Gazette des Beaux-<Artr, n" du i<* man
I $ 2 MOLIÈRF..
Etrange promiscuité qui place ainsi un tel homme à côté d'un farceur plus ou moins illustre, le Matamore ou Tabarin !
Un autre portrait de Molière, plus intéressant parce qu'il est plus intime, est le portrait, aujourd'hui perdu, que peignit Mignard et que grava Nolin en 168$. Celui-là est vraiment une page d'histoire et, pour la critique littéraire, il est, psychologiquement, d'une utilité évidente. C'est Molière che\ lui qu'il nous représente, Molière assis, la plume d'une main, un livre de l'autre, et songeant ou plutôt écrivant. Une robe de chambre à longs plis, boutonnée aux manches et ourlée d'une manchette en dentelle, enveloppe Molière assis dans une chaise de cuir à dos carré. La vaste coiffure du temps de Louis XIV couvre le front pensif et ridé du poëte. Molière a, dès longtemps, sur cette peinture, dépassé la quarantaine. Le chagrin a creusé et miné ces traits mâles et bons. Un sourire ou plutôt un rictus d'une mélancolie apaisée relève ces lèvres honnêtes que surmonte en les estompant une petite moustache. Ce Molière calme, grave, laborieux, souffrant, c'est bien là le Molière que nous nous imaginons, étudiant les hommes sans les haïr, combattant le mal avec courage, célébrant le bien avec amour, sage conseiller, ami dJvoué, époux incompris, se consolant avec ses réflexions intimes de ses dures épreuves publiques et vivant non pas heureux, mais silencieux, dans son logis
meublé richement d'objets dus à son seul travail. M. Eudore Soulié, dans son livre absolument étonnant et définitif, Recherches sur Molière, a publié l'inventaire de la maison de Molière. On a inventorié, en effet, après la mort du poète, tout ce qui lui appartint dans cette maison où il rendit le dernier soupir, après la quatrième représentation du Malade imaginaire. On a décrit, dans le style judiciaire de pareils actes, les meubles en bois doré « à pieds d'aiglon feints de bronze » et recouverts d'étoffe verte ou aurore, le lit surmonté d'un dôme peint de « coukur d'azur », les guéridons, les tapisseries de Flandre et d'Auvergne, le linge en toile de Hollande, les serviettes de table en toile damassée, les tableaux, les miroirs, tout ce que Fauteur d'Elomire hypocondre reprochait avec tant d'envie à Molière :
Ces meubles précieux, sous de si beaux lambris, Ces lustres éclatants, ces cabinets de prix, Ces miroirs, ces tableaux, cette tapisserie, Qui seule épuise l'art de la Savonnerie.
Le portrait de Mignard nous rend non pas l'intérieur luxueux que voici, mais un intérieur de bourgeois opulent du xvne siècle, entouré d'un bien-être solide et qui dépasse de beaucoup Yaurea mediocritas. L'horloge qui orne le fond du tableau a peut-être marqué l'heure où Molière acheva quelqu'un de ses chefs-d'œuvre.
Le véritable cadre de ce portrait, ce sont les
documents que M. Eudore Soulié a réunis, et qui nous font connaître la bibliothèque de Molière, cette bibliothèque petite mais choisie, où, chose étrange, Plaute, Rabelais, les bouffons italiens ne figurent pas, mais où l'on rencontre la Bible, Plutarque, des grecs et des latins, Balzac, Montaigne, un traité de philosophie, des livres d'histoire et des voyages. Bibliothèque de penseur et non de dramaturge. Molière était l'homme d'un seul livre, cet homo unius libri que redoutait Jules César, mais ce livre était la vie humaine. Après la bibliothèque, M. Soulié nous montre le lit, la grande chaise de repos à crémaillère, le coffre-fort, la table basse, le paravent. Placez le portrait de Molière dans un tel milieu, et vous aurez Molière vivant, redivivus.
M. P. Lacroix attribue à Le Brun une peinture, conservée jadis à l'Hôtel de ville et brûlée aujourd'hui, qui représente le Triomphe de Molière. Molière est couché et vêtu à la romaine, couronne au front. Le regard est brûlant , le visage singulièrement vivant et beau. La photographie nous a heureusement conservé cette peinture, reproduite aujourd'hui par la gravure.
Un portrait de Molière, fort curieux, est a'issi celui qui figure en tête de la première édition d'Elomii-e hypocondre. Mais, à vrai dire, ce n'est là qu'une caricature.
Nous avons déjà parlé des portraits contenus dans le livre de M. Soleirol, Molière et sa Troupe
(1858) ; il faut signaler aussi tout particulièrement le recueil de M. Frédéric Hillemacher, Galerie historique des portraits des comédiens de la troupe de Molière (2e édit., 1859. Lyon, Scheuring). Ces documents gravés et imprimés sont indispensables pour tout moliérophile1.
C'est peut-être ici et maintenant qu'il convient de rechercher, pour compléter le portrait, les épitaphes louangeuses ou malignes auxquelles donna lieu la mort de Molière. La Fontaine en composa un; demeurée célèbre :
Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence...
La Bruyère, de son côté, s'écriait, en parlant de Térence et de Molière : « Quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques ! » Peut-être croyait-il être indulgent ; il était injuste. Menace, Mézeray, rimèrent des épitaphes glorieuses. Le P. Bouhours, jésuite, appela Molière Y ornement du théâtre, le salua comme un incomparable
1. M. P. Lacroix, si érudit en tout ce qui concerne Molière, a publié sur Molière le plus curieux des livres, c'est la Bibli&graphu Moliéresque, contenant : i° la description de toutes les éditions des œuvres et des ; Molière ; 20 les imitations et traductions desdites pièces ; 30 les ballets, fêtes de cour, poésies de Molière, etc.; 4° l'indication des ouvrages en tout genre concernant Molière, sa troupe et son théâtre, avec notes et commentaires, par le bibliophile Jacob (P. Lacroix). Turin, chez J. Gay et fils, 1872. — Tiré à 204 exemplaires.
acteur. Huet, Pévêque d'Avranches, composa une épitaphe en latin :
Plaudebat Moleri, etc.
Il y eut, dans quelques sociétés littéraires, des discours prononcés, et le Mercure galant * nous a conservé le texte de l'oraison funèbre que Cléante (c'était sans doute de Visé) composa en l'honneur de Molière. C'est là qu'on- peut juger de la tournure d'esprit qu'avaient alors certaines réunions de gens instruits, et le ton cependant ému de la harangue ne laisse pas que de laisser filtrer la plaisanterie à la mode et le bel esprit. Il paraîtra, je pense, intéressant de connaître ces morceaux, qui sont demeurés enfouis jusqu'aujourd'hui dans le Mercure galant de 1673.
Voici d'abord comment le Mercure annonce la mort de Molière :
« ... Toute la compagnie en demeura d'accord, et se préparoit à parler d'autre chose, lorsqu'un homme qui avoit accoustumé de venir dans cette ruelle parla de la mort de Molière dont on s'estoit déjà entretenu quelques jours auparavant. Il estoit illustre de plusieurs manières, et sa réputation peut égaler celle du fameux Roscius, ce grand comédien si renommé dans l'antiquité et qui mérita du Prince des Orateurs cette belle harangue qu'il récita dans le sénat pour ses intérests. Le regret