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Elomlre hypocondre, acte IV, scène i

polémiques quotidiennes. Jamais homme a-t-il été plus bafoué et plus calomnié, calomnié et bafoué dans sa vie, dans ses œuvres, dans sa femme, dans sa douleur, dans le mal mortel dont il mourait? Et cependant il n'en était ni plus amer, ni plus méchant. II se vengeait en faisant le bien. Mais de quel mépris devait-il couvrir tous ces êtres malsains déchaînés contre lui ! Il ne haïssait pas. mais il souffrait. Pour de telles âmes, le mépris des hommes est d'ailleurs la plus grande des souffrances. Il est des êtres privilégiés, et ce grand Molière était de ce nombre, qui ne peuvent se résigner à détester. Ils passent sombres dans la vie et parfois seulement on voit errer sur leurs lèvres attristées et cependant bienveillantes un pâle et mélancolique sourire. Ce sont des cœurs blessés qui portent le deuil de chères illusions disparues; le monde dit en les voyant : « Ce sont des misanthropes! » Hélas, ils n'en sont venus â regarder les hommes avec ce regard profond et triste que parce qu'ils ont jeté un œil indulgent et confiant à Thumanité tout entière. Ils ont beaucoup aimé et compté le nombre des trahisons par le nombre de leurs affections. Ce qu'il leur faut à présent, c'est le silence et l'ombre. Çue s'ils s'appellent Molière cependant, ils font passer dans l'âme immortelle d'un Alceste une partie de leurs pensées, de leurs espoirs déçus, de ce qu'ils nomment leurs haines vigoureuses qui ne sont que de douloureuses révoltes, et la gloire les console de leurs

souffrances. Mais s'ils se résignent à se taire, ou s'ils n'ont pas le génie pour peindre leur douleur, ils glissent à travers la vie comme une barque sur un lac, et, après avir vicu méconnus, ils meurent . demandant la grande consolation à l'éternel repos. Et peut-être, sa:s gloire, sans rayons, sans fracas, sont-ils plus heureux que Molière.

e ne sont pas seulement des portraits peints ou graves dont je veux parler, mais de ces portraits à la plume que tracent les contemporains, amis et ennemis. Le plus curieux de tous, peutêtre, celui où je retrouve, avec l'accent le plus vivant, le contemplateur, ce n'est pas celui de Mlle Paul Poisson, fille de Du Croisy, que je citais dans une note du chapitre premier, c'est le portrait qu'a tracé de Molière Fauteur de Zélinde, ou la véritable critique de l'École des femmes. L'auteur de cette comédie est peut-être Jean Donneau de Visé, je ne saurais l'affirmer en aucune façon, mais, à coup sur, c'est un peintre rapide et définitif. En parlant de La Fontaine, il l'appelle, en passant, « un poète à dentelle et à grands cheveux, » et ne croit-on pas apercevoir La Fontaine? Or, voici ce que dit de Molière dans cette comédie de Zélinde un personnage, Argimon, un marchand :

« Je l'ai trouvé sur ma boutique, dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux collez

sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles ; il paroissoit attentif à leurs discours et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas; je crois mesme qu'il avoit des tablettes et qu'à la faveur de son manteau, il a escrit, sans estre aperçeu,ce qu'elles ont dit de plus remarquable. »

Est-il possible d'oublier ces yeux colley, ce regard qui va jusqu'au fond des âmes? Molière n'est-il point là peint de pied en cap ?

Le célèbre portrait du Louvre, attribué pendant fort longtemps à Mignard, ne nous rend pas mieux que ces quelques lignes la physionomie pensive de Molière. Le buste de Houdon (j'en ai vu chez M. Paul Lacroix un original vraiment fort beau), ce buste où Molière tourne de côté son regard mélancolique et sourit de ses grosses lèvres plus tristes encore que railleuses, n'est pas plus vivant que ce fragment d'une comédie oubliée.

Mais de tous les portraits de Molière, peutêtre préféré-je celui que peignit Mignard et que M. Etienne Arago acheta 6,500 francs (on en voulait 7.500 francs) à la vente Vidal, pour le compte de la Comédie- Française. C'est une admirable toile, d'une remarquable intensité de vie, et qu'on n'oublie pas dès qu'on l'a vue.

Ce n'est plus là le Molière attristé, consumé et ravagé que nous connaissions par le portrait du Louvre, c'est un Molière plus jeune, non pas sou-

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riant, mais moins amer, plus confiant, regardant avec une sorte de défi cette existence qu'il contemplera bientôt avec abattement.

Sur ce portrait, Molière a dépassé la trentaine; c'est un homme vigoureux, ardent, levant ses grands yeux inquisiteurs sur les hommes et sur les choses. C'est « l'acteur » que nous a peint Mignard. Molière, dans le costume de César de la Mort de Pompée, est représenté en toge rouge, le bâton de commandement à la main. Le bras et le cou sont nus. Sauf la longue perruque couronnée de laurier, c'est le costume romain dans son intégrité, et c'est chose curieuse à noter que Molière, qui, auteur dramatique, introduisit la réalité dans la comédie, acteur, ait voulu l'introduire aussi dans la tragédie. Son costume est, en effet, à peu de chose près, exact, authentique. Molière avait rêvé ce que Talma accomplit plus tard.

Ce portrait date de l'arrivée de Molière à Paris. Il ne joua guère en effet de tragédie qu'à cette époque. C'est une bonne fortune pour la Comédie- Française que la possession d'un tel chef-d'œuvre. Non-seulement l'œuvre d'art est superbe, d'une conservation parfaite, — quelques repeints exceptés, dans le bras, ■ — mais encore c'est là comme une page d'histoire. On s'imagine, en la voyant, Molière portant déjà son monde dans sa tète et songeant enfin à l'animer. Et c'est ce regard qui confond : de grands yeux enflammés, à prunelles ardentes. Tout le visage d'ailleurs exprime un

bouillonnement intérieur, une soif de lutte, une certaine appréhension, l'émotion de la veillée des armes, mais aussi la conscience même de la force. Les narines du comédien qui va entrer en scène, de l'auteur qui va faire mouvoir ses personnages, battent comme des naseaux qui sentent l'odeur de la poudre. Et cette bouche ironique et confiante à la fois, regardez-la ; regariez cette lèvre supérieure, arquée comme celle d'Alceste, cette lèvre inférieure déjà lasse et froncée comme celle d'Arnolphe. Tout cela est vivant.

C'est bien ainsi qu'on pouvait imaginer l'auteur de Don Juan et du Misanthrope.

On peut cependant reprocher à ce portrait de nous rendre le comédien et non l'homme; dans une étude spéciale et fort étudiée de M. Henri Lavoix sur les Portraits de Molière^, le critique passe en revue ceux des portraits de Moliè-re qui peignent plus nettement sa physionomie personnelle. Le portrait de Molière debout, dans son costume de l'Ecole des femmes, nous rend, par exemple encore, le comédien jouant ses propres pièces. Il est détaché d'un cadre où figurent, à côté du grand comique, des bouffons à la mode : Turlupin, Gaultier-Garguille, Jodelet, Guillot- Gorju et d'autres. Une inscription court le long de la peinture et dit : Farceurs français et italiens depuis soixante ans et plus, peints en 1670.

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