges et] le rang de leur orgueil, le mérite de sa fierté susceptible, la vertu même ces airs tristes^ qu'elle a quelquefois et qui la gâtent, d'avoir] créé cette société si polie, si appropriée à tous et en définitive si humaine, puisqu'elle a pour
code la condescendance réciproque, pour ennemies les prétentions de toute espèce, pour seule arme et pour seule sanction la raillerie, cela n'est point une œuvre frivole, et telle a été chez nous l'œuvre de l'esprit.
Louer ce qu'il y a d'humain et de tolérant dans la société française, c'est faire l'éloge de l'esprit qui a tant contribué à la former. Il y a une bonté naturelle qu'il faut recevoir du ciel en naissant, comme un don de la grâce divine, [ ou de la première éducation, comme un précieux héritage de famille, parce que tous les efforts les plus vifs et les plus soutenus ne sauraient ensuite nous y porter. Mais il y a aussi une bonté acquise, fruit de l'expérience et de l'attention sur nous-mêmes, moins solide peut-être, moins agréable aux hommes parce qu'elle a moins d'aisance, — et dans la vie réelle, comme dans la poésie, ce sont surtout les qualités d'inspiration qui nous séduisent, — et cependant plus méritoire, où l'on ne parvient pas sans s'aider d'un peu d'esprit, du sien propre ou de celui des autres; car cette bonté
suppose, outre la victoire sur nos passions, toujours assez violentes pour qu'il ne nous soit point permis de les ignorer, le sacrifice de nos 1 défauts et, si je puis dire, Timmolation journalière de notre vanité, dont nous connaissons mal la force et les ruses, quand ce n'est pas l'esprit qui nous les met en pleine lumière.
Là où la raillerie ne se propose d'autre objet et n'atteint d'autre effet que la raillerie même, nous n'avons pas l'esprit dans sa fleur; une nuance de trop d'humeur chagrine, qui s'y montre, l'altère et nous empêche d'en jouir. Si dans ses attaques les plus vives il ne se pare pas au moins d'un prétexte de justice et d'humanité ofl'ensée, si, en affichant le mépris des hommes, il ne laisse point voir que ce mépris lui vient de la haute idée qu'il se forme de leurs devoirs et de la noblesse primitive de leur nature, si le besoin de dénigrer et de haïr s'y étale à découvert, superbe, hautain ou bas, reconnaissez-vous l'esprit à ce portrait? N'éprouvez-vous pas l'impression de malaise que produit d'ordinaire ce qui est discordant et
incomplet? Quand bien même la méchanceté, avec le don de pénétrer nos faiblesses, rencontrerait, pour les peindre, ces éclairs et ces vivacités de langage qui sont une portion de l'esprit, elle n'aurait point le charme et l'agrément sans lesquels il manque au véritable esprit quelque chose qui lui est essentiel et qu'il garde en effet toujours jusque dans ses moments de plus sombre amertume. Je ne le fais point plus doux qu'il n'est; je ne revendique point pour lui le privilège du désintéressement et de l'innocence parfaite; dans l'histoire de nos erreurs et de nos fautes, il a sa part, je ne la diminue point. Elle est moins grosse pourtant et moins lourde à porter que celle de sa bonne ennemie, la sottise, qu'il poursuit, depuis le commencement du monde, d'une colère si divertissante, et je dirais presque si inutile. Pourquoi, en effet, se le dissimuler? Il s'en faut que les avantages réels, dans cette lutte, soient toujours de son côté. Il avance peu; tandis qu'il s'agite, harcèle la sottise, la pique jusqu'au sang, elle reste là, massive et inébranlable; ses petites
victoires paraissent éclatantes uniquement parce qu'on voit combien c'est une chose dure de faire recaler, d'un seul pouce, cette masse pesante. C'est beaucoup pour lui d'empêcher qu'elle n'empiète trop sur l'étroit domaine qu'il se réserve; il la chasse, elle revient; il la tue, elle ressuscite sous une forme inattendue qui la rend d'abord méconnaissable et à l'abri de laquelle elle recommence ses usurpations. L'esprit a beau rire et se moquer. Que lui importe? Elle songe en elle-même que rira bien qui rira le dernier, — un proverbe qu'elle a peut-être inventé, — et qu'après tout ce n'est pas pour lui que sont les biens solides de la terre. Chacun sait que prudente et avisée dès le berceau, elle a conclu, il y a de cela trois ou quatre mille ans, une alliance durable avec la Fortune que les gens d'esprit appellent aveugle, probablement, je suppose, parce qu'ils la voient s'égarer de temps à autre jusque chez eux. Contente de cette amitié fructueuse, elle laisse l'esprit courir après la vaine gloire, qu'elle s'amuse quelquefois à lui ravir, qu'elle lui dis-
