‹ Molière jugé par ses contemporainsChapitre 30 sur 34 · M. DE MOLIERE · texte numérisé non relu

M. DE MOLIERE

Jean Baptiste Pocquelin.) Parisien, mort en Comédien, vers l'an 1673. Poëte françois.

Monsieur de Molière est un des plus dangereux ennemis que le Siècle ou le Monde ait suscité à l'Eglise de Jesus- Christ (i), et il est d'autant plus redoutable qu'il fait encore après sa mort le mesme ravage dans le cœur de ses lecteurs qu'il en avoit fait de son vivant dans celuy de ses spectateurs. Mais pour

(i) J'entends ce monde que J. C. appelle son adversaire. (Note de Baillet.)

ne rien entreprendre sur les devoirs de nos pasteurs et des prédicateurs de TEvangile, j'abandonne le comédien pour ne parler ici que du poëte comique, et pour rapporter de la manière la plus succincte et la plus sèche qu'il me sera possible, quelques-uns des jugements que nos critiques séculiers et réguliers en ont porté. j

Monsieur de Molière a donc fait un grand nombre de comédies, tant en vers qu'en prose, que l'on a partagées en sept volumes On ajoute une autre comédie qui porte le titre du Festin de Pierre; mais elle ne paroist plus au monde, du moins n'a-t-elle pas esté mise dans le recueil des autres : de sorte qu'elle doit passer pour une pièce supprimée, dont la mémoire ne subsiste plus que par les observations qu'on a faites contre cette pièce et celle de Tartuffe (i).

(i) Baillet, qui va rapporter les jugemens de divers contemporains sur Molière, était de luimême peu au fait des éditions de ses œuvres. Don

Il faut convenir que personne n'a receu de la nature plus de talens que Monsieur de Molière pour pouvoir jolier tout le genre humain, pour trouver le ridicule des choses les plus sérieuses, et pour Texposer avec finesse et naïveté aux yeux du public. C'est en quoy consiste l'avantage qu'on luy donne sur tous les comiques modernes , sur ceux de l'ancienhe Rome, et sur ceux mesme de la Grèce : de sorte que s'il se fust contenté de suivre les intentions de Monsieur le Cardinal de Richelieu, qui avoit dessein de purifier la comédie, et de ne faire faire sur le théâtre que des leçons de vertus morales, comme on veut nous le persuader, nous n'aurions peut-estre pas tant de précautions à prendre pour la lecture de ses ouvrages.

Pour devancer les autres comme il a fait, il s'est crû obligé de prendre une

Juan ou le Festin de Pierre avait paru dans l'édition en huit volumes de 1682, parmi les œuvres posthumes.

autre route qu'eux; il s'est appliqué particulièrement à connoître le génie des Grands, et de ce qu'on appelle le beau monde; au lieu que les autres se sont souvent bornez à la cqnnoissance du peuple. Les anciens poètes, dit le Père Rapin (i), n'ont que des valets pour les plaisans de leur théâtre ; et les plaisans du théâtre de Molière sont les marquis et les gens de qualité. Les autres n'ont joué dans la comédie que la vie bourgeoise et commune, et Molière a joué tout Paris et la Cour. Ce mesme Père prétend que Molière est le seul parmy nous qui ait découvert ces traits de la nature qui le distinguent, et qui le font connoistre. Il ajoute que lesbeautez des portraits qu'il fait sont si naturelles, qu'elles se font sentir aux personnes les plus grossières, et que le talent qu'il avoit à plaisanter s'étoit renforcé de la moitié par celuy qu'il avoit de contrefaire.

(i) René Rapin. Rejlex. particul. ou seconde part, de la Poëtiq. Reflex. XXVf. (Note de Baillet.)

C'est par ce moyen qu'il a sçeu réformer, non pas les mœurs des chrestiens, mais les défauts de la vie civile, et de ce qu'on appelle le train de ce monde ; et c'est sans doute tout ce qu'a voulu louer en luy le P. Bouhours, par le jugement avantageux qu'il semble en avoir fait dans le monument qu'il a dressé à sa mémoire, où, après Tavoir appelé (i) par rapport à ses talents naturels.

Ornement du Théâtre, incomparable acteur, Charmant poète, illustre auteur,

il ajoute , pour nous precautionner contre ses partisans et ses admirateurs, et pour nous spécifier la qualité du service qu'il peut avoir rendu aux gens du monde :

C'est toy dont les plaisanteries Ont guéri des Marquis l'esprit extravagant.

