PROLOGUE
DE
UOMBRE DE MOLIÈRE
ORONTE, GLEANTE.
ORONTE
Point, vous dis-je? Cest une raillerie qu'on vous a fait de moy.
CLEANTE.
Je vous dis que je suis seur de la chose.
ORONTE
C'est quelqu'un qui a voulu se divertir à mes dépens, vous dis-je.
CLEANTE.
Ah! que vous êtes réservé!
ORONTE
Mais que vous êtes folâtre avec vostre comédie ! C'est bien à moy à entreprendre
— sodé ces ouvrages : non, non, Cleante, je me connois, et si parmi mes amis je me laisse aller à produire quelque épigramme, quelque madrigal, ou de semblables bagatelles, croyez que cela ne m'a point donné assez bonne opinion de moy pour entreprendre un ouvrage que Ton puisse appeler comédie. Cest un pas, à la vérité, que presque tous les gens franchissent aisément, et il semble qu'il suffise d'avoir fait à plusieurs reprises une certaine quantité de médiocres ou de méchans vers, pour se donner avec beaucoup d'impunité le nom d'auteur ; et sous ce titre, on hazarde librement un assemblage de caractères bien ou mal fondez, d'incidens amenez à force, et de galimatias redoublez, que l'on baptise effrontément du nom de comédie. Voilà par où plusieurs honnestes gens ont échoué dans le monde ; et sur leur exemple, je ne hasarderay point, mon cher Cleante, de perdre un peu d'estime que d'autres talens que la poésie m'ont acquise. Quand on peut faire quelque chose de mieux qu'une méchante pièce, on ne doit point travailler à cet ouvrage; et quoy qu'ion entreprenne, si l'on ne peut y réussir parfaitetement, il vaudroît encore mieux ne rien faire du tout*
CLEANTE.
Je VOUS trouve admirable, Oronte, avec ous ces justes et beaux raisonnemens !
vlais ce qui m'en plaît le plus, c'est de vous ^oir si bien condamner aux autres une denangeaison dont vous n^avez pu vous déendre. Ouy, morbleu, je vous dis que vous vez fait une comédie,
ORONTÊ.
Moy ?
CLEANTE.
Vous Tavez donnée à étudier déjà.
ORONTE
Encore.
CLEANTE.
Cest une petite pièce en prose.
ORONTE
Bon.
CLEANTE.
Et les comédiens qui la représenteront ont cachez là haut dans vostre chambre, »our la répéter aujourd'huy. Là, rougissez
présent qu'on vous met le doigt sur la iece. Hé?
ORONTE
Gomment avez-vous sceu cela?
CLEANTE.
Ah! comment je l'ay sceu? Que me don nerez-vous, et je vous le diray ?
ORONTE
Hé, de grâce, dites moy qui m*auroit pu trahir ? G^est une chose que je n'ay confiée qu'à mon frère et à ma femme,
CLEANTE.
Socrate se repentit d'avoir dit son secret à la sienne : mais ce n*est point de la vostre dont j'ay appris cecy; et pour vous tirer d'inquiétude, sçachez que le hazard et vostre peu de soin, m'ont appris que vous aviez fait une comédie. Vous connoissez vostre écriture apparemment, puisque je la connois aussi. Tenez : L'OMBRE DE MOLIERE , petite comédie en prose. Eh ?
ORONTE
Ah ! Gleantel je vous l'avoue, puisque vous le sçavez : je m'y suis laissé aller ; il est vray, vous tenez mon ouvrage. C'est une petite pièce de ma façon, et vous êtes trop de mes amis, pour ne vous le pas dire.
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CLEANTE.
Ah ! je vous suis trop obligé vrayment, ît vous m'avez confié ce secret de trop bonne yrace pour ne pas vous en pas témoigner na reconnoissance.
ORONTE
Que vous estes fou ! Donnez donc. Cest me bagatelle que je n'ay pas jugé digne l'entrer dans vostre confidence ; et pour ^ous le dire franchement, c'est l'effet de [uelques heures de mélancolie qui m'ont ait griffonner ce petit ouvrage. Vous sçavez [ue j'estimois Molière, et cette pièce n'est utre chose qu'un monument de mon amitié ue je consacre à sa mémoire. La manière ont il paroît dans ma comédie, le repreente naturellement comme il étoit, c'est-
dire, comme le censeur de toutes les hoses déraisonnables, blâmant les sottises, ignorance, et les vices de son siècle.
CLEANTE.
Il est vray qu'il a heureusement joué Dutes sortes de matières, et son théâtre ous a servi long-temps d'une divertissante t profitable école.
ORONTE
Il estoit dans son particulier ce qu'il paroissoit dans la morale de ses pièces, honnête, judicieux, humain, franc, généreux ; et même malgré ce qu'en ont crû quelques esprits mal faits, il tenoit un si juste milieu dans de certaines matières, qu'il s'éloignoit aussi sagement de l'excès, qu'il sçavoit se garder d'une dangereuse médiocrité. Mais la chaleur de nostre ancienne amitié m'emporte, et je m'aperçois qu'insensiblement je ferois son panégyrique, au lieu de vous demander quartier. J'ay plus besoin de grâce que sa mémoire de louange : c'est pourquoy cher Cleante, je vous redemande ma pièce Mais puisque vous estes icy, honorez-la d( vostre attention, et ne la regardez, je vouî prie, que comme une chose que j'ay dédiée à la seule mémoire de mon ami.
CLEANTE.
Allez, Oronte, quelque chose que ce soit le seul sentiment qui vous l'a fait entre prendre, vous doit assurer de la réussite di vostre ouvrage, et rien n'est plus honnest à vous, que de montrer au public ave
quelle justice vous estimiez un si grand homme.
ORONTE
Ne me faites pas rougir davantage, iCleante, et venez seulement donner vostre avis sur nostre répétition.
Fin du prologue.
^R ^fi ^^