tribue ou qu'elle lui refuse à son gré; car elle se pique aussi de choses galantes, de belleslettres, de musique, de beaux-arts, et pour s'être mise bien avec la Fortune, elle ne s'est point brouillée avec la Renommée; on la voit, dans les journaux, qui fait la doctoresse et remontre à l'esprit comment il faut s'y prendre pour être spirituel. Lui, stupéfait, l'écoute, ne sait que croire, s'abîme dans sa modestie, et, pour peu qu'elle le pousse, se met à envier l'heureuse facilité dont elle débite ses discours et pose ses aphorismes. L'esprit jalouser la sottise! Est-ce assez pour lui de souffrances et d'humiliations I Et ne devrait-elle pas se tenir pour satisfaite! Elle ne l'est point cependant; il faut encore qu'elle persécute tout ce qui ne l'admire point assez et qu'elle écrase ce qui consent de guerre lasse à l'admirer. Eh! quoi, serait-ce donc elle et non l'esprit qui aurait la méchanceté en partage? Je ne veux pas prononcer entre les parties; je ne veux pas pousser plus loin le détail de cette guerre éternelle; mais si par un miracle la sottise s'amende, si
elle fait sur elle-même refFort le plus prodigieux que Ton puisse attendre d'elle, si elle se résigne jamais à n'être que sotte, ah! messieurs, je vous en conjure, pour notre sûreté à tous, ne lui ménageons pas la reconnaissance; ^ qu'elle ait tout de suite des autels!
Si vous voulez, messieurs, vous convaincre que l'esprit en ce monde a été plus souvent victime que bourreau, vous n'aurez qu'à étudier de près la vie de nos grands comiques, et à sonder les plaies secrètes que nous révèlent leurs œuvres. Pour ne citer que le plus illustre de tous, combien d'outrages n'a-t-il pas subis de son vivant et après sa mort même, tenu à part la société polie pour la profession qu'il avait embrassée pour mieux surprendre les secrets de son art, trompé et torturé dans son affection la plus chère, poursuivi par les rancunes pleines de fiel de ceux dont il démasquait la bassesse, réduit à se faire bouffon, lui, Alceste, pour attirer le public à ses chefs-d'œuvre, arrachant à force de sollicitations et de placets le droit d'être représenté, le droit d'avoir du
génie au grand jour, cl ne trouvant pour toute récompense, au bout d'une carrière si agitée et si remplie, que des funérailles insultées et « un peu de terre obtenue par prière »! Aussi, messieurs, aujourd'hui que lagrandeur de Louis XIY est de toute part si violemment contestée, aujourd'hui que le génie de Saint-Simon, fléau tardif, mais implacable, de son orgueil, a popularisé tant de révélations fâcheuses pour son caractère et son gouvernement, il garde un titre de gloire plus ferme peut-être que tous les autres, parce que les plus acharnés contre sa mémoire n'oseront le lui ravir, c'est de n'avoir pas, tant qu'il fut jeune, redouté l'esprit que Saint-Simon l'accusa, dans sa vieillesse, de haïr; c'est d'avoir défendu résolument Molière en mesurant la faveur dont il le comblait à la vivacité des attaques dirigées contre lui, et c'est aussi d'avoir laissé cet autre grand homme et cet autre honnête homme, l'émule de Molière dans la peinture des mœurs et la critique impitoyable delà société du xvii' siècle, le sage et triste La Bruyère, jouir en paix de
son indépendante solitude. Ceux-là même, parmi les successeurs de Molière, dont la destinée fut en apparence plus heureuse, n'ont acheté le génie comique et l'expérience amère qu'il suppose qu'au prix de bien des souffrances morales!
La comédie, toujours également vivante, change sans cesse de caractère; nos traditions scéniques se transforment, et le genre de spectacle qui plaisait le plus à nos pères court risque de nous laisser froids. Mais la haine vigoureuse de l'injustice, la pitié pour ceux qui souffrent des caprices de l'égoïsme et de Forgueil, ne vieillissent point; et nos grands comiques sont pleins de ces deux sentiments. C'est par là qu'ils durent plus longtemps que les genres où ils ont excellé, et qu'ils méritent encore de nous intéresser, quand bien même nous ne comprenons plus les mœurs qu'ils nous peignent.