C'est toy qui par tes momeries As réprimé l'orgueil du Bourgeois arrogant.

(i) Gilles Ménage dans ses Observations sur la langue franc. Seconde partie, chapitre iv, p. i5 de redit, de l'an 1676. (Note de Baillet.)

Ta Muse, en jouant l'hypocrite, A redressé les faux dévots ; La Précieuse, à tes bons mots, A reconnu son faux mérite.

L'homme ennemi du genre humain, Le campagnard qui tout admire, N'ont pas lu tes récits en vain.

Tous deux se sont instruits en ne pensant qu'à rire.

Enfin tu réformas et la Ville, et la Cour,

Mais quelle en fut la récompense ?

Les François rougiront un jour

De leur peu de reconnoissance.

Il leur fa lut un Comédien Qui mit à les polir son art et son étude. Mais, Molière, à ta gloire il ne manqueroit rien^ Si parmy leurs défauts, que tu peignis si bien. Tu les avois repris de leur ingratitude.

Voilà peut-estre tout ce qu'on peut raisonnablement exiger d'un critique judicieux, qui n'a pu refuser la justice que Ton doit à tout le monde, et qui n'a point crû devoir blâmer des qualitez qui sont véritablement estimables, non-seulement parce qu'elles viennent de la nature, mais encore parce qu'elles ont été cultivées et polies par le travail et Tindustrie particulière du poète.

M. Despreaux, persuadé de cette espèce

de mérite de Molière, du moins autant que le P. Bouhours, semble n'avoir pas été du sentiment de ce Père sur le peu de reconnoissance que le Public a témoigné pour tous ses services après sa mort. Il prétend au contraire que Ton n'a bien reconnu son mérite qu'après qu'il eut joué le dernier rôle de sa vie; et que Ton a beaucoup mieux jugé du prix de ses pièces en son absence, que lorsqu'il estoit présent : c'est ce qu'il marque à M. Racine (i), lorsqu'il lui dit que :

Avant qu'un peu de terre y obtenu par prière, Pour jamais sous la tombe eust enfermé Molière, Mille de ces beaux traits, aujourd'huy si vante^, Furent des sots esprits à nos yeux rebute^; L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces, En habit de marquis, en robes de comtesses, Venoient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau, Et secoûoient la teste à l'endroit le plus beau. Le commandeur vouloit la scène plus exacte. Le vicomte indigné sortoit au second acte ; L'un, défenseur ^elé des bigots mis enjeu,

(i) Nicol. Boil. Despreaux, Epître VII, à Racine. (Note de Baillet.)

Pour prix de ses bons mots, le condamnoit au feu ; L*autre,fougueux marquis,luy déclarant la guerre, Vouloit venger la cour immolée au Parterre. Mais si tost que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du nombre des humains^ On reconnut le prix de sa muse éclipsée ; Toute la comédie avec luy terrassée, En vain d'un coup si rude espéra revenir, Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.

Jusques-là nous n'avons encore trouvé rien de trop favorable à ceux qui nous vantent si fort la morale de Monsieur de Molière, et qui publient hautement dans Paris, qu'// a corrigé plus de défauts à la 10our et à la Ville, luy seul, que tous les prédicateurs ensemble. Il faut avoir une envie étrange de se munir du nom des auteurs graves, et de se donner des garants d'importance, pour vouloir nous persuader, par l'autorité de quelques critiques de réputation qui ont eu de l'indulgence pour Molière, que ces vices qu'il a corrigez fussent autre chose que des manières extérieures d'agir et de converser dans le monde. Il faut estre bon jusqu'à Texcès pour s'imaginer qu'il

a travaillé pour la discipline de l'Eglise et la reforme de nos mœurs. Tous ces grands défauts à la correction desquels on veut qu'il se soit appliqué, ne sont pas tant des qualitez vicieuses et criminelles que quelques faux goust, quelque sot entestement, quelques affectations ridicules, telles que celles qu'il a reprises assez à propos dans les prudes, les précieuses, dans ceux qui outrent les modes, qui s'érigent en marquis, qui parlent incessamment de leur noblesse, qui ont toujours quelque poésie de leur façon à donner aux gens.

