PREMIER MEDECIN
Grand monarque des morts, vous voyez icy la fleur de vos plus fîdelles pensionnaires.
DEUXIEME MEDECIN, bredouillant.
Jamais nous n'avons laissé échapper la
moindre occasion de vous donner des marques de nostre obéissance et fidélité.
PLUTON
J'en suis persuadé. Uopium, l'émetique, et la saignée m'ont rendu témoignage que vous m'avez fidellement servi.
TROISIEME MEDECIN
Nous avons fait notre devoir.
PLUTON
Beaucoup de gens sont venus icy de vostre part, qui m'en ont asseuré.
QUATRIEME MEDECIN
C'est avec plaisir que l'on sert un si grand monarque.
PLUTON
Je vous suis obligé, et j'ay bien de la joye de vous voir. Ce n'est pas que vous ne m'eussiez esté encore un peu nécessaires là-haut, et j'ay eu quelque chagrin quand les Parques m'ont dit que vous veniez icy mais je m'en sms néanmoins consolé lorsque j'ay appris que vous aviez laissé de grands enfans qui sçavoient assez bien leur métier, et que même il estoit déjà venu icy quelques morts de leurs amis, qui en
avoient fait une expérience fort raisonnable. Mais que souhaitez-vous de moy ?
TROISIEME MEDECIN
Nous venons vous demander justice d'un téméraire qui prétend traiter la médecine d'imposture et de charlatanerie.
PLUTON
Cest donc quelqu'un qui la connoist.
QUATRIEME MEDECIN
C'est une rage sans fondement, une simple avidité de tout satiriser, et une animosité envenimée par la seule envie d'écrire, et de former des cabales contre nous.
MOLIERE, à part.
Je vous confondray dans peu, superbes imposteurs.
TROISIEME MEDECIN
Il s'est mesme déjà glissé jusques dans ces lieux une médisance secrette qui nous regarde. Tous les morts semblent se liguer contre nous ; il leur échappe des satyres piquantes, et des injures calomnieuses contre les médecins ; et nous venons icy, grand monarque, vous remontrer humblement, de la part de nostre illustre corps.
de quelle importance il est pour Taccroissement de vostre empire, que vous réprimiez Paudace et Tinsolence de tous ces morts.
PLUTON
On apprendra à vivre à ces morts-là.
Pentens et je prétens qu'on vous regarde comme les plus fermes appuis de mon Etat. Mais qui sont ces morts-là qui ont l'impudence d'aller gaster votre métier ? Nommez, nommez-les moi; j'en veux faire un bon exemple.
QUATRIEME MEDECIN
C'est un nombre infini de petits esprits qui se sont laissez emporter au torrent, et qui n'ont poussé leurs plaintes que comme les échos qui répètent les peines des autres sans les avoir senties. Mais c'est à l'autheur de nos maux que nous en voulons ; c'est à celuy qui, comme un nouveau Caton, s'est venu déchaisner contre nous, et qui, après le mépris évident qu'il a fait de nostre illustre corps, a poussé son audace encore jusqu'à nous tourner en ridicule, en nous rendant la fable et la risée du public. C'est cette ombre, en un mot, cet insolent fléau de nostre faculté, dont nous vous demandons une vengeance authentique.
PLUTON, à Molière.
Répondez.
MOLIERE
C'est donc à moy à qui vous en voulez, Messieurs ? Vous demandez vengeance du mépris que j'ay fait de vostre illustre corps; je vous ay tournez en ridicule ; je vous ay rendus la fable et la risée du public. Hé bien, il faut répondre et tracer plus naturellement vos traits, afin de vous bien faire connoistre. Pluton, je jure icy par le respect que je te dois, que ce n'est point contre ce grand art de la médecine que je prétens me déchaisner; j'en adore l'étude, j'en révère la judicieuse pratique : mais j'en abhorre et déteste le pernicieux et méchant usage qu'en font par leur négligence des fourbes ignorans, et que la seule robe fait appeler médecins ; et ce n'est qu'à ceux qui abusent de ce nom que je vais répondre.
PLUTON
Ah ! voicy une conversation raisonnable, celle-cy.
