SUR LA MORT DE MOLIÈRE
Si dans son art c'est estre un ouvrier parfait^ Que scavoir irait pour trait Imiter la nature, Molière doit passer pour tel ; Michel-Ange, Le Brun et toute la peinture. Comme luy n'ont sçeu faire un mort au naturel,
AUTRE
Cy gist un grand acteur que l'on dit estre mort ; Je ne sçay s'il l'est, ou s'il dort.
Sa Maladie imaginaire Ne sçauroit l'avoir fait mourir, C'est un tour qu'il fait à plaisir Car il aimoit à contrefaire.
Quoi qu'il en soit cy gist Molière ; Comme il estoit comédien, S'il fait le mort, il le fait bien.
AUTRE
Cy gist le Terence français, Qui mérita pendant sa vie, De divertir malgré l'envie, Le plus sage de tous les Rois :
// a poussé l'esprit comique lusqves au dernier de ses jours ; La Mort en arrestant le cours, Il afiny par le tragique.
AUTRE
Cy git qui parut sur la scène
Le singe de la vie humaine,
Qui n'aura jamais son égal^ Qui voulant de la Mort, ainsi que de la Vie, Estre l'imitateur dans une comédie^ Pour trop bien réussir, y réussit fort mal;
Car la Mort en estant ravie.
Trouva si belle la copie
Qu'elle en fit un original.
AUTRE
Cy git sous cette froide bière Le fameux comique Molière, le ne sçay pas bien s'il y dort ; Celuy qui sçeut tout contrefaire, Y pourroit bien encor contrefaire le mort.
AUTRE
Celuy qui git dans ce tombeau, Passant^ c'est le fameux Molière, De qui l'esprit estoit si beau, Que rien ne faisoit peine à sa vive lumière. Regrete son trépas si tu chéris les vers, Car il charmoit les sens sur tous sujets divers : Mais la cruelle Parque, en nous faisant injure,
S'accordant avecque la Mort, Va laissé dans la sépulture Où cet acteur faisait le mort.
AUTRE
Sous ce tombeau gissent Plaute et Terence Et cependant le seul Molière y git.
Leurs trois talens ne formoient qu'un esprit Dont le bel art divertissoit la France, Ils sont partis^ et f ai peu d'espérance De les revoir malgré tous nos efforts.
Pour un long temps, selon toute apparence. Terence^ Plaute et Molière sont morts.
AUTRE
« C'est donc là le pauvre Molière Qu'on porte dans le cimetière, > En le voyant passer, dirent quelques voisins. « Non, non, dit un apoîicaire, Ce n'est qu'un Mort imaginaire, Qui se raille des médecins, »
AUTRE
Pluton voulant donner aux gens de l'autre vie
Le plaisir de la comédie.
Ayant pour faire un choix longtemps délibéré.
Ne trouva rien plus à leur gré
Que le Malade imaginaire ; Mais comme par malheur il manquoit un acteur. L'un d'entr'eux dit tout haut qu'on nepouvoit mieux
Que d'envoyer quérir l'autkeur. [faire
AUTRE
Molière à chacun a fait voir
L'inutilité du sçavoir
De ceux qui font la médecine ;
Et pour accomplir son dessein,
Et nous mieux prouver sa doctrine,
Il meurt dès qu'il est médecin.
Ces vers donnèrent occasion de parler de la Médecine ; quelques-uns se déclarèrent contre, et plusieurs prirent son party. Un de ceux qui la défendit avec le plus de chaleur, tint ce discours en parlant de Molière : « S'il avoit eu le temps d'estre malade , il ne seroit pas mort sans médecin : il n'estoit pas convaincu luy-mesme de tout ce qu'il disoit contre les Médecins, et pour en avoir fait rire ses auditeurs, il ne les a pas persuadez. Je demeure d'accord avec luy que la plus grande partie de la Médecine consiste dans l'ordonnance des lavemens, saignées et purgations ; mais il faut les sçavoir ordonner à propos, et sçavoir, selon les maladies qu'on a à guérir, ce qu'il faut mettre dans le premier et le der-
nier de ces remèdes. On en peut faire de cent manières différentes; mais pour cela il faut connoître les simples, et sçavoir leurs vertus. Non, non, le monde ne peut croire ce que cet autheur a dit des Médecins. Il est constant qu'il y a des remèdes, les bestes en trouvent et se guérissent elles-mêmes. Hé pourquoy, puisque les hommes ont bien connu les herbes qui empoisonnent, ne connoistroient-ils pas celles qui ont la vertu de les guérir? Rien n'est si commun que les salutaires effets des ordonnances des Médecins. On connoist ceux des médecines et des lavemens, par la bile et par les impuretez qu'elles font évacuer. On sçait combien la saignée est nécessaire à un malade quand il est oppressé ; et Molière, ce même Molière, pendant une oppression, s'est fait saigner jusques à quatre fois pour un jour ».
Plusieurs eurent de la peine à le croire, et chacun ne s'accordant pas sur le chapitre de la Médecine, on parla des ouvrages du défunt, qu'un défenseur voulut
traiter de bagatelles. « Je sçay bien, repartit un autre qui n'estoit pas de son sentiment, que Molière a mis des bagatelles au Théâtre ; mais elles sont tournées d^une manière si agréable, elles sont placées avec tant d'art, et sont si naturellement dépeintes, qu'on ne doit point s'étonner des applaudissements qu'on leur donne. Pour mériter le nom de peintre fameux, il n'est pas nécessaire de peindre toujours de grands palais, et de n'employer son pinceau qu'aux portraits des monarques : une cabane bien touchée est quelquefois plus estimée de la main d'un habile homme, qu'un palais de marbre de celle d'un ignorant ; et le portrait d'un Roy, qui n'est recommandable que par le nom de la personne qu'il représente, est moins admiré que celuy d'un païsan, lorsqu'il n'y manque rien de tout ce qui le peut faire regarder comme un bel ouvrage. »
La conversation alloit s'échauffer, lorsqu'on vint dire à la maistresse du logis, que Cleante estoit prest, et qu'elle pou-
voit passer dans la salle avec toute la Compagnie. Comme chacun se levoit sans sçavoir pourquoy on changeoit de lieu : « Il faut, dit la maistresse du logis, en arrestant tout le monde, que je vous avertisse d'une chose qui vous surprendra fort. Cleante m'estant venu voir le lendemain que Molière mourut, nous témoignâmes le regret que nous avions de sa perte. Il me dit qu'il avoit envie de faire son Oraison funèbre; je me moquay de lui. Il me dit qu'il la feroit et qu'il la réciteroit mesme devant ceux que je voudrois. J'en demeurai d'accord , et lui dis que j'avois fait faire une chaise, parce que Molière devoit venir jouer le Malade imaginaire chez moy, et qu'elle lui serviroit. Il m'a tenu parole, et nous allons voir s'il s'acquittera bien de ce qu'il m'a promis. »
Comme Cleante estoitun homme fort enjoué, et qui divertissoit fort les compagnies où il estoit, ils passèrent tous avec empressement dans la salle où on les attendoit : elle estoit toute tendue de
deuïl, et remplie d'écussons aux armes du défunt. Cleante n'eust pas plutost appris que toute la compagnie avait pris place qu'ayant pris une robe noire, il monta en chaire avec un sérieux qui fit rire toute rassemblée. Il commença de la sorte.