Voilà, dit M Bayle (i), les desordres dont les comédies de Molière ont un peu arresté le cours. Car pour la galanterie criminelle, Tenvie, la fourberie, l'avarice, la vanité et les autres crimes semblables, il ne faut pas croire, selon l'observation du mesme auteur, qu'elles leur ayent fait beaucoup de mal. Au contraire, il n'y

(i) Nouvelles de la Rèpubl. des Lettres, d'avril 1684, P- 203-204. (Note de Baillet.)

a rien de plus propre pour inspirer la coquetterie que ces sortes de pièces, parce qu'on y tourne perpétuellement en ridicule les soins que les pères et les mères prennent de s'opposer aux engagemens i amoureux de leurs enfans. La galanterie n'est pas la seule science qu'on apprend à l'Ecole de Molière, on apprend aussi les maximes les plus ordinaires du libertinage, contre les véritables sentimens de la religion, quoi qu'en veuillent dire les ennemis de la bigoterie, et nous pouvons assurer que son Tartuffe est une des moins dangereuses pour nous mener à Virreligion, dont les semences sont répandues d'une manière si fine et si cachée dans la pluspart de ses autres pièces, qu'on peut assurer qu'il est infiniment plus difficile de s'en défendre que de celle où il joue pesle et mesle bigots et dévots, le masque levé.

Mais il faut laisser encore une fois à ceux que Dieu a choisis pour combatre la comédie et les comédiens, le soin d'en faire voir les dangers et les funestes effets.

et renvoyer ceux qui voudront s'en instruire plus à fond aux traittez qu'en ont écrit, je ne dis pas seulement Monsieur le prince de Conty, Monsieur de Voysin, Monsieur Nicole, etc., mais encore le P. Dominique Othonelli, jésuite italien, Frédéric Cerutus, François' Marie del Monacho,et le sieur B.A. (i), qui a écrit en particulier contre Molière. Ainsi, il ne reste plus qu'à dire un mot de sa manière d'écrire et de représenter ses pièces de Théâtre.

Monsieur Rosteau prétend qu'il estoit également bon auteur et bon acteur, et rien n'est plus plaisamment imaginé que la pluspart de ses pièces ; qu'il ne s'est pas contenté de posséder simplement l'art de la bouffonnerie, comme la pluspart des autres comédiens , mais qu'il a fait voir, quand il luy a plû, qu'il estoit

(i) Le sieur de Rochemont, avocat, auteur des Observations sur une comédie de Molière intitulée le Festin de Pierre (i665) ; sur le titre d'une éd. de cet écrit le nom de l'auteur est représenté par les initiales B. A. S. D. R.

assez sérieusement sçavant (i). Mademoiselle Le Fevre trouve qu'il avoit beaucoup de génie et des manières de Plante et d'Aristophane (2).

Monsieur Despreaux, qui, par une prudence toute particulière, ayant commencé son portrait de son vivant, ne voulut l'achever qu'après sa mort, relevé extraordinairement cette facilité merveilleuse qu'il avoit pour faire des vers, et, s'adressant à luy-mesme, il luy dit avec une franchise des premiers siècles (3), que :

sa fertile veine

Ignore en écrivant le travail et la peine ; Qu'Apollon tient pour luy tous ses trésors ouverts

(i) Rosteau. Sent, sur quelques livres d'aut. qu'il a lus, p. 69. (Note de Baillet.) Ce critique est cité encore ailleurs dans les Jugemens des Scavans^ et entre autres, à l'article Saint- Amant. Nous n'avons pu retrouver son livre.

(2) Anne Le Fevre. Dissert, sur les comed. d'Aristoph. (Note de Baillet.)

(3) N. B. Despreaux, satire seconde, p. 17. (Note de Baillet, qui ne cite pas textuellement.)

Et qu'il sçait à quel coin se marquent les bons vers... \ Que s'il veut une rime, elle le vient chercher ; Qu^au bout du vers jamais on ne le voit broncher; Et sans qu'un long détour l'ar reste ou V embarrasse y A peine a-t-il parlé, qu'elle-mesme s'y place...

Le mesme auteur, voyant Molière au tombeau dépouillé de tous les ornemens extérieurs, dont Téclat avoit ébloui les meilleurs yeux, durant qu'il paroissoit luy-mesme sur son théâtre, remarqua plus facilement ce qui avoit tant imposé au monde ; c'est-à-dire ce caractère aisé et naturel, mais un peu trop populaire, trop bas, trop plaisant, et trop bouffon. Ce Comédien, dit-il (i) :

Peut-estre de son art eût remporté le prix. Si moins ami du peuple, en ses doctes peintures Il n'eût point fait souvent grimacer les figures ; Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin, Et sans honte à Terence allié Tabarin.

