‹ Molière jugé par ses contemporainsChapitre 19 sur 34 · NICOLE, PLUTON, MOLIERE, MINOS, RADAMANTE, CARON · texte numérisé non relu

NICOLE, PLUTON, MOLIERE, MINOS, RADAMANTE, CARON

MOLIERE

Ah ! c*est Nicole.

NICOLE, riant à gorge déployée.

Hé, ouy, c'est moy. Quand j'ay appris que vous étiez icy, par ma figue, ay-je dit en moy-même, il faut que j'aille voir ce pauvre homme qui m'a tant fait rire en l'autre monde.

MOLIERF.

Tu es donc bien aise d'estre en celuy-cy, Nicole, puisque tu ris si fort ?

NICOLE

C'est que vous m'avez appris à me mocquer de tout ; et puis, franchement, je ne suis pas trop faschée d'être icy, et je ne trouve point que la mort soit si dégoustante que l'on se l'imagine.

PLUTON

Et d'où vient que tu t'accommodes si aisé-

ment d'une chose que les hommes trouvent si peu aimable ?

NICOLE

Cest que je ne me souciois gueres de vivre.

PLUTON

Quoy ! tu n'étois pas bien aise de voir la lumière ?

NICOLE

Non, car je ne faisois tous les jours que la même chose, dormir, boire et manger ; et il me semble que le plaisir de la vie est de changer quelquefois. A cette heure, voulez-vous que je vous dise ? il y a une certaine égalité parmi les morts qui ne me déplaît pas. Je ne vois personne icy qui soit plus grand seigneur Pun que Tautre, et j'ay pensé étouffer de rire, quand j'ay rencontré en venant mille sortes de gens qui se desesperoient. Un riche banquier, pâle et maigre, qui endévoit de s'estre laissé mourir de faim; un amoureux qui s'étoit tué pour une maistresse qui ne Paimoit point ; un alchimiste qui enrageoit d'avoir passé sa vie en fumée ; mais entr'autres choses, des dames qui pleuroient de me voir assise auprès d'elles. D'autres qui s'affligeoient de

n'avoir plus de toilettes, de miroirs, et de petites boëtes. Il n'y a rien de plus plaisant que de les voir sans rouge, sans mouches, et sans cheveux, avec leur grand front chauve, leurs yeux creusez, et leurs joues décharnées ; vous les prendriez pour des Caresme-prenans. Enfin la plus belle et la plus laide se ressemblent comme deux gouttes d'eau.

PLUTON

Il n'est pas question de cela. Qu'avez-vous à dire contre l'accusé ?

NICOLE

Moy ? Par ma figue, je n'ay rien à dire contre luy, c'est une bonne ombre; et tenez, Monsieur Pluton, c'est peut-estre la meilleure pièce de vostre sac.

PLUTON

Que voulez-vous donc ?

I NICOLE, riant.

Monsieur, je viens vous prier....

PLUTON

De quoy ?

NICOLE, riant.

Je viens vous prier, Monsieur

Et là, dites-donc ?

NICOLE, riant toujours.

Je viens vous prier. Monsieur... de me... laisser... de me laisser... de me laisser...

PLUTON, la contrefaisant.

Et moy, ma mie, je vous prie de nous laisser... de nous laisser... de nous laisser... de nous laisser en repos, s'il vous plaist.

NICOLE, éclatant de rire.

Monsieur, je vous prie... s'il vous plaist... de m^accorder le plaisir... le plaisir de rire tout mon saoul, de vous, et de vostre royaume.

PLUTON

Ostez-moy cette impudente. Qu'est-ce encore ? Je n'en veux plus entendre. Qu'on me laisse en repos; l'audience est finie, et je vais prononcer.

CARON

Hé, c'est l'ombre de Pourceaugnac, ce brave Limousin ; elle n'a qu'un mot à vous dire.

PLUTON

Hé bien, qu'il entre ! Ah ! quelle peine ! Ne sera-ce jamais fait

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