Ils nous offriront à la lecture une autre
espèce d'intérêt qui nous échapperait au théâtre où nous songeons trop à chercher un divertissement, pour faire l'effort de nous instruire. Cet intérêt consistera dans l'étrangeté ■t même des mœurs qui sont le fonds de leurs ouvrages. Il s'est accompli parmi nous depuis deux siècles, non seulement dans la vie publique, mais encore dans la vie privée, une ^ suite de révolutions insensibles et cependant si ; profondes, que nous refusons parfois de nous ; reconnaître dans nos aïeux.
^ Les cent années que nous allons parcourir ensemble ont vu beaucoup de ces vicissitudes dans la manière de sentir; nos idées ont changé le cours de nos passions, et nos passions transformées ont à leur tour réagi, pour les modifier, sur le caractère de nos relations sociales et sur les habitudes de notre vie domestique. Nulle part nous ne saisirons mieux au vif cette transformation que sur la scène comique. Quand nous étudions l'histoire, l'éclat des évé-
nements politiques laisse notre vue obscurcie pour tout autre objet; ce n'est que par le rapprocbement laborieux de mille anecdotes diverses, par la recherche fatigante du détail, que nous parvenons à nous faire une idée, encore trop vague, de la vie intime d'un peuple. La tragédie nous fournit quelques lumières indirectes; mais de la façon qu'elle a été conçue en France, peignant les passions sous leurs traits les plus généraux, choisissant ses héros dans l'antiquité la plus reculée, et, alors même qu'elle ne se prive point de les faire parler à la moderne, réduite cependant par la nécessité de respecter son sujet à ne point souffrir une invasion trop manifeste et trop entière du moderne dans l'antique, vivant d'ailleurs par nature dans un monde de personnages et de sentiments idéaux, astreinte, à ce titre, à des traditions rigoureuses et à des vertus de convention que les dernières années du xvm^ siècle ont à peine osé atteindre, elle a bien pu recevoir l'empreinte du changement des idées de Corneille à Racine, de Racine à Voltaire et à
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J. Gliénier; elle ne nous laisse que malaisément démêler, au milieu des règles qui la contraignent, sous un langage et des sentiments d'exception, la réalité de la vie quotidienne. Au contraire, la comédie choisit immédiatement ses sujets dans le monde dont les passions s'agitent sous ses yeux. Ayant devant elle un champ plus vaste et plus libre, elle est obligée à moins de détours et de déguisements pour s'accommoder au goût de chaque époque, et l'époque s'y montre naïvement ce qu'elle est. Non qu'il faille s'imaginer que le théâtre soit
kun miroir et rien de plus, les mœurs de la scène celles de la ville, et que la fantaisie, même arbitraire, n'ait aucune part à la création des types comiques. Il est conforme à l'humeur de la comédie de grossir nos ridicules et même de nous en prêter d'invention pour exciter plus sûrement le rire. Sa liberté nous est un gage qu'elle saura tout peindre, mais non pas qu'elle s'interdira de rien défigurer. Aussi serait-ce traiter trop légèrement une société, de lui
dire : « Ton théâtre est plein de Scapins, de
Géronles, de Sganarelles et de Diafoirus; tu n'es toi-même qu'une bande de Diafoirus, de Sganarelles, de Gérontes et de Scapins, qui réalisent tous également la parfaite fourberie, l'imbécillité parfaite et le parfait pédantisme. » Mais ce n'est pas toutefois lui faire tort, de juger de la délicatesse de son sentiment moral par les mœurs qu'elle supporte au théâtre. Il sera curieux et profitable pour nous, messieurs, d'apprécier à cette mesure la société de l'ancien régime. Il sera curieux de voir comment on envisageait alors et comment on traitait le mariage , le pouvoir paternel , l'obéissance filiale, tout ce qui constitue la famille. Nos observations sur celte matière pourront d'autant plus aisément se varier que nos auteurs comiques ont enfermé dans un petit nombre de types semblables, sous des intrigues analogues et quelquefois sous la même donnée, des mœurs fort différentes. Au milieu de la multiplicité de leurs personnages, trois types persistent que Ton trouve dès l'origine dans Molière, que l'on retrouve encore dans Beau-