Dans ce sac ridicule où. Scapin s'envelope, Je ne reconnois plus l'auteur du Misantrope.

Monsieur Pradon, qui s'est imaginé que (i) Art poétique, chant trois. (Note de Baillet.)

par cette légère censure on avoit voulu profiter de la mort du lion pour lui tirer" les poils, prétend que Molière n'est pa si défiguré dans le Scapin, qu'on ne V} puisse reconnoistre. Il dit qu'il n'a pa^f^ prétendu faire dans Scapin une satire fine, comme dans le Misantrope. Scapin selon lui, est une plaisanterie qui m laisse pas d'avoir son sel et ses agrémens comme le Mariage forcé ou les Médecins; à dire le vrai, ces pièces sont for inférieures au Misantrope, à l'Ecole det femmes y au Tartuffe, et à ses grand* coups de maistre; mais elles ne son pourtant pas d'un écolier, et Ton y trouva toujours une certaine finesse répandue que le seul Molière avoit pour assaisonner les moindres ouvrages (i).

Monsieur Despreaux et Monsieur Pradon ne sont pas les seuls qui ayent park dans leurs écrits du Misantrope de Molière, comme de son chef-d'œuvre. Le

(i) Pradon. Nouvelles remarques sur les œuvre: de £>..,, p. 36, (Note de Baillet.)

seci

^ere Rapin nous fait connoître qu'il est ussi dans le mesme sentiment, et il est lié mesme encore plus loin que ces deux ritiques, lorsqu'il a dit qu'à son sens, 'est le plus achevé et le plus singulier e tous les ouvrages comiques qui ayent amais paru sur le théâtre (i).

Nous avons vu la plus célèbre des )ieces de Molière ; mais ceux qui soulaiteront voir la plus scandaleuse, ou le moins la plus hardie, pourront jeter es yeux sur le Tartuffe^ où il a prétendu ;omprendre dans la jurisdiction de son heatre le droit qu'ont les Ministres de 'Eglise de reprendre les hypocrites, et le déclamer contre la fausse dévotion.

])n voit bien, par la manière dont il a :onfondu les choses, qu'il estoit franc lovice dans la dévotion dont il ne conloissoit peut-estre que le nom, et qu'il ivoit entrepris au dessus de ses forces.

(i) René Rapin, au lieu cité ci- dessus, partie seconde des Réflexions sur la poétique. (Note de Baillet.)

Les comédiens et les bouffons publics sont des personnes décriées de tout temps, et que TEglise mesme par voye de droit considère comme retranchées de son corps, parce qu'elle ne les croit jamais dans rinnocence. Mais quand Molière auroit esté innocent jusqu'alors, n'auroit-il pas cessé de l'estre dès qu'il eut la présomption de croire que Dieu vouloit bien se servir de luy pour corriger un vice répandu par toute l'Eglise, eti dont la reformation n'est peut-estre pas mesme réservée à des conciles entiers ? Si TertuUien a eu raison de soutenir que le Théâtre est la seigneurie ou le royaume du Diable, je ne vois pas ce qui nous peut obliger, pour chercher le remède à notre hypocrisie et à nos fausses dévotions, d'aller consulter Beel^ebut, tandis que nous aurons des prophètes en Israël, '

Au reste, quelque capable que fust Molière, on prétend qu'il ne sçavoit pas mesme son théâtre tout entier, et qu'il n'y a que l'amour du peuple qui ait pu

e faire absoudre d'une infinité de fautes. \ussi peut-on dire qu'il se soucioit peu l'Aristote et des autres maistres, pourvu ju'il suivist le goût de ses spectateurs ju'il reconnoissoit pour ses uniques uges.

Le Père Rapin prétend que Tordonlance de ses comédies est toujours deectueuse en quelque chose, et que ses lenouemens ne sont point heureux.

Il faut avouer qu'il parloit assez bien rançois; qu'il traduisoit passablement 'italien ; qu'il ne copioit point mal ses tuteurs; mais on dit, peut-estre trop egerement, qu'il n'avoit point le don le l'invention ni le genre de la belle )Oësie (i), quoique ses amis mesme condnssent que dans toutes ses pièces le Zomedien avoit plus de part que le poète, ît que leur principale beauté consistoit lans l'action.

(i) Observations sur une comédie de Molière ntitulée le Festin de Pierre, p. 5, etc. (Note de Maillet.) Cette critique, par le sieur de Rochemont, vocat, a eu plusieurs éd. en i665.

Page 1