ORAISON FUNEBRE
DE MOLIÈRE
(( Ma femme est morte, je la pleure si elle vivoit, nous nous querellerions ; » acte premier de V Amour médecin^ de Tautheur dont nous pleurons aujourd'huy la perte.
Quoy qu'il semble que ces paroles ne conviennent pas au sujet qui m'a fait monter dans cette chaise, il faut pourtant qu'elles y servent, je sçaurai les y accommoder, et je suivray en cela l'exemple de bien d'autres. Repetons-les donc encore une fois, ces paroles, pour les appliquer au sujet que nous traitons : « Ma
femme est morte, je la pleure; si elle vivoit, nous nous querellerions. « Molière est mort, plusieurs le pleurent, et s^il vivoit, ils luy porteroient envie. Il est mort, ce grand reformateur de tout le genre humain; ce peintre des mœurs, cet introducteur des Plaisirs, des Ris et des Jeux; ce frondeur des vices, ce redoutable fléau de tous les Turlupins, et pour tout renfermer en un seul mot, ce Mome de la terre, qui en a si souvent diverty les Dieux. Je ne puis songer à ce trépas sans faire éclater mes sanglots. Je voy bien toutefois que vous attendez autre chose de moy que des soupirs et des larmes ; mais le moyen de s'empescher d'en répandre un torrent ! Quedis-je, un torrent ! Ce n'est pas assez. Il en faut verser un fleuve. Que dis-je un fleuve! Ce seroit trop peu, et nos larmes devroient produire une autre mer. Non, Messieurs, il n'est pas besoin du secours de Tart, pour vous faire voir ce que vous perdez ; la douleur est plus éloquente, plus éloquente, plus éloquente enfin
plus éloquente.... Vous entendez bien ce que cela veut dire, et cela suffit.
Il faut passer à la division des parties de cet éloge, dont le pauvre défunt ne me remerciera pas ; mais, avant d'entrer dans cette division, faisons une pose utile à nos santez, toussons, crachons et nous mouchons harmonieusement. Il faut quelquefois reprendre haleine; c'est -ce qui nous fait vivre.
La musique a, dit-on, quatre parties; mon discours n'en aura pas moins. Molière autheur, et Molière acteur en feront tout la sujet. Ce ne sont que deux points, me direz-vous ; vous avez raison, mais on en peut facilement faire quatre, et voicy comment. Molière autheur fera deux points; c'est-à-dire que je parleray dans le premier de la beauté de ses ouvrages, et dans le second des bons efifets qu'ils ont produits, en corrigeant tous les impertinens du royaume. Molière acteur me fournira aussi la matière de deux points, et je feray voir que non-seulement il jouoit bien la comédie, mais encore
qu^il sçavoit bien la faire jouer. Voilà, si je compte bien, mes quatre points tout trouvez; si je les traite bien, vous ne me trouverez pas trop longs, mais si je vous ennuyé, ce sera trop de la moitié.
Passons donc au premier, et parlons de la beauté des ouvrages du défunt. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous en entretenir long-temps ; peu de gens en doutent, et ceux qui n'en sont pas persuadez, ne méritent pas d'estre desabusez. En effet. Messieurs, si Fart qui approche le plus de la nature est le plus estimé, ne devons-nous pas admirer les ouvrages du défunt ? Les figures les plus animées des tableaux de nos plus grands peintres ne sont que des peintures muet-
i tes, si nous les comparons à celles des ouvrages de l'autheur, dont j'ai entrepris le panégyrique. Quelle fécondité de génie sur toutes sortes de matières ! Que n'en
1 tiroit-il point! Vous l'avez veu, et vous sçavez qu'il est inépuisable sur le chapitre des Médecins et des Cocus. Mais passons outre, et ne rouvrons point les playes
— iode ces Messieurs. Finissons donc ce point, en disant que le défunt n'estoit pas seulement un habile poëte, mais encore un grand philosophe ! Philosophe, me direz-vous, Philosophe ! Un Philosophe doit-il chercher à faire rire ? Démocrite en estoit un, chacun le sçait, et cependant il rioit toujours. G'étoit trop, il faut quelquefois pleurer. Pleurons donc, puisque c'est aujourd'huy un jour de pleurs. Pleurons tous, pleurons, remplissons nos mouchoirs de larmes. Pendant que vos pleurs couleront, je vais essuyer les miennes, et par ce moyen reprendre haleine pour commencer mon second point.
