‹ Molière jugé par ses contemporainsChapitre 20 sur 34 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

POURCEAUGNAC, PLUTON, MOLIERE, MINOS, RADAMANTE, GARON.

POURCEAUGNAC

Grand Roy des morts, vous me voyez icy député de la part de tous les Limousins trépassez, qui vous demandent qu'il leur soit permis d'ajourner cette ombre leur partie par devant vous, à trois jours, pour se voir condamner à réparation d'honneur envers les Pourceaugnacs passez, presens et futurs, tant des affronts receus^ que de ceux qu'ils recevront. A quoy je conclus.

PLUTON, à Molière.

Répondez.

MOLIERE

Hé, Monsieur de Pourceaugnac,quel sujet avez-vous de vous plaindre de moy ? Si vous preniez bien les choses, ne me loueriez-vous pas, au lieu de me blasmer, d'avoir rendu votre nom aussi célèbre que j'ay fait? Car, dites-moy un peu, ne vous ay-je pas déterré du fond du Limousin, et à force de tour-

menter ma cervelle, ne vous ay-je pas amené dans la plus illustre cour du monde? Raisonnons un peu de bonne foy, ne m'avez-vous pas quelque obligation de vous avoir fait faire un si beau voyage ?

POURCEAUGNAC

Hé... ouy.

MOLIERE

N^est-ce pas moy qui vous ay fait connoistre ?

POURCEAUGNAC

D'accord.

MOLIERE

Ne vous a-t-on pas veu avec beaucoup de plaisir ?

POURCEAUGNAC

Cela est vray, car chacun rioit dès qu'on me voyoit.

MOLIERE

Vous a-t-on jamais banni des lieux publics ?

POURCEAUGNAC

Au contraire, on y donnoit de l'argent pour me voir.

MOLIERE

Et enfin n'ay-je pas rendu vostre nom immortel par tout vostre royaume?

POURCEAUGNAC

Et comment immortel ?

MOLIERE

Comment ? Et dès qu'il arrive en France quelqu'un qui ait tant soit peu de votre air, de vos gentillesses, et de vos petites façons de faire, fust-ce un prince, ne dit-on pas : Voilà un vray Pourceaugnac ? Et n'est-ce pas un honneur considérable pour vous et pour vostre province, que vostre nom quelquefois puisse servir d'une qualité aux gens de la plus haute naissance ?

POURCEAUGNAC

Il a quelque raison au fonds.

MOLIERE

Hé, prenons toujours les choses du bon côté ; n'allons point envenimer les intentions, et croyons tout à nostre avantage : je n'ay jamais rien fait qu'à vostre honneur et gloire, et serois bien fâché. Monsieur de Pourceaugnac, que les choses eussent tourné autrement.

POURCEAUGNAC

Ma foy, après tout, je pense en effet que j'ay tort de m'estre fâché contre luy. Qui

diantre sont les sottes ombres aussi qui s'avisent de me mettre des fariboles dans la teste? Allez, vous estes des bestes : Monsieur est une honneste ombre, qui a pris la peine de me faire connoistre, et vous ne sçavez pas prendre les choses du bon côté. Monsieur, je suis fasché de tout cecy, et je vous demande pardon pour les ombres de Limoge. Je suis vostre valet, tout à vous, vostre serviteur et vostre ami. Je vais chercher mon cousin Tassesseur, et mon neveu le chanoine, afin que nous beuvions ensemble quelques verres d'oubli, pour ne nous plus souvenir du passé.

MOLIERE

Adieu, Monsieur de Pourceaugnac.

PLUTON

Messieurs, il est tard, et je vais lever siège.

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