‹ Molière jugé par ses contemporainsChapitre 11 sur 34 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Le Théâtre s'omre par DEUX OMBRES, qui, en dansant, apportent chacune un morceau de tout ce qui peut former un tribunal; et après l'avoir dressé, elles se disputent un balay pour nettoyer ce lieu oii Pluton se doit venir rendre bientost.

PREMIERE OMBRE

Donne, donne-moy ce balay.

DEUXIEME OMBRE

Je n'en feray rien, c'est à moy à balayer icy : Pluton y va venir, et je veux que tout soit net et propre comme il faut.

PREMIERE OMBRE

Ouy, mais je te dispute cet honneur :

cela m'appartient mieux qu'à toy.

DEUXIEME OMBRÉ

Et par quelle raison ?

PREMIERE OMBRE

Par la raison que quand j'étois en Pautre monde, je me suis si bien acquitté de mon employ, que je mérite bien en celuy-cy l'honneur de Texercer encore.

DEUXIEME OMBRE

Et quel mérite avois-tu plus que moy en l'autre monde ? N'étions-nous pas laquais tous deux?

PREMIERE OMBRE

Ouy, mais il y a laquais et laquais.

DEUXIEME OMBRE

Et qu'as-tu à me reprocher ? N'ay-je pas fidellement servi tous les maîtres à qui j^ay été?

PREMIERE OMBRE

Ay-je manqué en rien, moy, à tout ce que les miens m'ont commandé? Et quand je servois, par exemple, cet illustre et fameux

tailleur, m'a-t-on jamais veu luy friponner la moindre guenille des choses qu'il déroboit?

DEUXIEME OMBRE

Et quand je servois, moy, mon petit grison de procureur, m*a-t-on jamais veu abuser des secrets qu'il me confioit, ny révéler aucune des friponneries qu'il faisoit à ses parties ?

PREMIERE OMBRE

M'a-t-on veu manquer jamais à la fidélité que j'ay due à une maistresse coquette que je servois, ny avertir son mary que je portois tous les jours des billets doux à ses galans ?

DEUXIEME OMBRE

Et durant les quatre années que j'ay servy ce fameux empirique, m'a-t-on jamais ouy dire le moindre mot des poisons qu'il composoit, et de toutes les vies qu'il vendoit par ce moyen au plus offrant et dernier enchérisseur?

PREMIERE OMBRE

Tout beau ; le secret de faire mourir les gens a quelque rapport avec la médecine, et nous ne serions pas bien venus à enfiler

ce discours. Nous nous échaperions peutestre à parler contre les médecins en parlant des morts. Tu sçais que ces Messieurs sont un peu vindicatifs, et que depuis quelque temps sur tout, nous en avons icy qui ne preschent que la vengeance de ceux qui n'ont pas voulu mourir par leur mains. Et s'il arrive que nostre grand Pluton leur accorde quelque empire en ces lieux, comme ils le prétendent, ils pourroient bien étendre leur colère jusques sur nous, pour n'avoir pas parlé d'eux avec tout le respect qu'ils attendent. C'est pourquoy nous ferons mieux de nous taire.

DEUXIEME OMBRÉ

A propos, c'est donc pour ces Messieurs que la Fête se fait, et que nous venons tout préparer icy ?

PREMIERE OMBRE

Je ne sçay si c'est pour d'autres, ou pour eux; mais je sçay bien que Pluton s'y doit rendre bientost pour juger une grande affaire. C'est pourquoy, si tu m'en crois, au lieu de quereller, et de disputer de nos avantages, nous prendrons chacun un balay, et nous nettoyerons ensemble pour avoir

plutost fait. Aussi bien je voy trop d'ordure icy pour un seul balayeur.

DEUXIEME OMBRE

Tu as raison; mais j'entens du bruit : seroit-ce déjà Pluton ?

PREMIERE OMBRE

Attens : non, non ce n'est pas luy encore : c'est Caron avec le Génie du poëte Doucet ( i ). Je crois qu'ils n'auront jamais finy leur querelle.

DEUXIEME OMBRE

A qui en a Caron aussi de tourmenter incessament ce pauvre Génie ?

PREMIERE OMBRE

Il faut bien qu'il luy ait fait quelque chose.

(i) Type populaire de niais, formé sur l'original du paysan Jean Doucet, dont les naïvetés avaient amusé Louis XIII. Voir Tallemant des Réaux, éd. P. Paris, t. VU.

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