Je vous ai promis, Messieurs, de vous faire voir, dans le second point de cet éloge funèbre, de quelle utilité les ouvrages du défunt ont esté au public; mais avant de vous le prouver, il est à propos de vous parler de tous ceux contre lesquels il a écrit. Il a jolie les Jeunes, les Vieux, les Sains, les Malades, les Cocus, les Jaloux, les Marquis, les Vil-
lageois, les Hipocrites, les Imposteurs, les Campagnards, les Pretieuses, les Fâcheux, les Avocats, les Ignorants, les Procureurs, les Misantropes, les Médecins, les Apothicaires, les Chirurgiens, les Avares, les Bourgeois qui affectent d'estre de qualité, les Philosophes, les Autheurs, les Provinciaux, les Faux braves, les grands Diseurs de rien, les Gens qui n'aiment qu'à contredire, les Coquettes, les Joueurs, les Donneurs d'avis, les Uzuriers, les Sergens, les Archers, et tous les Impertinens enfin, de tout sexe, de tout âge et de toute condition. Que tous ces noms m'ont altéré! Je n'en puis plus, et si je ne buvois à vostre santé, je ne pourrois pas achever ce que j'ay entrepris.
Je puis présentement continuer, et je sens que je me porte assez bien. Disons donc que tous ceux que notre autheur a joiiez luy ont obligation. En faisant voir des portraits de l'Avarice, il a fait honte aux avares, et leur a inspiré de la libéralité. En rendant ridicules ceux qui
renchérissent sur les Modes, il les a rendus plus sages. Ah ! combien de Cocus a-t-il empeschez de prendre leurs gands et leur manteau, en voyant entrer chez eux les galants de leurs femmes ? Combien a-t-il fait changer de langage prétieux, aboly de turlupinades ? Combien a-t-il redressé de Marquis à gros dos?
Combien a-t-il épargné de sang à toute la France, en faisant voir l'inutilité des fréquentes saignées ? Combien de médecines amères a-t-il empesché de prendre ? Et combien aussi a-t-il guery de foux ? Quoy que tous ceux que je viens de nommer ayent obligation au défunt, toute la France luy est obligée en général de ravoir tant fait rire. Le rire, Messieurs, est une chose merveilleuse, et dont Tutilité est d'une utilité.... Vous l'allez voir par mon raisonnement. Le rire délasse ceux qui travaillent du corps, il réjouit Tesprit des gens de lettres, et défatigant ceux qui sont occupez aux grandes affaires, il est mesme utile aux Monarques. Puisqu'il est utile, la comédie
la doit estre ; si la comédie est utile, les comédiens le sont; si les comédiens sont utiles, les autheurs le sont encore davantage; si les autheurs le sont, Molière a dû Testre beaucoup, et s'il Ta esté, nous devons pleurer sa perte. Pleuronsla donc, Messieurs, pleurons-la; mais pendant que nous la pleurerons, écoutons ces violons qui la pleurent aussi.
(Les violons jouent languissamment.)
C'est assez. Messieurs, c'est assez; la manière de jouer de cet inimitable acteur me réveille, et puisqu'elle fait le sujet de mon troisième point, il faut que j'en parle sans attendre davantage. Les Anciens n'ont jamais eu d'acteur égal à celuy dont nous pleurons aujourd'hui la perte, et Roscius, ce fameux comédien de l'antiquité, luy auroit cédé le premier rang s'il avoit vécu de son temps. C'est avec justice. Messieurs, qu'il le méritoit; il estoit tout comédien depuis les pieds jusqu'à la teste; il sembloit qu'il eût plusieurs voix, tout parloit en luy, et d'un pas, d'unsoûrire,d'unclind'oeiletd'un remue-
ment de teste, il faisoit plus concevoir de choses que le plus grand parleur n'auroit pu dire en une heure. Ah! qu'un si grand comédien méritoit bien d'avoir pour représenter ses ouvrages le Théâtre de Marcus Scaurus ! Ce Théâtre avoit sur sa hauteur trois cents soixante colonnes en trois rangs, les unes sur les autres, où les trois ordres estoient exactement observez. Le premier rang estoit de marbre^ le second de verre, et le troisième tout brillant d'or. Les plus basses colonnes avoient trente-huit pieds de hauteur, et il y avoit entre ces colonnes trois mille statues d'airain. N'est-ce pas avec raison que les beaux ouvrages de Molière méritoient un aussi beau Théâtre pour estre représentez, et n'est-ce pas avec justice que... car, voyez-vous. Messieurs, si.... la raison.... vous sçavez que.... Viens au secours de ma mémoire, incomparable acteur, et puisque tu n'en as jamais manqué, donne-moy un peu de la tienne, aussi bien n'en as-tu que faire, Inspire-moy donc... Ah! Messieurs,
les voilà les œuvres de ce grand homme; elles parleront mieux pour luy que je ne le pourrois faire. Voilà tous les enfants dont il est le père : ils sont chéris, ces enfants, de tous les Princes du monde.