MOLIERE
Imposteurs, qui peut mieux prouver vostre Ignorance, et l'incertitude de vos projets, que
vos contrarietez perpétuelles ? Vous trouvezvous jamais d'accord ensemble ? et jusqu^à vos moindres ordonnances, a-t-on jamais veu un médecin suivre celle de Fautre sans y ajouter ou diminuer quelque chose? Quant à leurs opinions, elles sont encore plus différentes que leurs pratiques. Les uns disent que la cause des maux est dans les humeurs ; les autres dans le sang. Quelquesuns, par un pompeux galimatias, Pimputent aux atomes invisibles qui entrent dans les pores. Geluy-cy soustient que les maladies viennent du défaut des forces corporelles : celuy-là, qu^elles procèdent de Pinégalité des élémens du corps, et de la qualité de Tair que nous respirons, ou de Pabondance, crudité et corruption de nos alimens. Ah 1 que cette diversité d'opinions marque bien Pignorance des médecins ; mais encore plus la foiblesse ou la témérité des malades qui s'abandonnent aux agitations de tant de vents contraires !
PLUTON, aux médecins.
Messieurs, hé?
MOLIERE
Ce qu'ils ont de plus unanime dans leur école, et où ils s'entendent le mieux, c'est
que tous tant qu'ils sont nous asseurent que dans la composition d'une médecine une chose purge le cerveau, celle-cy échauffe l'estomac, celle-là rafraischit le foye; et font partir un breuvage à bride abbatue, comme si dans ce mélange chaque remède portoit son étiquette, et que tous n'allassent pas ensemble séjourner au mesme lieu. Il faut que ces Messieurs soient bien asseurez de Pobéissance et de la sagesse de leurs drogues : car enfin si par mégarde Pune alloit prendre le chemin de l'autre, et que la partie qui doit être échauffée vînt par méprise à être refroidie, voyez un peu où le pauvre malade en seroit !
Messieurs, hé?
MOLIERE
Mais quoy ! Ces imposteurs abusant de Poccasion, usurpent effrontément une autorité tyrannique sur de pauvres âmes affoiblies et abbatues par le mal, et par la crainte de la mort. Ils prennent si bien leur avantage de nos foiblesses, que de nostre aveu mesme, dans ce dangereux moment, ils bazardent effrontément, aux dépens de nos vies, toutes les épreuves que leur sug-
gèrent leurs ambitieuses imaginations. Les scélérats osent tout tenter, sur cette confiance que le soleil éclairera leurs succez, et que la terre couvrira leurs fautes.
PLUTON
Messieurs, hé ?
MOLIERE
Il me souvient icy, avec quelque douleur, de la foiblesse d'un de mes amis, qui s'étoit sottement confié, par leurs noires séductions, à l'expérience d'un remède. Deux heures après l'avoir pris, le médecin qui Tavoit ordonné luy en vint demander l'effet, et comme il s'en étoit trouvé. J'ay fort sué, luy répondit le malade. Cela est bon, dit le médecin. Trois heures ensuite il luy vint demander comment il s*estoit porté depuis. J'ay senti, dit le patient, un froid extrême, et j'ay fort tremblé. Cela est bon, suivit le charlatan. Et sur le soir, pour la troisième fois, il revint s'informer encore de l'état où il se trouvoit. Je me sens, dit le malade, enfler par tout comme d'hydropisie. Tout cela est bien, répondit le bourreau. Le lendemain, j'allay voir ce pauvre malade, et luy ayant demandé en quel état il estoit : Hélas ! mon cher amy, dit-il en
rendant le dernier soupir, à force d'estre bien, je sens que je me meurs. Ah ! m'écriay-je alors, tout percé de douleur, qu'heureux sont les animaux que la simple nature sçait guérir sans le secours de leurs consultations. Que Testre brutal seroit à souhaiter quand on devient malade! mais aussi qu'il seroit à craindre, s'il se trouvoit autant de médecins parmy les bestes, que de bestes parmy les médecins !
PLUTON
Messieurs ?
MOLIERE
Qu'ils se plaignent maintenant de moy, et que ton équité, Grand Monarque, paroisse dans tes jugemens.