‹ Molière jugé par ses contemporainsChapitre 31 sur 34 · POQUELIN DE MOLIERE · texte numérisé non relu

POQUELIN DE MOLIERE

Molière naquit avec une telle inclination pour la comédie, qu'il ne fut pas possible de Tempescher de se faire comédien. A peine eut-il achevé ses études, où il réussit parfaitement, qu'il se joignit avec plusieurs jeunes gens de son âge et de son goust, et prit la résolution de former une troupe de Comédiens, pour aller dans les provinces jouer la comédie. Son père, bon bourgeois de Paris et Tapissier du Roy, fâché du party que son fils avoit pris , le fit solliciter par tout ce qu'il avoit d'amis de quitter

cette pensée, promettant, s'il vouloit revenir chez lui, de lui acheter une charge telle qu'il la souhaiteroit, pourvu qu'elle n'excedast pas ses forces. Ni les prières, ni les remontrances de ses amis, soutenues de ces promesses, ne purent rien sur son esprit. Ce bon père lui envoya ensuite le maistre chez qui il l'avoit mis en pension pendant les premières années de ses estudes, espérant que par l'autorité que ce maistre avoit eue sur lui pendant ces temps-là, il pourroit le ramener à son devoir. Mais bien loin que le maistre lui persuadast de quitter la profession de comédien, le jeune Molière lui persuada d'embrasser la même profession, et d'être le Docteur de leur comédie ; lui ayant représenté que le peu de latin qu'il sçavoit le rendroit capable d'en bien faire le personnage, et que la vie qu'ils meneroient seroit plus agréable que celle d'un homme qui tient des pensionnaires (i).

(1) Ce premier maître de Molière seroit Georges

Sa trouppe estant formée, il alla jouer à Rouen, et de là à Lyon, où ayant plû au Prince de Conty, qui jeune alors, et non encore dans les sentiments de pieté qui l'ont porté à écrire si solidement, et si chrétiennement contre la Comédie, les prit pour ses comédiens, et leur donna des appointemens. De là ils vinrent à Paris, où ils jouèrent devant le Roy et toute la Cour. Il est vray que la trouppe ne réussit pas cette première fois; mais Molière fit un compliment au Roy, si spirituel, si délicat et si bien tourné, et jolia si bien son rôle dans la petite comédie qu'il donna ensuite de la grande, qu'il emporta tous les suffrages, et obtint la permission de jolier à Paris. Il satisfit fort le public, sur tout par les pièces de sa composition, qui estant d'un

Pinel, qui fut en effet l'un des fondateurs de l'Illustre Théâtre. 11 se sépara de la troupe dès 1645 ; mais on le retrouve à Lyon quatre ans plus tard, dans une troupe rivale de celle de Molière, dirigée par Sabran Mitarat, dit La Source ; son nom de théâtre était La Couture.

genre tout nouveau, attirèrent une grande affluence de spectateurs.

Jusques-là il y avoit eu de Tesprit et de la plaisanterie dans nos comédies; mais il y ajousta une grande naïveté, avec des images si vives des mœurs de son siècle, et des caractères si bien marquez, que les représentations sembloient moins être des comédies que la vérité mesme; chacun s'y reconnoissoit, et plus encore son voisin, dont on est plus aise de voir les défauts que les siens propres. On y prit un plaisir singulier; et mesme on peut dire qu'elles furent d'une grande utilité pour bien des gens.

Molière avoit remarqué que les François avoient deux défauts bien considérables : Tun, que presque tous les jeunes gens avoient du dégoust pour la profession de leurs pères, et que ceux qui n'étoient que bourgeois vouloient vivre en gentilshommes, et ne rien faire; ce qui ne manque point de les ruiner en peu de temps ; et Tautre^ que les femmes avoient une violente inclination à deve-

nir, ou du moins à paroistre sçavantes; ce qui ne s'accorde point avec Tesprit du ménage, si nécessaire pour conserver le bien dans les familles. Il s'attacha à jetter du ridicule sur ces deux vices; ce qui a eu un effet beaucoup au-delà de tout ce qu'on pouvoit en espérer. Il composa deux pièces contre le premier de ces desordres, dont Tune est intitulée.

Le Bourgeois Gentilhomme , et l'autre, Le Marquis de Pourceaugnac. Il y a apparence que les jeunes gens en profitèrent; du moins s'apperçût-on que les airs outrez de cavalier qu'ils se donnoient diminuèrent à vûë d'œil. Contre le défaut qui regarde les femmes, il fit aussi deux comédies, l'une intitulée, Les Précieuses ridicules; et l'autre. Les Femmes sçavantes. Ces comédies firent tant de honte aux dames qui se piquoient trop de bel esprit, que toute la nation des Pretieuses s'éteignit en moins de quinze jours ; ou du moins elles se déguisèrent si bien làdessus, qu'on n'en trouva plus ni à la Cour, ni à la Ville ; et même depuis ce

temps-là elles ont été plus en garde contre la réputation de sçavantes et de pretieuses, que contre celles de galantes et de déréglées.

Il fit aussi deux comédies contre les hypocrites, et les faux dévots; sçavoir, Le Festin de Pierre, Pièce imitée sur celle des Italiens du mesme nom ; et Le Tartuffe, de son invention. Cette Pièce lui fit des affaires, parce qu'on en faisoit des applications à des personnes de grande considération ; et aussi parce qu'on prétendit que la vertu et le vice en cette matière se prenant aisément Tun pour l'autre, le ridicule touchoit presqu'également sur tous les deux, et donnoit lieu de se moquer des personnes de pieté, et de leurs remontrances. Cependant après quelques obstacles, qui furent levez aussi-tost, il eut permission entière de la jouer publiquement.

Il attaqua encore les mauvais medecms par deux pièces fort comiques, dont Tune est, Le Médecin malgré luy; et Tautre, Le Malade imaginaire. On peut

dire qu'il se méprit un peu dans cette dernière pièce, et qu'il ne se contint pas dans les bornes du pouvoir de la Comédie; car au lieu de se contenter de blâmer les mauvais médecins, il attaqua la médecine en elle-même, la traita de science frivole, et posa pour principe, qu'il est ridicule à un homme d'en vouloir guérir un autre. La comédie s'est toujours mocquée des rodomons et de leurs rodomontades ; mais jamais elle n'a raillé ni les vrais braves ni la vraie bravoure : elle s'est réjouie des pedans et de la pédanterie; mais elle n'a jamais blâmé ni les sçavans, ni les sciences. Suivant cette règle, il n'a pu trop maltraiter les charlatans, et les ignorans médecins; mais ildevoit en demeurer-là^ et ne pas tourner en ridicule les bons médecins, que l'Ecriture même nous enjoint d'honorer. Quoy qu'il en soit, depuis les anciens poètes Grecs et Latins qu'il a égalez, et peut-être surpassez dans le comique, aucun autre n'a eu tant de talent ni de réputation.

Il mourut le 23. Février de Tannée 1673. âgé de 52 ou 53 ans. Il a ramassé en luy seul tous les talens nécessaires à un comédien. Il a été si excellent acteur pour le comique, quoique tres-mediocre pour le sérieux, qu'il n'a pu être imité que tres-imparfaitement par ceux qui ont joiié son rôle après sa mort. Il a aussi entendu admirablement les habits des acteurs, en leur donnant leur véritable caractère; et il a eu encore le don de leur distribuer si bien les personnages, et de les instruire ensuite si parfaitement, qu'ils sembloient moins des acteurs de comédie, que les vrayes personnes qu'ils representoient.

mi^^^mt^i^mt^^mm

Page 1