Ah ! belles œuvres, que vous estes estimées par tout ! Et pour vous faire voir, Messieurs, que je dis vray, les voilà en françois, en italien, en espagnol, en allemand, et par Tordre du Grand-Vizir, Ton travaille à les traduire en turc (i).
Ah ! pleurons la perte d'un si grand homme, nous ne le pouvons trop regretter ; mais réjouissons-nous plutôt de ce qu'il estoit né chez nous, et de ce qu'il vivra au Temple de Mémoire. Pleurons de ravoir perdu si jeune ; mais plutôt que de perdre le temps à pleurer, pas-
(i) C'est une exagération. En lôyS il n'existait encore de traductions de pièces de Molière que dans la langue néerlandaise. Le Mariage forcé et le Médecin malgré lui ont été traduits en turc, seulement de nos jours. Voir la Bibliographie moliéresque de M. Paul Lacroix, seconde édition, Paris, Auguste Fontaine, 1875, in-8, au chapitre XVII.
sons à notre dernier point, que je traitte en peu de paroles.
Il me sera facile, puisque j'y dois faire voir que notre illustre acteur excelloit dans Tart de bien jouer la comédie. Estil quelqu'un qui n'en demeure pas d'accord, après avoir veu de quelle manière il faisoit jouer jusques aux enfans ? On voit par là que ce n'est pas sans raison qu'il disoit qu'il feroit jolier jusques à des fagots. Des fagots acteurs ! des fagots! Oiiy, Messieurs, et il en est à la comédie qui auroient besoin de luy pour les rendre plus utiles qu'ils ne le sont.
Ces veritez étant incontestables^ voilà mon quatrième point finy; mais je ne suis pas pour cela au bout de ma carrière; il faut des récapitulations d'une partie de ce que j'ay dit, il faut tirer de la morale, il faut toucher les cœurs, il faut faire verser des larmes. Mais qui pourroit s'empescher d'en répandre après la perte d'un si grand homme ! Avec son esprit, il auroit pu tromper la Mort, si elle ne l'avoit point pris en traistre. Que dis-je,
en traistre ? On ne sçait si la Mort l'a trompé, ou s'il a trompé la Mort; mais soit qu'il Tait trompée, ou qu'elle Tait surpris, il ne vit plus, ce grand homme. Ah! tristes comédiens, ou du moins qui devez l'estre, que tous vos Théâtres soient désormais aussi noirs que ma robe; n'y paroissez qu'avec des habits de deliil, que tous vos auditeurs le prennent, et que chacun continue d'écrire à sa gloire, comme on a commencé. En voilà des preuves de toutes manières : voilà des épitaphes, voilà des sonnets, voilà des élégies, et voilà des éloges en prose. (// montre quatre grosses liaces de papiers,) Auroit-on tant écrit si le défunt n'avoit eu du mérite ? Ouy, Messieurs, il en avoit, et ses ennemis mesmes en sont toujours demeurez d'accord.
Il faut finir. Messieurs : mais que voisje! Tant d'écussons aux armes du défunt réveillent ma douleur. Vous les voyez.
Messieurs, ces armes parlantes qui font connoistre ce que notre illustre autheur sçavait faire. Ces miroirs montrent qu'il
voyoit tout; ces singes, qu'il contrefaisoit bien tout ce qu'il voyoit, et ces masques qu'il a bien démasqué des gens, ou plutôt des vices qui se cachoient sous de faux masques (i). Ce grand peintre moral est maintenant avec les Dieux, qu'il est allé faire rire de leurs propres défauts. Momus a d'abord esté le recevoir, et vous allez voir ce qui s'est passé à leur entrevue. Paroissez, Momus, paroissez, Molière, et satisfaites la curiosité de rassemblée.
{Deux Marionnettes paraissent aux deux coins de la chaise.)