marchais, à la veille de 89, quand déjà les mouvements précurseurs de l'orage agitent Tair : le marquis, le bourgeois et le valet. Et pour ne prendre qu'un seul des trois, quelle distance de Scapin, dont les moindres gentillesses méritent la corde, à Figaro qui débute comme il peut, mais qui meurt en définitive honnête homme. Suivant au théâtre la trace et le contre-coup de la révolution qui se prépare dans l'Etat, nous verrons la bourgeoisie et le simple peuple s'y élever peu à peu à des rôles plus hauts et y faire chaque jour plus honnête figure; et, à mesure que leur considération s'accroîtra dans ce monde fictif, nous verrons s'y introduire plus de retenue, le sentiment de la dignité morale devenir plus vif et plus net. Le privilège est un arbre qui porte deux fruits amers : la violence et la fraude; et, s'il est bon, pour beaucoup de causes, qu'il y ait dans l'Etat une hiérarchie sagement mesurée, mais une hiérarchie sans dureté et sans morgue, trop d'intervalles infranchissables entre les différentes portions d'un même peuple
sont rarement utiles au bonheur de tous et à la sécurité de chacun. La Révolution française, que nous trouverons au terme de ces études, a produit, on ne saurait le nier, quelques résultats bizarres; elle a amené, entre autres, pour ne point sortir de l'histoire de nos travers, un déplacement de la vanité sociale, bien propre à dérouter et à confondre ceux qui se figurent qu'il suffît d'établir des principes pour tout corriger d'un coup. M. Jourdain, une de nos vieilles connaissances, s'est poussé dans le monde, et il veut qu'on s'en aperçoive, peu soucieux toutefois de passer pour gentilhomme, depuis qu'il est certain de tenir soigneusement enveloppée dans ses sacs la seule noblesse qui ne soit plus une chimère. Mais si l'on néglige les particularités pour s'attacher à ce qui est général, un fait tout à l'avantage de la nouvelle société sur l'ancienne frappe les yeux : il y a maintenant dans notre langage familier plus de bienséance; dans nos mœurs, plus de politesse véritable; dans notre vie de famille, des affections plus fortes, plus de pureté avec
moins de rigueur; dans notre conduite à l'égard des femmes, plus de respect, en compensation de moins de galanterie ; dans toutes les relations sociales enfin, plus de douceur et de sûreté. Il faudra le conclure de l'histoire de notre théâtre : c'est l'égalité qui civilise et l'égalité encore qui moralise.
N'allons pas trop loin cependant, messieurs; sachons nous retenir dans le panégyrique du présent et dans la critique du passé. Il est dangereux de trop louer en face les vivants qui sont assez enclins à se croire parfaits, et quand l'histoire ne devrait avoir pour les morts que des sévérités, les lettres, qui ne sont pas tenues d'être aussi rigoureuses justicières, les lettres seraient ingrates de ne point proclamer hautement leur faiblesse et leur sympathie quand même pour cette ancienne société française qui les a tant aimées, qui s'est enorgueillie d'elles comme de son ornement le plus beau, qui a souffert leurs attaques, qui a fait plus, qui y a applaudi. Disons-le à l'honneur des grands seigneurs d'autrefois; nous n'aurions eu sans
doute à leur place ni autant de patience à supporter les censures, ni autant de facilité à en reconnaître la justesse. L'esprit était alors une passion et un culte ; et qu'est-il aujourd'hui? C'était lui qui prêtait à tout cet air de bon goût dégagé, d'aisance, de sans-façon aimable, de liberté, qui donnait à la corruption même de l'ancienne société un charme que bientôt, peut-être, on cherchera vainement dans les vertus de la nouvelle.
L'homme de science et le bourgeois solide, montés en crédit depuis le Consulat, ont apporté parmi nous je ne sais quel sourd contentement de leur science, je ne sais quelle satisfaction intérieure de leur fortune honnêtement faite, qui menace, si nous n'y prenons garde, de nous ramener par des routes nouvelles au pédantisme d'avant Molière. Nos qualités sont des qualités laborieuses; elles ne cachent pas assez qu'elles n'ignorent point leur prix, et on peut observer que notre littérature, suivant la pente de notre caractère, se fait solennelle jusque dans le banal. Ne croyez pas, encore
une fois, messieurs, que je veuille vous prêcher la frivolité. Ce serait tout profit pour nous si nous étions devenus plus scrupuleux sur la probité, à la seule condition d'être moins petitsmaîtres. Mais il y avait jadis répandu sur tout un vernis brillant et léger qui s'efface et qui tenait pour beaucoup à l'amour désintéressé des lettres et au goût des choses de l'esprit, à présent si dédaignées. L'industrieux Figaro, dans son ressentiment contre ceux qui ne s'étaient donné que la peine de naître, a tout détruit; je regrette, messieurs, qu'il n'ait pas au moins sauvé du naufrage la grâce et les grandes manières d'Almaviva.