CARON, LES OMBRES, PLUTON, RADAMANTE, MINOS, MOLIERE
CARON
Oh ! je n'y puis plus tenir. Depuis que je
conduis la barque, je n'ay jamais tant veu de morts pour un jour ; et si vous n'y venez donner ordre, je ne sçay pas ce que nous €n ferons.
PLUTON
Comment ? Nous avons donc bien des gens?
CARON
Tout crevé à la porte.
PLUTON
Puisque nous avons tant de morts icybas, il faut qu'il y ait encore bien des médecins là-haut. Mais qu'ils attendent à un autre jour ; je ne juge d'aujourd'huy, et voicy ma dernière sentence. Retirez -vous un peu, que je prenne les opinions. Minos, qu'en dis-tu ?
MINOS
Moy ? Que cette ombre est de bon sens, et qu'elle mérite bien quelque jugement avantageux.
RADAMANTE.
Il n'y a qu'honneur à juger en sa faveur.
PLUTON
J'en demeure d'accord ; mais aussi les
obligations que nous avons à ces Messieurs m'embarrassent ; et je crois qu'un arbitrage conviendroit mieux à cette affaire, qu'un jugement dans les formes. Ne trouvez-vous point à propos de leur proposer un accommodement ?
MINOS
Hé ! oui dà ; car il est vray que nous avons quelques mesures à garder avec la Faculté.
RADAMANTE.
Je suis de cet avis.
PLUTON
Je m'en vais leur parler. Çà, Messieurs, qu'est-ce? n'y a-t-il pas moyen de vous rapatrier ? Je vois de part et d'autre que les raisons peuvent subsister : d'accord, mais à les bien peser, entre nous, la balance penchera de son costé; et sans l'alliance jurée entre nous, franchement, Messieurs, vous seriez tondus. C'est pourquoy, si vous m'en croyez, taschez de vous accommoder ensemble ; et pour faciliter l'affaire, j*aime mieux relascher de mes intérêts, et consentir que vous m'envoyiez quelques millions de morts moins qu'à l'ordinaire.
LES MEDECINS
Quoy! Nostre ennemy juré? Non, non...
PLUTON
Ho, ho, Messieurs, si vous n'êtes contens, prenez des cartes ; j'y perds plus que vous, et si je ne me plains pas.
LES MEDECINS
Quoy, Pluton !...
PLUTON
Quoy ! vos ombres téméraires m'osent répliquer, moy qui puis vous faire évanouir d'un souffle seulement ?
LES MEDECINS
Nous demandons justice, justice!
PLUTON
Encore? Ah! je m'en vais souffler. Fu, fu!
Mais il est temps de prononcer
En quel endroit je dois placer
Ton ombre avec que ta mémoire.
Que la Postérité Ven choisisse le lieu ;
Et tandis ^qu'elle ira travailler à ta gloire.
Entre TÉRENCE et PLAUTE occupe le milieu.
{On fait un carillon avec des cloches qui s'accordent avec les violons)
CARON
Messieurs, Pluton se va coucher, son bonnet de nuit l'attend. Vous avez ouï h retraite, bon soir.