MOMUS
Que nous sommes obligez à la Mort
(i) De ces trois armoiries, les premières, au moins, sont réelles. Trois miroirs de Vérité forment le blason de Molière, au bas de son portrait, dans les Hommes illustres de Charles Perrault. Nous l'avons fait reproduire.
Le blason aux singes est emprunté, peut-être, à l'enseigne de la maison où Molière vit le jour, à
de nous avoir envoyé Tillustre Molière, dont le nom fait tant de bruit par tout le monde !
MOLIÈRE
Vous voyez, cher Momus, je viens voir les Dieux, et j'ai voulu jouer la Mort, afin qu'elle me prît, croyant se vanger, et je Pay trompée par ce stratagème.
MOMUS
Vous ne me dites pas tout, vous vous entendez avec la Mort, et vous venez voir les défauts des Dieux, pour en aller divertir les mortels.
Tangle de la rue Saint- Honoré et de celle des Vieilles- Etuves. On l'appelait la maison des CingeSy d'un poteau-enseigne qui en faisait l'encoignure, où étaient taillés des singes secouant un arbre pour en faire tomber les fruits qu'un vieux singe ramassait. Lorsque cette maison fut démolie, vers 1800, le poteau fut transporté au Musée des monuments français, fondé par Alexandre Lenoir.
Pour les armoiries aux masques, elles ont pu être suggérées à de Visé, comme les précédentes d'ailleurs, par la profession du défunt.
MOLIÈRE
Non, Momus, je nepuisplus retourner au monde.
MOMUS
J'en suis fâché ; car les Dieux ne m'estimerontplus, et vous les divertirez mieux que moy.
MOLIÈRE
J'espère les bien divertir.
MOMUS
Il faut du temps pour les bien connoistre.
MOLIÈRE
Pas tant que vous pensez.
MOMUS
Cest assez, vous pouriez vous échauffer. Loin de nous quereller, allez songer à nous unir, pour bien divertir les Dieux.
Ce dialogue vous a fait croire un mo-
ment que Molière n'estoit pas mort ; mais il faut rouvrir vos playes, et vous le faire voir sans parole et sans vie ; il faut vous faire voir son tombeau. Hastez-vous. Est-il achevé ? Estes-voùs prests ? Faites-nous voir ce qui doit renouveller nos douleurs.
{On tire un rideau de deuil, et le mausolée paroist,)
Ah 1 que voy-je ! Je ne puis sans mourir regarder cet illustre défunt. {Il s'enfonce dans la chaise.) Fuyons ces objets funèbres. (// se relevé,) Il faut pourtant avoir un peu de fermeté, et regarder ce tombeau. Tombeau, qui renfermez les ris et les jeux; tombeau, qui renfermez lajoye; tombeau... tombeau... tombeau...
Cest un tombeau, Messieurs, et vous le voyez bien. Tous les poètes de l'antiquité remplissent ces niches, et les plus comiques soutiennent... Ah! Messieurs, je ne puis achever, quand je voy que les yeux de cet illustre autheur sont fermez
pour jamais, je ne. puis retenir mes larmes. Démocrite n'avoit jamais pleuré, et vous voyez ce philosophe le mouchoir à la main. Ephestion mourut de rire, et cependant vous le voyez aujourd'huy fondre en larmes auprès du tombeau du défunt. Ah ! remplissons toutes ces urnes avec l'eau de nos pleurs. Il nous en a fait répandre de joie, versons-en de douleur auprès de son tombeau ; honorons-le de toutes manières. Riches, faites faire des statues à sa gloire. Beaux Esprits, apportez des ouvrages qui ne chantent que ses louanges. Et vous, peuples, donnez-luy des larmes, si vous ne les pouvez accompagner d'autre chose. Il est mort, ce Grand Homme, mais il est mort trop tost pour luy, trop tost pour les siens, trop tost pour ses camarades, trop tost pour les grands divertissemens de son Prince, trop tost pour les libraires, musiciens, danceurs et peintres, et trop tost enfin pour toute la terre. Il est mort, et nous vivons; cependant il vivra après nous, il vivra
toujours, et nous mourrons; c'est le destin des Grands Hommes.
Cette Oraison funèbre fut à peine achevée, que chacun se leva, et donna mille louanges à Cléante, qui tourna luymesme en plaisanterie ce qu'il venoit de faire. Comme il estoit déjà tard, chacun se retira bientost après....