CONCLUSION
« Prétendre à dire du nouveau à propos de Molière serait chose dangereuse, écrit M. Paul Albert dans son livre sur la Littérature française au xvne siècle; tout a été dit et redit. » Sans doute, et aussi bien n'avons-nous eu, en réunissant ces quelques chapitres, d'autre prétention que de témoigner d'une admiration personnelle pour un tel génie. Je sais trop ce que valent les études, définitives sur certains points, des Taschereau, des Bazin, des Soleirol, des Soulié, des Ed. Fournier, des Thierry, des P. Lacroix, des A. Jal, pour attribuer à ce travail autre chose qu'une valeur de critique particulière. Mais je pense aussi qu'il faut entretenir dans les lettres le culte de ces gloires passées et l'habitude de les étudier. C'est une tâche à laquelle manquerait volontiers la génération à laquelle j'appartiens. Il s'est trouvé parmi elle des fous pour affirmer que, pour inventer, il fallait nier le passé. Peut-être est-il temps qu'il s'en rencontre pour dire et répéter que le présent et l'avenir sont fils « de ce qui fut » et que c'est à nos grands
hommes d'hier qu'il faut demander de forger, d'inspirer, de créer les hommes de demain.
Je tiens d'ailleurs à le répéter en achevant ces rapides études sur un des hommes que notre pays doit le plus admirer : — l'heure est venue où la France, condamnée à répudier pour un moment la force, ou du moins à la chercher dans les triomphes intellectuels, doit puiser dans ces souvenirs de gloire littéraire une nouvelle conscience de sa valeur, de sa puissance morale, de son rôle, et une espérance nouvelle dans son avenir. Pendant bien longtemps désormais la patrie réservera ses louanges et ses couronnes aux hommes qui se sont imposés au monde autrement que par la violence et la désolation; elle est assez lasse et assez punie d'avoir rendu hommage aux conquérants et aux dominateurs ; maintenant elle se tourne vers ceux qui ont mérité son affection par le seul rayonnement de leur esprit et la seule contrainte de leur génie.
Parmi ceux-là, nul, à coup sûr, n'est plus grand que Molière. Il est, il faut le redire à la fin de ce livre, l'incarnation même de l'esprit de notre France. Il en a la franchise, la verve, la bonté, le rire clair, la netteté de pensée et de langage; i1 descend en droite ligne de ces écrivains sans alliage qui gardent dans leurs veines le sang même de notre vieille Gaule, les Rabelais, les Montaigne, les anciens conteurs des temps passés. Il est, dirait-on, un peu cousin de La Fontaine et
le Parisien donne la main au Champenois la postérité. Mais Molière (et c'est là sa g suprême) est non-seulement français, étroitement, purement français, par son horreur de toute hypocrisie, son amour de la vérité, de la netteté absolue dans les actions et dans les paroles, dans la vie et dans le style; Molière est en outre profondément humain. Il est de toutes les époques et de tous les pays. Il a sondé d'une main ferme la plaie éternelle de l'homme, il a démasqué le vice .irage, et ce ne serait pas, à proprement parler, une nation qui devrait s'enorgueillir d'avoir produit un tel génie, c'est le genre humain. Seulement, le malheur nous a appris à nous serrer avec tant de soin contre la France, notre mère, que nous ne songeons plus maintenant (et nous faisons bien) à donner à Molière d'autre nom que ce nom seul de Français, d'autant plus aimé qu'il est plus battu du sort.
C'est donc le deux centième anniversaire de la mort d'un Français qu'aurait dû célébrer la France, le 17 février 1873. Et quelle distance, quelle antithèse entre ces deux dates : 17 février 1673 — 17 février 1873 ' P°ur Molière, la postérité tout entière tient dans ces d:u:: La réparation des injustices dont il fut a l'acclamation du plus grand nombre qui lui manqua souvent, la reconnaissance d'un pays qu'il illumina de sa gloire personnelle, tout cela est compris entre ces deux chiffres. Lorsque
mourut, le cadavre du mort ne put. nous l'avons vu, pénétrer dans l'église où l'on avait apporté Molière enfant. A peine laissa-t-on enfouir dans un coin du cimetière de la paroisse Saint-Eustache le corps de celui qui avait écrit Tartuffe et le Misanthrope. Quelle fin attristante et quelles piteuses funérailles alors ! Mais quelle apothéose aujourd'hui !
Aujourd'hui, celui qui mourait, dévoré de chagrins intimes en même temps que rongé par la maladie., l'homme dont l'humeur songeuse, contemplative, avait été calomniée par des adversaires indignes, Molière a l'hypocondre », est enfin entré de plain-pied dans l'immortalité et domine de toute la hauteur de son front ce grand siècle si rempli de pompes, de fumées, de victoires et de fêtes, et qu'il traversa, l'œil fixé sur la foule parée qui le coudoyait sans toujours le respecter et qui l'applaudissait sans toujours le comprendre.
Pauvre g'and homme, à prJsent vengé de tant d'injustices, lavé de tant d'accusations, définitivement assis dans ce monde indiscutable de l'éternelle gloire! Il revit dans les peintures d'autrefois, dans les apothéoses d'aujourd'hui, sur la toile ou dans le marbre, mais surtout il réapparaît tout entier, à jamais vivant, jeune, entraînant, soulevant le rire, excitant la réflexion, nous apprenant à aimer la vie sans en être dupes; il réapparaît tel qu'autrefois dans ses œuvres qui n'ont point vieilli, depuis cet éclat de gaieté à